‹ Notice sur le diagrapheChapitre 16 sur 20 · AGABÉMIE DES BEAUX. ARTS · texte numérisé non relu

AGABÉMIE DES BEAUX. ARTS

SÉANCE DU SAMEDI 24 MARS l832.

M. le Ministre de l’intérieur ayant désiré connaître l’opinion de l’Académie sur le mérite d’un instrument à dessiner , appelé Diagraphe , de l’invention de M. Gavard , elle a nommé une Commission chargée de l’examiner , et dans sa séance du samedi 24 mars i832, elle a entendu le Rapport suivant :

RAPPORT sur un nouvel instrument propre à tracer toute espèce de perspective , et inventé par M. Gavard , sous le nom de DIAGRAPHE (^Commiss. MM. Bidauld , Galle , Gastellan ; Lebas , Rapporteur),

Les phénomènes naturels frappent rarement les sens du vulgaire , a moins que ce ne soit a son détriment, ou dans son interet. Il ne verra dans un orage qu’une calamité , dans un météore igné qu’un sujet de crainte superstitieuse, et dans les effets si variés de la

îiimière que Futilité qu’il en retire. Il n’en est pas de même pour un homme instruit. Pour lui tout deAÛent étonnement , étude , source de réflexions et d’applications sans cesse renaissantes. C’est ainsi qu’on avait vu , sans doute, long-temps avant d’y réfléchir, un faible rayon de jour , s’introduisant par une étroite ouverture dans un lieu obscur , en illuminer la paroi opposée , et y peindre l’image des objets extérieurs avec leurs formes, leurs couleurs et leur mouvement. Jean--BaptistePoHay habile physicien du XV® siècle , chercha et trouva bientôt la cause de ce phénomène , et il en lit d’ingénieuses applications dans l’instrument si connu sous le nom de chambre noire, que l’on a modifiée sous tant de formes et de combinaisons différentes. C’est en effet un spectacle merveilleux de voir la nature entière se peindre sur un papier ou sur une glace dépolie, jusque dans ses plus petits détails , et de pouvoir suivre avec le crayon les contours des objets, les fixer ainsi par le moyen du dessin et conserver une image qui paraît aussi juste qu’elle est facile et prompte à tracer. Mais cette justesse de trait n’est qu’apparente ; car le rayon de lumière passant par le foyer d’un verre convexe pour arriver sur une surface

pîane, doit nécessairement déformer et courber les lignes , surtout à mesure qu’elles s’éloignent du centre à la circonférence.

On a inventé de nos jours un autre instrument, la caméra lucida, qui obvie en partie à cette déformation , puisqu’il n’est composé que d’un prisme dont l’une des faces noi^ies qui fait l’office de miroir, réflécliit les objets dans une autre face , à travers laquelle l’œil fixe le papier sur lequel les objets semblent se peindre. Mais cet instrument a un autre inconvénient , qui est insurmontable pour certaines vues : c’est la faiblesse et le fugitif des contours, dont on peut, il est vrai, rehausser l’apparence et l’intensité de la couleur en obscurcissant le papier, mais alors la pointe du crayon disparait à son tour, et vice versa. D’autres instrumens d’une nature différente et qui appartiennent plus aux mathématiques qu’à la physique, furent successivement inventés. Le plus ingénieux peut-être, et celui qui a donné naissance à une foule d’autres plus ou moins compliqués est le pantographe ^ au moyen duquel on calque un dessin en le diminuant ou augmentant à volonté. On a aussi appliqué le mécanisme du pantographe au calque de la nature en le plaçant verticalement,

et on a fait ce qu’on nommele physionotrace.

A cet egard , nous pourrions revendiquer pour nos devanciers la première idée d’une foule de prétendues découvertes qui datent de plusieurs siècles et qui ne sont réellement que des rénovations et des applications de principes connus. C’est ainsi que nous trouvons dans la perspective de commentée par

Ignazio Danti , la figure d’un instrument a tracer un dessin dans l’intérieur d’une paroi cylindrique , c’est-a-dire , un panorama. Nous voyons aussi dans le meme ouvrage une autre machine qui a quelques rapports avec le Dia~ graphe. Il est vrai que Tinstrument de Vignola n’opère que sur des points et par lignes brisées, tandis que celui de M. Gavard permet de suivre des contours non interromj)us. D'ailleurs, les applications sont tellement étendues, il a prévu tant de cas, répondu à tant d’objeclions et exigeances des amateurs, que l’on peut , a juste titre , reconnaître que l’invention lui en est entièrement due. Mais plus cet instrument est parfait, plus il nous paraît dangereux de le mettre entre les mains des commençans , dont il favoriserait la paresse en leur offrant les moyens d’improviser sans peine un dessin qui sans cela ne devrait être que le

résultat cFiine longue étude. Il ne lui donnerait pas cette facilité de dessiner exactement^ qui ne s’acquiert que par la pratique, de laquelle peuvent'seule résulter la justesse du coup d’œil et la sûreté de la main. M. Gavard prétend, au contraire, qu’une pratique con- - stante de ce travail , purement mécanique , ferait découvrir aussitôt aux élèves les erreurs cju’ils pourraient commettre en dessinant à la simple vue , et il nous a cité à l’appui de cette assertion, un arpenteur habitué aux travaux de la planchette, qui ensuite pouvait apprécier les distances et les hauteurs a la simple vue et sans guère se tromper. Nous lui avons opposé l’exemple des enfans élevés par le célèbre Pestalozzi y qui traçaient hardiment d’abord un cercle avec son point de centre, puis inscrivaient dans ce cercle toutes les figures les plus compliquées de la géométrie descriptive. Quelle était la différence de ces enfans avec l’arpenteur en question? Ce dernier était devenu une machine vivante, tandis que les autres avaient appris a raisonner, a comparer, s’étaient imbus, peu a peu , et sans peine, des élémens de la géométrie , de la perspective et du dessin, et en rectifiant les erreurs du dessin avaient assuré l’opération manuelle sans

fausser leur jugement, et eu étendant au contraire, l’essor de leurs facultés intellectuelles.

En effet, l’art du dessin se divise, comme on sait , en deux parties bien distinctes : la partie mécanique et la partie spéculative , ou l’opération de la main, guidée par celle de l’esprit et du génie. L’art se compose de leur réunion dans le meme individu, et l’un est tellement subordonné à l’autre, qu’on a vu Jouvenety paralysé de la main droite, exécuter un chef-d’œuvre avec l’autre main ; mais Jouvenet avait exercé, pendant une longue carrière , toutes les facultés artielles qui se seraient peut-être réfroidies , éteintes meme dans son enfance , s’il avait commencé a opérer avec une machine ; car, on ne peut pas se le dissimuler, l’intelligence n’entre pour rien dans l’opération de suivre les contours d’un objet ; il ne faut que de la patience , qui n^est pas l’aptitude au génie , bien cju’un grand écrivain ait ainsi défini la plus noble faculté de l’homme.

Nous croyons donc que le Dlagraphe ne saurait apprendre le dessin, considéré comme art libéral ; mais qu’il peut être véritablement utile à ceux qui dessinent déjà , et nous avons

VU avec plaisir M. Gavard finir lui-méme par se ranger à notre avis, et le partager en partie. Effectivement, que l’on compare un dessin fait avec une machine , et d’après le meme objet , par deux individus , dont l’un aurait pratique l’art du dessin , auquel l’autre serait étranger, et le résultat sera sensiblement différent. L’instrument de ï^ignola y le sportello d'Albert Durer y le traguardo italien y et le châssis carrelé, qui ne donnent que des points interrompus et éloignés les uns des autres, forçaient plutôt à apprendre à dessiner, puisqu’ils ne servent, en quelque sorte, que de jalons, et exigent un certain travail pour parfaire la route , tandis que par le Diagraphe le chemin est tout frayé , et on peut le parcourir machinalement et sans aucune peine.

Nous savons que le coup d'œil le plus exercé, la main la plus obéissante, ne peuvent tracer les proportions exactes des corps réguliers , et que les dessins faits par plusieurs artistes , du meme objet pris d’un meme point de vue , ne seront pas identiquement semblables. Eh bien ! il serait possible que sous le rapport de l’art l’on donnât la préférence â l’un de ces dessins , dont l’expression présenterait une

légère déformation dans la régularité des traits , parce cju il pourrait résulter de cette incorrection meme un certain charme dont on ne saurait se rendre compte, et qui tiendrait au talent, au génie , ou au sentiment de l’artiste qui l’aurait tracé. Cependant il est des cas où la rigoureuse exactitude des proportions et la rectitude dans les contours , sont essentielles, alors le Diagraphe est très-utile et plus parfait que toutes les machines imaginées jusqu’à ce jour et a cette fin.

Comme ce ne serait qu’en présence de l’instrument , et à l’aide de descriptions détaillées , auxquelles devraient en outre être jointes des figures , que l’on pourrait rendre sensibles les diverses propriétés découvertes par M. Gavard , et développer les ingénieuses applications qu’il en a su faire a tous les cas de perspective et de projection ; comme d’ailleurs un semblable examen serait plutôt du ressort de l’Académie des seiences que de celle des beauxarts, nous nous bornerons , dans ce rapport, et pour faire ressortir les principaux avantages du Diagraphe y à en présenter un exposé succinct.

Le Diagraphe a pour base le principe général de toute perspective , qui est que si de

Fœil du spectateur on suppose des lignes qui aboutissent à tous les points du corps ou de l’objet dont on veut obtenir l’apparence, et que si une surface quelconque est interposée entre cet objet et l’œil, les lignes , par leur rencontre avec cette surface, y laisseront l’empreinte perspective du corps. Le point de vue pouvant être porte' à une distance iniinie , M. Gavard en a tiré le moyen d’avoir la vue géométrale des objets qu’on a besoin de dessiner dans les dimensions memes de la nature.

Avec cet instrument, moyennant les diverses additions ou modifications qu’y apporte son auteur, on obtient à volonté , en perspective ou géométralement, sur des surfaces planes ou toutes autres surfaces développables, telles que cylindres, cônes, etc., d’après nature ou de toule autre manière et avec la plus grande précision possible, les projections , le tracé de grandeur naturelle , la réduction ou l’augmentation d’une vue, d’une scène, d’un tableau, d’un corps ou d’un objet quelconque , quelle que soit sa forme. Par la facilité que l’on a de donner au plan qui reçoit la perspective toute espèce d’inclinaison , on peut obtenir la copie ou la réduction d’un tableau, quelle que soit sa position ou sa dis-

tance, ainsi que le levé exact d’un terrain plat, en se bornant à opërer sur un angle de 45 degrés , et faire une reconnaissance sous un angle beaucoup plus ouvert , soit dans un pays de montagnes, soit au bord des rivières et ruisseaux au-dessus desquels Fon pourra s’élever facilement. Ces deux propriétés nous paraissent d’un grand avantage pour copier des tableaux sans les déplacer et pour reconnaître une vaste étendue de pays.

M. Gavard pouvant^ comme nous l’avons dit plus haut , obtenir ses perspectives sur un cylindre , on en déduit les vues de panorama qui, jusqu’à ce jour , n’avaient pu être tracées que par section sur des surfaces piane^, que l’on rejoignait ensuite courbant les lignes, et qui , de courbes quelles devraient être , ne présentent plus que des lignes brisées. Avec une simple pièce ajoutée au Diagraphe ordinaire, on peut obtenir un autre genre de dessin qui est une combinaison fort adroite de la perspective et du plan : c’est-à-dire un panorama-plan.

Nous avons eu sous les yeux un dessin de ce genre représentant une vue panoptique prise sur le sommet du mont près Lucerne.

On a dû se servir, pour faire ce dessin , d’un

instrumenta mesurer les angles. On conçoi’ que , par ce moyen , le plus ou moins d’exactîtude du dessin est en raison du plus ou moins grand nombre d’angles que l’on prend. Le résultat que donnnerait le Diagraphe doit être beaucoup plus exact , parce que tous les points en sont calcules rigoureusement et porte's en même temps sur le papier.

Avec un dessin ainsi trace , un vo^geur, placé au point d’où la vue aura été prise , peut reconnaître tous les lieux environnans; il lui suffira d’en connaître un seul pour orienter sa carte ; alors une simple règle , passant par le centre du dessin et dirigée sur le point qu’il importe de fixer, passera nécessairement sur la carte par le même point.

Un petit appareil extrêmement simple, contenu dans la monture d’une lorgnette de spectacle, ajouté à l’instrument auquel, dans ce cas , M. Gavard donne le nom de Diagraphe réflecteur y permet de dessiner, réduire ou mettre en perspective une voûte ou un plafond, sans que l’on soit obligé de lever la tête; cette voûte ou ce plafond se réfléchissent dans un miroir marqué au milieu d’un point noir correspondant avec la pointe du crayon placé au-dessous , et qui monte et des-

cend dans un tube fixé à une plaque en cuivre qui remplace le grand verre de la lunette et est disposé de manière à maintenir le crayon au centre.

Tout a été prévu par M. Gavard pour rendre cet instrument très-précis.

Enfin, indépendamment de son Diagraphe, M. Gavard a soumis à notre examen un autre instrument qu’il nomme planchette perspec^ twe , et dont les combinaisons ingénieuses, mises en œuvre concurremment avec le Diagraplie y nous ont paru d’une grande utilité pour abréger le travail de la mise en perspective de bien des objets.

Telles sont les principales propriétés du Diagraphe; et si, en résumé, a l’égard des arts du dessin pittoresque, cet instrument peut présenter quelques inconvéniens , ils sont plus que compensés par de grands avantages ; s’il n’apprend pas à dessiner , il évitera de longs tâtonnemens dans les opérations graphiques compliquées , et abrégera celles de la perspective linéraire.

Au reste , Tattention scrupuleuse avec laquelle nous avons examiné la machine de M. Gavard , les nombreuses objections ou observations que nous lui avons faites et aux-

quelles il a toujours répondu d’une manière satisfaisante, doivent lui prouver que nous avons apprécié toute l’importance de son invention par l’intérêt qu’elle nous a inspiré. Nous ne nous considérons pas comme compétens pour juger cette découverte sous le rapport d’opérations qui ont uniquement l’exactitude mathématique pour base, et nous engageons M. Gavard., s’il ne l’a déjà fait, a s’adresser pour cet objet à l’Académie des Sciences qui , seule , peut en porter un jugement définitif.

Signé à la minute : Bidauld , Galle aîné , Castellan ; et Lebas ^ Rapporteur.

L’Académie approuve le rapport.

Certifié conforme :

Le Secrétaire perpétuel de V Académie y

Signé : Quatremère de Quincy.

Page 1