‹ Notice sur le diagrapheChapitre 15 sur 20 · APPELÉ · texte numérisé non relu

APPELÉ

DIAGRAPHE.

Messieurs , la Commission chargée de vous pre'senter un rapport sur le nouvel instrument appelé Diagraphe y a commencé ses recherches par l’examen des écrits publiés sur ce meme objet, et elle a porté son attention sur une Notice faite récemment par Fauteur (12 pages in-4% iS3i , imprimerie de Huzard) , et sur un rapport de la Société d’Encouragement pour l’industrie nationale , suivie d^une description avec figures (juillet et novembre i83o); d’autres indications ont été communiquées par les journaux sur cet instrument déiinéateur , dont l’inventeur s’est breveté en Allemagne ,

en Prusse , en Angleterre et en France. Votre Commision , ainsi préparée , a senti qu’il importait de considérer sous ses rapports artistiques , autant que sous ses rapports scientifiques et mécaniques , cet instrument , et qu’il convenait qu’elle en signalât les avantages méthodiquement , c’est-à-dire, selon les degrés relatifs de leur importance.

L’étude comparative des autres instrumens inventés et employés pour produire des dessins n’a point occupé la Commission , et elle a gardé le silence sur l’utilité et l’emploi de la chambre claire , par exemple , ainsi que de la chambre obscure. Elle n’a point cherché à préciser ce que Fauteur du Dlagraphe a pu emprunter, ce qu’il a ajouté ou inventé , proprement dit. A ces questions s’associe la question délicate du mérite respectif des inventeurs. De semblables décisions n’appartiennent qu au public , dont les préférences , en fait de machines utiles, ne peuvent venir que de lui.

Avant tout , votre Commission croit devoir exposer les considérations générales qui Font constamment préoccupée pendant l’analyse devenue l’objet de son travail.

Considérations générales.

Toute rassistaîiceetriitiliî;ë qui peuvent résulter de l’emploi des moyens les plus ingénieux, les plus aceélérateurs dans les beaux-arts, ne sauraient diminuer Tobligatsoii où se trouve l’artiste de posse'der intimement la science et les questions fondamentales de son art. Cet assistance , au contraire , lui re'vèle a chaque instant l’autorité et la nécessité des règles, puisque ces instriimens ne' produisent , en effet, que des applications positives de ces memes règles incontestables. Ainsi , toute mécanique aidant a tracer la représentation linéaire des objets , et la traçant avec précision et similitude, ne dispense aucunement le dessinateur de l’étude positive de la perspective ; et , il faut le dire tout de suite, ceux-là seuls qui savent la perspective peuvent tirer profit des produits résultans des procédés mécaniques , produits qui restent stériles , pour ainsi dire , entre les mains des personnes étrangères à ce savoir. L’approbation et les éloges que nous allons donner au ne doivent donc

point faire appréhender que les approbateurs aient pris le change , et qu’ils aient un instant

lO,

pense c|ii’iin peintre put rendre éloquens , h l’aide d’une machine , les traits de son pinceau; mais ils ont reconnu que cet instrument, ainsi que tous ceux qu’on a imaginés pour le dessin ou la peinture , sont des régulateurs et des auxiliaires pour obtenir cette exactitude graphique qui , le plus souvent , est indispensable. En effet, tous les moyens mécaniques prompts et assurés sont très-capables de diminuer les fatigues de l’organe et de l’intelligence tout occupés à saisir, en présence des objets, des comparaisons, des mesures, des distances , des rapports ; rapports et mesures que les erreurs de ce même organe empêchent presque toujours d’établir avec la précision et la rigueur exigées par l’art. A l’aide de semblables instrumens, l’artiste obtient donc un calque individuel, qu’il sait, en le soumettant aux raisons toutes métaphysiques de Fart , convertir en image vive, belle et très-éloquente. Muni de ce calque, qu’il peut et doit maintenir continuellement sous ses yeux , il ne pourra pas s’écarter du vrai dans les améliorations qu’il lui faudra entreprendre , et il s’attachera à conserver le beau , qui se trouve fidèlement reproduit. Enfin , si l’accent de l’artiste doit toujours vivifier les résultats

mécaniques de la science ^ celte vie , cette expression ne doivent surgir , en effet , que de cette stricte vérité , dont il est fort permis de répéter mécaniquement l’apparence. Ainsi, respectant la véritable et philosophique définition de la peinture , nous reconnaissons ici qu’elle comprend autre chose que la science , autre chose que la perspective ; elle comprend la condition libérale du beau. Oui , c’est l’art libéral et non la science , c’est le sentiment du beau et non l’emploi des instrumens optiques, qui produisent cette hardiesse de langage , cette vraisemblance , et toute cette exagération qui devient force vraie aux yeux du speetateur étonné ; c’est à Fart libéral qu’ap» partient cet accent supérieur et si animé , lorsqu’on le compare au langage froid et positif des graphies toutes mécaniques.

On ne doit donc attendre d’un instrument déliiiéateur que les effets circonscrits dans son domaine. Ces points qu’il arrête et qu’il répète , ces circonscriptions qu’il trace , ce?>fac-simlle qu’il reproduit, resteront toujours inanimés et muets , malgré leur précieuse justesse si l’artiste ne leur souffle lui-méme la vie, et s’il ne leur communique ce feu appelé si juslement créateur, sans leîpel il n’y aurait plus d’art.

il n’y aurait que la science ; sans lequel il n’y aurait que des points et des lignes mathématiques , il n’y aurait pas de sentiment.

Ces considérations doivent rassurer aussi les personnes qui , redoutant pour Fart l’emploi des moyens tout industriels, craignent cpi’en propageant ces secours on ne favorise aussi la paresse. Mais de tels secours ne flattent la paresse que des ignorans; ils excitent au contraire le zèle et le génie des vrais artistes , qui savent en comprendre le prix. Au reste , les anciens maîtres les plus illustrés par la vie de leurs figures ont employé ces memes moyens , ces memes auxiliaires de la vue , et ils ont tous avoué ces memes moyens. Les écrivains les ont donc signalés non comme des procédés étranges , mais comme des secours tout naturels et dont l’usage était consacré.

Mais ici tout en voulant spécifier l’utilité et la valeur de l’instrument qui nous occupe sous le rapport du bel art de la peinture , nous devons reconnaître , sans restriction , tous les avantages C|ue doivent en retirer les sciences qui emploient le dessin pour moyen.

C’est ainsi que pour Fart militaire , par exemple, pour tous les tracés topographiques, pour les réductions géographiques ou au-

très, etc. , cet instrument est d’une utilité inconstable. Mais si les graveurs , les paysagistes, les architectes sont intéressés dans l’examen de cet instrument, si certaines industries doivent apercevoir dans cette invention ou dans ce moyen abréviateur un grand profit, les peintres et meme les sculpteurs y comprendront toujours une question bien plus grande, celle de la représentation vraie de la figure humaine dont l’étude, depuis le temps de Raphaël , a été trop rarement soumise , il faut le dire , au contrôle de la science perspective ; sous ce rapport donc de la représentation de la figure humaine , l’invention mécanique du Dîagraphe nous a semblé devoir être d’une très-grande importance.

Définition du Diagraphe.

La comparaison d’un tableau à une vitre doit être et a été admise par tout le monde : aussi emploie-t-on tous les jours le moyen meme d’une vitre réelle , pour tracer sur cette vitre les objets que sa transparence laisse librement apercevoir , l’oeil parcourant les contours à travers un occulaire immobile.

Le mécanisme du Diagraphe ne diftère nul-

lement, dans son principe, du mécanisme de la vitre ; seulement , dans ce dernier , c est la main qui trace sur la vitre elle-même les contours des objets aperçus derrière cette vitre, et dans le Diagraphe c’est un châssis de vitre chargé d’un point ou petite marque fixée dans ce châssis qui parcourt les circonscriptions de l’objet. Cette marque ou ce point suspendu dans ce châssis , qui pour cet usage peut être fort petit , parcourant donc dans l’espace , les circonscriptions ou contours sur lesquels l’œil et la main le dirigent, ces mêmes mouvemens ou déplacemens du point sont répétés , à l’aide d’un fil , par un crayon traçant sur un plan horizontal ou papier. Ainsi , c’est l’œil qui dirige le passage du point ou de la marque sur les contours de l’objet , mais c’est la main qui les lui fait parcourir , celle-ci imprimant , par la même manœuvre , au point la marche qu’il exécute , et au crayon les mouvemens correspondans, puisqu’il existe entre le pas du crayon et ceux du point une corrélation parfaite : le Diagraphe donne donc non-seulement les points principaux qui importent au dessinateur, mais il opère, si l’on veut, un tracé complet et une monographie aussi détaillée qu’on le désire. L’auteur a su rendre cette ma-

chine aisée et cédant facilement à Foeil et à la main dans tous ses mouvemens : le crayon peut être soulevé ou pressé sur le papier, à volonté ; son appareil est fort simple et peu susceptible de dérangement , les pièces étant en petit nombre et Finstr liment ne manœuvrant jamais qu’en lignes droites et dans des directions à angle droit. Les courbes sont figurées dans leur ensemble par une suite de petites lignes droites tangentes, mais dont les points d’inflexion sont insensibles ; enfin , ce Diagraphe a cela de nouveau et de fort utile, qu’il se modifie selon les besoins du dessinateur instruit qui le consulte et le met en fonction.

On trouvera la description mécaniquement détaillée de cet instrument annexé à ce rapport. Ici nous dirons, à ce sujet, cpie quelcpie bien faite que soit cette description mécanique , accompagnée meme de dessins , elle ne sera très-profitable qu’au lecteur préparé par la connaissance de la science perspective et des questions de géométrie qui ont rapport à cette science : néanmoins , toute personne étrangère a ces études pourra, sans comprendre les fondemens scientifiques et optiques de cette machine , en obtenir , s’il y a recours, un grand profit.

Avantages qu’on peut retirer du Diagraphe.

Nous devons distinguer ici les avantages particuliers que l’art peut obtenir du Diagraphe ^ et les avantages qu’il offre en commun avec les autres instrumens analogues. Ces considérations nous ont détermine' à adopter dans notre examen l’ordre prescrit par l’importance relative de ces avantages : nous allons donc nous conformer à cet ordre dans nos indications.

A l’aide du Diagraphe on obtient, avec une précision mathématique et beaucoup de promptitude , le dessin des poses d’après nature ; on en obtient le trait , soit par croquis , soit avec tous les détails , et l’image est en meme temps réduite à la dimension précise que requiert le peintre selon son besoin , quelque petite ou quelque grande que doive être cette dimension. Si le modèle est vu de trop près , faute d’espace , on peut y suppléer en faisant intervenir le secours d’un miroir. Le Diagraphe (Ære aussi l’avantage bien précieux, et qu’aucun instrument n’a procuré avec la même facilité , de tracer selon le géométral des objets ; en sorte qu’il donne le moyen infi-

niment utile de répéter les mains , les têtes , les pieds , etc. , dans cjuelqiie position et sous quelque aspect raccourcissant cpie ce soit. Ce moyen est par conséquent très -favorable à l’étude des proportions, puisqu’il fait obtenir toutes les mesures géométrales sans erreur de l’oeil ou de la main. A tous ces avantages on peut ajouter celui des cliangemens proportionnels qu’il peut exécuter selon quelques dispositions particulières de la macliine , cbangemens cpii procurent soit des embellissemens calculés , soit des différences variées quant aux ailongemens , aux étrécissemens , aux élargissemens auxquels on veut soumettre tout objet naturel ou tout objet d’art , ce qui multiplie a l’infini les caractères des formes. Le même moyen sauve aussi l’obliquité de position des tableaux qu’on voudrait dessiner ; cpiant à la place ou au dessin des ombres et ombrages , on peut non-seulement l’obtenir par le moyen de cet instrument , mais il peut , sans calculs embarrassans et sans que l’œil soit en présence des effets réels, donner le tracé de toutes les ombres portées par les corps sur d’autres corps. En courbant la rainure c[ue parcourt l’instrument, le tracé deviendra courbe : ce qui abrège beaucoup le travail du peintre, obligé parfois

de fixer ses représentations ou son tracé sur des surfaces courbes elles-mêmes. Il ne s’agit donc , dans ce cas , que de se conformer à l’irrégularité' de cette rainure ; et comme les combinaiso*ns optiques et graphiques qui peuvent résulter de ce Diagraphe sont infinies, Fauteur a imaginé de l’employer pour tracer fort promptement l’élévation soit d’une suite d’ornemens plans , dont la position , produisant des raccourcis , nécessiterait de longues opérations linéaires , soit des surfaces , dont l’instrument répète l’aspect d’obliquité et meme d’enfoncement perspectif dans le site.

Nous ajouterons que , bien que cela doive se supposer, cet instrument procure des copies absolument exactes de dessins , gravures, etc. , et qu on en augmente en meme temps ou qu’on en diminue dans la copie la dimension. Enfin , l’obligation où l’on est parfois de répéter en dessin des plafonds décorés et des intérieurs de dômes a fait inventer à Fauteur un instrument-miroir chargé d’un point ou d’une marque, comme cela a lieu dans le châssis du Diagraphe : en faisant donc parcourir ce point le long des contours aperçus* sur le miroir, le crayon les repète immédiatement sur le papier.

( iSy )

Nous allons examiner successivement ces differentes conditions , en nous attachant plus particulièrement a celles qui peuvent apporter un véritable secours dans la pratique de la peinture.

Esquisses des poses d’après nature.

Pouvoir saisir rapidement et fixer aussitôt par un dessin les poses fugitives des modèles est un avantage réclamé par tous les peintres, soit cpi’il s’agisse d’un portrait, soit qu’il s’agisse de mouvemens hardis et composés offerts par des figures en action. Ainsi, pour répéter les naïvetés calmes des individus, ou pour s’emparer des violentes actions du corps , il faut , dans tous les cas , que l’artiste possède un procédé graphique , rapide , exact et animé comme le modèle lui-méme : or , quel service ne rend pas une machine qui trace à volonté les grandes lignes extrêmes, les principaux points de l’ensemble et toutes les circonscriptions et diminutions, résultats des raccourcis ? La vue de ces diminutions produit chez le dessinateur un combat continuel entre sa sensation et son intelligence, et c’est ce combat qui le rend si souvent er-

ronë clans ses traits , son dessin ou son imitation. Le Diagraphe dessine en quelques minutes une pose, en quelques minutes il répété le mouvement de la tête, des pieds , des mains et des vêtemens ; et le peintre qui veut choisir peut se fier à ces croquis , car ils sont conformes. Ainsi aide , il doit être certain cju’une écpivoc|ue, qu’une invraisemblance, cpiun mancjue ou un excès d’ampleur qu’il désapprouve sont le résultat du choix d’aspect du modèle et non le résultat d’une erreur que l’œil aurait commise. L’artiste peut donc choisir ou rejeter sans hésiter, au sujet de la justesse graphique, puisque celle-ci a toujours lieu ; il peut essayer différens points de distance , différens points d’aspect : des statues, des figurines, des marcjuettes exposées sous quelques points de vue que ce soit, il en obtient sur le papier la donnée , l’ensemble, le mouvement en un instant.

Bien grand , sans contredit , est un tel avantage, et nous serions tenté de dire cpie c’est le plus important qui résulte de cet instrument. Un autre avantage semble cependant tout aussi considérable, c’est la facilité d’obtenir le dessin géométral : nous allons en parler. Ajoutons que ce Dlagraphe, qui trace ra-

pidement des poses, îes trace avec un détaille extrême , s’il le faut et si l’immobilité de l’individu le permet. Autant la vue de celui qui l’emploie est pénétrante et sa main adroite et légère, autant finie et détaillée est la délinéation.

Nous avons signalé la possibilité de procéder selon une distance plus grande que celle que prescrit le local trop rétréci où l’on dessine. Cet effet perspectif, selon une plus grande distance, s’obtient facilement en regardant robjet dans une glace dont on s’éloigne plus ou moins, et d’après laquelle on dessine , à l’aide du Diagraphe ^ l’objet vu ainsi par réflexion ; et comme le dessinateur se place naturellement un peu de côté pour ne pas masquer lui -même par son interposition l’objet, il faut, pour retrouver le même aspect, par exemple, d’une pose qu’on veut conserver, tout en la voyant de plus loin, et par conséquent un peu de côté , retourner le modèle en raison de cette nouvelle position de côté par rapport au regardant, il va sans dire cjue l’image sera tracée en sens im verse de l’aspect non réfléchi. Quant au? grandes surfaces ou représentations de vues comme on n’aurait pas de glace aussi vaste

que le tableau voulu, il faudrait, soit déplacer successivement la glace, soit déplacer successivement l’instrument. Il serait possible de trouver quelque combinaison mécanique qui aidât suffisamment le dessinateur dans ce cas.

Il reste à parier du moyen d’agrandir ou de rapetisser l’image ou le dessin. Si donc on ne veut pas éloigner ou rapprocher l’objet , ce qui en diminuerait directement ou en augmenterait l’apparence ou l’image , mais ce qui en changerait la disposition dans certaines lignes et altérerait , pour ainsi dire , la pose, il faut obtenir cette dimension demandée en modifiant l’appareil du Diagraphe. Ainsi , en approchant les deux montans qui portent , l’un , le châssis mobile ou point de mire , l’autre l’oculaire , on obtiendra une dimension de fimage d’autant plus petite que le rapprochement aura été plus grand.

Quant à l’agrandissement , il s’obtient par le contraire ; mais comme cet éloignement de l’oculaire et du point a un terme , et comme la main doit toujours pouvoir atteindre le crayon, il faut avoir recours pour de forts agrandissemens à une combinaison. On disposera donc à l’inverse l’instrument. Le point

mobile prend la place de l’œil, et l’œil devient lui-méme mobile, et il prend la place du point (cette disposition se trouve explique'e aux pages 9 et lo de la description mécanique de l’instrument).

Dessin en géométraî.

Chacun sait que dessiner gëome'traîement un objet, c’est le dessiner en transportant l’œil vis-a-vis de chaque point de cet objet, et conformement a un système de projection de rayons parallèles et non convergens en un seul point de vue. Le résultat de cette espèce de vision est donc conforme , en la plupart des cas, a l’idée que le peintre se propose de donner des objets. En effet, les figures, les édifices, tous les objets éloignés et enfoncés dans le tableau doivent être représentés presque géométralement , piiisqu’à cette grande distance de l’œil aux objets les rayons visuels qu’ils nous renvoient sont presque parallèles et non convergens. D’ailleurs, le dessin géométraî permet de vérifier au compas les mesures , les espaces , hauteurs , diamètres, enfin tous les points aperçus des objets : vérification qui devient compliquée

lorsqu^le est essayée et confondue dans un dessin perspectif. Le peintre , à l’aide du géométrai , retire donc autant d’avantages que le sculpteur de l’emploi du compas ; et l’on sait que les représentations en graphies géomé traies ont été communes aux peintres et aux sculpteurs dans les beaux temps de Fart. Or, le Diagraphe diccéleve ^ facilite et précise ce tracé géométral. Le point de mire et l’œil étant transportés vis-à-vis de chaque point de la circonscription qu’on veut tracer , et cette direction étant nécessairement maintenue exacte, il résulte que le dessin des contours vers les points obliques et fuyans d’objets en relief est exacte lui-méme. Le dessinateur a donc vaincu la plus grande difficulté , celle d’employer avec justesse le compas sur les objets. En effet , la position orthographique de notre instrument délinéateur reste fixe , inaltérable , et l’artiste n’a point à s’occuper ou à s’efforcer de maintenir cette position.

En fait de représentations , la distance trop courte produit , personne ne l’ignore , des altérations ou des déformations visuelles absolument étrangères au but de l’art, qui est de donner l’idée juste des objets , et par conséquent de

Jeurs proportions et formes ; mais la distance trop longue ou, autrement dit, la distance in» finie qui procure le géomëtral ou la projection par rayons parallèles ne" produit d’autre inconve'nient que de tracer avec un peu trop de largeur les objets ou points des objets plus ou moins enfonces ou éloignés dans le tableau. Le Diagraphe est donc d’un secours immense par les tracés géométraux qu’il obtient si promptement. Des têtes , par son moyen , des mains, des torses et des figures entières vivantes sont tracées justes en très-peu d’instans. îl improvise le dessin géométral des solides immobiles, dessin dont la correction est si désirée parles naturalistes, les anatomistes, les mécaniciens, etc., qui, faute d’un semblable instrument, sont si souvent obligés de tracer ces objets en perspective , ce qui les défigure plus ou moins et déforme les porportions; ou de les tracer l\ vue, moyen tellement douteux qu’on y a rarement eonfianee. Ainsi non-seulement des têtes et des figures antiques peuvent être exactement mesurées d’après le tracé de cet instrument, mais on peut aussi consulter et étudier les mesures dans le calque fidèle qu’il donnera , par exemple , d’un camée, d’un bas-relief, d’un ornement , d’un chapiteau, etc.

dont on veut conserver en dessin la copie. L’architecte qui, pour repre'senter le gëométral d’un chapiteau , par exemple , a Besoin de beaucoup de temps et de précautions , en obtiendrait donc le dessin fidèle en quelques instans.

Une vérité trop peu connue aujourd’hui des peintres qui, dans leurs études, désassocient rarement le perspectif du géométral , et qui complique ainsi l’idée de la représentation graphique, c’est que le géométral est tout , le perspectif n’étant qu’une modification visuelle qui a lieu seulement sur quelques points, en sorte que cette modification ne devrait les occuper qii’après coup.

L’étude du géométral est donc vraiment l’étude fondamentale des objets vus sans déformation, et mesurables par conséquent au compas selon leurs raccourcis géométraux. C’est toujours de cette étude du géométral que traitent les écrivains anciens qui ont analysé les mesures et proportions des corps, quels que soient leur position et aspect. Ces memes écrivains ne traitent la question perspective ou, pour mieux dire, scénographique, qu’accidentellement , puisqu’il va sans dire que pour un tableau il faut ajouter celte déformation pro-

duite dW seul point de vue : or, la justesse du Diagraphe dans ce tracé du géométral , est un auxiliaire de la plus évidente utilité. Nous ne devons pas donner à ces indications plus d’extension que n’en comporte un rapport. Cette question si importante du géométral se trouve amplement étudiée dans le Traité complet de la Peinture (i), où les préceptes trop concis de Jean Cousin et d’Albert Durer, qu’on a rarement compris, viennent d’étre méthodiquement développés. 11 convient cependant ici d’ajouter , au sujet de l’infaillibilité de l’instrument qui nous occupe et au sujet des preuves mathématiques qui sont à employer pour vérifier la justesse de ses résultats , qu’on peut les confrontrer avec les résultats memes que la science graphique ou la géométrie fait obtenir à l’aide du profil, de la face et du plan dessinés de l’objet. L’élévation géométrale, conséquence de ces graphies préparatoires , doit donc être toute conforme au tracé géométral du Diagraphe : cjuant à son tracé perspectif, il peut être vérifié aussi par les memes preuves , en y

(i) Chez Bossange père, rue Richelieu, n'" 6o.

ajoutant les modilications résultant de remploi d’une échelle perspective construite selon la distance et la hauteur de l’œil cpii a dirigé l’instrument sur l’objet (J^oyez, quant a cette échelle , le meme Traité cité). Ainsi, et l’instrument et les opérations de la science graphi€|Lie peuvent se servir réciproquement de contrôle.

Il nous faut considérer maintenant quelle serait l’impuissance de cet instrument s’il s’agissait de tracer la représentation géométrale d’objets plus grands que lui. L’inventeur ne trouve aucune difficulté à faire , en plusieurs fois et comme par coupes superposées, le tracé d’une statue, par exemple, grande comme le naturel ; il ne s’agit que d’exhausser la machine et de bien conserver le parallélisme de la table et du papier qu’il faut replacer. L’expérience apprendra à ce sujet ce que nous n’avons pas eu le loisir de vérifier.

Ici se présente une question assez nouvelle et intéressante relativement au tracé géométral des édifices et de tous les objets de grande dimension. Si l’on admet donc qu’on puisse convertir en géométral un dessin perspectif , en employant le moyen de l’échelle perspective dont nous venons de parler, et en pre-

liant connaissance sur le plan de l’enfoncement ou ëloignement des points perspectifs qu’on veut faire devenir gëomëtraux , il ne s’agit plus que d’avoir, avant tout , une perspective exacte de l’ëdifice ou objet. Or, ce tracë perspectif absolument exact , le DiagrapJie le donne : donc on peut de ce juste perspectif conclure avec tout autant de justesse le tracë gëornëtral ; ce moyen est très-praticable pour le dessin des statues. C’est aussi cette meme justesse instrumentale qui permettra à un ingënieur de connaître le pian et la construction d’un ëdifice dont il peut seulement prendre deux vues sous des points ëloignës.

Aux avantages prëcëdens qu’on peut obtenir du Diagraphe y il convient d’ajouter, mais en troisième ligne , la facultë qu’il possède de produire des cliangemens proportionnels queb conques ou des embellissemens que l’artiste peut dësirer , mais que l’œil seul , sans le se-

drait pas toujours d’une manière naturelle et conformément à cette condition de proportionnel dans les allongemens, accourcissemens , ëtrëcissemens , etc. , voulus pour l’art. Ainsi en disposant , selon une certaine obliquité, les montans de Finstrument, la pro-

jection ou le dessin se déformera sur le papier, et un vase , par exemple , mince et allongé , deviendra , dans la copie graphique , grossi et accourci toujours proportionnellement.

Enfin , ce que le dessinateur ne peut obtenir que par l’opération des triangles correcteurs , l’instrument le lui offre aussitôt. Nous venons de démontrer les trois points principaux d’utilité que l’art des peintres peut retirer de l’emploi du Diagraphe ; nous allons parler de quelques autres.

Tracé des ombrages.

Il va sans dire que le Diagraphe dessine ^ si l’on veut , la place des ombres et des ombrages , mais on peut aussi , par son moyen , déterminer et tracer des ombrages sans que l’effet optique sur l’objet soit lui-méme exposé à la vue du dessinateur. Pour les effets de flambeau , on emploie le Diagraphe perspectif: et pour les effets de soleil, de lune , ou, autrement dit , pour les projections par rayons parallèles, on fint usage de l’appareil propre au dessin géométral ; les procédés sont expliqués dans l’analyse mécanique de l’instrument (§ II).

Tracé sur des superticies courbes ou irrégulières.

Les operations relatives au trace' sur des voûtes , sur des panoramas sur des murs irre'guliers sont longues et fastidieuses, Le Diagraphe pourra offrir de grands secours au peintre dans ce cas. Au Heu de faire courir les mom tans de rinstrument dans une rainure droite, on en emploie une qu’on a courbëe semblablement à la courbure du mur ou de la surface qui doit recevoir la peinture (J^ojez les §§ LXXVni et IX de la Description mécanique du Diagraphe) ; et s’il est vrai que le peintre doive , par des raisons d’art, interroger souvent son sentiment et sortir des points ou lignes rigoureuses , afin d’aider à l’expression de l’image, afin de s’accommoder à la diversité des points de vue parcourus par le spectateur ; s’il doit meme agrandir outre mesure , rendre irrrëguîières des courbures , sortir enfin de la règle scientifique pour être imitateur selon l’art , le secours de cet instrument n’en sera pas moins fort précieux, fort abréviateur et propre même à tenter les corrections ou les effets que doit adopter le génie de l’artiste toujours inventeur , même lorsqu’il

copie , et toujours vrai , quoiqu’il outre-passe certains points, certaines directions, circonscriptions que la science seule prescrit rigoureusement.

Tracé d’orriemens plans situés obliquement et dont on peut composer la disposition sans en avoir sous la vue le tout ensemble.

On sait cju il n’est pas facile de représenter le dessin d’un tableau aperçu de côté et raccourci à la vue : or , la déformation proportionnelle, dans ce cas, est obtenue très-exactement et très-fidèlement à l’aide du Diagraphe. Si donc on avait à représenter des ornemens plans , tels qu’un tapis à fleurs , par exemple , ou tout autre ornement placé sur les marches d’un escalier tournant , sans qu’on ait sous les yeux cet escalier (tout autre exemple pourait être adopté) , on peut , à l’aide du Diagraphe représenter ces ornemens ainsi disposés , en exécutant auparavant le trait sur un papier en élévation , et en plaçant le dessin ou trait géométral sur une planchette faite et ajustée tout exprès , c’est-à-dire , pouvant se mouvoir dans tous les sens , s’enfoncer à volonté , etc. ; le tout selon les mesures de cons-

truction cotëes h cet effet. Ainsi , cette planchette , ou le dessin ge'omëtrai qui y est applique, se présentant à la vue dans la position et selon la situation qu’auraient offertes , dans ce cas , les marches memes de l’escalier , il ne s’agit que de construire ces positions pour chaque marche successivement , et de les dessiner h l’aide de l’instrument. Cette indication doit suffire pour mettre le lecteur sur la voie de la question ou application que nous avons cru devoir, entre autres, signaler ici.

Quant au miroir graphique , ou le Diagraphe réflecteur , on ne peut s’empêcher de le considérer comme une invention fort ingénieuse et fort simple en même temps. C’est un petit cylindre du diamètre d’une lunette de spectacle ; sur la glace est fixé un petit point assez apparent, et dessous est placé un crayon à ressort servant a tracer , en sorte que .» s’il s’agit, par exemple, de dessiner la peinture intérieure d’un dôme , l’instrument étant posé horizontalement sur une table , on le^ promène de manière à diriger le point tout le long des circonscriptions que l’on veut répéter. Le crayon qui est dessous trace sur un papier les mêmes circonscriptions ou délinéations réfléchies à l’œil dans le miroir et

aperçues à travers un occulaire fixe. On pourrait appliquer cet instrument à d’autres cas , et tirer un bon parti de cette combinaison ingénieuse et toute naturelle.

Conclusion.

Nous croyons devoir conclure de l’examen précédent que le Diagraphe rendra un service réel aux arts qui emploient le dessin pour moyen , et que l’art de la peinture , en particulier , pourra retirer un grand avantage de cet instrumenî;, vu la facilité qu’il procure au peintre bien instruit dans Fart du dessin , pour saisir et répéter l’apparence linéaire des formes, quels que soient leur aspect, leur poisition ou mouvement , et pour connaître et pour raisonner les proportions géomé traies de tous les objets en général qu’on voudrait soumettre à son action. Nous pensons de plus que l’usage de cette nouvelle machine optique , qui peut devenir féconde en résultats entre des mains habiles , est très-propre à faire comprendre sans confusion , a l’aide des comparaisons géométrales et perspectives simultanées , les véritables questions fondamentales de la science graphique ou du dessin , science

dont Fetude a un caractère positif, et ne devrait jamais être confiée et abandonnée , ainsi qu’on le fait souvent, au seul exercice et à la seule faculté du sentiment.

Nota. La Société libre des beaux-arts, ayant appris, par un de ses membres (M. Rouillard, séance du 5 avril i83i), qu’un instrument graphique , nouvellement inventé , semblait promettre des résultats plus complets et plus prompis que ceux qu’on avait obtenus par les machines exécutées jusqu’alors , témoigna unanimement le désir de connaître et d’étudier cet instrument , et elle répondit avec empressement à l’inventeur, qui offrait de donner lui-même à la Société des explications sur ce nouveau procédé mécanique de dessin. Quelques traits obtenus d’après nature , en présence de l’assemblée , excitèrent une vive curiosité , et la Société , fidèle au but honorable et utile qu’elle s’est proposé , décida , dans cette même séance , qu’une commission serait nommée pour faire un rapport sur ce sujet spécial, digne de toute son attention. Après avoir témoigné ses félicitations à l’inventeur (M. GavapcD, capitaine d’état-major, élève de l’Ecole polytechnique), la Société libre des beauxarts désigna, pour cette commission, MM. Dagüerre, Hittorff, Laitîé, Miel, de Moistabert, Dabos, Rouillard et Steuben ; la commission nomma M. de Moîîtabert rapporteur.

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