NOTICE
SUR LE GËNÉRAL
Quand le danger du général peut décider du succès d'une affaire^ il doit payer de sa personne et braver hardiment tous les périls.
Il ne mourra pas comme Lisander, en soldat d'aventure, mais bien comme Épaminondas, qui reçut le coup mortel en ramenant k l'ennemi ses troupes qui avaient plié.
Plutarque.
A mesure que l'épopée impériale s'éloigne de nous, et que les acteurs du grand drame qui a agité le monde pendant un quart de siècle et engendré la société moderne, vont s'éteignant chaque jour, l'histoire, sous toutes les formes, se fait sur les événements comme sur les hommes, sur ceux qui ont dirigé les affaires de leur temps politiquement, comme sur les hommes de guerre qui ont conduit nos phalanges victorieuses et promené le drapeau de la France sous toutes les zones, à travers les provinces et les capitales de l'Europe.
L'histoire se fait aussi sur la Révolution, ou plutôt elle est faite.
i2 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
Se dégageant des souvenirs sanglants de 93, les principes de 89, dont nos armées victorieuses avaient porté le germe dans toute l'Europe, régénèrent aujourd'hui les nations qui les combattirent avec le plus d'acharnement.
Dans le calme des passions, la France, répudiant les excès odieux qui ternirent cette époque glorieuse, tourne les yeux vers ces hommes honnêtes et forts qui, trempés d'énergie et de noble enthousiasme, vouèrent leur vie au service de la patrie en danger, puis à ses triomphes et à sa gloire.
Ils ont tous disparu, mais, en s'éloignant, leurs ombres grandissent; leurs sentiments et leurs actes sont mieux connus ; la vérité pour eux s'est dégagée du milieu des passions, et leur figure apparaît dans le jour qui leur est propre.
Chaque province, chaque partie du territoire dispute à l'oubli les noms qui l'ont honorée ; sans autre mission que celle du sentiment patriotique, des hommes patients interrogent les pages contemporaines ou fouillent les archives ; et les populations reconnaissantes accueillent avec bonheur ces révélations de l'histoire, qui leur permettent d'ofirir pour exemple aux générations qui s'avancent ceux des leurs dont la vie révèle les plus grandes vertus, la plus grande âme, l'action la plus puissante.
En dehors de l'histoire proprement dite, dont la voix grave, sévère, impartiale comme la vérité, s'adresse à tous les temps, à tous les lieux, il est des écrits qui, sans en avoir la haute portée, ont encore leur valeur
comme- recueil de matiiriaux, de documents et d'appréciations propres à la compléter.
Parmi ces travaux qui, sous le nom de mémoires, ont eu de nos jours quelque retentissement, et ont excité à divers titres la curiosité publique, nous avons à citer ceux du maréchal Marmont, qui auront, dans la circonstance, le mérite particulier de fournir des pages nouvelles à l'histoire de l'un de ses compagnons d'armes, — et auxquels nous ne pouvons reprocher que des réticences.
Le général Alexis Delzons, dont il est parlé dans ces mémoires, date son histoire de ces grands jours de périls où la patrie en danger, attaquée sur toutes ses frontières, réclama le secours de ses enfants.
Il sortait d'une maison où l'honneur, les vertus civiques et chrétiennes étaient personnifiés dans le chef austère de la famille.
Son père, Antoine Delzons, avocat au présidial d'Aurillac, et savant jurisconsulte, fut membre de l'administration départementale, président du conseil général, député au conseil des anciens, au corps législatif, à la chambre de 1814, et président du tribunal civil d'Aurillac; il fut du nombre des cinquante membres de nos assemblées, décorés de la croix de la Légion d'honneur dès la création.
Avocat, législateur, magistrat, homme public ou privé, ce digne chef de la famille fut toujours fidèle à des convictions qu'il puisait aux sources de la morale la plus pure, toujours inspiré par l'amour du bieû public, par lesvues d'une haute philanthropie et d'une sage liberté.
Sincèrement attaché aux précieuses conquêtes de 89, à tous les droits qui étaient le principe du nouvel ordre social, il appliqua toute l'activité, tout le savoir de son esprit investigateur, à l'étude des systèmes qui devaient modifier nos lois révolutionnaires défectueuses ou funestes sous bien des rapports, mais surtout au point de vue financier.
Comme législateur, il appuya ou provoqua toutes le^ mesures propres à satisfaire à des besoins publics ou qui tendaient à une réparation. Il se dévoua à leur défense à la tribune et dans les commissions législatives.
Ses discours, ses rapports au conseil des anciens furent plusieurs fois imprimés à l'occasion de résolutions importantes (1).
M. Delzons était l'un des trois secrétaires du Conseil, lors du coup d'état du 18 brumaire. La veille, il avait signé, à ce titre, les procès-verbaux de la séance, et le lendemain 18, sa signature seule manqua pour contresigner le décret qui régularisait ce grand coup d'autorité. — Ses mérites, l'honorabilité de son caractère ne l'en désignèrent pas moins au choix du Sénat et du Gouvernement pour faire partie du nouveau corps législatif. (Bulletin des Lois à cette date.)
Sous les enseignements d'un tel père, l'âme ardente du jeune Alexis Delzons devait répondre à la voix de la France attaquée de toutes parts.
Enrôlé volontaire avec son frère Charles, le 30 juin
(1) Voir à l'appendice n° 1 nos extraits des discours de M. Delzons.
NOTICE SLR LE GÉNÉRAL DELZONS. i5
4791 , à peine âgé de seize ans (il était né le 26 mars 4775), Alexis Delzons entra dans la compagnie des volontaires nationaux de la ville d'Aurillac, où il fut nommé sergent. Quand le moment fut venu de partir pour la frontière, les diverses compagnies détachées du département furent réunies et formèrent le premier bataillon du Cantal (1) qui fut commandé par cette autre illustration d'Aurillac, Destaing, qui devint général divisionnaire et chef d'état-major dans Tarmée d'Orient.
Alexis Delzons y fut fait sous-lieutenant au départ.
Ce bataillon fut envoyé dans l'armée des Pyrénées- Orientales en 1792.
L'Espagne avait déclaré la guerre à la France, et ses troupes avaient envahi nos frontières par le département des Pyrénées-Orientales. Elles y possédaient déjà les places importantes de Villefranche, de Bellegarde, les ports et forts de Collioure, de Roses. Perpignan était investi par trente-huit mille Espagnols et huit mille hommes de cavalerie, avec deux cents pièces de canon.
Barbantanne défendait cette place avec huit à neuf mille recrues.
C'était là l'armée des Pyrénées-Orientales dont il était général en chef, et qui, selon l'expression deDagobert, qui lui succéda un moment dans le commandement à Perpignan, n'avait que le nom d'armée.
Une seule place restait avec Perpignan au pouvoir
(1) Voir à l'appendice n*^ 2.
i6 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
des Français, Mont-Louis , dit le Mont-Libre, capitale de la Cerdagne française, sis à 2,800 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Le vieux général Dagobert, qui, détaché de cette armée, commandait l'armée du Centre, défendait avec opiniâtreté cette place, dernier boulevard du bas Languedoc, à la tête de deux mille hommes.
Les Espagnols, maîtresdes hauteurs par Villefranche, la canonnaient vivement de deux points différents.
Le général Dagobert, ayant résolu de forcer à tout prix le camp principal de l'ennemi, envoie deux petits détachements sur sa gauche, pour en favoriser la principale attaque sur la droite ; et, à la tête d'une colonne de douze cents hommes, il s'avance contre l'ennemi.
La colonne, attaquée dans sa marche par la cavalerie espagnole, la repousse et la disperse; puis, franchissant au pas de charge les quatre cents toises qui la séparent du camp espagnol , essuyant , l'arme au bras, les premières décharges de mitraille, elle emporte d'assaut les retranchements ; et, fondant sur les Espagnols à l'arme blanche, — cette arme toute française par laquelle s'opéraient de tous côtés sur nos frontières les premiers prodiges de nos triomphes, — elle porte partout le désordre et l'efiroi, et met l'ennemi dans une déroute complète. Le général traverse le camp, et, poursuivant ses succès, entre le lendemain, 30 août, dans Puycerda, délivrant la Cerdagne française et conquérant du même coup la Cerdagne espagnole. De là, les troupes françaises marchèrent à la délivrance de Perpignan dont les défen-
seursvenaient d'éprouver un échecsurles rives delaTet.
Alexis Delzons, lieutenant des chasseurs des Montagnes, faisant les fonctions d'adjudant-major, était à Tavant-garde de la colonne victorieuse.
Cet heureux événement eut du retentissement en France et principalement dans le département du Cantal dont le bataillon avait pu être engagé dans les deux camps.
C'est l'âme pleine de sollicitude et des grands sentiments qui l'animaient, que le père des deux frères Delzons, cet homme aux fortes et saines doctrines, prit la plume, à ces nouvelles, pour écrire à ses enfants la lettre que nous transcrivons ici, — lettre dont l'élévation et la portée morale n'ont pas besoin de commentaires, à cette date de septembre 1793.
Aurillac, 12 septembre 1793.
« Je vous écris, mes chers enfants, dans le cabinet de M. Labarthe; ayant appris dans le moment que Charbonel partait pour Perpignan, j'espère qu'il se chargera de ma lettre. Nous sommes tous dans les transes, sachant qu'il y a eu, le 29 août dernier, une affaire trèsvive avec les Espagnols; quoique le gros de notre bataillon n'ait pas donné, il est plus^ que probable que les grenadiers et chasseurs y ont participé; aussi, bien des gens de ce département sont intéressés à savoir tous les détails ; — moi le premier.
» Alexis, qui était de l'avant-garde et séparé du bataillon du Cantal, doit avoir été commandé; j'aurais bien désiré qu'il nous eût écrit. La lettre du citoyen
Reyt que j'ai lue, ne parle pas de lui, mais seulement de Beynaguet qu'il annonce avoir été fait prisonnier; mais étant d'un camp différent, il pourrait ne pas avoir été à portée d'en savoir des nouvelles. — Tirez-moi, l'un ou l'autre, de cette incertitude et le plus tôt possible. — Si vous étiez pères, vous sauriez combien elle est cruelle !
» Si cette lettre vous parvient, mon cher Alexis, peutêtre elle vous donnera quelques regrets de m'avoir laissé huit jours dans le doute où je suis, de votre santé ou de votre existence!
» Si vous ne pouviez pas m'écrire, votre frère, vos cousins .auraient dû le faire. — Vous ne devez, entre vous tous, faire qu'une société d'amis et de frères, et nous donner mutuellement de vos nouvelles.
» Ce que je mande à l'un est un reproche pour l'autre: quoiqu'il soit du passé, quoiqu'il arrive à l'avenir, je crois pouvoir exiger de chacun de vous qu'il me mande à chaque occasion de ses nouvelles et de celles de son frère et de mes neveux. — Me croiriez-vous, ainsi que toute la famille, indifférent à votre sort ? Vous auriez bien tort, et je ne vous ai pas donné lieu de le penser.
» Je compte les jours que votre campagne doit durer, et vois approcher avec plaisir celui où, avec honneur, vous pourrez demander au moins un congé, pour venir passer quelques mois de l'hiver, si vous ne pouvez obtenir un semestre entier. — Venez alors, vous serez les bien reçus à lamaison etchez nosamis; car, je penseque vous n'êtes' pas capables de vous prévaloir de la loi qui, jusqu'à un certain point, vous autorise à vous retirer au bout d'un an. — Quelque plaisir que j'eusse à vous
voir, j'aimerais cent fois mieux y renoncer pour tout le temps de la guerre, quede vous voir donner un mauvais exemple. — Mais, d'un autre côté, je connais trop votre façon de penser pour craindre que vous quittiez le service, tant qu'il y aura des ennemis étrangers sur notre territoire!
» Je ne sais comment on vous aura rendu le doute que je manifestai à la lecture de la lettre de Destaing aine (1), qui mandait qu'Alexis étant assis, après l'attaque d'un poste que vous aviez emporté, un boulet de canon vint tomber entre ses jambes. Mon premier mouvement fut de le croire au moins mortellement blei^sé, mais sa mère était présente. Je tournai la chose dans un autre sens. Vous m'assurez le fait, A je le crois, parce qu'il est possible ; et l'honneur vous défend d'en imposer à cet égard. — Vous voilà donc, mon cher fils, délivré du plus grand danger qu'un homme puisse courir. — Quelle iut alors votre première réflexion? Vous élevàtesvous vers Dieu pour le remercier de votre salut? — C'était, dites-vous, la fête de votre patron ; l'en remerciâtesvous? Si vous ne le fites pas, vous eûtes bien tort; car, quelle marque de bonté et de miséricorde plus grande que celle-là, le ciel pouvait-il vous donner? Ah! craignez que si vous y êtes ingrat, sa faveur se retire de dessus vous !
» Ne croyez pas que je cherche ici à vous détourner des devoirs de votre étaf. — J'en suis bien éloigné. — Les meilleurs chrétiens sont les meilleurs soldats; car,
(1) C'était le général Destaing mort en 1802, alor:* commandant le bataillon du Cantal, neveu de M. Delzons.
20 KOTICE SLR LE GÉNÉRAL DELZONS.
on peut vivre chrétiennement dans le tumulte des camps, il ne s'agit que de se préserver de leur licence. Élevez votre cœur à Dieu ! Peu de prières, mais bonnes ; ferme propos de le servir ; attention sur vos discours, sur vos actions, pour ne l'ofienser que le moins possible ; exactitude à vos devoirs; surveillance sur la bonne tenue de votre troupe; affabilité envers vos soldats, vos camarades. — S'ils sont malades ou blessés, procurezleur tous les secours qui sont en votre pouvoir; visitezles, consolez-les, donnez-leur des marques d'amitié, de fraternité, — cela fait aller au feu,... — et comptez sur la miséricorde de Dieu dans ce monde et dans l'autre, si vous croyez à sa rédemption, à sa loi, et si vous lui offrez le sacrifice de vos passions et de votre vie. — Rien de tout cela n'est gênant, ni incompatible avec votre service; ce n'en est au contraire que l'accomplissement épuré par la religion, laquelle, bonne comme Dieu dont elle émane, se prête à toutes les circonstances et se fait toute à tous.
» Vous le sentez bien, mon cher Charles; ce que je viens de dire est commun à tous deux. — .L'un de vous m'est aussi cher que l'autre. Jamais je ne mis de différence entre vous. Le premier de vous deux qui recevra ma lettre la fera passer à l'autre. Je l'adresse à Destaing aîné, à Perpignan, pour qu'elle vousparvienne plus sûrement. — Ce n'est pas à moi à lui donner les mêmes leçons qu'à vous, mes enfants; mais lui et ses frères n'en sont pas moins dans mon cœur. Je désire leur bien comme le vôtre, et si vous croyez qu'ils écoutent ma voix, communiquez-leur ma lettre.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. 2f
» Adieu, mes enfants, puissions-nous bientôt nous réunir!
» Delzons. »
Ce père qui parlait ainsi et qui possédait le véritable patriotisme, envoyait à la frontière ses trois aînés (1) avec ses trois neveux, messieurs Destaing.
Lors du départ de ces jeunes et généreux défenseurs de la patrie, il leur avait dit : « Je partirais avec vous, mes enfants, si je ne devais tous mes soins à vos jeunes frères; je les élèverai dans les sentiments qui vous animent, et chaque soir nous prierons Dieu pour vous. »
Paroles conservées par M. Charles Delzons, l'un des deux frères auxquels elles étaient adressées.
C'est sous de tels auspices, c'est avec ces traditions, ces souvenirs de famille dont l'influence devient plus puissante à mesure que la maturité se fait, que le jeune Alexis Delzons entra dans la carrière des armes.
Sous les divers officiers généraux qui se succédèrent à l'armée des Pyrénées-Orientales, et principalement sous les généraux en chef Fiers, Barbantanne, Dagobert, Dugommier, Pérignon, il fît les campagnes de 92, 93, 94, 95, soit dans son bataillon, soit dans celui des grenadiers-réunis, sous le commandement du chef de demibrigade Lannes, plus tard duc de Montebello; il remplit avec intelligence et bravoure les fonctions d'adjudant-major; fut nommé capitaine, le 13 octobre 93, au
(I) L'aîné des frères Delzons, attaché au ministère de la justice, alla rejoindre ses deux frères à Perpignan.
n notice: suk le général delzons.
choix de ses camarades; devint capitaine de grenadiers , par ordre du général Pérignon , le premier prairial an ii, et capitaine de carabiniers, le i^^ messidor an III.
Durant ces campagnes, alors que la frontière •était envahie, que tout n'était que sièges et blocus, — cette rude école du soldat, — on ne pouvait suppléer à Tinsuffisance des troupes que par des prodiges d'énergie et de courage. Le bataillon du Cantal et les grenadiers-réunis prirent part aux combats nombreux et meurtriers qui s'y livrèrent.
Le capitaine Delzons assista au blocus de Bellegarde, se distingua surtout à la journée de la Jonquière. — Il formait, avec ses grenadiers, la tète d'une colonne de douze cents hommes, commandée par le colonel Lannes, dont l'attaque impétueuse à la baïonnette détermina la déroute des Espagnols devant Figuières : il fut blessé d'un coup de feu à la cuisse.
La circonstance de cette blessure donna lieu à un fait d'énergie morale qui prouve que, dans cette âme ferme et constante, le mépris stoïque de la douleur physique était à l'égal de celui des dangers.
N'étant pas encore guéri, il apprend que sa compagnie va marcher à l'ennemi : aussitôt il quitte son lit, malgré les vives représentations du chirurgien (1) qui
(1) M. Jean-Charles Laparra, parent et ami d'Alexis Delzons, décédé à Gomet, dans le mois de mai 1862, à Tâge de 86 ans. Admirateur presque enthousiaste du caractère et des talents de son ami, il aimait à en parler et a raconté ce fait à bien des personnes, et plusieurs fois à l'auteur de cette notice.
NOTiCE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. 23
lui prodigue ses soins, et va se mettre à la tête de ses soldats. — Il faillit payer de la vie ce bouillant courage et cet imprudent héroïsme.
Il assista à la bataille d'Escola, sous le général Pérignon, livrée contre cinquante mille Espagnols, où trois généraux ennemis, parmi lesquels le général en chef La Uûion, trouvèrent la mort. Cette journée détermina la prise de Figuières avec plus de deux cents pièces de canon .
II se signala au long et rude siège de Roses pendant Thiver de 95, et mérita les éloges du général en chef Pérignon.
La reddition successive du fort et de la place amena la paix avec l'Espagne.
Notre premier bataillon du Cantal ayant été amalgamé avec le 8* régiment des chasseurs à pied, dit des Vosges, le capitaine des grenadiers y avait été fait capitaine des carabiniers.
Ce S"" régiment d'infanterie légère devint, en germinal an IV, cette 4" demi-brigade légère, qui fit d'une manière si brillante les campagnes de 96 et 97 en Italie, et celles de 98 à 1802 en Egypte.
Le capitaine des carabiniers Delzons y marchera désormais en tête et à l'avant-garde de corps d'élite et de soldats qu'il saura façonner à tous les périls.
Après la paix avec l'Espagne, et pour remonter l'esprit de l'armée d'Italie, on lui annonçait l'arrivée de celle d'Espagne.
Le capitaine Delzons fut désigné pour se rendre à cette
24 NOTICK SUR LE GÉNÉHAL DELZOïNS.
armée, à la léte de trois cents hommes figurant une avant-garde, avec ordre de doubler les étapes. Après une marche de vingt jours sans repos, il arrive en Italie suivi de cinquante hommes seulement.
Parmi les hommes qui ont résisté à cette marche et accompli leur mission de présenter à l'armée d'Italie le drapeau de l'armée d'Espagne, se trouvait le frère d'Alexis Delzons, le lieutenant Charles Delzons, qui fit les deux campagnes d'Espagne et d'Italie; cette dernière à titred' adjudant-major (1).
Les deux frères prirent part à la bataille de Léano, sous Schérer qui, revenu de la Catalogne, avait reçu le commandement de l'armée d'Italie.
C'est sur ce sol italien, qui va devenir à l'arrivée du général Bonaparte comme un champ-clos de batailles, oïl la victoire marchera par étapes sur les pas de nos soldats, que le capitaine Delzons va développer ses vertus guerrières, au milieu des rudes travaux de cette merveilleuse campagne.
Capitaine des carabiniers dans la i\ demi-brigade lé« gère, il forme avec celle-ci la tête de la colonne de la 5* division, sous Masséna.
Le 23 germinal an iv (12 avril), aux premières affaires, au col de Montenotte, dans l'attaque de Masséna,
(1) Après la campagne d'Italie (1796 et 1797) dont les fatigues avaient altéré sa santé, M. Charles Delzons entra dans l'administration des contributions directes. Devenu directeur dans la Creuse et dans la Vienne, il est mort à Poitiers, le 31 juillet 1844.
Il était le père de M. Amédée Delzons, dont le nom, — estimé à tant de titres, — est sorti le premier de l'urne électorale, comme représentant du département du Cantal, à l'Assemblée constituante.
iNOTlCE SLR LE GÉNÉIUL DELZONS. 25
il se trouve en tête de la colonne commandée par le général Rondeau, dit le Brave, dont l'impétuosité fut telle, que la tête seule de la colonne suffit pour culbuter l'ennemi (1).
Le 25, sur le plateau deDego, dans l'attaque faite par le même général, qui périt dans la deuxième journée, il s'empare, avec sa compagnie, d'une redoute et d*une batterie ennemie; delà, s'élançantsur l'officier piémontais qui commandait àce poste, il le fait prisonnier, mais reçoit à bout touchant un coup de pistolet qui le blesse grièvement.
Il n'attend pas d'être guéri de sa blessure pour rejoindre sa compagnie, et, le 20 floréal (9 mai), il fait partie de la colonne d'élite qui traverse le pont de Lodi sous une pluie de mitraille.
En prairial, dans la marche de l'armée sur le Mincio, la 4' demi-brigade prit la tête de la division Joubert.
« Cette avant-garde rencontra l'ennemi en avant de Borghetto et le culbuta. Les carabiniers, dit le rapport du chef de brigade, y chargèrent avec une heureuse audace la cavalerie ennemie. Les Autrichiens furent poussés avec une telle vigueur, qu'ils ne purent rompre qu'une arche du pont. — Un carabinier du 2*^ bataillon franchit la coupure d'un saut, tandis que plusieurs de
(l) Tous les faits de cette campagne ont été extraits d'un précis historique fait par le général Destaing, alors colonel, et déposé aux Archives de la guerre, vol. V, n® 53, sous le titre de : Rapports officiels de la 4« demi-brigade d'infanterie légère, et complétés par les états de service du général Delzons, et les documents qui lui sont propres.
ses camarades (ayant le capitaine Delzons en tête) traversaient le fleuve malgré sa profondeur et sa rapidité, et rétablissaient Tarche rompue sous le feu le plus terrible.
» La colonne, un instant arrêtée, fondit sur l'ennemi et le força dans toutes ses positions.
» La division, continue le rapport, excitée par le bruit du canon et de la fusillade, fit en vain des efforts surnaturels pour arriver avec célérité: nous n'abordâmes le Mincio que pour y être témoins de la victoire. »
L'ennemi battit en retraite par le canal de l'Adige, poursuivi par l'avant-garde de la 4' légère.
Dans les premiers jours de messidor, la division Masséna fut chargée de couvrir le blocus de Mantoue dans l'intervalle du lac de Garda à l'Adige. Elle prit position au village de Rivoli, tandis que l'avant-garde, commandée par le général Joubert, et composée des i'^ et 11' légères, prenait position à la Corona, qui forme avec Rivoli les points d'attaque ou de défense les plus importants de ce plateau célèbre, couvrant la route du Tyrol.
La haute chaîne du Montebaldo forme un amphithéâtre sur la gauche de ce plateau qui domine l'Adige sur la droite.
« Les positions avancées de l'ennemi en face de la Corona étaient sur les deux cols de Campion, séparés par une montagne, qu'à cause de sa forme, on appelle le Casque. Il faisait sur les deux cols et surtout sur le Casque des retranchements et des ouvrages qui rendaient cette position encore plus respectable. Le général Jou-
bert ayant fait reconnaître les approches du col, y fit marcher une partie de la 4* légère au milieu de la nuit.
« Nos carabiniers, dit le rapport, dépassèrent le col sans être arrêtés par les postes, et surprirent le Casque, qu'ils enlevèrent avec la plus grande célérité. Tous les postes furent pris ainsi qu'une partie de la troupe; le reste ne trouva de refuge que dans les précipices, et les ouvrages commencés furent rasés. »
Dans le même mois, pendant la nuit, le général Masséna, ayant jugé à propos de faire une nouvelle re-^ connaissance sur le col de Campion où l'ennemi avait réuni un plus grand nombre de troupes, mit en tête de sa colonne la compagnie des carabiniers du capitaine Delzons qui , dans le coup de main de la veille, avait sondé toutes les difficultés du terrain.
Les dispositions furent admirablement prises par le général pour cette expédition, plus importante que la première, et le succès fut complet. Les retranchements, le camp, les bagages, tout fut enlevé en peu d'instants; et l'on ramena plus de cinq cents prisonniers.
Le 11 thermidor, le maréchal Wurmser, après avoir dérobé sa marche pendant la nuit, attaqua l'armée française campée sur le plateau de la Corona.
La 4* demi-brigade était ainsi disposée, le 3* bataillon était établi sur un point appelé la Barrière.
Les carabiniers de ces deux bataillons et ceux de la 11* étaient groupés non loin de là.
L'armée autrichienne, forte de 15,000 hommes réunis dans les mains du général en chef, lança deux
énormes colonnes d'attaque qui forcèrent successivement nos troupes à se masser.
Dans cette position, Wurmser déploya ses troupes sur les ailes et finit par nous cerner complètement.
La 4*^ demi-brigade, après avoir résisté avec résolution dans l'espoir d'être secourue, prit enfin le parti de forcer les lignes de l'ennemi, en masses serrées. Ses pertes furent considérables, mais elle parvint à forcer toutes les lignes, et à se retirer sur Rivoli.
Le rapport du maréchal Wurmser sur cette affaire, fait le plus grand honneur à la 4« demi-brigade. Il dit l'avoir attaquée avec 15,000 hommes, l'avoir complètement cernée, et cependant n'avoir pu empêcher le passage; il avoue avoir eu d,200 hommes hors de combat.
Dans cette retraite sur Rivoli où l'ennemi fut chargé plusieurs fois à la baïonnette, le chef de la demibrigade Destaing fut blessé d'un coup de feu au pied droit.
Le d5 thermidor, aux journées de Castiglione et de Lonato, quatre compagnies de carabiniers, parties de l'avant-garde de la division Masséna, fermaient seules la route, en avant de Lonato, aux Autrichiens.
Pour débusquer cette poignée de braves, la colonne ennemie porte en avant son artillerie; mais cette attaque à distance, toute meurtrière qu'elle était, fut infructueuse. Toutefois, se voyant tournés sur leur gauche, les carabiniers , après avoir épuisé leurs cartouches, se replient sur Lonato dont ils barricadent la porte. La 4* légère eut avec la cavalerie autrichienne
sur le grand plateau, non loin de Lonato, des engagements vifs oîi le chef de brigade Destaing reçut plusieurs coups de sabre.
La 4" légère était seule avec les carabiniers dans cette ville, lorsque le général Bonaparte, entouré, surpris par un corps de troupes ennemies, et sommé de se rendre par un parlementaire autrichien, somma si audacieusement ce dernier de se rendre à lui avec la colonne ennemie qui mit bas les armes.
Le 48 thermidor, l'ennemi, battu à Castiglione, rallia ses forces à Solferino. Bonaparte les y attaqua. Les carabiniers et un détachement de la 4" légère marchèrent en tête de la colonne qui enleva les crêtes et le château de Solferino, — position que l'armée française a si grandement immortalisée de nos jours.
Les '48 et 49 fructidor , dans la première marche sur Trente, à l'affaire de la Piétra et des faubourgs, les carabiniers se distinguèrent de nouveau.
« A cette occasion, le rapport fait observer par
» réflexion, que, dans les défilés nombreux qui sont le
j» théâtre de tant de combats dans cette mémorable
» campagne, les têtes de colonne font tout et y déci-
» dent les affaires. »
Le 28 fructidor an IV (44 septembre), dans un des combats engagés avec les troupes de Wurmser sur la grande chaussée de Saint-Georges de Mantoue, le capitaine Delzons, embusqué avec ses carabiniers dans les fossés de la route , se laissa dépasser par la cavalerie ennemie sans faire feu ; mais dès qu'elle eut atteint son extrême gauche, il fit faire, presque à bout portant, une
décharge qui encoini.**a la route d'hommes et de chevaux.
Une si belle action allait amener d'autres succès plus décisifs, lorsque les troupes qui l'appuyaient à gauche, comme saisies de panique, se débandèrent : cette déroute laissa les carabiniers isolés ; une colonne ennemie en profita pour les tourner. Ils furent presque tous pris, sans avoir quitté le poste où gisaient quatre-vingts chevaux tués et à peu près autant de hullans. Le capitaine Delzons y fut fait prisonnier et fort maltraité.
n fut rendu à sa compagnie, par échange, le cinquième jour complémentaire (21 septembre), et se trouva, le 27 brumaire, à Rivoli, avec la 4® demi-brigade légère dont les carabiniers formaient la tête, dans ces terribles journées où les Français, attaqués par des forces supérieures, chargèrent maintes fois à la baïonnette les troupes ennemies, et après des alternatives mêlées de succès, firent enfin leur retraite sur les hauteurs de Rivoli, en combattant à la baïonnette.
Le capitaine Delzons y fut blessé d'un coup de feu à l'épaule gauche.
Le 4"'* nivôse suivant, le général en chef Bonaparte écrit de Vérone au général Joubert « de faire reconnaître les officiers suivants aux différentes demi-brigades de sa division, et prévenir chacun de ces officiers en particulier, qu'il a demandé pour eux des brevets au Directoire exécutif. On lit entre autres :
« Destaing, chef de demi-brigade, à la suite de la 4® demi-brigade, pour chef de la ht demi-brigade.
» Delzons, capitaine, chef de bataillon, commandant en second.
» Suchet, pour chef de bataillon, commandant en premier, dans la 18* demi-brigade. »
Le 25 nivôse, l'armée française remporta cette belle victoire dont le souvenir a été consacré dans le titre que l'empereur accorda plus tard à l'héroïque Masséna. Les troupes étaient commandées par les généraux Masséna, Joubert et Berthier, sous les ordres du général en chef Bonaparte.
Aux prises avec une armée dont la supériorité numérique était au moins triple, les trois corps français se couvrirent de gloire;
Le rôle de la 4* demi-brigade y fut beau et d'autant plus à signaler que, dans les journées des 23 et 24, à la tête de la division Joubert, si grandement attaquée. par les forces autrichiennes, elle avait eu une part des plus actives à la défense du plateau.
Chargée d'enlever la chapelle Saint-Marc, elle s'y établit dès la pointe du jour ; et pendant toute la journée elle eut à soutenir des attaques très-vives, que l'ennemi renouvelait constamment avec des troupes fraîches, voulant ouvrir par là un débouché à sa cavalerie et à une partie de son artillerie, qui ne pouvaient se mouvoir dans le bassin de l'Adige.
AlexisDelzons,depuisquelquesjours seulement chef de bataillon en second, commandait encore les carabiniers. Toujours entreprenaiit et plein de résolution, il se fit plusieurs fois remarquer du général Joubert, sous les ordres duquel il servait; et le général en chef le nomma sur le champ de bataille commandant en premier, pour prendre rang d'ancienneté, à partir du 21 septembre, —
comme s'il eût regretté de Tavoir laissé en seconde ligne.
Quoique Alexis Delzons n'^eût alors que vingt et un ans, il avait pleinement mérité la double distinction dont l'avait honoré dans le même mois le général Bonaparte ; et, pour prouver quel élan il savait imprimer à ses troupes, et de quelle nature étaient son courage et sa résolution, il suffira d'emprunter encore le passage suivant au travail du chef de la 4* demi-brigade, déposé aux archives de la guerre.
« Nous trouvâmes la chapelle Saint-Marc occupée par un poste ennemi ; il fut forcé, et je mis la demi-brigade en bataille. J'envoyai les carabiniers en avant, soutenus par le premier bataillon, pour s'emparer successivement des deux buttes que je devais occuper. Dès que la première fut emportée, j'y fis passer un bataillon de la 17% que le général venait de m'envoyer.
» La deuxième butte, défendue avec acharnement, fut emportée avec la même rapidité ; il y fut tué beaucoup d'Autrichiens, et, quoique j'eusse recommandé de ne pas aller plus loin, les carabiniers, pêle-mêle avec les fuyards, excités d'ailleurs par les cris d'une colonne qui venait nous joindre, arrivèrent en un clin d'œil sur le plateau du Signal, sur lequel était disposée là colonne d'attaquede l'ennemi. Leur apparition mit d'abord dans cette colonne le désordre et l'épouvante ; mais, comme elle était composée de trois mille hommes choisis, et qu'il n'y avait pas plus de cent cinquante carabiniers, elle s'aperçut bientôt de leur faiblesse; ceux qui avaient posé les armes les reprirent : la mêlée fut d'autant plus tumultueuse que l'obscurité était encore profonde. Ce-
pendant les carabiniers, secondés par le premier bataillon, se firent jour et se dégagèrent en tuant beaucoup de inonde à l'ennemi.
» Ainsi s'engagea, deux heures avant le jour, la fameuse bataille de Rivoli, et c'en était déjà fait de l'ennemi, si nous avions eu une colonne prête à seconder l'attaque de nos carabiniers ; nous arrivions à la Gorona avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître. »
Le 26, la lutte recommença pour la division Joubert seule, avec le corps d'Alvinzi, qui avait profité de la nuit pour rallier ses troupes, et avait attiré à lui de l'artillerie et de la cavalerie par la Corona.
Ce nouveau combat se termina par une défaite complète des Autrichiens. Débusqués de toutes les crêtes et chassés du plateau du Signal, ils se jetèrent en désordre dans un sentier rapide, entouré de précipices, qu'on appelle l'Escalier. Les carabiniers de la 4« demi-brigade, — toujours en tête, — les poursuivirent avec tant d'impétuosité, qu'ils arrivèrent à la tête du sentier avant que toutes les troupes eussent pu s'y engager. Il y eut alors un effroyable désordre. Les masses ennemies se ruant pêle-mêle dans les ravins, plusieurs centaines d'hommes furent poussés dans les précipices, et nos soldats, qui couronnaient toute la crête, écrasaient les fuyards sous une grêle de balles. Huit cents Autrichiens furent tués, dfsent les rapports, et Alvinzi lui-même, blessé, faillit tomber au pouvoir des Français.
Les troupes françaises poursuivant leurs avantages, reçoivent l'ordre de marcher sur Trente et la ligne du Tyrol.
C'est SOUS les ordres du général Joubert, que le commandant du 4" bataillon de la 4* demi-brigade (brigade Vial), passe Tlsonzo, les Alpes italiennes, et prend part à la conquête des provinces entières de la Styrie, de la Carinthie, de la Carniole, de la Croatie, dans le cœur de l'hiver et à travers les plus hautes montagnes.
Le 28 nivôse (48 janvier), la 47'' légère, dans sa marche en avant, avait couru les plus grands dangers en traversant, au milieu de la tourmente, le Montebaldo couvert de neige où la route était coupée par deux redoutes et deux rangs de retranchements. Elle avait été rompue et dispersée, lorsque la 4* demi-brigade arriva. — « Son premier bataillon, aux ordres du citoyen Delzons, dit le rapport, suffit pour forcer les redoutes et tous les ouvrages dont elles étaient soutenues. Quatre cents Autrichiens et un grand nombre de paysans furent faits prisonniers. »
Le général en chef Bonaparte, à propos de ce passage du Montebaldo, écrivait de Vérone au général Joubert, le 8 pluviôse :
« Le général Vial et toutes vos troupes méritent des éloges particuliers, pour la conduite qu'elles ont tenue dans ces horribles journées. »
Le 30 ventôse, l'armée forte de trois divisions, sous les ordres du généralJoubert, force la traversée du Tyrol et gagne contre le prince Charles la bataille de Lavis, dans laquelle l'avant-garde de la 4^ légère attaqua le flanc et tourna la droite de la ligne ermemie, dégageant la montagne avant que les colonnes du général
NOTICK SUR LE GÉN ':HAL DELZONS. 3o
Mounier, qui devait attaquer en bas de cette montagne, en eussent emporté les villages.
Le 2 prairial, le chef du 4«' bataillon de la 4% qui s'altendait à être soutenu par des troupes qui avaient reçu contre-ordre en chemin, ne prenant conseil que des circonstances et de son courage, attaque l'ennemi, le repousse et ouvre aux troupes françaises les débouchés de la ville de Salurne.
Ce bataillon se distingua aux affaires de Mulhbach et de la gorge d'Inspruck où sont des neiges éternelles, et dans la marche sur Lienz, oii Ton entra le 16 germinal pour de là se porter sur la ligne de Salzburg et à Villach, en Carinthie, où les nouvelles des préliminaires de paix les trouvèrent.
Cette armée vint prendre ses cantonnements à Trévise, à Bassano.
Le jeune chef de bataillon Delzons fut nommé commandant de la forte place de Vérone, poste qu'il quitta le 17 nivôse an vi pour se rendre ^n Corse.
A son départ, il fut accompagné des regrets des habitants, ainsi que le constate la lettre qui lui fut écrite à cette date par les membres de la commission municipale, lui disant que, «pendant le temps qu'il avait commandé Vérone, il n'avait cessé de pratiquer les sentiments qui caractérisent Xhomine juste et vertueux; et qu'ils le remerciaient du bon ordre qu'il avait maintenu parmi les troupes, et de la tranquillité dont la ville avait joui sous son autorité »
-:<b TSOTICE SUR LE GÉNÉRAL DEI.ZCNS.
La 4"*^ demi-brigade légère fut dirigée sur la Corse, où *€lle tint garnison à Ajaccio. Désignée — comme corps éprouvé, — pour faire partie de l'expédition d'Egypte, de cette armée où Bonaparte avait fait entrer tout ce ^ue la France possédait d'hommes intrépides et déterminés, elle mit à la voile sous le général Vaubois en mai 4798, et rejoignit en mer la flotte française, sous le général en chef Bonaparte.
Cette flotte arriva en vue de l'île de Malte le 21 prairial (19 juin). Cette île importante était depuis longtemps l'objet de la convoitise de l'Angleterre qui ne pouvait manquer d'en faire la conquête, si elle n'était prévenue dans ses desseins.
L'ordre des Chevaliers de Malte et de St-Jean de Jérusalem, qui y commandait, et dont le rôle protecteur de la chrétienté, en Orient, avait été si grand dans le •moyen âge, avait perdu sa puissance en perdant ou né- .gligeant les occasions de l'exercer.
La possession de cette île, qui commande la navigation dans ces parages, importait au succès de l'expédition que le général Bonaparte allait tenter sur l'Egypte. 11 n'a pas désespéré, sur son passage, de forcer cette grande place à se rendre à la France, au gouvernement de laquelle elle n'était point favorable. Il fait demander au grand maître de l'ordre la faculté, pour sa flotte, de faire de l'eau dans l'île, faculté qui n'avait pas été refusée à 4ine escadre anglaise. N'ayant pu obtenir cette autorisation, il fait aussitôt déployer devant l'île les cinq cents voiles qui composent son immense flotte, et manœuvre <le manière à en faire l'investissement.
Une colonne du général Vaubois qui commande le^ centre de la ligne* où se trouve le général en chef, — formée de la 4"* demi-brigade légère, — est chargée d'aborder l'île dans des chaloupes de débarquement.
« La demi-brigade débarqua le 22 à la calle Saint- Paul. Elle partît sous les ordres du général Lannes pour prendre position en face du fort Ernanuil. Le !•' bataillon se trouva détaché un peu sur la droite; les 2"' et 3"' occupaient les jardins situés sur le coteau du canal de la Quarantaine; le pont du canal était gardé par un demi-bataillon maltais.
» Le général Lannes ordonna au commandant Delzons de le faire attaquer par une compagnie de chasseurs. La 1"^* du 4" bataillon commandée par le sous-lieutenant Palis fut chargée de cette attaque. — Cet officier renouvela les preuves de bravoure et d'intelligence qu'il avait données dans plusieurs occasions. Le pont fut bientôt emporté, et malgré un feu très-vif de l'artillerie des forts, nos chasseurs s'y maintinrent jusqu'à la nuit (1). »
Les troupes maltaises, poussées vigoureusement, sont forcées de se replier dans la place, qui est bientôt investie. L'artillerie française débarquée la couvre de tous. ses feux, et y porte le désordre. — Une sortie des chevaliers est elle-même repoussée. Enfin, des chevaliers de l'ordre, choisis parmi ceux de la langue française, sont envoyés en parlementaires au général en chef Bonaparte,, et s'en remettent à sa haute magnanimité.
(1) Notes manuscrites du général Delzons.
Un traité de médiation et de reddition est signé par le grand maître de Tordre et son conseil, qui remet à la France la souveraineté de l'île, avec toutes ses dépendances.
De son côté, laFrance, entre autres avantages, garantit aux chevaliers de l'ordre, leurs propriétés individuelles dans l'île, plus, pour chacun d'eux, une pension de sept cents à mille francs, selon l'âge des chevaliers (1).
Le général en chef Bonaparte prend possession immédiate de cette belle et importante conquête, où l'on trouve jusqu'à 1500 pièces d'artillerie montées.
Après avoir employé quelques jours à l'organisation militaire et administrative de la place et de l'île, et avoir ravitaillé sa flotte, il fait lever l'ancre et cingle de nouveau vers l'Egypte, le 1" messidor (19 juin).
Lel2 messidor (1" juillet), la flotte française est devant Alexandrie, — l'antique cité d'Alexandre, qui a reçu son
(1) Au nombre des chevaliers qui adhérèrent au traité de reddition de l'île de Malte, et dont la hste y fut annexée, nous trouvons sous les n°* 281, 282, MM. Esquirou de Parieu et François Esquirou de Parieu, l'un des commandeurs de l'ordre, natifs d'Aurillac, auxquels le chef de bataillon Delzons eut la satisfaction de rendre un service d'ami, qui prouvait déjà chez le jeune commandant un esprit d'ordre et de sagesse.
Sur les pas du guerrier, nous remarquons dans un lieu mémorable, un nom qui appartient à l'Auvergne, et que l'avenir devait illustrer.
Nous sommes heureux de rapprocher ainsi le mérite civil du mérite militaire, chez des enfants de la môme cité.
Ces chevaliers de l'ordre de Malte étaient les oncles de M. Esquirou de Parieu, père, maire de la ville d'Aurillac, député au corps législatif, ofQcier de la Légion d'honneur, et les grands-oncles de M. Esquirou de Parieu, ancien ministre de l'instruction publique, vice-président du conseil d'État, grand ofûcier de la Légion d'honneur.
tombeau. Elle va toucher à cette terre d'Egypte, dont la conquête est bien digne du génie qui la convoite : il veut lui rendre tous les bienfaits des lumières dont elle éclairait le monde dans les premiers âges, la voir redevenir la terre de l'abondance et des lumières, le dépôt g^éral des richesses de l'Europe et de l'Asie, et l'affranchissant de la barbarie honteuse qui la dégrade, la voir revivre et grandir sous l'esprit civilisateur du christianisme dont elle vit le berceau.
Quel plus noble but peut être offert aux efforts généreux des guerriers qui l'entourent!
Notre flotte ne peut mouiller qu'à trois lieues de la terre. Une mer agitée qui se brise contre les récifs qui en bordent les côtes, porte mille obstacles à un débarquement; mais le général en chef ne peut le différer. L'amiral Nelson était apparu la veille, dans les mêmes e^iux. Il fallait, dans une situation aussi périlleuse, éviter toute rencontre.
Bonaparte, monté sur une simple galère depuis la sortie de Malte, est en tête du débarquement; il est suivi par les canots portant partie des divisions Bon, Menou, Kléber. On débarque dans la nuit à l'anse du Marabout.
Le général en chef impatient, accompagné de ses officiers et des trois généraux divisionnaires, suivi des quel- <jues mille hommes qui ont pu toucher terre, avance le premier, à travers la plage sablonneuse qui cède sous le pied à chaque pas, et, après cinq heures de marche, sans chevaux, sans munitions et sans artillerie, arrive dès le malin à portée de canon de la grande muraille d'enceinte d'Alexandrie.
40 NOTICE sua LE GÉNÉRAL DELZONS.
Elle est couronnée de tirailleurs ennemis, et ses canons battent la plage.
Le général en chef dispose tout pour l'attaque de la place, et généraux et soldats sont prêts à en pratiquer sur-lîB-champ l'escalade. Il est huit heures du matin.
Le général Kléber, d'héroïque mémoire, qui a l'attaque du centre, de cette porte (1) qui vit entrer et César et Pompée, se montre le premier au haut de l'échelle d'escalade, bien digne de ces grands noms!... une balle le frappe au front : il tombe sous le rempart.
De son côté, le général Menou, qui a l'attaque de gauche, donnant l'exemple à sa colonne, est arrivé le premier sur l'épaisse muraille : il lutte.... — mais, atteint de sept blessures, il est précipité et roule dans le fossé.
Le général Bon occupait avec ses troupes les hauteurs de la colonne de Sévère, et devait attaquer sur la droite. Il conduit sa troupe au pas de charge, et marche vers la porte de Rosette.
Pendant que les sapeurs de la division tentent vainement d'en enfoncer les portes, décimés qu'ils sont par la fusillade qui part du haut des tours, une colonne de volontaires, à la tête desquels se trouve, entre autres, le chef de bataillon Delzons, escalade la muraille et pénètre dans l'enceinte dite des Arabes.
L'ennemi est pris à revers.. Un officier supérieur de
(1) La colonne de Pompée est en face de la porte qui en a conservé le nom. Le port neuf, dont l'entrée est défendue par l'antique tour du phare, est ce môme port qui vit l'incendie des galères et flotte de César, et dont le feu se communiqua, en la consumant, à la fameuse bibliothèque d'Alexandrie qui comptait plus de sept cent mille volumes.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. 4i
la 32« organise en petits pelotons cette poignée de braves; mais il est atteint morlellement d'un coup de feu.
« Une compagnie de nos carabiniers, dit le journal du commandant Delzons, a escaladé les murs et s'est emparée de la montagne des Tombeaux défendue par une foule de paysans armés qui avaient 4 pièces de 3; — le capitaine Angelergue, officier d'un mérite trèsrare, mène ses carabiniers au village Haut de la porte Rosette, défait tous les habitants qu'il rencontre et les force de rentrer dans leurs maisons.
» Dans le même temps, la demi-brigade, à la tête de la division, s'emparait de la porte Rosette et entrait par le faubourg de ce nom. En très-peu de temps, la ville entière fut soumise. Les forts triangulaire et du phare capitulèrent.
» Il ne resta plus qu'une mosquée où les plus mutins et les plus fanatiques s'étaient barricadés et faisaient un feu très-meurtrier sur nos troupes; ils ne voulaient pas se rendre et ne répondaient aux sommations que par des coups de fusil. Cette mosquée attaquée avec force fut emportée, et presque tout ce qui la défendait fut sacrifié à la juste fureur des soldats. Cette attaque coûta un peu cher; une compagnie de carabiniers de la demibrigade retournant de la poursuite des Arabes, s'y trouva. Elle y perdit quelques braves gens, entre autres un très-bon sous-ofiBcier.
y> La prise d'Alexandrie mérite des éloges à toute l'armée par la vigueur et la modération qu'elle a montrées dans les différentes attaques. L'habitant même armé coatre nous a été très-ménagé ; et il n'y a eu de
sacrifiés que ceuxque la fatalité a portés à chercher une mort inévitable en s'obstinant à ne vouloir pas rentrer dans Tordre : le nombre en fut très-petit.
» Quelques officiers se distinguèrent à la prise d'Alexandrie. Le général Bon rendit au général en chef un compte très-flatteur de la conduite de la demi-brigade. Un officier (1) reçut une lettre de félicitation qui rappelait ses services antérieurs, et le louait beaucoup de la part qu'il avait prise au dernier succès. »
Après quelques jours passés dans Alexandrie et consacrés aux fortifications, à l'organisation civile et municipale de la ville, le général en chef marche sur le Caire, cette grande capitale de l'Egypte. Il a hâte d'y prévenir l'insurrection et de gagner le pays par la rapidité, la surprise de sa marche, ou par la terreur de ses coups. — La ville du Caire est à soixante lieues d'Alexandrie,
Quelques mots sur la configuration du sol de l'Egypte nous permettront de juger à quelles épreuves l'armée française est soumise, dès ses premiers pas, sur cette terre célèbre.
L'Egypte proprement dite, la terre cultivée, fertile et peuplée, est une vallée arrosée par le Nil, formant depuis les cataractes de Syène jusqu'à la mer Méditerranée, un espace de deux cents lieues de longueur sur cinq à six de largeur seulement.
Les espaces qui la bordent parallèlement, en Afrique et en Asie, sont le désert ou l'océan des Sables.
A cinquante lieues de la mer, le Nil se sépare en
(1) Cet officier n'était autre que le commandant Delzons.
deux branches principales, dont les embouchures dans la Méditerranée forment les ports de Rosette et de Damiette.
La partie comprise entre ces deux branches, dont Touverture, à la mer, a soixante lieues de large, est ce qu'on appelle le Delta ou basse Egypte, contrée sillonnée de canaux et d'une fertilité sans égale, à la suite des inondations du fleuve qui couvre la terre pendant trois mois de l'année (1).
La ville du Caire, vers laquelle on se dirige, est située dans la moyenne Egypte, sur la rive droite du Nil, au-dessus du Delta et de l'embranchement de ses eaux. — n fallait y arriver avant l'inondation, qui était prochaine.
Un chemin sûr peut conduire l'armée par le littoral et la branche du Nil à Rosette; mais il est long. La flottille seule, portant les munitions et les bagages, ira par mer et par le Nil à Rosette, rejoindre l'armée à Ramanieh, sur les bords de ce fleuve. Bonaparte prend le chemin du désert par Damanhour, en droite ligne.
L'armée, ayant pour corps d'avant-garde la 4' légère, fait quatre jours de marche dans le désert, à travers ces sables mouvants, qui marquent plus de 40* Réaumur de chaleur : sables à facettes brillantes, dont le reflet blesse les yeux, brûlés en outre par les raftiles du vent
(1) Il ne pleut jamais en Egypte-, les vents du nord-est soufQant d'une manière constante d'avril en juillet, ne laissent aucuns nuages sur le pays ; ils vont se condenser sur les hautes montagnes de l'Abyssinie, centre de l'Afrique, d'où ils se précipitent en pluie, de juillet en octobre ; et ces eaux agglomérées forment, après un parcours de plus de 800 lieues, les débordements si fertilisants pour l'Egypte , et si connus sous le nom d'inondations du Nil.
d'Orient. Elle est harcelée par les Arabes et les Bédouins, qui ont tari tous les puits du désert sur sa route : un verre d'eau se paye au poids de l'or. Une soif ardente, une lassitude invincible abattent tous les courages. On n'a pour se nourrir que quelques légumes et melons d'eau, sans pain : l'armée trouve là ses plus grands découragements (1).
L'énergie du général en chef Bonaparte peut seule dominer cette situation.
L'armée arrive enfin sur les bords du Nil, où elle oublie ses fatigues en se jetant dans ses eaux bienfaisantes.
Elle ne tarde pas à rencontrer dans sa marche, le long du fleuve, l'avant-garde des Mamelucks, qu'elle voit pour la première fois, et qu'elle disperse au combat de Chébreïssk. Dans ce brillant engagement, ce sont les trois compagnies des carabiniers de la 4* légère, commandées par le chef de bataillon Delzons, qui reçoivent le premier choc de la cavalerie des Mamelucks « dont quelques braves, nous dit-il dans ses notes, se firent tuer aux pieds des carabiniers placés en avant et à trois cents pas des divisions. »
Deux grandes races dominaient l'Egypte à ce moment.
Les Arabes, véritables descendants de Mahomet, composaient la masse du peuple, la nation : c'est de leur sein que sortaient les ulémas (hommes de la prière et de la justice), et les scheiks, magistrats de l'ordre civil.
(J) tt On vit dans cette marche, jusqu'aux braves Lannes et Murât, saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable et les fouler aux pieds. »
Les Mamelucks étaient la race conquérante et militaire. Amenés par les Turcs comme corps de janissaires à la garde du pacha, ils étaient devenus les dominateurs en Egypte.— Deux beys ou chefs fameux les commandaient : Ibrahim-Bey et Mourad-Bey. Ce sont les ennemis que les Français vont trouver sur leurs pas et avoir à combattre.
Partie le 22 messidor, l'armée arrive le 3 thermidor (ou 21 juillet), en face du camp retranché des Arabes à Embabeh, position adossée au Nil, sur la rive gauche que Ton a côtoyée.
Sur l'autre rive, brille le Caire, la grande capitale aux hauts minarets, dans la plaine où fut Memphis; elle est peuplée de 300 mille habitants.
Les pyramides de Gisèh, tombes gigantesques des vieux rois égyptiens, sont à droite, dans les sables ; et en face, dans la plaine oii combattit Cambyse, ce conquérant de l'Egypte des Pharaons , se développe toute l'armée des Mamelucks, couverte d'or, formant une niasse de douze mille cavaliers, les premiers du monde.
L'armée est frappée de ce grand spectacle.
On connaît les circonstances mémorables de cette bataille des Pyramides, dans laquelle la cavalerie des Mamelucks vint se heurter contre le cercle de fer de nos carrés, qui vomissaient la mort dans les rangs de ces intrépides cavaliers sans ébranler leur audace (1).
( 1) Après avoir reçu, à dix pas, le feu de la fusillade et de l'artillerie, les Mamelucks animés d'une rage furieuse, ne pouvant mordre à nos baïonnettes qu'ils hachaient avec leurs damas, retournaient leurs che-
Pendant que les divisions DèsaixetMenou (1), rangées en carrés, accomplissent par leurs habiles manœuvres leur œuvre de destruction et de dispersion de cette cavalerie, le général en chef a pris ses dispositions pour l'attaque des retranchements d'Embabeh.
Quarante bouches à feu, vingt-cinq mille hommes de milice et deux mille cavaliers mamelucks en forment la défense.
Trois colonnes mobiles ont été détachées des divisions Bon et Régnier, qui avancent contre le camp retranché. Ces colonnes sont désignées pour faire l'assaut des retranchements et envahir le camp.
L'une d'elles, formée des trois compagnies de carabiniers de la 4*^ demi-brigade légère, a été envoyée à travers la plaine, à la faveur d'un fossé qui devait la dérober à la vue, pour tourner le camp arabe et le prendre à revers. — Le chef de bataillon Delzons est à sa tête.
Surprise, arrêtée dans sa marche par les Mamelucks sortis au galop d'Embabeh, la colonne est enveloppée en un instant, et l'armée voit ce corps à jamais perdu. — Mais l'héroïque sang-froid du jeune commandant a conjuré le péril.
« Sous le coup de l'attaque, la colonne a fait halte et front de tous côtés, et par ses feux nourris et bien diri-
vaux effrayés, les faisaient avancer à reculons, se cahrer et se renverser avec leurs cavaliers qui, se traînant à terre, allaient couper les jarrets de nos soldats. Plusieurs vinrent tomber jusqu'aux pieds du général Bonaparte au milieu du carré.
(1) Le général Menou et le général Kléber, tous deux blessés à l'assaut d'Alexandrie, étaient remplacés dans le commandement, le premier par le général Vial, le second par le général Dugua.
gés, portant le désordre et la mort dans les rangs mamelucks , — elle avance sans être entamée — vers Embabêh, malgré les feux de l'artillerie et de la fusillade. »
A la faveur du trouble et du désordre de la cavalerie, Delzons et sa colonne se sont portés et jetés dans les retranchements. « Le jeune commandant s'empare d'une position à cinq pas de laquelle, dit-il, les Mame* lucks sont obligés de passer pour opérer leur retraite. Là , la fusillade est extrêmement vive ; il se fait un carnage effroyable. Un très-grand nombre de Mamelucks sont obligés de se jeter dans le Nil et s'y noient.
» Le 4"' bataillon de la4"« légère (dont Delzons était le chef) avait fait le tour du village, et arrivait assez à temps sur une digue pour arrêter ceux des Mamelucks qui, échappés aux coups des carabiniers, cherchaient à fuir vers Gysëk. Ce bataillon force à se précipiter dans le Nil tout ce qui n'a pu se frayer un passage.
» La perte de l'ennemi est énorme ; on ne vit jamais une pareille boucherie (1). »
Avec le coup d'œil infaillible du grand capitaine, Bonaparte, témoin de ce glorieux fait d'armes, reconnut qu'il y avait là un militaire de premier ordre, et le fit colonel sur le champ de bataille (2). D avait alors vingttrois ans.
Dans cette circonstance, il reçoit du Caire, où l'armée est entrée sans coup férir, et où il prend le commandement de la citadelle, la lettre suivante :
(1 ) Extrait des notes du général,
(2) Le grade d'adjudant-commandant équivaut à celui de lieutenant-colonel : il est fait colonel d'emblée, malgré sou âge.
48 NOTICE SUR LE GÉiNÉRAL DELZONS.
Quartier-général du Grand-Caire, le 8 thermidor an vi.
Le chef d'état-major général de Tarmée d'Orient,
Au citoyen Delzons, chef de bataillon de la 4™ d'infanterie légère.
« Je vous préviens, citoyen, que le général en chef Bonaparte, voulant récompenser la conduite militaire que vous avez toujours tenue, et particulièrement à la bataille des Pyramides, il vous nomme sur le champ de bataille, au grade de chef de brigade, commandant la 4"* d'infanterie légère.
» J'informe le ministre de la guerre de cette promotion provisoire, afin qu'il vous expédie le brevet définitif.
» En conséquence, vous jouirez, à compter de ce jour, des prérogatives et émoluments attachés à ce grade.
» Alexandre Berthier (1). »
Alexis Delzons, devenu chef de la 4"* demi-brigade, est chargé, — à la tête de cette brigade qui prend la dénomination de colonne mobile, — de battre la campagne contre les Arabes qui l'infestent et déciment nos soldats, de maintenir les communications entre les divers points de la plage et Alexandrie,* et d'empêcher celles de l'escadre ennemie avec la terre.
Cette mission, pleine de périls et de fatigues, fut accomplie par le jeune colonel de manière à appeler sur lui l'attention de ses chefs (2).
(1) Archives du personnel.
(2) Nota. De fructidor en brumaire an vi, la 4® légère, selon les expressions du colonel, fit un service aussi actif que pénible, au milieu de
Le général Bonaparte, après avoir imprimé dans le pays la terreur de ses armes, songe à réaliser, avec ses plans d'administration, ce qu'il doit à l'intérêt des sciences, du commerce et des arts, surtout à contenir la puissance excessive de son éternelle ennemie, l'Angleterre.
Accompagné de plusieurs des savants de son Institut d'Egypte, il va sonder les traces de l'ancien canal de Suez, et se fait précéder dans cette ville par le général Bon, qui, à la tête d'une colonne de quinze cents hommes, s'empare du pont et de la ville de Suez (4), où il entre le 17 brumaire, ayant à l'avant-garde le lieu-
la pénurie des subsistances, — car, soldats et officiers ne recevaient que de la galette, tant les administrations étaient vicieuses et mal compo- ' sées. 11 fallait multiplier les postes, et les relier pour protéger la navigation du Nil et celle du canal qui fournissait à l'approvisionnement d'Alexandrie, dont les ports étaient bloqués par les Anglais. Les Mameluckset les Arabes cherchaient par tous moyens à rompre la digue du canal qui amenait l'eau douce dans cette grande place : il fallait combattre et rejeter dans le désert des ennemis sans cesse renaissants.
Sur ces entrefaites, le pacha de Rhodes était venu mêler ses forces à celles des Anglais et mouiller dans la rade d'Aboukir. Ils communiquaient fi^/ec le camp arabe et les Bédouins de la presqu'île. Les flottes canonnaient le fort et se préparaient à un débarquement.
Le colonel reçoit du général d'artillerie Manscourt, commandant d'Alexandrie, l'ordre de marcher sur Aboukir : il ne peut disposer que de quatre cents hommes pour cette expédition. Arrivé sur les lieux, — il forme ses troupes en trois colonnes, précédées chacune de trente éclaireurs qui formaient une ligne en avant et occupaient les intervalles des colonnes.
Le colonel fouilla la presqu'île dans tous les s«ns, en chassa ou tua tous les Bédouins, et, avec une des colonnes, pénétrant dans le camp aral>e, il s'empara de tout ce qui le composait.
Le pays fut ainsi purgé des ennemis qui inquiétaient nos caravanes «t donnaient les mains à un débarquement qui ne put s'effectuer.
(Extrait des notes du général.)
(1) Appendice n° 3.
tenant Eugène de Beauharnais, officier d'ordonnance
(lu général en chef.
Le général Bon y laisse une garnison de défense, et revient se mettre à la têtedesa division pour marcher sur la Syriesoulevée, avec le général Bonaparte et son armée.
La 4"* demi-brigade légère fournit son contingent à cette expédition dans la division Bon, et sous le commandement du général Vial.
L'armée traverse 60 lieues d'un désert aride et brûlant, oïl les étapes ne sont marquées, comme dans toute cette campagne, que par les mares ou mauvais puits qui doivent étancher la soif des soldats, soif encore irritée par ce jeu de lumière appelé mirage, qui fait apparaître dans le lointain l'image de l'eau, .au milieu des espaces les plus arides (1).
On prend d'assaut la forte place d'El-Arisch, à l'entrée de la Palestine, où la division Bon se distingue.
On pénètre dans les riches vallées de Gaza, de Jaffa. L'armée fait le blocus de ces forteresses, et à la suite de vifs combats contre l'armée du pacha de Damas, nos
(1) On peut avoir une idée des privations et des souffrances qu'oHt ou à endurer les troupes françaises dans cette marche célèbre, à travers le désert qui avait englouti dans ses sables des armées innombra- ))les, par les détails suivants donnés par le général Berthier :
« La division Kléber, dit-il, fait fausse route et s'égare. Les divisions Bon et Lannes suivent ses traces. Après quarante-huit heure? (le la marche la plus pénible, sans avoir pu se procurer une goutte d'eau, ces divisions, qui devaient marcher échelonnées et à distance^ . arrivent simultanément aux puits du Santon, karan- serai' des caravanes à l'entrée du désert de Syrie. Les puits y sont bientôt taris et mis à sec. On creuse avec peine pour obtenir un peu d'eau qui ne peut soulager tous les besoins. »
NOTICE SLR LE GÉNÉRAL DELZONS. o«
troupes entrent dans ces deux places après avoir emporté d'assaut celle de JafiFa.
L'armée, partie du Caire et de Belbeïs, le 23 pluviôse, an vil (13 février), arrive le 27 ventôse au Mont- Carmel, où Bonaparte laisse aux bons religieux des marques de sa munificence.
Elle est le 29 devant Saint-Jean d'Acre (Ptolémaïs) où s'accomplissent toutes les opérations, les péripéties de ce siège mémorable.
On lit dans les notes du général Delzons :
« Le 8 germinal, une batterie d'une pièce de 32 et de plusieurs de 42, fût établie et battit en brèche une tour qui était la partie la plus saillante de la ville.
» Le 40, le bataillon de la 4"" étant de tranchée, l'ennemi fit une vigoureuse sortie et fut repoussé avec une grande perte. Le 42, les mineurs firent sauter la contre-escarpe; la batterie de brèche fit feu depuis cinq heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi. — La brèche fut reconnue par les carabiniers du bataillon. Les grenadiers de l'armée étaient réunis pour donner l'assaut. — La moitié de la compagnie des carabiniers, sous les ordres du lieutenant, passa le fossé et monta sur la brèche, qui était encore à huit ou dix pieds au-dessus des décombres, malgré le feu le plus vif des assiégés, qui firent la plus opiniâtre défense.
» Le capitaine Angelergue, avec le restant de la compagnie, s'élance aussitôt dans le fossé; il y est assailli par une grêle de balles, de grenades, de pierres. — Le lieutenant et tous les carabiniers qui avaient atteint la brèche furent tués; le capitaine et presque tous ses carabi-
niers furent grièvement blessés. Le sous-lieutenant se retira en bon ordre, et ramena au camp les débris d'une belle compagnie bien composée et surtout bien commandée (4). La brèche fut jugée impraticable et les grena-
(1) En donnant ces détails puisés dans les notes manuscrites du général Delzons, nous ne saurions résister au plaisir de faire connaître comment cet homme modeste appréciait ses camarades, comment il savait les aimer et voulait conserver dans la demi-brigade la mémoire de ceux que la mort lui enlevait. Nous lisons :
tt Le capitaine Angelergue (volontaire du canton de Maurs au 1" bataillon du Cantal) mourut peu de temps après de ses blessures. Il laissa de grands regrets à tous ceux qui l'avaient bien connu. Le corps fit une grande perte en lui, et le général en chef Bonaparte, sachant bien apprécier le mérite du brave Angelergue, témoigna en plusieurs occasions combien il Testimaii. a Le chef de brigade Delzons sentit encore plus que personne la perte irréparable qu'il venait de faire. Intimement lié depuis longtemps avec le capitaine Angelergue, il avait en lui une confiance sans borne. Ils avaient fait ensemble les premières <;ampagnes d'Espagne en Tan 4. En Italie, ils étaient dans la même compagnie de carabiniers. — Cette campagne si extraordinaire fournit à Angelergue différentes occasions de faire remarquer son activité, ses talents pour la guerre de son arme, mais surtout cette extrême bravoure qu'on ne pouvait qu'admirer en lui, qui lui valut son avancement et l'estime de tous ses chefs. La prise d'Alexandrie, la bataille des Pyramides lui attirèrent les plus grands éloges de la part de plusieurs généraux. La campagne de Syrie lui renouvelant l'occasion de se distinguer, eût mis le comble à sa brillante réputation qu'il soutenait avec une modestie qui n'appartient qu'au grand mérite, si une mort aussi prématurée que glorieuse ne l'eût enlevé à ses carabiniers -qui l'aimaient autant qu'ils le respectaient, à ses camarades qui le chérissaient, à ses chefs qui l'estimaient et à des amis qui ne cesseront de Jui rendre justice et de le regretter. »
Après ces touchantes paroles de regrets, données par le colonel à son ancien compagnon d'armes, nous croyons complaire à sa mémoire en signalant les noms de quelques-uns de ces braves, — ses •compatriotes, — qui répondirent si souvent à sa voix dans les périls, — et dont la vaillance fut, pour plusieurs, populaire dans la 4* demibrigade.
Elle renfermait alors dans ses cadres tout ca qu'avaient laissé de-
diers frémissant de ne pouvoir la franchir, rentrèrent dans leur camp. »
bout du !•' bataillon de volontaireSf et trois ans de combats opiniâtres dans les Pyrénées, et la terrible campagne d'Italie.
Là, se trouvaient
Roudil, de Saint-Flour, rentré colonel en 1800 ;
Palis, d'Aurillac, mort colonel en 1814;
Miquel, aide-de-camp du général Delzons ;
Poux, devenu chef de bataillon ;
Gouderc^ dont le ifom est cité avec honneur dans les notes du général ;
Gambefort d'Ouradou, capitaine ;
Les trois frères Pouderoux ;
Ghibret de Murât qui, porté à l'ordre du jour pour sa bravoure (aux Pyramides), reçut des mains de Bonaparte l'un des premiers sabres d'honneur, au Caire (I) ;
Baldayroux d'Aurillac, Pompier de Maurs, Manhes de Hai^hac.
Tous trois artisans au départ, après avoir obtenu des armes d'honneur, se sont retirés avec deux épaulettes et la croix d'oflScier de la Légion d'honneur, distinction qu'on ne prodiguait pas alors, et à laquelle était attaché un traitement de mille francs.
Quoiqu'ils fussent tous jeunes, deux hommes seuls vivent encore de la vaillante cohorte.
Magne de Thiezac, né en 1766, et le chef d'escadron Rivière de Gavaroque, ancien aide-de-camp du duc de Montebello, qui a quitté le service en 1807.
Dans l'impossibilité de tout dire sur ceux de nos compatriotes qui se sont distingués en Italie et en Egypte, et quelques-uns par des traits d'intrépidité et d'audace incroyables, nous nous arrêtons à deux noms qui appartiennent plus particulièrement à notre ville.
Joseph Manhes, né à Raulhac en 1765, avait servi dans les gardesfrançaises dès 1785.
Incorporé dans les bataillons des Vosges, il retrouva ses compatriotes, lorsque les deux bataillons furent réunis pour former la 4* demi-brigade.
Aux chasseurs des Vosges, il avait fait le siège de Toulon. Commandé pour l'assaut du fort de l'Eguillette, il y entra le troisième et se trouva le premier-, son capitaine et le sergent-major ayant
(I) Fastes militaires, 9ine vol.
Le 24 germinal, le général Bonaparte donne ordre au général Murât de partir à trois heures du matin avec la
été tués. Dans cette lutte furieuse contre le soldat anglais, il reçut deux coups de feu (1).
A la prise de Dégo en Italie, le 25 germinal an 4, il enlève par son auilace une pièce de canon, quoique blessé d'un coup de feu à la cuisse.
Le 16 messidor an 10, il reçoit de Bonaparte un sabre d'honneur, en récompense de ses faits d armes, et entre comme officier dans la garde consulaire.
Ce brave militaire n'apprit à lire qu'après avoir conquis l'épaulette d'or.
Officier de la Légion d'honneur dès la création, il fut fait capitaine dans la garde impériale.
Blessé grièvement à Eylau, il se retira à Aurillac, d'où il repartit pour l'armée dans les mauvais jours de l'empire. Il prit sa retraite dans cette ville.
Homn\|e d'une grande modestie et de mœurs graves, peu de ses compagnons d'annes y ont joui de plus d'estime et de respect. -
Pouderoux était fils d'un fermier de la banlieue d' Aurillac. Il était très-haut de taille et doué d^une force musculaire peu commune.
Son sang-froid, son intrépidité sur le champ de bataille étonnaient les plus vieux soldats. — Rien np lui semblait impossible.
Le 9 prairial an iv, au passage du Mincio, au pont de Borghetto, les Autrichiens, poussés par les carabiniers de la 4*, ne purent rompre qu'une arche du pont. — Pouderoux, — de l'œil, a mesuré la distance, et d'un bond immense il franchit le vide... Nul ne peut le suivre... , Mais seul, — il suffit à la tâche et donne à ses camarades, qui s'étaient jetés dans le fleuve, sans en calculer la rapidité ni la profondeur, le temps d'aborder cette rive ennemie, — sous le feu le plus terrible.
En Egypte, il se trouve le premier aux prises, — seul à seul, — avec le cavalier mamelouck,et avec son simple fusil de munition, triomphant des armes de choix et de toute nature de ces guerriers d'élite, il encourage par son exemple ses compagnons, et dissipe la terreur que ces cavaliers inspiraient.
Gomme son frère d'annes, il apprit à Ure sous la tente ; et cependant, en i804, couvert de blessures, fatigué surtout par tant de combats où
(1) La tradition noas dit qae le sergent Manhes fît prisonnier le général des troupes anglaises à la prise du fort Malbousquet, et qu'il lui fut donné de dégager Bonaparte au moment où embourbé avec son cheyal, au pied du fort de TEguillelte, il allait être pris ou tué.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. :i:i
i»* demi-brigade légère et autres troupes désignées, pour se rendre à Safed (ancienne Béthulie), de ravitailler cette place, ainsi que celle de Nazareth, de s'emparer du pont de Jacob sur le Jourdain, afin de couper à la cavalerie ennemie sa communication avec Damas, et soutenir le mouvement du général Kléber sur le Thabor. — On connaît l'aventure de guerre si biillante de ce général qui, avec une colonne de 3,000 Français, dans les plaines d'Esdrelon, résiste héroïquement à l'armée de Damas, forte de 30,000 hommes, jusques à l'arrivée du général Bonaparte, à la tête de la division Bon.
Cette armée battue à Safed, à Cana, coupée sur ses retraites, par les dispositions savantes de Bonaparte, et terrifiée, active sa destruction dans les eaux du Jourdain.
La 4"" légère, sous le général Vial, est envoyée pour pacifier la ville de Sour (l'ancienne Tyr). Elle a pris part aux combats des 8, 10 et 18 germinal, sous Acre (1). Le 6 floréal, la 4°* légère reçoit ordre de se rendre à grandes journées au Caire, qui se trouvait menacé.
L'armée de Syrie reprend la route du désert. Bonaparte y organise ses postes, ses places conquises. Il veut voir les lieux rendus célèbres par la présence
il avait prodigué son sang, — il était capitaine rapporteur au conseil de guerre à Paris.
11 est mort sur le champ de bataille, à la campagne de Prusse, en 1807.
C'est une des plus belles figures militaires que l'Auvergne ait à citer.
(1) C'est dans l'un des épisodes de ce siège que fut tué le général Bon, qui commandait la division dont faisait partie le colonel Delzons. 11 fut emporté par un boulet au moment où il commandait l'assaut. 11 ne périt pas tout entier ; et sa gloire, jeune encore, a été consacrée par un monument, dans Valence sa patrie.
d'un grand homme, Stracine, station de Titus marchant contre Jérusalem ; les ruines de Péluse (l'ancienne clef de l'Egypte), qui arrêta sous ses murs les conquérants de l'antiquité.
L'armée rentre enfin dans la capitale de l'Egypte, le 26 prairial (13 juin), et s'y réorganise pour marcher à de nouveaux combats.
Bonaparte apprit à Gisëh que la flotte turque, forte de 200 voiles, mouillée à Aboukir, avait débarqué le 24 thermidor, avec une armée d'invasion commandée par le pacha Mustapha, le vainqueur des Russes, et que déjà le fort d' Aboukir avait été enlevé de vive force, avec une garnison française.
Cette armée, forte de 45,000 hommes, s y était retranchée, soutenue par son artillerie.
Bonaparte marche contre elle, le 7 thermidor, avec 6,000 hommes : l'avant-garde est commandée par le général Murât, qui a sous ses ordres le général Destaing. Ce dernier général, qui a sous son commandement partie de la 4"* légère, commence l'action et marche au pas de charge sur une première colonne ennemie, placée en avant du village d'Aboukir. Il la force à abandonner ses retranchements pour se porter sur le village, centre de la 2"* ligne ennemie. Le général Destaing à la tête de ses trois bataillons tourne le village, en même temps que la 32"' l'attaque de front.
Le village est emporté, et l'ennemi, poursuivi jusqu'à la redoute, centre de sa seconde position.
Le général Destaing, avec deux demi-brigades, formait le centre d'attaque, en face de la redoute.
Le général en chef Bonaparte ordonne un mouvement général d'attaque sur cette redoute. Elle est enle* vée de vive force, après un combat des plus sanglants.
L'armée turque, coupée dans sa retraite sur le fort d'Aboukir, et ne voulant pas se rendre, se jette à la mer pour aller rejoindre son escadre, et 8,000 hommes y trouvent la mort.
Cinq mille Turcs, restés dans le fort d'Aboukir et résolus dans leur résistance, en nécessitent l'attaque. Le blocus en est fait par les généraux Lannes et Davout qui ont sous leurs ordres le chef de brigade Delzons. Après dix jours de tranchée ouverte, et où fut blessé le général Lannes, le fort et la garnison tombent aux mains des Français (1).
Le chef de brigade Delzons, après le siège, prend le commandement d'Aboukir, chargé de diriger tous les travaux de réorganisation et de fortification de cette presqu'île toujours menacée, où il campe jusqu'en vendémiaire, ayant sous ses ordres le commandant d'artillerie Sorbier.
« Les travaux, dit-il dans ses notes, furent poussés avec la plus grande activité par les /carabiniers et les éclaireurs. Les subsistances arrivaient difficilement à
(1) Le général Bonaparte écrit du 9 thermidor au général Dugua au Caire : « L'état-major vous aura instruit du résultat de la bataille d'Aboukir. C'est une des plus belles que j'ai vues. De l'armée ennemie débarquée, pas un homme ne s'est échappé. De 15,000 qui étaient débarqués, 1,000 sont restés sur le champ de bataille, 8,000 se sont noyés en voulant rejoindre à la nage leur escadre, et 5,000 sont cernés dans le château d'Aboukir. Le célèbre pacha Mustapha, qui avait battu les Russes plusieurs fois, la campagne passée, est prisonnier. >*
Abôukir; ce fut l'un des objets qui occupa le plus le chef de la demi-brigade. A force de démarches, d'importunités ou de réclatnations, il parvint à assurer à cette dernière une nourriture pareille à celle que recevait la garnison d'Alexandrie. »
Après la bataille d'Aboukir, qui semblait consolider à jamais la conquête de l'Egypte, et qu'avait précédée, dans la Haute-Egypte, la destruction ou la dispersion des Mamelucks et de leur chef, Mourat-Bey, sous les coups du général Desaix et de ses lieutenants Morand, Davout et Priant, le général en chef, Bonaparte, quitte le 5 fructidor cette terre où il laisse partout les traces de son génie civilisateur, pour aller mêler sa fortune à la fortune et aux destinées de la France. — H dépose le commandement aux mains du général Kléber.
On connaît les suites de ce départ, que précipitèrent les nouvelles reçues de France ; les effets du découragement qu'il produisit sur les chefs de l'armée, le traité d'El-Arisch qui consentait l'abandon de la colonie, — traité surpris à la bonne foi du général Kléber qui le déchire enfin avec son épée, dans les plaines d'Héliopolis, où dix mille Français groupés autour de leur chef, ayant juré de vaincre ou de mourir, dispersent et foudroient l'armée des Osmanlis, forte de 70,000 hommes. Le général Kléber se couvre dans cette journée d'une gloire immortelle; et les chefs qui l'entourent s'y montrent, à la tête de leurs troupes, ses dignes lieutenants.
Le chef de demi-brigade Delzons prend part au blocus de la place du Caire, où avait pénétré, durant
la bataille, partie de l'armée turque qui s'était unie à la garnison, clans un fanatisme commun, pour couper toute retraite aux Français.
Dans ce siège terrible de rues et de maisons, qui dura plus d'un mois, où les soldats restaient 48 heures et souvent quatre ou cinq jours dans les tranchées sans être relevés, le chef de brigade Delzons commandait, nous dit-il, depuis la porte du Delta, jusqu'au delà de celle des Pyramides.
Entre autres épisodes, nous lisons dans ses notes : « Le capitaine Jettin, à la tête de ses carabiniers, s'enfonça dans une rue très-étroite où il fut assailli par une grêle de balles; il pénétra jusqu'à une forte estacade pratiquée au milieu de la rue ; il y fut tué avec plusieurs carabiniers : presque tous ceux qui composaient la première file de la droite, furent blessés. Le lieutenant Couderc prend le commandement des carabiniers, s'empare des retranchements et continue vigoureusement son attaque ; mais bientôt blessé à son tour, il laisse le commandement de la compagnie au sous-lieutenant Palis (1) qui, après de nouvelles pertes, prend possession d'une mosquée où il s'établit, et résiste à deux fortes attaques faites par l'ennemi pour l'en chasser.
Le manque de vivres et d'argent se faisant sentir au milieu du siège, le général en chef Kléber donne ordre, le 16 germinal, au chef de brigade Delzons d'aller parcourir les meilleures provinces du Delta, chargé de missions et d'instructions particulières pour différentes
(1) Joseph Palis, natif d'Aurillac, volontaire dans le premier bataillon, est mort avec le grade de colonel.
opérations et surtout celles du prélèvement des impôts et des contributions, tant en nature qu'en argent.
Le colonel ne put emmener avec lui qu'un bataillon et les carabiniers d'un autre, et cinquante dragons du 15", pour affronter des contrées soulevées (1).
La ville du Caire est enfin prise de vive force après les attaques les plus meurtrières faites de quartier en quartier, et reçoit son pardon de la magnanimité du vainqueur.
La conquête et la pacification du pays tout entier est de nouveau le résultat de la victoire; l'ascendant de nos armes y est reconnu , proclamé , dans les mains de ce successeur de Bonaparte ; mais le général Kléber, voué à la mort par le fanatisme musulman, est assassiné au Caire le 25 prairial an viii (14 juin 1800) (2).
Nous n'avons pas ici à analyser les événements qui suivirent la mort à jamais regrettable du général Kléber.
L'Angleterre a résolu d'enlever à tout prix à la France la possession de l'Egypte. Une flotte anglaise portant vingt mille hommes de troupes de débarquement y apparaît; elle combine ses efforts avec ceux d'une flotte turque et albanaise, et avec la nouvelle armée des Osmanlis, sous les ordres du grand-vizir, qui se montre sur les confins du désert.
(1) Voir à l'appendice n° 4. Missions remplies par le colonel Delzons.
(2) Au nombre de ceux qui furent appelés à fermer les yeux de ce grand homme qui emportait avec lui les destinées de la colonie, se trouvait un compatriote, médecin de première classe, attaché à l'armée d'Orient, au Caire, le docteur Joseph Clary, père de M. le docteur Clary, maire de la ville de Maurs (Cantal).
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. fil
Dirons-nous les efforts multiples et divisés sur tous les points menacés de notre armée; les efforts héroïques de trois à quatre mille Français, dans les journées des 17, 22 et 30 ventôse an ix, sur la plage d'Alexandrie et la hauteur de Canope, contre toute l'armée anglaise qui y est tenue en échec; la résistance inébranlable de cette poignée de braves dans la place si étendue (l'Alexandrie, pendant six mois de siège, de blocus, malgré la peste et le typhus qui y régnent, résistance qui favorisa la signature du traité d'Amiens, de pacification générale, et qui permit de remettre la Turquie en possession de l'Egypte, sans aucune réserve au profit de l'Angleterre ?
La part héroïque que prit dans ces affaires le chef de demi-brigade Delzons, devenu général au milieu de ces périls, le 7 floréal an ix, est consignée dans une lettre du général en chef de l'armée d'Orient, que nous transcrivons ici :
« Le général en chef de l'armée d'Orient, » Au général Berthier, ministre de la guerre.
» Citoyen ministre,
» J'ai l'honneur de recommander à votre bienveillance le général de brigade provisoire Delzons, qui se rend à Paris pour y voir son père, membre du Corps législatif. Il était auparavant chef de la 4* demi-brigade. A l'affaire du 22 ventôse an ix, il fit, ainsi que sa demi-brigade, des prodiges de valeur, — manœuvrant
comme à l'exercice, et toujours avec ses pièces de bataillon à portée de pistolet de l'ennemi.
» A l'affaire du 30 ventôse, il se conduisit avec le même courage et la même présence d'esprit; mais il ne put réparer les fautes d'un général qui est mort au lit d'honneur, et dont il ne faut pas troubler les cendres.
» Delzons est plein d'énergie et de moyens. Il mérite votre intérêt.
» J'ai l'honneur de vous prier de mettre ses services sous les yeux du premier consul.
» Salut et respect, citoyen ministre.
» Le général en chef :
» Menou (1). »
Il avait été nommé général de brigade, âgé de vingtsix ans, le 7 floréal an ix (27 avril), et le lendemain, 8 floréal, il répondait :
cr Delzons, chef de brigade de la 4* demi-légère, » Au général en chef.
» Ma nomination au grade de général de brigade est une preuve d'autant plus flatteuse de l'estime et de l'attachement dont vous m'honorez, que je suis loin de réunir les talents et les qualités nécessaires pour bien occuper un emploi aussi élevé.
(1) Archives du Personnel.
» Citoyen général , si vos intentions m'avaient été connues, j'aurais mis tout en usage pour vous prier de me laisser dans mon corps, que je regardais comme ma famille. Ma place de chef de^brigade était déjà au-dessus de mes forces. Je le sentais si bien, que je bornais là toutes mes prétentions. J'ai appris avec bien du plaisir la nomination de mon successeur. Ma demi-brigade ne pourra que gagner au change. — Mais, citoyen général, s'il m'avait été permis de ne pas accepter le poste glorieux que vous m'avez destiné, j'aurais été au comble de mes désirs. Au regret de quitter mon corps, que j'aime, je joins celui de ne pouvoir répondre de suite à la confiance que vous avez en moi. Ma maladie ne parait pas deveir se calmer aussitôt qu'on me l'avait fait espérer (1). Je suis dans la dure position de ne pouvoir rendre de services de quelques jours.
» Citoyen général , recevez, je vous prie, l'assurance que si le zèle, l'application à mon métier et l'amour de mon pays peuvent répondre à ce que vous attendez de mes services, vous aurez lieu d'être satisfait. Je serai toujours occupé à vous témoigner les sentiments d'estime et de reconnaissance que je vous dois.
» J'ai l'honneur de vous saluer avec respect.
» Delzons (2). »
Dans les journées des 22 et 30 ventôse — que rap-
(J) Le général souffrait dans ce moment d'une ophthalmie trèsaiguë.
(2) Archives chronologiques du dépôt de la guerre, affaires d'Alexandrie,
04 notice: sur le général delzons.
pelle la lettre du général en chef, — ce sont deux enfants d'Aurillac qui firent, dans l'armée française, les plus grandes prouesses contre l'armée anglaise : le général de brigade Destaing et le chef de demi-brigade Delzons.
. Dans la première, quatre mille cinq cents Français seulement furent opposés à dix-huit mille Anglais, dont deux mille hommes de marine.
Les Français occupaient les hauteurs voisines du camp romain, en avant d'Alexandrie,
Les Anglais s'avançaient sur trois lignes, la gauche en avant, pour tourner notre droite.
La 4^ légère, qui avait à sa tête Delzons, son colonel, fut lancée contre le centre des Anglais, qui marchaient en colonnes serrées, pour appuyer leur gauche.
Cette demi-brigade réduite à deux bataillons, ensemble 500 hommes au plus, attaque la colonne anglaise forte de 6,000 hommes, et poursuit le combat avec une constance héroïque.
Soutenue par une brillante charge du 22* chasseurs, elle a déconcerté et fait ployer la première ligne anglaise; mais bientôt attaquée par la colonne de gauche, elle est prise entre deux feux et mise en péril.
Le 18^ régiment, qui a marché à son secours, n'a pu se déployer sous le feu des lignes anglaises ; le 69* de ligne et le 3^ de dragons peuvent seuls protéger la retraite de la 4* légère, trop fortement engagée.
La retraite de nos demi-brigades s'opère sous le feu des batteries et de la mousqueterie anglaise, avec un sang-
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZO.NS. f>5
froid mêlé delenteurqui excite Tadmiration desennemis.
Après ce rude choc, qui resta pour nous sans succès, parce que nos colonnes ne furent engagées que successivement, les deux armées rentrèrent dans leurs cantonnements.
Le général en chef de l'armée anglaise, Abercrombie, après le combat, envoya aux avant-postes français pour recueillir les noms des chefs de demi -brigade qui avaient soutenu d'une façon si superbe tous les feux des colonnes anglaises (1).
Dans la journée du 30, les Anglais avaient leur front défendu par de fortes redoutes, protégés à droite par la mer, à gauche par le lac Madieh.
Leur armée était en bataille sur trois lignes, en arrière, dans le camp romain, dit de César.
La 4* légère, colonel Delzons, brigade de Silly, est à la gauche et en tête des troupes françaises, chargée de tourner la droite de l'armée anglaise, d'attaquer la grande redoute qui la protège, pendant que la 4* demibrigade ira assaillir le camp romain.
La colonne Silly a marché avant le jour sur la grande redoute, et les carabiniers de la 4^ en emportent le premier redan.
(1) Dans l'esquisse rapide que nous donnons de la première bataille de Ganope, nous avons pris pour guide M. Thiers, et quelques rapports sur cette affaire.
Nous donnons à l'appendice la relation détaillée .qu'en fait le général Delzons dans son journal, qui en diffère sur certains points. Elle met dans tout son jour une action qui honore la 4™« légère et le chef qui la commandait.
Appendice n® 5.
La colonne poursuit avec ardeur ce premier succès; mais la 2* colonne, qui doit la soutenir, a fait fausse route, et le général de division qui les commande, est tombé mortellement blessé.
Une brigade de notre centre, la 32% conduite par le général Rampon, qui devait franchir devant elle les retranchements qui lui étaient indiqués, se détourne de son but pour venir au secours de la première colonne Silly.
« Nos soldats, dit l'historien, assaillis à la fois par le feu des canonnières, du camp romain et des redoutes, montrent une constance admirable; ils s'acharnent contre la formidable défense. »
La colonne du général Destaing formant la deuxième brigade de notre centre, ayant en tête, à l'avantgarde, la 21*' légère, exécute seule le plan projeté. — Le général Destaing la conduit. « Elle franchit la ligne des retranchements, passe entre la 'grande redoute et le camp Romain; et, essuyant les feux ennemis, elle va audacieusement se déployer en face de l'armée anglaise, par delà les ouvrages. »
« Elle essuie et rend un feu épouvantable. » Elle fait, avec les douze cents cavaliers du général Roise, des prodiges de valeur. Une partie de la colonne Silly s'était jointe à la 21* et aux Grecs. Quelques troupes de la 4* demi-brigade ayant enfin dépassé la redoute du centre, ont pénétré dans le camp ennemi. La première ligne anglaise est renversée.
C'en était fait de cette armée, si le général Régnier, qui commandait notre aile droite, et dont les forces
NOTICE SUR LE GÉiNÉRAL DELZONS. 67
étaient inactives, se fut rabattu sur le centre, et eût fait irruption au milieu des lignes anglaises si fortement entamées.
La brigade Destaing, la cavalerie du général Roise aventurées seules au milieu de toutes les forces ennemies, et bientôt enveloppées, sont forcées de revenir en arrière, en repassant sous le feu meurtrier des redoutes.
Le général Roise était tombé mort dans son attaque.
Le général Destaing était atteint gravement, dit M. Thiers.
L'armée anglaise a vu tomber son général en chef Abercrombie, dans la bataille, mais elle a conservé la position conquise.
Le général Régnier, le chef du parti opposé au général Menou, après avoir dit « que le général Destaing passe dans l'intervalle de la droite et du centre de la première ligne des Anglais; qu'il y reçoit un feu très-vif de la deuxième ligne et des redoutes, » a la coupable faiblesse d'écrire ces lignes outrageantes pour l'intrépidité bien connue du général Destaing :
« Ce général se retire du combat après une blessure légère, » mot fatal, qui appela cette provocation du général Destaing faite au général Régnier à Paris, au retour de l'armée d'Orient, et amena le duel, où fut tué le général Destaing, le 14 floréal an x.
Le général Destaing, en vengeant son injure, vengeait aussi celle des officiers supérieurs de cette armée, outragés diversement par le général Régnier, général dis-
tiugué, mais qui, dit M. Thiers(l), « sous un extérieur froid, modeste, timide même, cachant une vanité profonde, était devenu un lieutenant insoumis, sot et coupable. »
Il fut exilé par le premier consul qui portait de l'attachement au général Destaing, et ne rentra dans les armées françaises qu'en 1811 .
Cette blessure, que le général Régnier appelait légère, avait fracassé le bras droit du général Destaing; et dans ce duel, où les armes furent chargées deux fois, ce dernier ne put tenir son pistolet que de la main gauche. Zacharie Destaing, né en 1764, était fils de Pierre Destaing, président du tribunal d'Aurillac, et de Marie -Gabrielle Delzons. Avocat déjà distingué au présidial de cette ville, il entra comme volontaire au 1'' bataillon du Cantal, et en fut nommé commandant, en 92. On connaît sa carrière brillante. Sa mort, arrivée dans de telles circonstances, laisse de profonds regrets. Son élévation, toute rapide, lui présageait de glorieuses destinées ; et dans ce grand art de la guerre, il eût marqué dans l'action, comme dans les éminentes fonctions de l'état-major (2).
(1) Hist. du Consulat et de F Empire, t. III, p. 54, 55.
(2) Le général en chef de Tannée d'Orient, Menou, était arrivé à Paris au milieu de ces circonstances. Il avait été présenté au premiei- Consul qui lui avait dit les paroles suivantes :
a Le sort des batailles est incertain, vous avez fait tout ce qu'on pouvait, après la malheureuse affaire du 30, attendre d'un homnie de cœur et d'expérience : votre longue résistance à Alexandrie, a contribué à la bonne issue des préliminaires de Londres; votre bonne et sage administration vous a mérité l'estime de tous les hommes qui en apprécient l'influence sur la prospérité publique.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. 6!l
Le général Delzons, alors colonel, avait épousé, à Rosette (Egypte), le 16 brumaire an viii, mademoiselle Anne-Julie Varsy, fille de M. Varsy, négociant français établi dans cette ville. L'honorabilité de cette maison avait mérité à l'un de ses chefs, M. Varsy aîné, après la prise de cette place par nos troupes, d'être désigné au choix de l'autorité militaire française, pour faire partie de la commission des trois membres chargés d'administrer l'arrondissement important de Rosette (1).
Le colonel, devenu général, le 7 floréal, recevait à Alexandrie, dans le cours de ce siège mémorable, l'une des rares lettres qui avaient échappé aux croisières anglaises qui tenaient l'armée française, dans cette colonie d'Egypte, comme séparée du reste du monde, par le manque ou la privation de toute nouvelle de France et de l'étranger.
Son père lui écrivait, à la date du 11 floréal an ix, la lettre dont nous extrayons les pages suivantes, et dans laquelle se révèle encore l'homme remarquable que nous connaissons déjà.
Aurillac, le 11 floréal an 9.
« Ce n'est que dans les premiers jours de ce mois que
» Je connais bien tout ce qui s'est passé à votre armée; vos malheurs ont été grands, sans doute; mais ils ne vous ont rien fait perdre dans mon estime ; et je m'empresserai de le témoigner hautement afin qu'aucune clameur ne puisse entacher votre conduite.
(Annales du Temps.)
(1) Archives, dossier de Rosette.
j'ai reçu votre lettre en date du' 10 brumaire, mon cher fils.
» Votre frère aîné, qui me' l'a renvoyée de Paris, Fa reçue décachetée avec une note qu'elle avait été ouverte par les Anglais qui" avaient pris le vaisseau sur lequel elle était.
» Je m'attendais depuis longtemps à la recevoir, ne doutant pas que vous m'auriez écrit après les couches de votre femme, que vous m'annonciez comme trèsprochaines par votre lettre du 15 brumaire. Je vous fais mon compliment de la naissance de votre fils Alexandre ; — pourvu qu'il ne devienne pas un jour un fou et un brigand en grand, comme le fameux Macédonien dont vous lui avez donné le nom. Inspirez-lui, lorsqu'il en sera temps, les vertus civiles, morales et religieuses, plus utiles à l'humanité que la fureur des conquêtes, des ravages et des dévastations. — L'homme de guerre ne doit jamais perdre de vue qu'il n'est réelleçaent grand, réellement estimable qu'autant qu'il exerce son courage et ses talents, pour la défense de sa patrie, pour lui acquérir la paix et y maintenir l'ordre. Tout gouvernement qui ne fait la guerre que par inquiétude, ou par ambition, est le fléau de sa nation, de ses voisins, de toutes les nations policées.
» J^espère que sur trois lettres que je vous ai écrites depuis le 4 nivôse jusques à la fin de pluviôse dernier, quelqu'une vous sera enfin parvenue. J'en avais joint une à la première pour votre femme; je serais fâché qu'elle se fût perdue, car elle contenait l'expression de mes vrais sentiments pour elle ; — et la vôtre contenait
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. 7i
quelques grandes vérités dont, s'il plaît à Dieu, vous ferez tôt ou tard votre profit (1).
» Il me tarde bien de recevoir des nouvelles ultérieures au 25 ventôse, date des dernières venues d'Egypte. Nous ne craignons pas pour la colonie; car, vous êtes assez en force et assez bien intentionnés pour la garder contre les efforts des Anglais ; mais, nous craignons pour vous, et les nôtres. Puisse la joie publique n'être pas troublée pour nous, par des pertes domestiques!
» Adieu ! mon cher fils, puissions-nous bientôt nous
revoir.
» Delzons. »
Le général est arrivé à Paris dans les premiers mois de 1802. Il y trouve son père dans ses fonctions de député au Corps législatif. Il est désigné par le premier consul pour commander le département du Cantal.
Dans ce commandement d'un pays qui était le sien, qu'il avait quitté il y avait dix ans à peine, encore adolescent, il fut l'objet de l'empressement public. Il arrivait d'Egypte, de cette campagne merveilleuse, de renom tout poétique, où il avait combattu avec éclat à côté de tant d'hommes illustres, dans ces lieux rajeunis et immortalisés de nouveau par nos exploits.
La Providence, qui l'aimait, lui avait réservé de trouver sur ce sol célèbre, avec les insignes élevés du guerrier, la compagne fidèle, la noble épouse, modèle de toutes les grâces, de toutes les vertus.
(1) Ces lettres n'arrivèrent pas à leur destination.
Le 18 germinal an x, il arrivait avec elle et son enfant.
Cet enfant devait être M. le baron Delzons (Alexandre) qui, après la mort de son père, succédant à sa dotation de 8,000 fr. de rente, fut nommé, à l'âge de 43 ans, page de l'Empereur (1), et qui, à la chute de l'empire, devint successivement, avocat et magistrat à Aurillac.
— Il a été ce savant émérite qui a aimé assez sa patrie originaire, pour consacrer loisirs et veilles, à fouiller dans les coins les plus obscurs de ses annales, au fond de ses traditions les plus mystérieuses, dans ces papiers marqués des signes ingrats, bizarres de ces temps reculés, avec cette ardeur persévérante d'une âme qui éle- . vait tout à la hauteur d'un devoir ou d'un dévouement, mêlant ainsi au travail des affaires, celui de l'histoire de son pays.
Un critique érudit, M. OUeris, doyen de la faculté des lettres de Clermont, dans sa notice sur St Geraud d'Aurillac, et son monastère qui a donné Gerbert au monde des sciences et à la papauté, « qui fut le berceau du principal renouvellement des lettres au x* siècle (2) ; »
(1) Les grands dévouements parlaient au cœur de Napoléon; et Ton voit dans le livre de Waterloo par M. Thiers, non sans quelque émotion, le jeune Gudin(a), qui avait été le camarade du jeune baron à la cour du premier empire , à peine âgé de dix-sept ans, protégé par l'héroïque mémoire de son père tombé à Valoutina, accompagner l'empereur explorant seul, à pied, sous une pluie de boulets, appuyé parfois sur le bras de son page, les champs de Waterloo, dans la nuit qui précéda la terrible et fatale journée.
(2) Citation empruntée à la brillante introduction de l'Essai sur les (a) Le page Gudin est aujourd'hai général de division.
dans cette notice sur ces temps qui virent l'illustre origine de la cité, de ses franchises, de ses libertés municipales, à travers lesquels, désormais, il sera difficile de faire quelques pas sans s'aider des ingénieux aperçus, des curieuses recherches consignés dans les œuvres de M. le baron Delzons, — M. Olleris parle de son érudition, de ses talents, et exprime le regret qu'une mort prématurée ait interrompu son travail de traduction de la vie de saint Geraud, en quatre volumes, écrite par saint Odon, travail qu'une critique sévère n'aurait pu qu'approuver sans réserve.
Ces œuvres, pieusement recueillies, nous le savons, retraceront les veilles, rediront la pensée de l'homme que toutes les familles, dans son pays, auraient offert pour modèle de fils, d'époux, de père et de citoyen.
Le 7 floréal, le général était investi du commandement; et le 12, avait lieu la cérémonie rehgieuse, trèssolennelle et toute extérieure de la loi sur les cultes. Il y assistait revêtu de son uniforme, et chacun voulait voir ce commandant des phalanges du temps , dont les hauts faits parlaient aux imaginations, de ce lieutenant et représentant de l'homme extraordinaire qui était le restaurateur de toutes choses en ' France, l'espoir de la patrie, sous le gouvernement duquel, dans des moments si glorieux, la société se remettait des troubles profonds qui l'avaient agitée.
On était heureux de voir ce concitoyen tout plein de
guerres des Anglais dans le haut pays d'Auvergne, lue à l'académie de Glermont par M. Henry de Lalaubie, gendre de M. le baron Delzons.
bienveillance et d'urbanité, à la taille martiale et élevée (1), qui devait, si jeune encore, à son mérite seul, de tels insignes, et promettait au pays une célébrité.
Le 14 nivôse an xii, il vient prêter serment à l'audience du tribunal civil d'Aurillac, en présence des autorités administratives et de la foule accourue, comme membre de la Légion d'honneur; et inaugure ainsi dans le pays, à titre de^ commandeur^ cette belle institution devenue si patriotique et si française, qu'aucun gouvernement n'a osé l'atteindre.
Les avocats célèbres du temps, MM. Courbaise et Gui tard, prennent successivement la parole, et rappelant les faits d'armes du général, ils lui témoignent à l'envi, combien ses concitoyens sont heureux de le voir ainsi récompensé de ses glorieux services.
Dans son discours, M. Guitard rappelle la mort de cette autre illustration du pays, le général Destaing, et parlant du camarade, de l'ami si fatalement enlevé à ses belles destinées, il communique à l'assemblée toute Témotion dont il est saisi.
Le 27 pluviôse, le général Alexis Delzons, mandé pour le service des armées, quitte cette patrie originaire où étaient toutes ses affections, et qu'il ne devait plus revoir (2)!
(1) Nous trouvons dans un procès-verbal dressé à Ajaccio le 25 floréal an VI, par ses pairs, que le jeune commandant réunissait à de belles proportions physiques une taille de cinq pieds six pouces.
(2; Extrait d'une chronique locale inédite du temps.
Il fit partie de Tarmée de Hollande réunie au camp d'Utrecht, au nombre de 35,000 hommes, sous le commandement du général en chef Marmont, destinée à prendre part à l'expédition maritime projetée contre l'Angleterre. Dansce camp très-renommé par lessavantes manœuvres qui s'y tinrent pendant dix-huit mois, le haut degré d'instruction et la forte discipline qui distinguèrent les troupes, et firent de cette armée un corps d'élite au milieu de tant d'autres, le général Delzons se fit remarquer par toutes les rares qualités propres au rude et noble métier de la guerre pour lequel la nature l'avait créé.
C'est à lui principalement que Marmont confia le soin de présider aux travaux de ce monument gigantesque, élevé dans ces vastes plaines pour y consacrer les travaux du passage de l'armée, pyramide en terre gazonnée à laquelle travaillèrent généraux et soldats, et qui existe encore sous le nom de Marmont-Berc*
Lorsque éclatèrent les hostilités avec l'Autriche , cette armée fut désignée comme 2"* corps pour prendre part à la nouvelle campagne de 1805. Elle coopéra aux savantes manœuvres dirigées par l'Empereur, qui eurent pour résultat d'enfermer dans Ulm le général autrichien Mach avec toutes ses troupes, et lui faire mettre bas les armes. Le général Delzons, qui y commandait une brigade d'avant-garde, eut sa part de gloire dans les divers combats qui s'y livrèrent.
C'est, dans ces circonstances que ce même corps fut
envoyé dans la Styrie pour retarder dans sa marche rarchiduc Jean qui, ayant repoussé nos troupes en Italie, dans la journée de Caldiero venait à la tête de cent mille hommes au secours des États héréditaires.
L'armistice signé à Austerlitz le 6 décembre mit fin aux évolutions et à la marche des deux armées qui, après des engagements partiels, allaient en venir aux mains sur les bords du Danube.
> Nous possédons une lettre du général, qui dit quelques mots sur cette campagne ; elle est datée de Schwanastad, le 12 brumaire an iv. Nous en donnons les passages suivants :
<c Depuis très-longtemps, mon cher père, je n'ai reçu des nouvelles de ma famille, ni je n'ai pu lui donner des miennes. Au retour de notre expédition d'Ulm, je trouvai à Augsbourg quelques lettres de M"* Delzons assez anciennes de date.
» Notre marche a continué d'être si active que nous n'avons eu aucun séjour, et que presque tous les jours il m'est arrivé de partir à six ou sept heures du matin, et de marcher jusques à 8 ou 9 heures du soir. Les courriers ne peuvent suivre, du moins n'en avons-nous pas eu depuis le 3 de ce mois.
» Mon frère Benoît est resté à Augsbourg avec l'administration des postes. Un voyage aussi Ipng, aussi pénible par les grandes fatigues que par les privations de tout genre, l'avaient un peu surpris, sans cependant altérer son embonpoint. Il trouvait tout étrange de me voir parfois couché sur une botte de paille, après avoir fait un très-mauvais souper; il ne connaissait de la
guerre que les dangers , et non les peines. Je lui ai fait cadeau d'un assez beau cheval, ce qui va le constituer en dépenses pour l'équiper; mais, dans le temps, il y trouvera son compte, et aura eu l'avantage de se faire porter, tandis qu'il a fait une bonne partie (lu chemin à pied.
» Nous ignorons encore où l'ennemi voudra nous attendre ; les positions les plus fortes, telles que le cours de rinn, la ville de Bronau, le cours de la Salza, ont été abandonnées à notre approche. Hier, Passau était en notre pouvoir; l'Intz doit l'être aujourd'hui, et si nous ne trouvons l'ennemi disposé à se battre derrière l'Inn, nous ne pourrons l'atteindre qu'à Vienne. Nous sommes arrêtés dans cette petite ville pour donner le temps aux autres corps d'armée de partir du village de Lamback, où nous devions prendre position ce soir. Comme c'est le seul moment libre que j'ai depuis longtemps, j'en ai profité avec plaisir pour vous écrire. Mille choses à toute la famille.
» Adieu, mon cher père; je vous demande la continuation de vos bontés pour mes enfants et pour moi.
» Delzons. »
En 1806, après la paix avec l'Autriche , le général Lauriston avait été envoyé avec quelques troupes pour occuper l'État de Raguse, en Dalmatie. Il n'avait pas tardé à être bloqué dans Raguse du côté de la mer par les Anglais, et sur terre par les troupes russes réunies
78 NOTICK SLR LE GÉNÉRAL DELZONS.
aux montagnards du Monténégro, peuple guerrier et sauvage, terrible dans les combats, n'y faisant pas de quartier, jaloux de son indépendance, indomptable comme celui qui a sa liberté protégée par les hautes montagnes au milieu desquelles il vit et retrempe son énergie.
De son côté, le général Delzons avait été envoyé en Dalmatie, auprès du général Lauriston, comme le constatent les lettres écrites par le prince Eugène, viceroi d'Italie, à l'empereur, en date des 9 et 10 juin 1806, dans lesquelles il dit: qu'il avait donné l'ordre au général Marmont d'envoyer dans Raguse le général Delzons. «Delzons, disait le prince, a commandé la 4* légère après Destaing; -^ cet officier a bien fait la guerre en Egypte, il pourra être très-utile à Lauriston.
» J'attendrai avec impatience que Votre Majesté m'approuve. »
Voici comment le général rend compte , dans une lettre, de la position que lui font les ordres qui lui sont donnés de se rendre à Raguse.
Udine, 14 juin 1806.
« Au moment où je m'y attendais le moins du monde, mon cher père, l'empereur m'a désigné pour me rendre à Cattaro,' sous les ordres du général Lauriston, qui doit y commander une division active. Je devais d'abord partir avec le 18* régiment d'infanterie légère ; mais le
courrier du lendemain a changé cette disposition, et je pars seul.
» Une pareille destination, après les dépenses et lesdiminutionsque j'ai éprouvées, est loin de memettreàmon aise. Tout m'embarrasse, mes chevaux, mes équipages, la manière de voyager dans un pays si difficile, et les frais d'une route de plus de deux cents lieues.
» Je ne peux emmener mes chevaux, au moins tous. Us me seraient trop à charge et exposés à mourir de faim pendant la route; d'ailleurs, hauts de taille, comme les normands, ils ne peuvent convenir aux pays de montagnes et de précipices ; et j'en ai trois ainsi qui me coûtent chacun près de cinquante louis; une voiture, deux chevaux avec leurs harnais, un caisson et une quantité de selles» de brides, etc., le tout ayant coûté beaucoup d'argent, devront être donnés, pour les remplacer ensuite à très-grands frais. Voilà à peu près un aperçu de ma situation présente.
» Je ne vous dirai rien de ma famille. Vous savez dans quel état je la laisse, et quelles sont ses ressources. Je doute pouvoir lui envoyer de quoi exister jusqu'au mois d'avril : que deviendra-t-elle ensuite? Je me retranche à la maxime : Dieu y pourvoira !
» Je ne cherche pas à approfondir ma destinée. Je suis tranquille sur tout ce qui peut m'arriver, et je marche à mon but, sans que rien puisse m'en détourner. Mais, puis-je être rassuré sur les miens, lorsque je ne leur laisse pas de quoi vivre ? Je me détourne de ces idées qui reviennent toujours malgré moi, et qui m'affectent beaucoup plus que je ne pourrais le rendre.
» Vous concevez, mon cher père, combien le cheval et les vins que j'ai à Aurillac me deviennent inutiles. Je ne suis pas prêt à revenir, et ce serait s'exposer à tout perdre que de retarder plus longtemps à mettre tout en vente. Aussi vous prié-je de le faire le plus tôt possible, de ne conserver rien et d'employer le produit de cette vente, qui, je pense, sera assez considérable, à me faire acheter des rentes du tiers consolidé, pour augmenter d'autant le revenu que je laisse à ma famille. » Adieu, mon cher père, je vous écrirai avant mon départ, qui aura lieu avant huit à dix jours au plus tard.» Le général est arrivé à Stagno, en compagnie du colonel Minai ; il y trouve le général Molitor, qui arrivait par mer de Zara, et qui, très-généreusement, dit l'histoire, se portait avec empressement sur Raguse, pour faire lever ce blocus, qui occupait, dans ce moment de trêve, l'attention de l'Europe.
Le général Molitor, qui connaissait l'énergique dévouement du général Delzons, reçut comme une bonne fortune cet heureux appui qui lui arrivait si inopinément, et lui donna, sous ses ordres, le commandement de son corps de troupes.
Depuis près de deux mois, la ville de Raguse était bloquée et bombardée par terre et par mer, et lés Monténégrins, sectaires fanatiques, répandus sur le territoire, y avaient commis les plus horribles excès contre les chrétiens : les enfants étaient brûlés, les vieillards décapités; la terreur et la désolation étaient à leur comble dans l'Étal de Raguse, dit le général Molitor dans son rapport.
Une colonne française était partie de Zara, le 20 juin, forte de mille six cent soixante-dix hommes. Le 4 juillet, elle se met en marche de Stagno; le 5, elle arrive vis-à-vis la rade de Malfî, où Ton découvre Tavant-garde des Monténégrins, qui est attt^juée et dispersée. Le 6, elle est en face de l'armée ennemie, qui est retranchée dans les plus fortes positions, au nombre d'environ seize mille hommes, dont dix mille Monténégrins ou Grecs.
La colonne française est ainsi disposée : le colonel Minai est à F avant-garde, le colonel Bonté à la réserve, le général Delzons commande l'ordre de bataille.
L'armée russe et monténégrine était sur trois lignes de hauteur, ayant sa gauche flanquée par les vaisseaux et frégates russes, sa droite appuyée à des montagnes.
La colonne de nos troupes parvient à prendre en flanc les deux premières lignes, et les attaque à la baïonnette avec un élan irrésistible. Ces lignes, d'abord hésitantes, sont bientôt culbutées. La troisième , saisie de panique, se dérobe sans combat.
L'ennemi s'enfuit en désordre vers la m6r, sous la protection des feux de l'escadre russe.
On s'empare de son camp, de ses batteries, canons et mortiers qui foudroyaient la ville des hauteurs qui l'entourent. On y plante le drapeau français, et les deux généraux entrent en libérateurs dans Raguse, à la grande surprise du général Lauriston, qui se trouve délivré sans avoir pris part à un combat que le redou-
blement des feux de Tartillerie ennemie ne lui a pas permis de connaître.
Cette délivrance de Raguse, dans de telles circonstances, est un des faits militaires du général Molîtor, dont il s'honore le plus.
Dans son rapport au prince Eugène, du 8 juillet 1806, le général Molitor dit : « J'arrivai hier à 7 heures du soir aux portes de Raguse. Les habitants ne sont pas encore revenus d'avoir échappé à une mort qui leur paraissait inévitable, livrés à des ennemis tels que les Monténégrins.
• Aussi, n'essayerai-je pas de vous dépeindre les transports de joie, la reconnaissance que tous les Ragusains témoignèrent à la vue de leurs libérateurs; parlant de la conduite des officiers, il ajoute : le capitaine Balthazard, mon aide de camp, le capitaine Bataille, aide de camp du vice-roi, et le capitaine Miquel, aide de camp du général Delzons, se sont conduits avec beaucoup de distinction.
» Le général Delzons a montré beaucoup de valeur et de capacité, à la tête des colonnes (1). »
Une seconde lettre du général Delzons nous donne en deux mots énergiques le tableau d'une action importante qu'il a conduite, avec les circonstances qui en ont déterminé le prompt succès.
Du camp de Posanta sur Raguse, 17 juillet 180C.
« Je n'ai pu vous écrire, mon cher père, depuis mon (1) Archives de la guerre ^ et Annales du Temps de fin juillet 1806.
départ d'Udine. Je passai par Trente, où je restai le 24 juin; le 25 j'arrivai à Fiume; j'en partis le 26, et après une navigation tantôt lente, tantôt vite^ quelquefois ayant vent contraire, j'arrivai à Stagno, assez à temps pour me joindre à la colonne du général Molitor, marchant sur Raguse, pour faire lever le siège de cette place, que faisaient les Russes, dignes compagnons des Monténégrins qu'ils avaient rassemblés en grand nombre dans l'espoir du pillage des États de Raguse : — notre . marche fut pénible mais heureuse ; notre attaque bien conduite, exécutée avec vivacité et avec audace, — Partout l'ennemi fut culbuté, repoussé; et à la grande satisfaction de tous, nous parvînmes à Raguse, au moment où on nous y attendait le moins.
» Le général Molitor me donna un commandement dans ses troupes.— On a bien voulu ensuite me donner quelque part à nos brillants succès.
» Je suis sous les ordres du général Lauriston, comme je vous l'avais marqué par ma dernière lettre. J'en ai été parfaitement accueilli, et je n'ai pas tardé à m'apercevoir qu'il mérite bien la bonne opinion qu'on a de lui. Je ne peux servir qu'avec agrément sous un tel général, et selon mon habitude je ferai tout ce qui dépendra de moi pour conserver la bienveillance qu'il me témoigne.
» J'ai le principal commandement de ses troupes et je suis chargé de la défense du point le plus important Je fais travailler à un camp retranché dans une assez bonne position sur la hauteur de Raguse. Nos soldats ont beaucoup d'ouvrage à faire et souffrent beaucoup
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g4 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
de privations. Nous avons des malades et des convalescents et peu de bien portants. Cependant nous forçons partout les difficultés, et nous espérons obtenir dans quelques jours une amélioration sensible; en attendant, il faut supporter un peu de malaise, ce qui n'est nouveau ni pour moi ni pour nos troupes (1).
(l) Nota. — Nous meltons en regard de la relation ci-dessus du g(''néral, celle écrite pcr lui à M™* Delzons sur le même sujet. Il y a quelque intf'îrôt pour l'étude du caractère, à lire après un beau fait d'armes, l'expression de la pensée du guerrier encore livré à toute l'émotiori du combat.
Raguse, 7 juillet 180G.
Je t'ai écrit à Zara, ma chère amie, et depuis il m'a été absolument impossible de te donner de mes nouvelles. J'arrivai à Stagne le 3 au matin. J'y trouvai le général Molitor en disposition de marcher sur Raguse, et je fus fort aise de l'accompagner dans son expédition. Il serait impossible de te rendre ce que nous avons soufTert de fatigue, de chaleur, de soif et de privations dans une marche forcée de trois jours, dans un pay» de montagnes, de rochers, où l'on ne trouve pas de chemins praticables.
Nos troupes ont gaiement franchi tous les obstacles que la nature nous opposait. — Elles savaient de quelle importance était notre marche ; aussi rien ne leur a résisté. Les Russes et les Monténégrins en force, réunis contre Raguse, ont été dispersés, battus avec une rapidité dont il n'est point d'exemple.
Nous sommes tous bien fatigués, et aurions le plus grand besoin de repos. Je n'ai pu encore en goûter. Je viens d'accompagner le générai Lauriston dans une reconnaissance des positions que nous avons enlevées hier. — A peine descendu de ces effroyables montagnes, je m'empresse de t'écrire pour profiter d'nn courrier qui doit partir ce soir.
.... Je ne peux te donner aucun détail sur ma position, je ne fais que d'arriver et je ne sais encore comment je me trouverai. Je ne peux non plus te faire connaître Raguse, ni ses habitudes ; ce n'est pas le moment de la juger. Une seule chose m'a frappé ; c'est d'avoir vu dans les rues des dames bien m^ses et à éventail, marcher pieds nus, sans souliers. Je n'ai pu trouver occasion de me faire expliquer cette extravagance.
Le général Lauriston m'a parfaitement reçu. Le général Molitor m'a
» Vous aurez sans doute reçu ma dernière lettre; vous aurez mis en vente mon cheval, le vin ordinaire et autres que j'avais dans nfa cave.
» Tout ce que je vois, tout ce que j'apprends tous les jours, me confirment dans la nécessité de procurer au plus vite à ma famille le moyen de se passer de mes secours. Je ne pourrai que très-difficilement lui en faire parvenir quand j'aurai le moyen de disposer de quelque argent ; et je me trompe fort, ou je ne le pourrai de longtemps.
» Je ne vous parle qu'argent et crainte, mon cher père, mais vous connaissez les besoins des miens, et vous devez savoir, plus que personne, combien nous sommes éloigné de pouvoir les satisfaire. Je me repose sur votre attention pour tirer le parti le plus avantageux des objets dont je suis forcé de me défaire, et sur votre empressement à mettre Delzons à même d'utiliser de suite ce qu'on en retirera.
» J'attends de vos nouvelles et de celles de ma famille, avec la plus grande impatience. Il peut se faire que je m'éloigne encore de Raguse, et dès lors, les communications deviendront bien difficiles. »
» Adieu, mon cher père, veuillez, en me rappelant au
témoigné quelque amitié et de l'estime. — J'ai fait de mon mieux pour . lui élre utile dans notre belle journée d'hier; — il m'a donné quelques signes de satisfaction.
Tu voudrais une longue lettre, et je voudrais bien te la faire telle ; mais je suis si harassé de lassitude qu'à peine je peux tenir la plume. Ainsi, ma chère Julie, qu'il tesuflise d'apprendre que je me porte bien et que je t'aime toujours beaucoup. Je t'pmbras?e de tout mon cœur et suis tout à toi, Delzons.
souvenir de toute la famille, me croire dans les sentiments les plus tendres, votre affectionné fils,
3 Delzons. »
C'est dans les mêmes circonstances et les mêmes lieux, qu'écrivant à M"' Delzons, il nous dit toute la philosophie de ses pensées et de sa vie, à quel degré il concentre les forces de son âme et dispose celle d'une épouse adorée à supporter le poids de sa destinée.
c Notre séparation, ma chère amie,
sera donc encore prolongée ; et il ne peut nous être permis d'en entrevoir le terme. Nous sommes encore destinés à vivre dans des privations réelles et à passer ainsi les belles années de notre vie. — Rien ne peut changer notre sort. Les afflictions , les peines quelque fondées qu'elles puissent être, sont de nulle considération auprès du régulateur de nos mouvements. L'expérience de tous les temps, celle que deux années passées dans les inquiétudes nous ont acquise, ont dû te convaincre que, quoi qu'il nous arrive, il faut savoir se soumettre. C'est le cas ou jamais d'adopter ce principe qui devient une consolation.
» Tes enfants, ma chère Julie, te donneront assez d'occupation ; veille à leur éducation , à la conservation de leur santé, — entretiens-les quelquefois de moi. Adopte pour toi un genre de vie qui ne te laisse aucun moment d'oisiveté, et peu à peu tu contracteras l'habitude de te familiariser avec tes peines, ou tu ne t'en souviendras, que pour me les confier.
L'un de mes grands désirs serait de te donner une maison ou toute autre propriété à Aurillac oîi je voudrais te voir ; il y a plus que jamais raison d'avoir un chez soi, et le plus tôt qu'on peut se le donner, n'est que le mieux. — Heureux ceux qui n'éprouvant aucun besoin de fortune, savent se contenter d'une honnête aisance et qui, tranquilles au sein de leur famille, ne s'occupent que du bonheur de leurs enfants; ils goûtent des plaisirs bien purs que nous ne pouvons que désirer dans notre carrière vagabonde. Mais si la Providence, qui fait tout, me donne un jour les moyens d'exister de la culture d'un champ qui m'appartienne, cette vie douce et retirée, entièrement employée auprès de ma famille, aurait pour moi des attraits que ma position actuelle ne saurait m'offrir. — Mais je n'ai rien, — et suis condamné à ne rien avoir; il faut que je renonce à l'espoir flatteur de vivre enfin pour moi. Mon étoile veut pour le bien de ma famille et . de mes enfants que je me consacre à un genre de vie qui m'en séparera souvent. Mais écartons de nous ces idées qui me plongent dans une mélancolie que je cherche en vain à surmonter! »
Dans une autre lettre à M"** Delzons, écrite des États de Raguse, nous lisons :
« Aujourd'hui, au retour d'une très-longue course, je trouve dans ma cabane tes lettres des 23, 25, 26, et 31 août.
» Quoique harassé de fatigue et ayant le plus grand besoin de repos, je m'empresse de te répondre pour profiter de la bonne occasion qui se présente par le
départ pour Paris de M. de Thiard, chambellan de S. M. l'Empereur qui veut bien se charger de ma lettre jusqu'à Milan ou à Lyon.
» Je me porte toujours bien et résiste à merveille à toutes nos fatigues. J'habite ici une méchante chaumière plus sale, plus obscure, plus dégoûtante que la plus misérable des montagnes d'Auvergne. La maison de Sacreste à Leyrits serait un palais magnifique auprès. Un peu de paille bien courte forme mon lit ; les insectes, puces, punaises, etc., y sont en quantité; aussi ne puis-je dormir que lorsque l'extrême besoin l'emporte sur toutes les contrariétés que j'éprouve. Ma table est à peu près comme le comporte mon appartement, c'est-à-dire fort mesquine pour ne pas dire plus.
» Le seul avantage que j'ai ici, est celui de voir souvent le général Lauriston, duquel je n'ai qu'à me louer pour toutes les bontés qu'il a pour moi. Sa société est des plus agréables et son caractère toujours bon, toujours égal, le fait aimer de tous ceux qui le connaissent.
» N'aille pas croire, ma chère amie , que je cherche à me faire plaindre en exagérant le désagréable de ma position, et surtout ne t'affecte pas de me savoir si mal à Taise; car, je te l'assure, je ne m'aperçois pas que je sois aussi mal. Je m'accoutume parfaitement à tout; déjà je suis très-familîarisé avec ma manière de vivre, et cela m'a peu coûté.
» Ce qui m'affecte par-dessus tout, est que ta santé soit toujours mauvaise et que tu ne veuilles pas fairela
moindre chose pour la remettre. En restant à Marseille, j'ai à te prier de prendre un abonnement pour l'Opéra ou le grand théâtre et d'aller à celui de ton choix assidûment. Si la bonne générale Dejean reste à Marseille, tu peux aller dans sa loge ; dans le cas contraire, accompagnée par une de tes sœurs ou de ta femme de chambre, tu peux aller dans les loges publiques et n'avoir rien à craindre. Le théâtre, que tu aimes beaucoup, te récréera un peu, et te donnera au moins l'habitude de sortir que tu semblés perdre entièrement.
» S'il y a bal, vas-y quelquefois, toujours avec ton amie M"" Dejean, qui se fera un plaisir de t'y conduire; ne te prive pas du seul plaisir que tu puisses goûter dans ta position, et surtout éloigne ce beau raisonnement qui est un déraisonnement, que parce que tu es triste, tu dois t' enfermer et fuir toutes les occasions de te distraire de ton ennui.
» A ton âge, on a un peu plus d'expérience et on supporte plus facilement les vicissitudes du monde.
» Un malade qui ne veut pas se guérir, un borgne qui cherche à perdre le seul œil qui lui reste, un boiteux qui se casse l'autre jambe, sont autant de fous; et je peux ajouter qu'une femme livrée à tous les tourments de l'ennui, parce qu'elle est séparée depuis près de trois ans de son mari, et qu'elle peut encore rester longtemps éloignée de lui, cette jeune femme, dis-je, qui se refuse à toute occupation agréable, à toute distraction ytile, qui se renferme dans ses chagrins, est sourde à toutes les prières de ses amis, de son époux même pour sortir de ce pénible état, peut être comparée à mon malade.
m NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
à mon borgne, à mon boiteux, qui voudraient tout perdre parce qu'ils ont perdu quelque chose.
» Je te laisse maîtresse de rester à Marseille, si lu pouvais y être mieux qu'à Aurillac; cependant au cas où tu n'y répugnerais pas trop, je crois qu'il conviendrait que tu retournes chez moi. Consulte ta mère, qui sans doute est ta meilleure amie, et fais tout comme tu voudras. Seulement, si tu restes à Marseille, suis tous mes conseils.
» Je t'ai dit dans ma dernière lettre que de jeunes et jolies dames , l'éventail à la main , avaient paru dans les rues de Raguse, nu-pieds; en voici la raison : On est d'usage dans ces pays, lorsque les circonstances deviennent critiques et qu'on désire ardemment quelque chose, de faire vœu d'aller quelque temps pieds nus, si les souhaits s'accomplissent. Ces jeunes dames avaient fait un pareil vœu en faveur de la levée du siège et elles l'ont exécuté, le lendemain de notre arrivée.
» Voilà ce que j'avais remarqué et taxé d'extravagance.
» J'ai fait emplette d'un très-beau schall blanc à trois rangs de petites palmes, d'un bord très-large et d'un joli tissu. Il me coûte fort cher, et ce n'est que pour m'obliger qu'on me l'a cédé; le général Launay en a acheté un qui coûte 300 piastres turques de moins que le mien. J'avais le choix et j'ai préféré le plus cher. Je n'ose dire combien il me coûte, parce que je serais grondé, quoique tu sois enchantée de cette acquisition. *
Le 12 juillet, même année, le général Marmont, ayant été nommé, pardécret, général en chef de l'armée de Dalmatie, le général de division Lauriston et le général de brigade Delzons prirent leurs commandements dans cette armée disposée comme avant-garde, pour marcher au secours delà Turquie, toujours menacée par la Russie.
C'est sur ce théâtre restreint, sur les confins de l'empire, loin des regards de l'armée et de son chef, qui occupait l'admiration de l'Europe, que le corps d'armée de Marmont, réduit en nombre, et commandé par dix généraux, va avoir à lutter contre les troupes russes réunies aux Monténégrins et autres peuples aguerris, et qu'il luttera plus tard contre l'Autriche, lorsque, aux nouvelles hostilités, il faudra se frayer une route dans des pays abrupts, à travers les provinces insurgées, pour aller rejoindre la grande armée aux journées de Wagram.
C'est dans cette campagne, qui valut au corps d'armée de Marmont l'honneur d'être nommé par l'Empereur le premier corps de son armée, que le général Delzons montra ses hautes facultés militaires, si fortement appréciées par le général en chef, et qui lui valurent tout d'abord le titre de baron de l'empire avec dotation.
A la têtede sa brigade, composée du S"' régiment d'infanterie légère et du 23*"* de ligne, comme corps d'avant-garde, le général va dénouer la plupart des combats ou batailles qui marquèrent le séjour en Dalmatie de ce corps d'armée, ou sa marche toute glorieuse sur Vienne. « Il conduisit toutes les attaques auxquelles *1
prit part, dit le général en chef dans ses rapports, avec ce talent et cette vigueur qui ne se démentaient jamais. »
Le 30 septembre et le 1**" octobre 1806(1), il fait par-
(l) « I^e 30 septembre, dit le général Delzons dans sa
lettre du 4 octobre à M"» Delzons, nous partîmes de différents points pour reprendre nos premières positions sur la frontière des Bouches. 11 y eut plusieurs affaires contre les Monténégrins ; partout ils furent battus avec perte ; de mon côté, j'eus plus de peine à arriver -, les chemins étaient affreux, et la pluie que nous avions eue toute la nuit les rendait encore plus mauvais. Cependant nous fîmes tout ce qu'on pouvait désirer, et après un très-long détour dans les montagnes, je rejoignis les autres régiments de la division sur le territoire même de la province de Gastelnovo. J'avais eu quelques engagements sur ma route sans résistance de la part de l'ennemi.
» Le lendemain l*"" octobre, nous descendons tous dans la vallée de Gastelnovo, — j'avais la tête des troupes, mais je dus m'arréterpour laisser passer le 79* régiment qui devait prendre une position sur la gauche. Ce régiment fut d'abord engagé contre les Russes. Je ne tardai pas à arriver, — et j'eus à les chasser de trois fortes positions — qui furent autant d'attaques. Les Russes furent complètement battus avec grandes pertes et poursuivis jusqu'à la mer ou jusqu'aux portes de Gastelnovo. Nous fûities les maîtres absolus du pays et donnâmes la chasse aux Monténégrins à travers leurs affreuses montagnes... Je pense que demain je reviendrai à Raguse. J'ai besoin de repos, il y a longtemps que je fatigue.
» Je n'ai pas eu de mal, — et j'ai joui d'un assez grand bonheur. »
A la mémo époque, le général ayant accompagné le général en chef Marmont dans une reconnaissance qu'il fit sur les frontières de la Turquie, raconte leur visite au pacha de Janina d'une manière assez piquante, pour qu'on ait plaisir à lire sa lettre à madame Delzons, quoiqu'elle soit sans importance
Raguse, 24 octobre 1806.
11 est bien tard, ma chère amie, j'arrive de la Turquie où j'avais accompagné le général en chef dans une visite qu'il désirait faire à une citadelle sur la frontière de Raguse. Je trouve ici tes lettres des 2 1 et 24 septembre, et quoique pressé par la faim, je ne m'occupe que de t% répondre, pour profiter du courrier qui va partir dans une heure. • Ma course m'a rappelé un des plus mauvais villages d'Egypte, et je
NOTICK SIH LE GÉNÉIUL DELZONS. 93
tie de la colonne de six mille Français partis de Raguse pour aller attaquer vingt mille Russes ou Monténégrins retranchés sur les hauteurs de Castel-Nuovo, dont le fort domine l'Adriatique.
« Après divers engagements partiels dans la journée du 30, on arrive, le 1" octobre, devant la ligne principale des forces russes rangées en bataille; le V de ligne engage l'action, le 23' arrive, le général Deizons à sa tête, dit le rapport du général en chef. Ce dernier lui fait prendre la droite, fait déployer le 79% en l'appuyant aux hauteurs de la gauche ; et pendant que ce régiment entretient un feii très-vif de mousqueterie avec l'ennemi , il ordonne au 23' régiment de charger en colonnes. Ce régiment s'avance ; le 18^ vient prendre sa
ut' crois pas qu'il y ait dans ces contrd'cs un scheik aussi mal logé que Test l'aga qui commande à Janina, forteresse que nous avons visitée.
II a fallu s'asseoir sur un très-vilain tapis bien sale, nous serrer une vingtaine de personnes dans une très-petite chambre, et là, prendre du café détestable et fumer une pipe de tabac, faire de beaux compliments et en entendre de pareils. Ce qui me gênait le plus, était la conviction bien acquise que la plupart des coquins que nous honorions de notre visite, étaient parmi les Morlaques que nous avons battus, et qui tous nous couperaient le cou s'ils pouvaient le faire sans crainte pour eux ; — nous pouvions nous considérer comme entourés de canailles. Mais la politique voulait que nous fussions polis et généreux envers eux ; et j'ai donné, à très-grand regret, un sequin d'or à celui qui a tenu mon cheval pendant une demi-heure.
Notre cavalcade était nombreuse : le général en chef, le générai Vignolln, le général Lauriston, le général Tirlet, plusieurs colonels, aides-de-camp, etc., etc. MM les Turcs auront eu une bonne journée.
Benoît, mon frère, me quitte cette nuit pour se rendre à Zara, où il doit rester; il est nommé contrôleur des postes de l'armée; il a eu beaucoup d'avancement. Je le regrette ; mais, cependant, je suis aise de lui voir faire son chemin...
place en ligne et la garde italienne reste en réserve. L'ennemi ne peut résister à la charge conduite par le général Delzons ; sa droite est coupée, son centre débordé ; il se retire en désordre sous le canon de la place et de la flotte russe. Douze cents hommes restent sur le champ de bataille, et les Français poursuivant leur victoire, ne laissent ni paix ni trêve aux insurgés de la Montagne-Noire, jusqu'à la soumission complète de cette indomptable tribu (1). »
A quelque temps de là, le général en chef étant sur la frontière de la Bosnie, les Russes débarquèrent de nouveau des troupes à Macarsa et dans le Pridvorié, afin de fomenter une révolte.
Une nouvelle levée de boucliers s'ensuivit dans le pays. « Le général Delzons, à la tête du 8^ léger, dit le général en chef, et, sans perdre un moment, attaque les Russes, leur prend ou tue plusieurs centaines d'hommes, les poursuit en désordre vers la mer, et dispersant de même les rebelles, il rétablit la tranquillité dans la province. »
En 1808, nommé gouverneur des bouches du Cattaro, cet autre Bosphore de l'Albanie française du premier empire, il avait à protéger ce pays contre l'ambition du Monténégro, qui de tout temps a envié ces rives favo-
(l) Archives chronologiques et Annales du temps j même mois. — On sait que cette tribu guerrière, régénérée par ses princes , a de nos jours tenu en échec les armées de l'empire turc , en combattant pour son indépendance.
risées (le l'Adriatique , comme débouché sûr et commode vers la mer.
Vaincus et dispersés avec les Russes qui les soudoyaient, sous la main vigoureuse du général Delzons, à Raguse, à Gastel-Nuovo, à Macarsa, ils restaient remuants, retranchés dans leurs montagnes, et toujours prêts à fomenter des troubles.
A son départ de Raguse, le général Delzons avait reçu Tordre du général en chef, confirmé par son général de division Clausel, de se rendre avec trois cents hommes dans le comté de Braiki, sur les confins du Monténégro, pour y faire occuper, par un détachement de deux cents soldats, le village, chef-lieu de ce comté, qui montrait de la désobéissance aux lois et règlements de police adoptés pour le reste de la province.
Le général dispose une colonne de trois cent vingt hommes pour aller occuper momentanément le village de Braiki, et l'envoie sous les ordres du commandant Gressey, auquel il adjoignit son aide de camp, le capitaine Miquel, muni de ses instructions, ne pouvant partir lui-même sur le moment.
Cette colonne trouva sur sa route, et au pied des montagnes, une insurrection toute armée, composée de paysans et de guérillas monténégrins, qui venait lui barrer le passage.
Dans cette rencontre, qui eut lieu dans un pays abrupt et accidenté, le commandant Miquel reçut deux coups de feu qui lui brisèrent la jambe.
Le général, dans sa sollicitude inquiète, n'avait pas tardé à se mettre en route ; accourant au bruit de
la fusillade, il trouva son aide de camp baigné dans son sang, en proie aux plus cruelles souffrances ; c'était son ami d*enfance, soldat volontaire comme lui, compagnon de ses périls depuis les premiers jours. Il le prend dans ses bras, le serre convulsivement, et, les larmes aux yeux, il s'écrie : Les malheureux!... Je le vengerai ! . . .
Le général prend aussitôt ses dispositions ; il envoie à Hydria, pour faire arriver quelques compagnies de renfort, se met à la tète de ses soldats, et poursuit vigoureusement l'ennemi.
L'insurrection se concentrait heureusement au district de Braiki. L'évéque prince du Monténégro, qui la fomentait, espérait que la révolte du comté de Braiki, qui devait éclater quelques jours plus tard, serait le signal d'une insurrection générale dans tout le reste de la province.
Elle avortera donc par la brusque arrivée du général et par ses vives attaques; quatre cents Monténégrins, qui exerçaient d'affreuses cruautés, presque tous sous le coup de la justice, étaient parmi les révoltés combattants.
Le général ne comptant ni leur nombre ni les difficultés extrêmes qu'offraient à une telle poursuite des ennemis retranchés dans Jes défilés affreux de ces montagnes à croupes indéfinies et presque inaccessibles, les poursuit, les rejette de poste en poste, et leur livre pendant trois jours entiers des combats, où justice fut faite, et à la suite desquels une terreur salutaire, répandue dans la province (dit le rapport du général
Digiti;
NOTICE SUR LE GÉxXÉKAL DELZONS. 97
011 chef à l'empereur), diminua Teffet des intrigues du Vladika.
« Les pertes, dans ces combats, s'élevaient à vingt hommes tués et à trente blessés ; — le plus grand nombre était des hommes isolés, restés en arrière et qui s'étaient égarés par le brouillard (1). »
Le général en chef ajoute :
«Le chef de bataillon Miquel (2), aide de camp du général Delzons, a reçu deux coups de feu qui, j'espère, ne seront pas mortels. C'est un officier rempli de zèle, de capacité et (le courage, qui a fait toutes les campagnes d'Italie et d'Egypte, et qui a déjà reçu la croix des bontés de Votre Majesté ; tous ses vœux seraient remplis, s'il était fait officier de la Légion d'honneur. »
Le général Marmont, dans cette affaire qu'il n'a pas conduite en personne, et selon sa tendance à ne trouver de bien fait que ce qu'il fait lui-même, oubliant la nature des ordres donnés, qui étaient de prévenir et non de réprimer une insurrection, reproche au général Delzons, dans une lettre, sa résolution audacieuse d'avoir attaqué l'insurrection avec si peu de troupes, alors, dit -il, qu'il eût fallu une colonne de trois mille hommes ; mais le résultat ayant été le même, l'expédition n'en est que plus glorieuse pour le général qui l'a conduite; le mérite à la guerre, étant, dans des
(1) Extrait du rapport du général en chef à Tempereur, 6 septembre 1808.
(2) Le capitaine Miquel avait été nommé commandant. Il ignorait encore cette promotion lors de son expédition à Braiki.
conjonctures difficiles, de faire beaucoup avec peu de moyens (1).
La mission de répression et de pacification tout à la fois du gouverneur du Cattaro,est difficultueuse, pleine d'entraves et de périls ; le fractionnement des intérêts dans cette province frontière est on ne peut plus grand. — On a à gouverner des districts albanais , bosniens, serbiens, grecs, monténégrins, dalmâtes.
Au milieu de ces peuplades guerrières, toujours eu armes et dont les intérêts sont traversés par les exigences turques, le guerrier pacificateur étendra partout une main ferme et prompte, de rigoureuse justice autant que de sage modération.
Nous sommes assez heureux pour avoir quelques lettres écrites, pendant ladurée de ce gouvernement, par le général Delzons à son ancien aide de camp Miquel, alors couché sur son lit de souffrances à Raguse. Elles nous permettent de suivre dans ce pays son action incessante, de saisir ses impressions, sa pensée sur les événements qui le touchent, — pensée traduite dans ces formules brèves, concises, qui le caractérisent.
Ces lettres intimes, écrites avec l'abandon d'une cordiale franchise, révèlent chez l'homme public, avec autant de vérité que ses actes, le caractère et le fonds d'esprit qui lui sont propres. Il n'est pas de détails qui n'intéressent dans la vie des hommes mêlés aux grands événements d'une grande époque ; et il en est des actions du guerrier comme de ses actes privés;
(1) Voir aux pièces justificatives, à Tappendice, la réponse du g*'néral Delzons. (Appendice n« 6.)
NOTICE SUR LE GÉiNÉRAL DELZOïNS. 99
on ne saurait trop les rechercher, les signaler. Mille obstacles entravent sa carrière. Esclave des occasions, il ne saurait se produire à son gré, et la gloire pour lui tient à des circonstances suprêmes qu'il est le plus souvent tout aussi difficile de saisir que de conjurer, au milieu des périls et des difficultés qui les entourent.
Mais constatons d'abord les bienfaits de son action, depuis son expédition de Braiki, dont on trouve tous les détails dans le rapport du général Delzons à Marmont. Dès le 30 septembre, le chef d'état-major général, baron de Vignoles, dans son rapport au ministre de la guerre, lui dit : « Tout est tranquille dans les bouches de Cattaro, d'après la bonne leçon donnée aux insurgés du comté de Braiki. On accorde à ceux parmi les insurgés qui n'ont été que séduits, de rentrer dans leurs foyers, et l'on a fait fusiller, après jugement, un des principaux auteurs de l'insurrection que l'on était parvenu à arrêter. »
Le 23 octobre, le général Delzons écrit au commandant Miquel, de Cattaro :
« J'ai fait une courte campagne pour mettre à la raison MM. les nobles de Patrovitcio, qui faisaient les mutins. Ils se sont soumis sans que nous ayons d'autre peine que celle d'aller chez eux ; mais elle a été grande pour la troupe, surtout pour le détachement du 23"% qui partit de Cattaro dans la nuit du 20 au 21, par une pluie à verse et un temps affreux. Il me reste encore quelques courses à faire et je pense recommencer demain. »
100 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZOïNS.
Dans sa lettre du 25 octobre, au même : « J'irai demain coucher à Pérarto, pour après-demain rendre visite aux Bisainotes, qui font aussi les mutins. *
Lettre du 9 novembre au même : « Tout est tranquille ici. Les habitants prétendent que de très-longtemps ils n'ont pas joui d'une pareille sécurité. »
Dans son rapport du 15 novembre, le même général Vignoles dit :
« Depuis mon dernier rapport, il n'y a plus eu d'affaires dans la province, et l'on y jouit d'une tranquillité parfaite. Un grand nombre de rebelles demandent à se soumettre et à rentrer dans leurs foyers. »
Enfin, dans une autre lettre du général Delzons, même mois, il est dit :
« Nous sommes ici d'une tranquillité parfaite; personne ne bouge ; les compagnies d'hommes d'armes que nous ne pouvions organiser, sans répandre des torrents de sang, sont partout organisées sans brûler une amorce.
» Un bon gouvernement tirerait actuellement des Bocquais tout ce que par bon droit on pourrait en exiger; mais, entre nous soit dit, ce n'est pas l'homme qui les administre qui pourra convenir à cette place si difficile et si importante. »
Dans une autre lettre de Cattaro, au même, nous trouvons : « J'achève de perdre la vue dans les écritures qui m'accablent (son aide de camp lui manquait); du reste, tout est tranquille.
)^ J'attends le général Clauseldans le courant de cette semaine; il m'annonce son arrivée après que le mouvement serait achevé.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL. IffiUONS^ - /.itM-
» Il est bien permis au général Clàiisel de faire la campagne d'Espagne. Qui pourrait servir avec plus d'avantage sous les yeux de l'Empereur? Je souhaite de tout mon cœur qu'il reçoive l'ordre de se rendre à cette armée, surtout s'il pouvait m'emmener avec lui. »
24 novembre 1808.
Cette marche &a pacificateur à travers des pays si faciles à troubler, a bien son intérêt; et nous ferons suivre ces citations de la lettre du général au commandant Miquel, en date du 22 septembre, même année.
« J'ai trouvé ici (Cattaro) une lettre bien singuhère du général en chef; il désapprouve mes dispositions à l'affaire de Braiki, et il eût voulu qu'on eût employé plus de troupes; du reste, il espère qu'une autre fois je ferai mieux. Je ne sais pas s'il sera très-satisfait de ma réponse qui a dû être telle que je la lui ai faite. J'y dis la vérité et lui annonce que je ne pouvais envoyer plus de monde à Braiki , puisque mes ordres ne portaient que 300 hommes pour n'y en laisser que 200. Je suis entré dans beaucoup de détails, et finis par lui dire que mes dispositions étaient telles que je devais les faire d'après mes ordres ; que je ne pouvais empêcher que des hommes fatigués ou de mauvaise volonté se soient cachés pour ne pas avancer, et que le commandant Bruyère n'exécutât pas les ordres de ne laisser personne en arrière.
» Quant aux positions qu'il prétend que j'aurais dû faire occuper, je ne les occuperais pas encore si j'y revenais, tant que j'aurais assez de troupes pour les
ip2 NÔTlCEl-^ua LE GÉNÉRAL DELZONS.
escortes des convois, et le même nombre d'hommes à Braiki.
» Il est très-facile de faire de l'esprit à Zara, aux dépens de ceux qui ne peuvent se défendre. Je suis trèspiqué de cette lettre du général en chef, parce qu'elle est injuste, déplacée, pour ne pas dire davantage. »
Nous donnons dans son entier, on le sait, le rapport du général Delzons sur cette belle affaire de Braiki. L'on jugera si le brave et intelligent capitaine qui l'a conduite, affrontant de sa personne tous les périls, et qui, par sa prudence ou ses dispositions stratégiques dans le combat, a perdu si peu de monde dans l'action même, n'avait pas droit à des éloges plutôt qu'à des remontrances (1).
Dans les premiers mois de 1809, l'armée de Dalmatie, conformément à ses instructions, devait se préparer a entrer en campagne, pour faire une diversion menaçante en Croatie, en faveur de notre armée d'Italie. Une déclaration de guerre entre la France et l'Autriche était imminente.
Un grand travail s'opérait dans les provinces dalmates, en levée d'hommes, de soldats, marins et miliciens, ayant d'entrer en campagne; mais il fallait organiser la défense intérieure, et protéger nos possessions.
(1) « Mais, comme le dit le spirituel auteur des Mémoires du prince Eugène, M. le baron Ducasse : partout où Marmont n'est pas, il ne peut admettre qu'on ait fait quelque chose de bien. Il est, sans contredit, l'homme des temps modernes le mieux partagé en amour-propre et en vanité. »
NOTICE sua LE GÉNÉRAL DELZONS. 103
Les bruits de guerre avaient du retentissement, et les esprits revenaient facilement à la révolte.
Dans sa lettre du 18 février 1809, le général Delzons écrit au commandant Miquel :
« Le travail de la levée ne me laisse pas un moment, ot l'organisation des compagnies de milice, que nous devons achever de suite, prend tout ce qui n'est pas rigoureusement nécessaire pour la conscription. J'entrevois le terme de tous ces travaux pénibles et désagréables ; j'ai déjà réuni 190 marins sur 200 que nous devons fournir. Il en arrive à chaque instant. Quatre compagnies de milice sont déjà fournies et les six autres le seront sôus peu. Je me rends demain à Castelnovo, et de là à Raguse, si je puis m'absenter quelques jours. »
Dans une autre lettre antérieure à cette date, écrite de Castelnovo, au même, nous lisons :
«Je vais rester à Castelnovo jusques au départ des bâtiments qui transportent le bataillon dalmate. J'ai ici quelques tracasseries à terminer; les marins ont pris répouvante et ne veulent pas partir; il nous en faut cependant. Je suis fort embarrassé de les trouver. Une communeafait feu sur nos troupes ; je la fais occuper militairement. Encore des circonstances oii je dois sévir pour obtenir le bon résultat qu'on a droit d'en attendre; mais les moyens de faire de manière à contenter tout le monde ne sont pas en mon pouvoir : je crains de faire trop ou trop peu ; il ne faut pas cependant mollir, sans quoi tout est perdu. »
Et par sa lettre des premiers jours de mars au même, il annonce en quelques mots la révolte :
104 NOTICE SLR LE GÉNÉIUL DELZONS.
« Vous savez, y est-il dit, ce qui me retient ici, une nouvelle insurrection. Nous avons eu 18 tués et 29 bles-r ses. Selon les états nominatifs, les insurgés ont perdu beaucoup plus. »
Nous trouvons sur cette affaire un rapport du général en chef au ministre, que nous transcrivons ici :
Zara, 19 mars 1809.
« Monsieur le comte,
» J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Excellence qu'ayant ordonné dans les provinces des Bouches une levée de marins, en suite d'une lettre écrite par le ministre de la guerre du royaume d'Italie, cette levée a été exécutée avec promptitude et facilité dans la plus grande partie de la province; mais quelques communes grecques, voisines du Monténégro et soumises à l'influence religieuse de l'évéque et à ses intrigues constantes, ont refusé de fournir les hommes de leur contingent. Des pandours ayant été envoyés pour les arrêter, en ont été chassés. Le généralDelzons s'y est porté avec des troupes; mais il a trouvé la population en armes et assez forte pour lui résister et pour commencer elle-même les hostilités. Il en est résulté un combat où les rebelles ont été châtiés; mais le soir, ayant reçu des renforts des cantons voisins et un détachement assez nombreux de Monténégrins, ils ont résisté, et il a fallu les attaquer le lendemain. Le succès du deuxième jour a été plus complet encore, et tout est rentré dans l'ordre.
» Le général Delzons se loue particulièrement de
Digiti;
MM. les capitaines Sage, Songa, Pallé, et des sous-lieutenants Godart et Piété du 60"' régiment d'infanterie légère italien, Venturiné, Raymondi, capitaines, Becly, chef de bataillon du 3"* régiment.
» Cet événement n'a pas suspendu le mouvement des troupes 'que j'ai ordonné, et que prescrit le rassemblement des Autrichiens. »
Le général Delzons ne tarda pas à suivre ce mouvement.
Par sa lettre du 11 mars, de Castelnovo à Miquel,il dit : « Encore quelques affaires à terminer dans cette province, et je la quitte ensuite pour toujours, j'espère. »
L'armée de Dalmatie s'est portée sur la frontière de Croatie pour y fixer les forces ennemies de cette province toute guerrière et toute armée.
Ayant son quartier-général et son camp retranché à Zara, comme base de ses opérations, elle avait étabh ses cantonnements d'hiver au pied du mont Kitta, sur la Haute-Zermagna , à l'embranchement des routes de Zara et de Knim, occupant le pays depuis Chastagne jusques à Ostroniza.
Le Itérai Delzons écrit de Saint- Archangelo, du 3 avril 1809 :
« Je n'ai pu, avant aujourd'hui, mon cher Miquel, répondre à votre dernière lettre du 21 mars que je reçus à Scardonna, il y a quelques jours. Le commandant d'état-major, Boisserolle, vous aura sans doute écrit que nous sommes cantonnés depuis Chastagne jusques au delà d'Ostroniza, Scardonna compris, et occupant ainsi les villages entre la Zermagna et la Karka.
» Je suis le plus mal partagé. — Le 8"** léger est trèsmal; le 23"' un peu mieux. Ces deux régiments forment ma brigade.
» J'ai été assez singulièrement reçu ; on a évité avec grand soin de parler de Cattaro; il paraît qu'on est prévenu, et je me suis bien donné garde d'en parler le premier. Au reste, je me tiens chez moi, et je n'ai été qu'une seule fois au quartier-général, y étant engagé.
» Le général Vignoles est à Paris, et il ne paraît pas destiné à revenir avec nous, un courrier qu'il a reçu à Turin le rappelant auprès du prince deNeufchâtel.
» Je me suis acquitté de ma commission auprès du ||me régiment. Il serait difficile de vous dire combien tous ces braves officiers vous portent intérêt. »
Le général en chef apprend enfin à Ostroniza la déclaration de guerre de l'Autriche ; et le 27 avril, il avait réuni ses troupes devant Knim, place frontière.
Dix - huit bataillons autrichiens, composés de 1,200 hommes chacun, s'étaient retranchés dans les fortes positions du mont Kitta, qui commande la route de la Croatie. Leur réserve principale occupait la hauteur qui domine Popina, point essentiel sur cette crête.
L'armée de Dalmatie a pris l'offensive ; elle aborde avec ses pièces de montagne ces rudes positions, une première fois.
Mais laissonis parler ici le sous-chef d'état -major général, baron Delort, dans son rapport du 4 mai :
« Le gros de l'armée, dit-il, se dirigeait sur Otton, position dont on peut se saisir avec plus de facilité, des sommités qui dominent Popii^a. Après midi, nos troupes
prirent leur ordre de bataille et se présentèrent sur le sommet de la ligne ennemie qui ne put déployer que cinq à six mille hommes.
» L'ennemi occupait en première ligne un terrain coupé de ravins profonds, et en deuxième ligne, une hauteur en pente assez escarpée.
» A trois heures, l'attaque commença par le 8"* régiment d'infanterie légère, sous les ordres du général Delzons, qui enleva la droite de la première ligne, avec une vigueur et une rapidité qui firent tressaillir de Joie et d'admiration toutes les troupes qui en furent les témoins.
» Le ravin où se précipita le corps autrichien poursuivi par le 8"% était jonché de morts tués à quart de portée de fusil. »
C'est ainsi que l'âme de son général avait passé dans ce régiment, qui, de médiocre qu'il était il y a un mois, devint un des plus braves de l'armée française (expressions du général en chef aux affaires de Gospich, et qui seront consacrées dans celles de Russie).
Nous ne suivrons pas ce mouvement d'attaque sur la position de Popina, qui ne fut que partiel, et resta sans résultat, par suite des nouvelles reçues d'Italie qui annonçaient un échec de notre armée, en présence de celle de l'archiduc Jean d'Autriche.
L'armée de Dalmatie ne pouvant poursuivre ses succès sans danger pour elle, rentre dans ses cantonnements et son camp retranché de Zara, harcelée dans sa marche par l'ennemi. •
C'est là que sommée de se rendre comme corps isolé et sans secours, par un envoyé de l'archiduc Jean enflé de
108 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DElZONS.
ses succès en Italie, l'armée répondra à la sommation qui lui est faite par cette marche hardie, vantée dans ces temps de toutes les merveilles, et dans laquelle nous voyons le général Delzons prodiguer sa vie et se distinguer tous les jours, devenant, comme le disaient les soldats, bonsjuges en cette matière, Tàmede la campagne.
Dans le conseil des officiers supérieurs, tenu pour délibérer sur la gravité des circonstances, le général Delzons se fit remarquer par ses vues sur le plan de campagne à suivre dans des lieux qu'il avait parcourus en soldat, et par l'énergique conviction avec laquelle il parla au nom de l'honneur du drapeau, pour marcher en avant malgré tous lesobstacles, et rejoindre la grande armée dans les plaines de l'Allemagne.
— Mais les événements se précipitent. La grande armée est entrée dans Ratisbonne; l'armée d'Italie reprend ses avantages, et celle de Dalmatie, qui ne se dissimule pas ses périls dans sa marche à travers des provinces où tout habitant est un soldat armé, commence et ouvre sa campagne, le 14 mai.
Le lendemain, l'armée trouve l'ennemi dans les belles positions qu'il occupait il y avait quinze jours. Le général Delzons, à la tête du 8"' léger et du âS"*» de ligne, est de nouveau chargé de les enlever. Le mont Kitta offre une magnifique position ; et plusieurs pitons y forment comme autant de redoutes naturelles, disent les rapports. Son pied est couvert et défendu par un affluent delà Zermaqua.
Au point du jour, le 16, dit le rapport du chef d'étatmajor général, baron Delort, « le général Delzons gagne
lUaunopar la vallée de Vuzzinizza, et se Irouvc, à onze heures du matin, sur le fifanc gauche de la ligne ennemie. Le combat s'engage à onze heures ; il fut vif, et le résultat très-disputé. Enfin, vers les cinq heures le général enlève la dernière position, et dispersant les troupes ennemies, il manœuvre de manière à faire faire prisonnier le général en chef autrichien Stoisewisch, avec plus de 50 officiers, alors que ce général marchait à la tête de ses réserves pour reconquérir les positions. Mille Autrichiens restèrent sur le champ de bataille, et quinze cents hommes furent faits prisonniers.
Dans son rapport à l'Empereur, daté de Gradchaz, le 8 mai 1808, le général en chef dit :
« Je ne saurais donner trop de louanges aux troupes (fui ont combattu, savoir : le 8"' léger, le 11"* et le 23"% et aux braves et dignes colonels Bertrand, Bachelu et Minai, de ces trois régiments. Ce dernier a reçu sept blessures. Je dois également des louanges au général Glausel, et faire une mention toute particulière du général Delzons, qui a puissamment influé sur le succès. Ils sont tous également dignes des bontés de Votre Majesté ; — mais ceux pour lesquels je les invoquerais plus particulièrement dans cette circonstance, seraient le général Delzons et le colonel Minai (1). »
Le lendemain, 17, nos colonnes marchèrent sur l'ennemi, qui occupait les retranchements qu'il avait construits àPopina. Là s'engage un nouveau combat où fut blessé le général en chef, et dont le succès ouvrit à nos troupes les pertes de Gradchaz.
(t ) Dépôt de la guerre, Archives.
no NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
L'armée reprenant sa marche, pénètre dans Medas, puis se dirige par le bassin étroit, baigné par la Licca, vers Gospich, pour aller trouver la route qui conduit à Ottochatz, et de là à Fiume où pouvait se faire la jonction des deux armées d'Italie et de Dalmatie.
C'était à Gospich que l'ennemi avait rallié ses troupes renforcées de deux colonnes qui ne s'étaient pas encore battues, de [trois régiments nouveaux, croates ou hongrois, d'une nombreuse artillerie et cavalerie.
Cette place est située à la réunion de quatre rivières très-encaissées et dont les bords sont à pic.
Trois passages doivent être effectués pour gagner Ottochatz. Le pont de Bilaï, vers lequel on se dirige pour passer la Licca, est dépouillé de ses madriers ; et une batterie de 20 pièces de canon enfile le ravin de gauche de la Licca, et rend infranchissables tous ses abords.
Le général en chef se décide à ne pas attaquer de front Gospich, mais à tourner sa position.
Le général Delzons, avec une partie de sa brigade détachée de la division Clausel, avait remonté la Licca, cherchant un gué, et avait été reconnaître le pont de Barletto. « Ces reconnaissances, dit le chef d'état-major général baron Delort, étaient faites sous le feu de l'ennemi, au prix du sang français, dans un pays discipliné pour la défense, où l'armée ne devait trouver ni renseignements ni guides. »
Le général, laissant la Licca à sa gauche, et abandonnant la grande route, avait gagné un pays plat, traversé par la Plocre, rivière profonde, encaissée, sinueuse, qui sejettedansla Licca, rive droite, au village de Barletto.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. Hi
Le pont sur la Licca était coupé ; mais le général y reconnut un gué praticable.
Aussitôt, sans hésiter, il passe la rivière, à la tête du gme léger, disperse les postes qui en occupaient les rives, et s'empare de deux mamelons qui formaient les premières positions d'une montagne qui voyait le gué, et que l'ennemi occupait en forces (1).
Pendant ce temps, l'ennemi débouchait par le pont de Bilaï, et se portait sur trois colonnes contre les troupes françaises. Celles-ci avançaient, par une marche de flanc des plus périlleuses, en une colonne allongée par 500 blessés qu'il fallait porter. L'ennemi se jette sur la division Montrichard qui marchait derrière la division Clausel, et y porte le désordre.
Le général en chef prend aussitôt en personne le commandement de cette division ; « car, dit-il, le général Montrichard, sans manquer de bravoure, perdait toute son intelligence dans le péril (2). » Un long et vif combat s'engage, et des plus meurtriers, dans lequel les deux généraux de brigade. Soyez et Launay, sont
(1) On rapporte que rappelé par deux fois de ce poste, par le général en chef, il résista ; mais qu'une troisième fois, sur un ordre écrit, il appela le général Clausel, qui, convaincu comme lui, l'accompagna auprès de Marmont, lequel, sur ses explications, approuva tout, le laissant dans les positions qui, défendues énergiquement, présentaient un chemin praticable à l'écoulement d'une armée, et promit de le soutenir au besoin.
(2) C'est encore à l'occasion de ce même général, que rebuté de ses lenteurs, il dit dans son rapport au ministre de la guerre le jour suivant : a J'ai été au moment de lui ôter sa division, et d'en donner le -commandement provisoire au général Delzons ; j'ai pensé qu'il était plus prudent d'attendre les ordres de Sa Majesté. »
blessés grièvement, mais où l'avantage reste aux troupes françaises.
De son côté, le général Delzons défendait avec la plus grande opiniâtreté les mamelons conquis. Il y allait du salut et de l'honneur de l'armée, il fallait protéger la reconstruction du pont sur lequel l'armée devait passer. L'ennemi avait déployé six bataillons formant six à sept mille hommes et ouvert tous les feux d'une artillerie dominante , pour attaquer les positions qu'occupait le 8"* léger. « Ce corps, dit le général en chef, l'un des plus braves de l'armée française que commande le colonel Bertrand, et que le général Delzons avait très-bien posté, résista pendant quatre heures à tous les efforts des bataillons autrichiens. Cependant, il allait être en péril, lorsque, dit encore le général en chef, « j'ordonnai au général Clausel d'envoyer au général Delzons trois bataillons des 11"* et 5"** régiments, commandés par le colonel Bachelu.
» Le général Delzons fit le meilleur emploi de ces forces, et en moins de trois quarts d'heure l'ennemi perdit de vive force et évacua toutes les positions (1). » On avait passé la nuit à la reconstruction du pont; mais la difficulté des travaux, et le transport de six à sept cents blessés, font qu'à midi le mouvement de passage n'est pas encore commencé.
L'ennemi, pendant ce temps, s'était ^rallié, et souténu par les forces qu'amenait le général Knisewich, faisait une démonstration offensive.
(1) Archives de la guerre, rapports sur celte campagne.
La situation devenait des plus périlleuses; un conseil fut ouvert entre les chefs.
Si les renforts ennemis défendaient les gorges des montagnes et des marais d'Ottochatz, il paraissait difficile de se soutenir entre Gospich et Ottochatz; les blessés, les équipages et l'artillerie mettant obstacle à tous les mouvements.
Mais, si le pont passé, il fallait renoncer à toute idée de retraite, le repasser dans les circonstances, c'était renoncer à l'offensive, et consacrer l'opinion d'une défaite.
Il n'y eut dans le conseil tenu qu'un même avis, celui de poursuivre les avantages obtenus, fùt-on obligé d'abandonner les blessés, les équipages et l'artillerie, pour marcher à travers les montagnes, en s'appuyant vers l'armée d'Italie.
L'armée de Dalmatie se porte donc en avant et bat de tous ses feux les débouchés par lesquels on sort des montagnes; l'ennemi se forme devant elle avec ses bataillons et toute son artillerie.
A deux reprises différentes, il tente, mais sans succès, au moyen de sa cavalerie, de rejeter dans le ruisseau, la brigade du général Delzons qui ouvrait notre marche.
« Enfin, le général Delzons, dit le même rapport, à la tête du 23"* deligne, soutenu par le 18"* du colonel Plauzone, gagne assez de terrain sur les hauteurs pour don* ner à toute l'armée les moyens de déboucher et de se former. L'ennemi bat en retraite sur la route d'Ottochatz. >
Telle fut la bataille de Gospich, dite du pont de Bilaï,
OÙ Ton combattit pendant deux jours, avec une grande infériorité de nombre, dans les localités les plus difficiles, et où l'armée française, vivement poussée en tête et sur ses flancs, ayant un moment reculé, ne retrouva ses avantages qu'en pivotant sur sa droite, que tenait le général Delzons.
L'armée marcha de Gospich sur Ottochatz, ville entourée d'eaux et de marais; la route la traverse, mais les ponts étaient coupés. Une seule communication, praticable sur la droite, était barrée par une forte accumulation de troupes appuyées aux marais et aux montagnes.
Le général Delzons, chargé d'attaquer la position à la tête des 8"" léger et âS"*' de ligne, chassa l'ennemi du poste qu'iloccupait, et détermina sa retraite en enlevant une chaîne de montagne qui le conduisait en tête du matériel de l'armée ennemie; mais il reçut un coup de feu à la tête qui suspendit sa marche. Malgré ses souffrances, il n'en procéda pas moins à la reconstruction du pont sur la Drave; et c'est sur ce pont, que le corps français traversa ce fleuve sous les yeux du général autrichien Giulay, qui, avec des forces doubles, ne put empêcher ce passage.
Enfin, après six semaines de marches forcées, durant l'espace de 200 lieues, à travers les montagnes Alpiennes et leurs gorges affreuses, et tout un pays armé, défendu par quatre corps de troupes, commandés par quatre généraux en chef, Giulay, Chastelet , Konitzewitz et Stoisewitz, l'armée de Dalmatie, arrivée sur les bords du Danube, vient prendre rang dans la
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. ll.i
grande armée qui la reçoit comme un corps d'élite (1).
Les Dalmatesi presque tous jeunes gens des grandes familles du pays, que le général en chef avait incorporés dans son armée, en leur donnant des grades, et qui avaient pris part à cette marche glorieuse, renU^èrent immédiatement dans leur province où ils furent reçus en triomphe.
On y connaissait déjà les merveilleux détails de la campagne; et le maréchal qui, vingt-cinq ans après, est allé revoir ce peuple, dit à cette occasion : « Les Dalmates qui dans leurs chants habituels célèbrent la gloire, à l'imitation des anciens bardes, se hâtèrent de composer des chansons devenues nationales; ils les chantent encore aujourd'hui ; et nos actions et nos noms y sont consacrés. »
Le général Delzons se préoccupant toujours du sort de son ami le commandant Miquel, et l'aidant de ses conseils et de ses consolations, lui écrit le 4 juin, de Leybach, capitale de la Croatie, où l'armée prend du repos, une lettre où il parle de lui, de la campagne, en de simples mots qui disent tout :
« Je vous adresse, mon cher Miquel, l'ordre de son excellence le ministre de la guerre, qui vous accorde une
(1) Napoléon, dans sa lettre à Marmont, datée de Schœnbrun, le 28 juin 1809, lui dit en récriminant sur ses lenteurs : Marmont, vous avez les meilleurs corps de mon armée ; je désire que vous soyez à une bataille que je veux donner, et vous me retardez de bien des jours.
M. Thiers dit, en parlant du môme corps : a Ge corps réduit à 1 0,000 hommes, le meilleur de l'armée après celui dumaréchal Davout.» Page 287, 10* vol. (Rapports Dalmatie, archives chronologiques, et annales du temps.)
no NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
prolongation de cinq mois, avec le traitement d'activité de votre grade. Je le reçus à Gradchaz en Croatie, mais je n'ai eu jusqu'à ce moment aucune occasion de vous l'envoyer; je profite du premier courrier qu'on expédie depuis notre départ de Dalmatie.
» Votre remplacement dans votre régiment ne doit point vous surprendre ; sans la guerre, il n'eût pas eu lieu, et à l'expiration de votre prolongation vous serez mis en activité, si vos forces vous le permettent. Je désire beaucoup avoir de vos nouvelles. J'adresse cette lettre au dépôt du 14"* à Turin, qui vous la fera parvenir où vous vous trouverez.
» Notre campagne de Croatie a été bien pénible sous tous les rapports. Nous avons eu des combats trèsopiniàtres — dans lesquels j'ai eu une part honorable.
— » J'ai commencé et fini seul cette brillante expédition.
» Les généraux Launay et Soyez ont été grièvement blessés près Gospich; le premier, de deux coups de feu, l'un au bras et l'autre au ventre (ce dernier est peu à craindre); le second, d'un biscayen au genou, blessure grave et qui donne de l'inquiétude sur les suites. Nous les avons laissés tous deux à Fiume.
» J'ai été atteint d'une balle à la tête, à notre dernière affaire de Bulof (lieu de combat d'Ottochaz); ce coup est des plus heureux : la balle m'aurait traversé le front si, comme par enchantement, elle ne se fût élevée de six lignes et détournée au moment qu'elle m'a touché; j'en suis quitte pour une plaie de trois pouces, qui m'a occasionné quelques douleurs. Dans ce moment, je vais
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. il7
bien, et j'espère remettre mon chapeau dans dix ou douze jours.
» Nous sommes arrivés hier à Laibach ; nous en partons aujourd'hui pour Klagenfurt. Qu'il me tarde de joindre la grande armée pour n'en être plus séparé!
» Tous mes effets sont à Zara, avec mon frère Benoît. Je n*ai rien avec moi, pas même mes cartes dont j'ai un si grand besoin. »
L'armée de Dalmatie, réunie le 2 juillet à la grande armée, se trouva à la bataille de Wagram. Ce corps forma d'abord le centre de la ligne de bataille, et en devint la réserve sous la main de l'empereur., qui plaça sa tente au milieu de ses troupes.
Dans les évolutions de cette grande journée, le général Delzons eut deux chevaux tués sous lui, sans que les troupes fussent engagées.
Ce corps fut désigné avec celui du maréchal Davout, pour suivre en Moravie tous les mouvements de l'ennemi, et le forcer à de nouveaux combats.
Dans cette poursuite d'un ennemi qui se retirait en masse et en bon ordre, sans laisser de prisonniers, le général Delzons, à la tête des 8"' léger et 23"« de ligne, eut la gloire de conquérir les hauteurs du bassin de Znaïm, d'où pouvait être foudroyée l'armée autrichienne qui s'y était réunie, si Napoléon, sur les lieux, n'eut autorisé le général Marmont à signer l'armistice demandé par l'archiduc Charles, à la suite de ce combat. Le général Delzons fut blessé, dans la charge
as NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
brillante qui signala cette affaire, d'un coup de feu au coude.
« Le 8"* léger, dit le général en chef, soutenu par le 23"' de ligne (brigade Delzons), attaqua avec tant de vigueur et de confiance l'ennemi, que, dans peu d'instants, il fut forcé à la retraite, poursuivi par la cavalerie du général Montbrun, et laissant sur place 3,000 hommes tués ou blessés.
— » Le général Delzons, ajoute-t-il, conduisait cette charge avec son habileté ordinaire (4). »
Dans ses deux rapports des 44 et 28 juillet, où le général devenu maréchal sur les lieux mêmes de la poursuite, fait le narré des opérations, ou circonstancié les mérites des dix généraux sous ses ordres, Clausel, Glaparède, Tirlet, Bachelu, Plauzone, Bertrand, Launay, Soyez, Delort, il distingue le général Delzons.
Il parle des titres déjà concédés à sa valeur, et le recommande encore à l'attention de l'Empereur.
Ce général, dit-il, est un officier de fortune des plus braves que je connaisse; il est en outre de la plus grande capacité.
Nous continuons à transcrire les impressions du général, écrites sur les lieux mêmes, à son ancien aide de camp, le commandant Miquel.
De Stokisan, près de Vienne, le 18 juillet i809.
« Je ne puis vous écrire moi-même, ayant reçu un coup de feu près du coude du bras droit à nos brillantes affaires de Znaïm, en Moravie. La blessure n'est pas
, (1) Rapport du 28 juillet.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. i II)
très-considérable, mais elle est bien douloureuse. J'espère cependant être guéri dans 20 ou 30 jours. Je ne vous donne aucune nouvelle de la grande armée. Les bulletins vous auront appris tout ce que je pourraisvous dire; vous aurez su enfin que le duc de Raguse a été nommé maréchal ; et les colonels Bertrand, Plauzone et Bachelu, généraux de brigade; Cristin, colonel du 18"*; Roussil, du 15"% Fournier, Cotard, Bourillon, Durand, chefs de bataillon.
» Adieu, mon cher Miquel, donnez-moi souvent de vos nouvelles et comptez toujours sur mon amitié.
Signé de la main gauche. »
Camp de Vienne, du 21 août 1862.
Toujours plein de sollicitude pour le commandant Miquel, le général lui donne ses conseils, et le dissuadant d'aller se fixer à Raguse, il l'engage à choisir Paris pour domicile de retraite. Il ajoute : « Je n'ai pas eu le bonheur de voir Sa Majesté depuis la bataille de Wagram, où je l'aperçus sur le champ de bataille. Je n'ai pas été par conséquent à même de lui remettre aucune demande. Je n'ai pu me rendre à Vienne. On nous faisait espérer la revue de Sa Majesté comme trèsprochaine. Dans ce moment, M. le maréchal et le général Clausel sont à Vienne ; je ne sais quand ils reviendront.
» Je n'ai rien obtenu, et je n'espère rien, mon cher Miquel; ici comme ailleurs, on m'a oublié, pour ne penser qu'à soi. Il y a eu de ces éloges qu'on donne à la grosse, et mes services, qui auraient pu n'être pas aus-
sitôt oubliés, sont au rang de mes anciennes campagnes. Le général Glausel est nommé grand officier. Je n'ai pas touché un sou depuis mon départ deRaguse; jugez sî je suis à mon aise.
» Adieu, M. G. M. Je suis obligé de finir pour ne pas en dire plus que je ne voudrais. »
Disons-le, après une campagne brillante — qu'il a commencée et finie seul, selon ses expressions, — dans laquelle un corps d'armée a échappé à tous les périls par son dévouement, où son sang a coulé deux fois, le général qui reçoit pour récompense de simples éloges, alors que d'autres, autour de lui, reçoivent des récompenses efiTectives, a pu voir la, loi de la justice distributive quelque peu violée en sa personne. Il est commandeur depuis la création; il a 9 ans de grade! Ce sentiment, qui impressionne douloureusement son âme, n'altère en rien son calme au milieu de Taccomplissement de ses devoirs.
La suite du récit prouvera que le maréchal avait à cœur de conserver auprès de lui cet officier général dont la capacité militaire lui importait; et peut-être a-t-il craint, en appelant sur lui l'attention de l'Empereur, qu'on lui donnât une autre destination qui lui avait été annoncée.
Autre lettre au commandant MiqueL
Du camp de Krum, 3 novembre 1809.
« La campagne est terminée pour moi , comme je l'avais annoncé. Je n'ai rien obtenu, et, au moins, j'ai la satisfaction de n'avoir rien demandé. On nous
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DLLZONS. i2i
annonce la paix faite, et on nous assure que le maréchal est gouverneur des pays cédés par TAutriclie, de la Drave à Cattaro.
» On dit qu'il doit en prendre possession avec son corps d'armée, et envoyer de suite rétablir la tranquillité en Dalmatie, Albanie, etc. Ce qui n'est pas des on dit, c'est que ces nouvelles me donnent la fièvre; et que j'ai demandé une convalescence dont j'ai grand besoin. Je doute qu'on me l'accorde. Je suis désolé et très-impatient de savoir à quoi m'en tenir.
» Mon frère Benoît est à Vienne. Je l'ai chargé de m'écrire souvent.
» Je suis sans le sou. Je n'ai absolument rien, et mes appointements sont arriérés de trois mois. Je ne pourrais entreprendre le voyage de Paris et d'Auvergne, pour revenir ensuite en Croatie ou plus loin, sans une somme considérable, que je suis loin d'avoir et d'attendre. Aussi, ne puis-je me flatter de voir ma famille, après six ans d'absence.
» Ce sacrifice me coûtera beaucoup, — mais vous savez que je suis habitué à en faire.
» Je savais déjà une partie de ce que vous me marquez par M. de Sistrières, que j'ai vu deux fois, et par d'autres. Gare ! si Sa Majesté sait tous les trafics honteux qui se font, quelqu'un payera cher toutes ces friponneries.
» Vous n'avez pu qu'être bien reçu de vos compatriotes ; votre conduite vous a valu en tout temps leur estime. Il est beau de revoir son pays après une absence aussi longue, et de n'avoir à rougir d'aucune mauvaise action. On pourra devenir plus riche que vous et moi.
i22 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
— mais on n'aura pas cette tranquillité de conscience qui est un si grand bien.
» Vous avez su que j'ai obtenu pour mon frère le grade de capitaine et la décoration. Il a été fort bien traité; mais c'est tout ce que j'ai pu avoir. Mon frère Benoît est en ce moment sans emploi. Sa place est supprimée par la réunion de l'administration avec celle de la grande armée ; il est à Vienne pour solliciter quelque chose, et je ne sais encore ce qu'il aura fait.
» Mille et mille choses aux personnes gui s'intéressent à moi. Je vous exhorte à la patience et à la résignation; — votre heure de souffrir est venue, la mienne sera un peu plus lard, mais elle arrivera. Adieu. »
Le père du général Delzons, impatient d'être rassuré sur le sort de son fils, qu'il savait avoir été blessé en Mor9.vie, avait écrit au général en chef Marmont, et il en reçut la lettre suivante :
Vienne, le 26 août 1809.
« Monsieur,
» J'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite. Je m'empresse de vous annoncer que le général Delzons, votre fils, jouit d'une très-bonne santé, et qu'il est parfaitement guéri d'une seconde blessure qu'il a reçue au combat de Znaïm.
» Le géaéral Delzons n'a pas cessé un seul instant de donner des preuves de sa haute capacité : c'est un des
généraux les plus distingués de l'armée française. Vos deux autres enfants se portent bien, et sont près de lui. » Recevez, etc.
» Maréchal duc de Raguse. »
Le général Delzons écrivait, à la même date, du camp deKrum, 26 août 1809:
« Il y a bien longtemps, mon cher père, que je n'ai pu vous donner de mes nouvelles ; j'ai engagé plusieurs fois Baptiste à vous écrire ; je suis assuré qu'il l'a fait quelquefois.
» Vous aurez ainsi été prévenu de tout ce que nous avons fait dans cette campagne mémorable. Ma dernière blessure est parfaitement cicatrisée depuis peu de jours. Je ressens encore quelques douleurs, et parfois d'assez vives, pour croire que la plaie s'ouvrira encore; mais ce serait peu de chose : ma tête a été dure fort heureusement. J'éprouve de temps en temps quelques légères lançatures aux environs de cette première plaie; cependant tout annonce que je suis bien guéri.
» Fort heureusement, je n'ai jamais ajouté trop de foi aux espérances qu'on cherchait à me donner sur des récompenses. Depuis quelques années, j'ai appris à apprécier à leur juste valeur ces sortes de promesses faites au général quand il y a encore quelque chose à faire. J'avais pour moi l'expérience du passé ; elle vient de se renforcer de celle de cette campagne. Je n'attends ni avancement ni récompense. On dit cependant qu'on est content de mes services, — et voilà ce que je retirerai de neuf ans de grade et d'une conduite entièrement
dévouée à mes devoirs de soldat. Je suis sans inquiétude pour moi ; mais je ne peux vous cacher que je ne le suis pas pour mes enfants, qui, tous les jours, me deviennent plus à charge, et que je voudrais savoir à l'abri du besoin, en cas d'événement.
» Vous aurez appris avec plaisir l'avancement de Baptiste; il est possible qu'il obtienne la décoration. Je le désire vivement. On est fort content de lui, je le suis moi-même à beaucoup d'égards ; mais je dois vous avouer qu'il est parfois raisonneur et entêté au dernier point. Aussi ai-je souvent occasion de le reprendre et d'humilier un peu son excessif amourpropre. Sçs défauts ne sont aperçus que de moi, et ne lui ont fait encore aucun tort. Il s'en corrigera, j'espère, — et alors il ne me laissera plus rien à désirer.
» Benoît est avec nous depuis quelque temps ; il a fait un voyage fort long et bien coûteux. »
Nous le voyons, il veut former à son image ce frère qui, jeune encore, se montre si digne de son nom auprès de lui.
Depuis longtemps, le général l'entourait de ses conseils, et avait conçu sur ce frère d'heureuses espérances.
Dès le 31 décembre 1807, il écrivait à son père :
« J'ai reçu une lettre de Baptiste ; elle est bien écrite et m'a fait beaucoup de plaisir. Ils sont mal en Pologne; nous sommes ici dans le même état.
» n me tarde bien qu'il soit lieutenant, pour le demander comme aide de camp. En attendant, je l'engage à mettre à profit son temps, et de s'instruire d'une foule de choses qu'il n'a pas encore pu apprendre. »
NOTICE SUR LE GÉNÉRAI. DELZONS. i25
Il ajoute : « Au mois d'avril, je ferai partir Alexandre pour Paris ; il est en âge d'entreren pension. Je veux tout mettre en usage pour lui donner une bonne éducation. A Aurillac, il perd son temps, et on me le gâte un peu. Dans quelques années, ses frères iront le rejoindre ; et, autant que je le pourrai, je les traiterai également.
» Delzons. >
La soUicitudedu général pour tous les siens, et sa tendresse paternelle sont grandes; et c'est à propos de son fils Alexandre dont il comprend les heureuses qualités, qu'il laisse échapper de son âme tous les sentiments qui la pénètrent, dans sa lettre à M"* Delzons, écrite de Raguse pendant son commandement.
« Le courrier est arrivé cette nuit, ma chère amie, et à ma très-grande surprise il ne m'apporte aucune lettre; celle du 28 octobre est la dernière qui me soit parvenue. Juge de mon impatience et du besoin d'avoir de tes nouvelles, par celles peu satisfaisantes que tu me donnais de la santé d'Alexandre.
» Je ne saurais t'exprimer tout ce que je souffre de ce retard. Il y a neuf jours que j'attends avec la plus vive impatience l'arrivée du courrier. Il arrive enfin et n'a rien pour moi; en voilà encore pour huit autres jours d'attente pénible. Il y a de quoi se désoler par toutes les affreuses pensées que me fait naître la maladie d'Alexandre. Je voudrais me distraire, mais je ne puis y réussir. Toute la nuit je n'ai pensé qu'à mon Alexandre. Il m'est toujours présent aujourd'hui, et j'ai eu beau aller à la messe militaire, voir les troupes à la parade
12ti NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
et à l'inspection, rester une partie de la journée avec le général Lauriston, rien n'a pu me détourner de mes réflexions; et elles sont à ce moment plus fortes que jamais. J'avais besoin d'être seul; j'ai voulu rentrer chez moi ; mais ma situation est affreuse et mes inquiétudes extrêmes.
» Pourquoi me laisser aussi longtemps sans nouvelles! Huit jours d'ici au prochain courrier sont bien longs à passer dans des impatiences aussi vives. Attendre, c'est l'unique ressource qui me reste; mais qu'elle est amère et mêlée de crainte!
»Que te dire, de quoi t'entretenir? Le pays que j'habite n'offre aucunes nouvelles. Celles qui nous arrivent de la grande armée remplissent tous les journaux. Notre position est toujours la même, et par tout ce qui nous arrive de contrariétés, nous sommes loin de nous applaudir du sort qui nous a jetés sur ces abominables rochers. Je ne puis être de bonne humeur, ma chère amie; tout conspire à rendre mon existence ici des plus désagréables, et le manque de tes nouvelles met le comble à mes chagrins.
» Tu ne peux avoir une idée de ce que je souffre depuis l'arrivée de ce courrier; je suis maussade, ennuyé, ennuyeux. Je n'ose voir personne, tant je suis préoccupé de certains pressentiments qui ne me laissent pas de tranquillité.
» mon cher Alexandre, serais-tu plus mal ! et voudrait-on me cacher ton état? Je n'ose pousser plus avant. Tout m'inspire une crainte de laquelle je ne puis me défendre. Je ne peux finir ma lettre, ma chère amie.
J'ai le plus mauvais jour de ma vie. Je ne comprends rien à tout ce que j'éprouve. Si ce n'était que crainte mal fondée, que je serais heureux! mais je t'en voudrais certainement de m'avoir laissé aussi longtemps dans les inquiétudes naturellement provoquées par ta dernière. Adieu. Tout à toi. Delzons.
» P. S. La mort du .colonel Higonet, annoncée par les bulletins, m'a beaucoup affecté : tu connaissais l'amitié qui nous liait. Mes regrets sont aussi grands qu'il le méritait (4). »
Le général écrivait encore de Vienne le 20 décembre 1809:
« Mon cher père, je n'ai qu'un instant pour vous annoncer que j'ai la presque certitude d'être envoyé à l'armée d'Espagne.
» Le prince de Neufchatel me l'a donnée dernièrement, et il ajouta que j'en recevrais l'ordrt: quand il serait temps, et lorsque la ratification de la paix serait arrivée. Cette ratification a dû être portée hier par un aide de camp de l'empereur d'Autriche. Je vais me .présenter de nouveau chez le prince, et il est probable que je recevrai de suite mon ordre. Dans ce cas, je passerai par Paris où je ne m'arrêterai que peu de
" (1} Le colonel Higonet, mort sur le champ de bataille, était le digne frère du brave général dont la mort récente a laissé de si profonds regrets dans nos montagnes.
L'histoire de sa vie est écrite par M. de Lalaubie avec cette chaleur d'âme qui le distingue. Trouvant uu pareil nom sous notre plume, nous sommes heureux de renvoyer à l'intéressante et complète Notice que M. Henry de Lalaubie a consacrée à la noble mémoire du général.
temps, et je viendrai ensuite passer en famille tout celui que j'aurai de disponible. »
Le général Delzons sera trompé dans ses espérances.
Sa lettre, rapprochée de celle de l'aide de camp de l'Empereur, le comte Bertrand, que nous donnons plus bas, démontre suffisamment la pensée bien conçue chez l'Empereur, d'envoyer le général à un de ces postes de confiance dont la guerre d'Espagne ne lui indiquait que tï^op le besoin.
Il n'a fallu rien moins que les instances du maréchal Marmont auprès du chef de l'empire, pour conserver en Illyrîe les services d'un homme qu'il avait vu à l'œuvre, et qu'il jugeait devoir lui être si utile dans ces mêmes contrées où il s'était illustré, et dont il connaissait, à tout prendre, le dévouement à ses devoirs.
Peut-être feut-il regretter, sinon pour la gloire du général Delzons, du moins pour les intérêts de ses compatriotes qui habitaient l'Espagne, qu'il ne leur ait pas été donné de pouvoir recourir aux services tout dévoués du général.
Nous voyons dans une lettre les regrets qu'il éprouve lui-même à la nouvelle de leurs malheurs, de n'être pas en Espagne, pour les aider de son influence et de son autorité.
Dans sa lettre à son père écrite de Cattaro, le 29 octobre 4808, il dit :
<c Je suis bien aflTecté de tous les malheurs survenus à nos voisins en Espagne. J'ai bien souvent pensé à eux, et j'eusse bien désiré être employé dans les armées d'Espagne pour pouvoir faire quelque chose pour eux. J'ai
la^nvictîoB que j'aurais pu leur être utite; et^ certes, je n'en eusse pas laissé échapper l'occasion.
» On m'écrit de Paris les choses les plus agréables de mon fils Alexandre. Je me féUcite de plus en plus de Ty avoir envoyé. »
Après la paix avec TAllemagne, le général Deizons fut choisi pour réorganiser et gouverner les provinces illyriennes, allant de la Drave jusques et compris les Iles du golfe de Garnero, sur l'Adriatique. II eut son siège de gouvernement à Carlstadt, chef-lieu de la Croatie ; de cette province qui eut des rois sous le moyen âge, et que l'Europe appelait son invincible boulevard contre les barbares ennemis du nom chrétien (1). Le général reçut, entre autres missions, celle d'étudier l'organisa* tion spéciale et unique de cette province, qui donnait au contingent autrichien, proprement dit, le quart de ses soldats.
Le général, après avoir tout vu et exploré, insista pour le maintien du système qui régissait ces contrées, en y apportant toutefois les modifications que Tesprit de progrès, qui était dans les principes français en ad'^ ministration, en législation et dans Tart militaire surtout, devait lui suggérer.
Dans ces pays fi*ontières, qui sont les remparts d'un empire souvent troublé par des annexions mal définies,
(t) Ante murale Europas contra immanissimum nominis Cbristiani
130 ^'OTICK SUR LB GÉNÉRAL DËLZOMS.
il y avait beaucoup à foire pour u& administrateur.
Organisé pour la défense contre les invasions des Turcs et des peuplades guerrières qui Tentourait, la Croatie est tout un vaste camp où la population, dirigée militairement, forme une grande communauté, dans laquelle les familles et les habitations a^lomâ^ sous des chefs de famille élus pour leur administratioD intérieure, sont enrégimenté^.
Le pays, en effet, est divisé en six r^iments cadastrés, répartis sur des terres conquises, cédées aux familles à titre de redevance militaire perçue tant en aident qu'en corvées. Ces régiments sont divisés en douze compagnies devant fournir, chacune, deux cent quarante hommes par quatre mille habitants» soit dix*huit mille solda tsà Teffectif de campagne, ethuit mille à laréserve.
L'administration du territoire est liée à celle de Farmée et y subit la même discipline, les mêmes inspections. En dehors dés ^taillons de guerre, qui ont leurs officiers propres, les officiers d'économie ou d'administration sont capables de conduire la population armée pour la défense intérieure; ils règlent et fixent l'aménagement de toutes les cultures.
Chaque soldat enrôlé est habillé, entretenu par les soins du chçf de famille élu, en déduction des impôts par lui dus; et il est résulté des comptes produits, que cette armée n'avait coûté au trésor français qu'un subside qui n'allait pas au delà du septième de ce que le même nombre de troupes coûtait ailleurs.
Comme chez certains peuples guerriers, a moitié pasteurs, l'administration militaire, civile et judiciaire
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. i31
était entre les mains des chefs de Tarmée, qui administraient ainsi les trois branches de l'ordre social croate, par une forte organisation de la compagnie régimentaire, ayant son rouage principal au chef-lieu de la province, où se concentraient tous les contrôles, et toue les appels de justice (1).
Les services importants que le général Delzons rendit au gouvernement si difficile de la Croatie, les succès inespérés qu'il obtint de l'organisation régimentaire, l'activité qu'il mit à armer les forteresses; d'heureuses combinaisons pour assurer la perception des impôts de toute nature sans arbitraire et sans violence; le respect qu'il sut inspirer pour la justice, en réprimant avec la même énergie les abus de pouvoir, les prévarications et les crimes ordinaires, désignèrent cet officier à la confiance de l'empereur, pour un poste plus important, quoique temporaire.
Au mois de janvier 1810, moins de six mois après la rentrée de ce corps d'armée en Dalmatie, le maréchal Marmont, gouverneur général de l'Illyrie, demanda et obtint un congé. En son absence, ce grand commandement ne pouvait être confié qu'à un homme sûr et éprouvé ; c'est sur le général Delzons que tomba le choix de l'empereur.
Le minisire de la guerre lui écrivit, le 14 février 1810 : « L'intention de l'empereur est, qu'en l'absence du duc de Raguse, vous preniez le commandement de l'Illyrie. M. le maréchal est informé de cette disposition. Son
(1) Archives, Illyrie,
Excellence vous donnera ses instructions avant son départ.
Le duc de Raguse, à l'expiration de son congé, rentra dans son gouvernement ; mais dès les premiers jours de Tannée 1811, il fut appelé à commander un corps d'armée en Espagne, et fut remplacé comme gouverneur des provinces illyriennes par le général comte Bertrand, l'un des aides de camp de l'empereur, celui dont Napoléon préférait les services. Le général Bertrand ne le quittait guère. Ce ne fut qu'en septembre, huit mois après sa nomination, qu'il se rendit en lUyrie, où il ne resta qu'un mois.
Ainsi, pour la seconde fois, ce grand gouvernement était inoccupé, et il fallut de nouveau le confier à des mains habiles, sous peine d'exposer ces contrées loinlaines à de nouveaux troubles.
L'empereur désigna encore le général Delzons.
Le 11 février 1811, le ministre de la guerre écrivait :
« L'intention de l'empereur est, qu'en l'absence de M. le maréchal duc de Raguse, le commandement de Tarmée d'Illyrie soit confié au général Delzons, quoique le général Deviau soit son ancien.
» On profitera de cette circonstance pour demander h l'empereur le grade de général de division pour cet officier. »
Quand le général Bertrand se rendit en Illyrie, il s'occupa, avec cette activité soutenue dont il avait appris le secret auprès de l'empereur, à tout voir par lui-même, ensemble et détails, et prêt à rentrer à Paris, il écrivait â l'empereur, de Leybach, 15 septembre 1811 :
« Sire,
» Le général Deizons convient très-bien dans la Croatie ; d'abord, il la connaît parfaitement ; il restera volontiers tant qu'on ne fera pas la guerre. Il jouit d'une très-bonne réputation chez les habitants, les Croates, les Français. Il commandait l'avant-garde de Tarmée de Dalmatie, et c'est lui qui a battu les régiments croates. Ils le savent bien, et ont pour lui estime et crainte.
» Je n'ose espérer que Votre Majesté le laissât ici, si elle avait besoin de lui ailleurs, — puisqu'elle avait voulu déjà en disposer. Il serait bon, dans ce cas, qu'un autre officier put être au fait des régiments croates, de leur organisation, etc., etc. »
Une lettre du général Deizons, écrite de Carlstad, le 18 janvier 1810, capitale de cette province, au commandant Miquel, trouve ici sa place:
« Plusieurs officiers viennent d'être placés dans les six régiments croates restés à notre service. Tronjelin est colonel du 2* Banat; Joly l'est du premier ; Lecouturier le sera de celui de Sélim ; Meynadier, d'Ogolin, et Senaud, d'Ottochatz. Tommïch est chef de bataillon.
» J'ai été chargé de cette organisation. Elle m'a donné et me donnera longtemps beaucoup d'occupation. —J'en ai été dédommagé par l'occasion de faire du bien à quelques personnes oubliées pendant la campagne.»
Le général écrit à son père, de Carlstad, le 15 février suivant, une lettre d'intimité où nous trouvons les réflexions suivantes :
« Vos avis sur le gouvernement des provinces conquises sont bien fondés, et l'expérience du passé le prouve trop. Ce ne sera pas ici la licence des troupes qui pourra indisposer les nouveaux sujets de Sa Majesté. Nos troupes ont une bonne discipline, une bonne conduite, et toutes les fautes sont punies suivant les lois. Je pourrais vous avancer que ce n'est point le militaire en général qui provoque le mécontentement des peuples réunis au grand empire, mais bien les changements apportés dans leur constitution, dans leurs intérêts, dans leurs usages, et surtout dans le personnel de l'administration. »
Il ajoute : « Je souhaite que vos enfants aient le bonheur de vous conserver longues années ; je le désire bien ardemment pour vous, pour nous, qui avons tous un si grand besoin de vous, de vos leçons et de vos exemples de vertus. Agréez, je vous prie, le vœu que je fais pour la prolongation de vos jours et pour leur prospérité. Je n'ai aucun projet formé, et ma position ne me permet pas d'en former. Je vis pour le présent seulement. Je ne renonce pas à l'espoir de vous embrasser. Le temps ne m'en est pas connu, mais il ne sera pas si éloigné que vous paraissez le croire. Je viendrai un jour conduire ma femme chez elle et Adolphe à Paris : ce serait pour moi une grande satisfaction de vous vpir tous en bonne santé.
» Je vous embrasse tous, pour ma femme, pour Adolphe et pour moi. »
Nous regrettons de ne pas avoir la lettre de M. Delzons père, à laquelle le général répondait en ces termes.
Nous y aurions trouvé sans doute des pensées dignes de ce grand esprit, puisées dans une conscience où le civisme le plus pur le disputait à la vertu*
Le général, le gouverneur, était toujours le fils tendre et respectueux; et ces deux hommes, — que le même esprit inspirait, se trouvaient d'accord sur le terrain des saines doctrines, des principes de justice, et du droit public des nations.
Le fils avait vécu à l'école sévèredu général Bonaparte, en Italie, en Egypte ; il ne cessa de pratiquer les maximes du maître, dans ce grand art de la guerre ; et la loi sévère de la discipline militaire fut toujours sa loi suprême.
Enfin, dès le 3 janvier 1812, le général écrit de son gouvernement une longue lettre, oii nous trouvons les passages suivants :
(( Vous me parlez des bruits qui courent à Aurillac, de projets d'acquisition que Ton me prête je ne sais dans quel but.
» Je suis bien loin de pouvoir faire des acquisitions. Jamais je n'ai éprouvé un tel état de gêne ; les voyages de ma femme, la dépense de mes enfants et la mienne ici, ont absorbé toutes mes économies et anticipé sur mes appointements. Je suis loin d'être à mon aise. Cet état durera encore quelque temps. Il me faut de la stabilité, pour refaire mes finances.
» Depuis le mois de février dernier, j'ai constamment couru la poste dans ces provinces. — Ces courses m'ont ruiné pour longtemps. Mais, Dieu est grand et il y pourvoira! »
Que dire de ce langage si simple, si vrai ! Ses voyages
i3ft NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
administratifs mêmes le ruinent! Et cependant, il gouverne; il a dans ses mains, comme une espèce de viceroyauté Il reprend : « Je suis loin d'être riche;
tous mes vœux seraient d'avoir un petit bien dans le voisinage de ma ville natale, et, dans les vieux jours, d'y être réuni avec quelques amis.
» Ecrivez-moi plus souvent. J'apprendrai toujours avec intérêt tout ce qui a rapport à mes compatriotes ; mais je dois être bien oublié. ... Ne me tenez pas rigueur, si je ne vous réponds pas exactement. J'ai moins de temps à donner aux amis qu'à mes occupations ordinaires.
9 Croyez à l'amitié que je vous ai vouée.
» Delzons. »
Lorsque fut décidée la campagne de 1812, le général fut compris dans le 4* corps d'armée, et eut la bonne fortune de se retrouver sous le commandement du prince vice-roi qui, depuis l'Egypte, l'honora d'une affectueuse estime (1), de ce 'prince Eugène de mémoire si populaire, que la France du temps nomma le Preux, le Bayard de l'empire , renom que la France du jour consacre par la devise qui décore son nom : Honneur, bravoure, fidélité ! . . .
Désigné par l'empereur, dans sa lettre du six janvier, pour commander la première division du corps d'observation de l'armée d'Italie, le général Delzons
(1) Le prince vice-roi devait être parrain du dernier enfant du général , mort quatre mois après son père.
devint le général d'avant-garde du prince Eugène, qui lui donna avec toute sa confiance le choix de ses régi* ments, parmi ceux de son corps d'armée, pour composer sa division de douze mille hommes, qui eut le n"" 13.
Cette armée se mit en mouvement en 1812, par le TyroL A son passage à Munich, le vice-roi présenta son général d'avant-garde au roi de Bavière, son beau-père.
Le général Delzons, qui joignait à une haute taille beaucoup de dignité personnelle et des manières distinguées, reçut dans cette cour l'accueil le plus flatteur. Le roi lui fit cadeau d'un très-beau cheval magnifiquement harnaché.
Ce fut le 12 juin que tous les corps de la grande armée, troupes de toutes les nations de l'Europe, réunies dans leurs cantonnements, sur la ligne du Niémen, au nombre de sixcent cinquante mille hommes, dont quatre cent vingt mille devaient passer le fleuve, marchèrent sous Napoléon, comme une immense croisade de l'Occident contre l'empire du Nord (1).
Dans cette campagne extraordinaire, au milieu des belles évolutions stratégiques qui la signalèrent, le 4^ corps venant d'Italie, comme corps d'observation . dans la grande armée, réalisant,sous le commandement du prince vice-roi, un efifectif de quatre-vingt mille hommes, se portera tantôt en avant, tantôt sur les flancs de
(1) Jamais campagne ne fut plus populaire, dans l'armée française surtout, que cette campagne dite de Pologne, jusqu'à Smolensk. L'armée croyait au rétablissement de cette nationalité qui n'a peut-être tenu qu'au résultat trop incomplet 'de la bataille de Smolensk, ou des combats d'Ostrowno et de Mohileh qui l'avaient précédée.
celle-ci pour la relier et protéger ses mouvements ; et ses manœuvresyserontdelaplushauteimportance;le prince y acquerra ses plus beaux titres de gloire, comme homme de guerre, et son général d'avant-garde Delzons s'y révélera comme un militairede premier ordre. Il engagerais combats, et aura le poids des grosses affaires qui ont illustré la grande armée, encore debout, dans sa marche à travers la Russie.
Le 4* corps d'armée, après le passage du Niémen, le 30 juin, avait dû suivre et soutenir les mouvements du corps du maréchal Davout, sur le Dnieper, qui tendait à barrer le passage à l'armée du prince Bagration et à lui livrer bataille.
On connaît les combats de Mohileh, livrés par le maréchal, qui ne purent empêcher le prince de suivre et de passer le Dnieper (Borysthène), pour marcher sur Smolensk.
Dès le 15 juillet, le 4* corps a quitté la route de Minsk et du Dnieper, appuyant à gauche, pour se rapprocher de la Dwina, et suivre le mouvement du centre de la grande armée.
Le prince Eugène arrive le 15 à Wilcilha avec la 13division (général Delzons).
Le 19, Napoléon écrit au prince du quartier général de Glubokoé : « Il est indispensable que vous marchiez avec la division qui est le plus en état, pour appuyer votre avant-garde, voltigeurs et cavalerie légère; les autres devront suivre à une demi-marche.
Le même jour, le prince lui écrit: « Je remercie votre Majesté du jour de repos qu'elle a accordé ici
NOTICE SUR LE GÉiNÉRAL DELZONS. 139
au ¥ corps; il en a réellement besoin, n'en ayant fait, depuis le départ de la Vistule, qu'un seul à Nowi-Troki.
Il annonce devoir partir à midi, avec la 13*^ division.
Le 24, le major général mande au prince :
« Monseigneur,
» L'empereur ordonne que votre Altesse impériale fasse partir la division Delzonsà 3 heures du matin, et la division Broussier à 5 heures, pour marcher l'une et l'autre sur Vitebsk , et appuyer la cavalerie du roi de Naples; la garde italienne devant suivre ce mouvement.
» C'est en avant de Witebsk, sur les bords de laDwina, que le général russe Barclay de Tolly a résolu d'arrêter sa marche continue de retraite, et de disputer le terrain pied à pied, à la grande armée qui le harcèle, — dût-il risquer contre elle une bataille inégale. »
De son côté. Napoléon concentre ses troupes non loin de ce fleuve, poursuivant à outrance l'exécution de ses plans, le but de ses manœuvres, qui tendent à se jeter entre Witebsk et Smolensk, pour empêcher la jonction des deux armées russes, sur ce dernier point, ou pour battre et détruire celle de Barclay, qui est sous sa main.
C'est dans cette situation que la division Delzons, marchant sur la ligne de Witebsk, vient se heurter contre les corps russes.
La route que l'on suivait bordait la Dwina sur une vaste plaine marécageuse, se prolongeant par Os-
trowno, à travers des bois épais sur un plateau coupé de ravins.
Le corps russe du comte Ostermann, fort de vingt et un mille hommes, de six mille chevaux, et d'une nombreuse artillerie, soutenu parlecorps deKnowitzin de Tarrièregarde de Barclay, s'était retranché sur ce plateau, protégé, sur son front, par un ravin profond, sur sa droite par la Dwina, et sur sa gauche par un bois qui pouvait paraître impénétrable à des masses.
La division Delzons seule est chargée d'aborder cette formidable position.
Le général lance sur la gauche de l'ennemi le 92" régiment, avec des voltigeurs du 106% ayant à leur tête le brave général Roussel, qui y tombera à son poste d'honneur ; sur la droite, le 84* et le régiment croate, sous la conduite du général Huard; il se réserve pour luimême l'attaque du centre, à la tête du 106* et de ce 8* léger qui, la veille, avait fait l'admiration de l'armée ennemie, dans ces mêmes plaines, protégeant seul, de ses feux, les brillantes charges de la cavalerie française, conduite par le roi Murât, résistant à toutes les attaques qui furent exécutées contre lui par un corps d'armée.
On peut lire, dans les rapports sur ces rudes journées d'Ostrowno des 26, 27 et 28 juillet, toutes les alternatives de cette lutte terrible à laquelle le prince Eugène, Murât, Ney, Junot, Delzons, prirent une part active.
« Tout fléchit enfin, dit le prince Eugène, sous les efforts héroïques des intrépides régiments qui forment notre gauche et notre centre ; le ravin est enlevé, et les
troupes russes sont ramenées vers le plateau, malgré la plus vive résistance.
» La droite elle-même peut déboucher à travers l'épaisseur des bois et sous le feu le plus terrible; mais il fallut toute l'opiniâtreté du général qui commandait, et la constance de pareilles troupes. »
Les positions des Russes, prises et reprises quatre fois, furent définitivement conquises. L'ennemi fut refoulé, et, vers la fin du jour, la division parvint à déboucher glorieusement au delà de la forêt, sous les yeux même de l'empereur, qui ordonna les dernières dispositions, et prépara les combats du lendemain.
Dans la deuxième et la troisième journée, Napoléon put se convaincre que les Russes qui, d'abord, avaient pris position à Ostrowno, pour livrer^bataille, ne combattaient que pour favoriser leur retraite, et non pas pour tenter le sort des armes dans un engagement décisif. « Le général Delzons, dit le prince Eugène, cite dans son rapport, comme s étant particulièrement distingués, le colonel Serrent, du 8*^ de ligne, blessé; le chef de bataillon d'artillerie, Demay, le chef de bataillon Ricard, du 8* léger; id. du 106% Poudret de Sivry; id. Winston, du 92" ; id. Chotard, du 84* ; le capitaine Desjardins, du 8® léger ; lecapitaine d'artillerie Bonardelle, etc. Le général baron Roussel fut tué vers les dix heures du soir. Le rapport du général Delzons est perdu ; mais nous avons une lettre de l'aide de camp son frère, Baptiste Delzons, écrite à son vénérable père, du théâtre de la guerre.
Pour quiconque connaît les admirables développe-
ments donnés par l'historien de l'empire, dans le récit qu'il fait de l'exécution des vastes plans conçus par Napoléon, dans sa marche contre les armées russes, dès son entrée en campagne, cette lettre en sera le résumé le plus saisissant.
Écrite au milieu d'un camp et des événements euxmêmes, elle n'a pas seulement le mérite de la spontanéité, elle nous montre déjà l'homme de guerre en action, lisant dans la pensée du chef, et trouvant en lui pour la traduire la formule propre à Tétat-major d'une armée.
Nous sommes heureux de pouvoir mettre sous les yeux de nos compatriotes ces lignes de l'héroïque jeune homme qui est parti du milieu d'eux, non pour conquérir les hauts grades de l'armée qu'attendait son mérite,
mais pour y laisser la plus touchante des traditions
celle de l'amitié fraternelle.
Baptiste Geraud Delzons était né à Aurillac, le 14 octobre 1787 ; envoyé très-jeune au Prytanée à Paris (collège Louis-le-Grand), il y fit de brillantes études. Après les avoir complétées, il entra à l'école militaire d'où il sortit en 1806, pour aller aux armées.
Il fit, en 1807, la campagne de Pologne, fut blessé grièvement à la journée de Friedland, et fait lieutenant sur le champ de bataille.
Ses instincts guerriers étaient développés ; son entrain remuait les soldats qui se plaisaient à dire dans ce langage tout expressif des camps : « Ah ! ah ! nous avons le petit aide detîamp aujourd'hui ; l'affaire serachaude! »
Le jeune chef de bataillon Delzons, nourri des fortes
NOTICE S(JK LE GÊNÉHAL DEIJCONS. 143
tradiiîons paternelles, des nobles et sévères exemples qu'il avait soos les yeux, en la p^^onne du général, son frère» possédait les vertus des grands caractères, comme il en avait Théroïsme.
La modestie surtout était Tapanage des deux frères.
A l'occasion de ces longs et terribles combats d'Os«^ trovrûo, où le général et son aide de camp sesont mul* iipliés, — combats qui, dans des temps plus heureux, eussent suffià la gloire d'un général, — ces deux hommes n'oublient qu'eux-mêmes dans les récits qu'ils en font.
Ces deux frères, qui s'aimaient, ne devaient pas se survivre.
Une même gloire dans un même trépas sera leur partage! (1)
Lelire du chef de bcUaiUon Deizont,
Au camp prè« Souraj, le 1*' août 1812.
« Mon cher père,
>• je m'empresse de vous informer que les 25, 26 et 27 juillet, notre division a été engagée avec les Russes sur la Dwina. Nous étions arrivés sur cette rivière le 23, à Boszczin-Kowice. Où n'y trouva que quelques escadrons de hussards et de cosaques, qui ne firent que peu de résistance.
> Le 24, le prince fit passer àgué une division de cavalerie bavaroise et jeter un pont de radeaux; l'ennemi disparut aussitôt après avoir mis le feu à quelques magasins. L'Empereur arriva le même soir, parcourut à che-
(l) Voir à Tapp^ndice n« 7.
U« »€TtGE SUft kE OÉNÉHAt DELZOm:
v«l iesdiffëreûteâpofiitkms^uereiliiew oecupées, et fit partir aussitôt le premier corpi» de ^vali^iede réfierve» aux ordres dit général Nansouty, et le 8** r%iment d'iufaQterie l^ère, faisant partie de ooire division, pocûr Witebftky en remontant la rite gaœlfôde lal^na;
A II est bon de sa^r que les Russes, en ne- diaputaat jpmni le passage da Niémen» avaient annoncé une grande résistance sur la Dwina» qu'ils avaient» ea effet, fortifiée par plusieurs camps retranchéSy à d'Hunabnrg, è Dure^no, Pollosk, etc. La aataredu t^rainleur était très*favorable, les approches du fleuve étant rendues très-difficiles par les lacs, rivières et marais qui couvrent le pays; ils nous attendaient dans cette position.
* Vous saurez que l'Empereur, par le seul passage du Niémen, avait coupé l'armée russe en trois corps; l'un, de quarante mille hommes, détaché de Wilna pour aller s^opposer à une fausse démonstration faite vers Tilsitt, fiât coupé de Wilna par le maréchal Macdonald et rejeté sur la Gourlande ; le deuxième se trouva à Wilna, et le troisième, composé de tdute la gauche, était encore à Grodno, faisant tête à une autre fausse démonstration faite par le roi de Westphalie, que l'Empereur était déjà arrivé à Wilna»
3> Le premier but de l'Empereur fut d'empêcher la jonction de ces deux derniers. A cet efiet, il détacha le maréchal prince d'Eckmùhl sur Minsk pour y arrêter et combattre le prince Bagration, venant de Grodno, et le contenir toujours à sa droite. Le maréchal Bavout le poursuivit jusqu'à Orsïa, sur le Dnieper. Il était sou-
tenu par le quatrième corps, et les Westphaliens, et les Autrichiens.
» Les Russes voyant par cette seule manœuvre leur fameuse défense de la Dwina devenue inutile, cherchèrent à se réunir au prince Bagration. Â cet effet, ils concentrèrent leur armée à Witebsk, en remontant la Dwina, envoyèrent une forte colonne au secours de Bagration, et voulurent tomber avec le reste de leur armée sur les derrières du maréchal Davout fortement occupé à Orsza. Ils redescendirent à Ostrowno pour prendre l'embranchement de la route qui tombe derrière Orsza; et pour couvrir leurs mouvements, ils envoyèrent tin corps d'armée à Boszezinkowice, ne sachant pas que nous y étions déjà.
» Je reprends la narration de nos affaires.
» La cavalerie, partie le 24 au soir, coucha à Budjilow, à cinq lieues de distance ; le 26 à bonne heure, elle reprit sa marche; et à peine avait-elle fait une lieue qu'elle rencontra le corps d'armée russe qui se portait à Boszezinkowice.
» Quoique dans une forêt, le 8"' hussards l'attaqua aussitôt, et de la première charge lui enleva trois pièces de canon ; l'ennemi, déconcerté par cette attaque inattendue, battit aussitôt en retraite et se replia sur Ostrowno. La cavalerie le poursuivit vivement, et lui enleva plusieurs autres bouches à feu.
» Là s'engagea une très-forte affaire. — Notre 8"** régimentd'infanterielégère, —un des plus braves de la gmnde armée, — eut à lutter avec deux bataillons contre les masses russes, une grande partie de la jour«
née; le pays était très-boisé et la cavalerie qui le soutenait ne pouvait guère agir. Malgré tous ces obstacles, il se maintint dans sa position, fit même plusieurs charges et enleva beaucoup de prisonniers.
» Cependant, la division était partie à deux heures du matin, le 25, de Bosze zinkowice. Arrivés à Budzilow, nous apprenons que l'ennemi est attaqué; on ne s'arrête point, et deux heures après nous sommes à Ostrowno.
Le roideNaples ordonne que la division se forme en masse sur la gauche de la ligne, menaçant de tourner l'ennemi par sa droite. Il fait aussitôt un mouvement rétrograde; mais, comme lajournée était avancée, on ne voulut point engager une nouvelle affaire. La canonnade continua jusqu'à la nuit avec beaucoup de supériorité de notre côté. La perte de l'ennemi fut énorme, surtout en artillerie. Presque toutes ses batteries furent éteintes. Il laissa 800 morts sur le champ de bataille, de deux à trois mille prisonniers, et eut une grande quantité de blessés. Il se retira pendant la nuit.
» Le 26 au matin, nous rencontrâmes l'ennemi à deux lieues d'Ostrowno. Le pays était encore plus boisé que la veille ; la cavalerie fut tenue en réserve, et la division fut engagée aussitôt.
» Les Russes occupaient des positions fortes et choisies ; ils étaient protégés par un terrain très-accidenté qui ne permettait pas de déployer beaucoup de monde. — L'affaire fut très-chaude. On chassa l'ennemi de positions en positions jusqu'au village de Koukowiatschi, où l'on s'arrêta quelques instants pour rallier les troupes et leur faire prendre haleine.
» L'empereur arriva sur ces entrefaites, témoigna sa satisfaction, et ordonna de continuer à poursuivre les Russes jusqu'au débouché de la plaine de Witebsk. On partit aussitôt. Après une forte canonnade de trois quarts d'heure, on battit la charge, et l'ennemi fut ainsi mené pendant deux lieues, ne pouvant résister nulle part. On passa la nuit au débouché de la plaine.
» Le 27 au matin, la W division, qui venait d'arriver, déboucha dans la plaine, et s'avança jusqu'à portée de canon de la ville. Là, elle trouva un ruisseau très-encaissé dont l'ennemi brûla le pont en se retirant. Nous suivîmes le mouvement de cette division en nous portant sur la droite. L'armée prit une superbe position le long du ruisseau, où elle attendit l'arrivée de trois divisions du premier corps, du deuxième et troisième corps de la garde, et de toute la cavalerie. On s'attendait à une bataille pour le 28; mais les Russes se retirèrent pendant la nuit sur Smolensk.
» Notre corps d'armée s'étend jusqu'à Véliza. L'empereur est à Witebsk. — Il a fait mettre à l'ordre du jour la belle conduite de la 13""* division le 26, et a donné beaucoup de marques de sa bienveillance en accordant de l'avancement et des décorations pour tous ceux en faveur de qui il en a été demandé. J'ai été nommé chef de bataillon.
» Adieu, mon cher père, nousnous portons tous bien et nous vous embrassons ainsi que toute la famille.
» Votre affectionné et dévoué fils.
» Delzons, chef de B^s »
148 NOTICE sua LE GÉNÉRAL DELZONS.
Dans le lO"* bulletin de la grande armée, daté deWitebsk, le 31 juillet 1812, en ce qui est relatif aux combats d'Ostrowno, — cette bataille d'avant-garde, selon l'expression de l'empereur, — on lit :
« Le. roi de Naples et le vice-roi citent avec éloges le général baron Delzons, les généraux Huard et Roussel.
» Le 8"' d'infanterie légère, le 84"* et le 92"« régiments de ligne, et le 1" régiment croate se sont fait remarquer (1). »
La 13"" division est mise à Tordre du jour de la grande armée.
Napoléon fait poursuivre et sabrer l'arrière-garde russe, et établit son quartier-général à Witebsk, pour y rallier et passer en revue ses troupes qui y convergeaient de tous côtés, par l'effet de cet art merveilleux de l'empereur de faire mouvoir une masse d'hommes indéfinie avec la précision de marche d'une simple colonne.
Une diminution effrayante dans leur effectif avait eu lieu. Cet effectif, qui avait été de 420 mille hommes présents au drapeau, au passage du Niémen, n'était plus, après Ostrowsno, que de 250 mille hommes.
La fatigue, les maladies, le maraudage, la désertion, avaient ainsi réduit l'armée.
Le corps du prince Eugène, de 80 mille hommes était réduit à 45 mille ; et l'armée bavaroise, qui en faisait partie, s'était presque fondue dans sa marche.
(1) Ces quatre régiments composaient la division Delzons, avec le i06«.
Digiti;
Le corps de Davout lui-même, de 72 mille, n'était plus que de 50 mille.
Citons ici à la louange de notre compatriote, ces paroles de l'historien de l'empire :
« Les belles divisions Broussier et Delzons avaient mieux résisté à cette dure vie de marche et de privations. D'avril à juillet, elles étaient venues de Vérone à Witebsk, de l'Adriatique aux sources de la Dwina. Elles avaient perdu par le feu 2,000 hommes, et 3,000 par la fatigue ; ce qui, de 20 mille , les avait réduits à 15 mille. »
Napoléon, inquiet de tout le mal qu'il voyait se produire dans ces marches à travers ces plaines sablonneuses qui lassaient et brisaient les soldats, aux prises avec le besoin, voulut profiter de cette halte à Witebsk, pour y passer lui-même des revues, examinant la tenue des hommes, leur armement et leur équipement, parlant à tous, officiers et soldats, un langage propre à relever leur cœur, à réveiller en eux le sentiment de fe discipline, celui de l'amour du drapeau qui les avait faits si grands !
Il prit toutes mesures nouvelles qui pouvaient assurer à son armée, dans sa marche, autant de régularité que d'exactitude et de prévoyance dans les services.
C'est ainsi que, se préoccupant de la marche du quatrième corps d'armée, il écrit de Witebsk, le 10 août y au prince vice-roi :
« Mon fils, dans la marché que vous faites, je désire- » rais que la division Broussier marchât en tête, les » Italiens au niilieu , et la division Delzons en queue^
» AFIN QUE vous n'AYEZ PAS DES TRAINEURS. »
Que de choses clans ces mots écrits par Tempereur, venant après les revues de la grande armée à Witebsk et la mise à Tordre du jour de la treizième division !
Quel éloge pour le général, qu'il juge aussi nécessaire dans de tels moments, — pour commander l'arrièregarde de cette armée, qu'il l'avait été jusque-là en lui servant d'éclaireur.
Le général d'armée est peint tout entier dans celte expression de la pensée de l'empereur.
L'empereur a retrouvé le vieux soldat d'Egypte, le chef des colonnes mobiles qui battaient le désert et les campagnes du Delta (1) ; qui, passionné pour son art, préludait bien jeune, par la pratique des grandes lois de la discipline militaire, à cette autorité du commandement qu'il a acquise dans sa plénitude et qui le fait remarquer entre tous, dans cette grande guerre où toutes les épreuves, toutes les fatigues sont ^accumulées sur les pas du soldat.
L'attitude disciplinée de ses troupes, leur dévoument à leur général, sont autant un témoignage de sa valeur militaire qu'un tribut d'affection et de reconnaissance de leur part (2).
(1) Il faut marcher, écrit Napoléon, dans cette guerre, comme nous marchions en Egypte, les bagages au milieu, marchant serrés sur autant de files que la route le permet : demi -bataillon en tête, demibataillon en queue, des bataillons sur les flancs, en file, de manière qu'en faisant front, il y ait des feux partout. On ne doit pas souffrir un homme isolé, ni un homme saïf^ fusil.
[Archives de la grande armée,)
(2) L'Empereur avait admiré la belle tenue des régiments croates, organisés par le général Delzons, et revenu de ses préventions contre ces soldats qui n'étaient autres à ses yeux que des pillards,
Nous plaçons ici tout naturellement une dernière lettre du général, écrite à Âurillac, au commandant Miquel.
Elle est datée de Kovchinn, du 23 août 1812.
« J'ai vu quelquefois le colonel Murât de Sistrières. Nous nous sommes rencontrés dans un mouvement de juillet dernier. Je n'ai pu le voir à Smolensk, Son corps était engagé sur la route de Moscou, au moment où je passai le Dnieper; mais j'ai su qu'il se portait bien (1).
» L'empereur a passé le quatrième corps en revue. Il a comblé de grâces les régiments de ma division, et a donné plus qu'on ne lui demandait. Ce sont surtout les anciens militaires que Sa Majesté a voulu récompenser. Elle voyait avec plaisir dans les propositions, les vieilles moustaches, les chevrons, et les blessés; personne n'a été oublié. Tissot est colonel-major, Sarnière a la décoration. Je vous cite ces noms comme étant de votre connaissance.
» Les oisifs de l'intérieur cesseraient d'être envieux de la fortune des militaires s'ils étaient obligés de l'acquérir avec la moitié des fatigues, des privations et des souffrances que cause la campagne de Pologne à tous les individus de l'armée, sans en excepter l'empereur. Méprisez, mon cher Miquel, les critiques de ces oisifs, faites votre devoir, occupez-vous de vos intérêts; préparezvous par une bonne économie des ressources pour l'ave-
déclara, ainsi que le dit le maréchal Marmont dans ses mémoires, qu'il n*avait pas, dans toute son armée, de plus braves troupes ni de mieux disciplinées.
(1) Voir à l'appendice n« 8,
nir ; et laissez dire les sots que la fortune a comblés, sans qu'ils raient jamais mérité par aucun titre. Vous trouverez dans votre famille, et avec les honnêtes gens, des sociétés qui vous conviennent mieux, et que vous devez préférer. »
Napoléon ne peut plus espérer couper en deux la ligne ennemie, pour en détruire séparément chaque partie; —la réunion des deux armées russes est désormais assurée ; — mais il peut encore essayer de les déborder et de les prendre à revers à Smolensk.
n ordonne tout pour l'exécution de cette grande manœuvre; et du 10 au 11 août, les divers corps de son armée s'ébranlent de nouveau. Il les dirige dans cette marche convergente sur Smolensk, pour aller au-devant de cette bataille tant désirée, — si nécessaire désormais au prestige de sa puissance, — à cette distance de la patrie; mais, cette bataille, il ne la trouvera ni à Smolensk, ni à Valoutina !
La grande armée ira la chercher aux portes de Moscou, dans ces lieux destinés, dit M. Thiers, à devenir aussi fameux que ceux de Zama, de Pharsale, ou d'Actium!
Cette grande journée qui, dans le bulletin impérial, a reçu le nom delà Moskova, commença par Tattaque sur le village de Borodino, — nom que lui ont conservé les Russes.
Ce village, dans une situation dominante et très-fortifiée, était protégé par un ruisseau affluent de la Kolocza et par les feux de trois redoutes construites sur le plateau avec lequel il était relié sur ses derrières, par trois ponts jetés sur la rivière.
Il servait à l'ennemi de première ligne de défense.
« Les Russes, dit le prince Eugène (dans son rapport sur la bataille), persuadés que l'intention des Français était de déboucher de ce point pour séparer leur aile droite de leur centre, fixèrent pendant plusieurs heures leur attention de ce côté (1). »
Le prince Eugène, chargé par l'empereur de s'emparer de Borodino, confie le soin de cette attaque à la division Delzons.
Au premier coup de canon de la garde, signal de la bataille, à six heures du matin, le général forme ses troupes en colonnes, — le 106" en tête, — et les lance sur la position. Elles passent le ruisseau, gravissent la hauteur, sous le feu de la mousqueterie et des batteries russes, arrivent l'arme au bras, aux abords du village, et fondent à la baïonnette sur les bataillons de la garde impériale russe. Un carnage aflfreux s'ensuit; le village lui-même, battu en brèche, est bientôt en feu ; enfin, les Russes, culbutés de toutes parts, cèdent le terrain, et sont rejetés au delà de la rivière.
Ce poste important est enlevé; il protégeait la droite de l'armée ennemie et sa grande redoute, et malgré tous les efforts des Russes, la division ne pourra en être délogée.
La pensée de l'empereur, en chassant les Russes de Borodino, n'avait pas été de commencer la bataille par
(l) a Kutusof dit à Tempereur Alexandre : « La position que j*ai » choisie dans Borodino, est une des meilleures que Ton puisse trou- » ver dans un pays de plaines ; il serait à désirer que les Français » voulussent m'y attaquer. » ....
ce point, il n'avait voulu que se donner un point d'appui solide et rendre impossible toute attaque sur ses flancs.
Aussi ses instructions étaient formelles; la division Delzons devait occuper le village et ^'y maintenir à tout prix, sans rien entreprendre au delà.
Les événements ne tardèrent pas à prouver combien ces ordres étaient sages.
Vers le milieu, et au plus fort de cette journée, le général en chef russe Kutusow, pour dégager son centre et la grande redoute, — à l'assaut de laquelle marche le prince Eugène avec ses divisions, — et opérer une puissante diversion, a résolu de faire un grand mouvement tournant sur sa droite, et de le protéger en doublant l'artillerie qui canonne toujours le village de Borodino, du plateau situé au delà de la Kolocza.
Tout à coup l'armée française voit, au milieu d'un immense tourbillon de poussière, s'avancer au loin sur sa gauche une formidable cavalerie qui la déborde, entraînant et dispersant tout devant elle. C'étaient les huit régiments de grosse cavalerie du général Ouvaroff, soutenus par 4,000 cosaques de l'hetman Platoflf, qui, tournant notre ordre de bataille sur la gauche, et jetant l'épouvante dans le camp, venaient fondre à l'improviste sur la division Delzons, à Borodino.
« Cette brave division, dit l'historien de l'empire, après avoir conquis Borodino, attendait, l'arme au pied, qu'on demandât encore quelque chose à son dévouement. »
Le général avait à peine eu le temps de former ses carrés.
NOTICE SUR LE GENliUAL DELZO.NS. 155
Cette puissante masse de cavalerie russe au galop, a traversé audacieusement les trois ponts de la Kolocza, sous le feu de la mousqueterie française, et sur le front de notre cavalerie qui s'efface devant elle (1).
Le général qui, à 22 ans, —à la tête de quelques compagnies d'élite, — avait soutenu si fièrement le choc de. la cavalerie des mamelouks, soutint sur le plateau de Borodino, à la tête d'une infanterie imperturbable dans son invincible discipline, le choc tout aussi imprévu, tout aussi émouvant des innombrables escadrons russes se ruant sur les carrés non encore achevés de ses troupes.
Les forces de cette cavalerie augmentant sans cesse, elle renouvelle successivement ses charges, d'abord sur le régiment croate dont l'un des côtés resté ouvert n'était fermé que par une ligne de cavaliers ; puis, sur le 84™% le 8"* léger, les croates, le 92"^% mais toujours sans succès.
Les hussards de la garde impériale russe sont particulièrement maltraités.
Enfin, toute cette cavalerie, forcée de renoncer à percer nos carrés, ne peut que tourbillonner autour de tels soldats, en essuyant leurs feux, pour disparaître sans retour (2).
« n n'était pas prudent, en effet, dit M. Thiers, de
(1) La division du général Omano (aujourd'hui maréchal et gouverneur des Invalides], composée de sept régiments de cavalerie légère qui, prenant la cavalerie russe en flanc, à son retour par les trois ponts lui fit éprouver un véritable désastre.
(2) Rapports sur la bataille.
i56 notice: sur le général delzons.
s'opinîâtrer contre une telle infanterie, avec de la cavalerie ^ulement.
» Cet épisode de la bataille disparait effacé par la grandeur de la lutte qui valut à Ney le titre de prince de la Moskowa. »
Cependant, il est facile de comprendre qu'au début de la journée, les Russes ne se laissèrent pas ravir, sans fiadre des efforts désespérés, un poste dans lequel leur général en chef se croyait invincible et qui protégeait ses lignes. Aussi le combat fut terrible et nos pertes furent bien grandes.
Là périrent Plauzonne et Huart (2), les deux généraux de brigade de la division, et Demay, colonel commandant son artillerie.
Le général Delzons y fut blessé d'un biscaïen qui lui enleva son épaulette ; il put néanmoins conserver son commandement.
L'armée française a marché sur Moscou : en y arrivant, le 16 septembre, l'empereur distribua son armée sans toucher aux corps qui la composaient, dans les différents quartiers de la ville.
Le 4* corps, commandé par le prince Eugène, occupa
(1) « Le général Huart, commandant la deuxième brigade de la » treizième division, fut tué d'un coup de biscaïen ; compagnon d'armes » du général Planzonne, ils périrent le même jour. Unis pendant leur » vie, on ne voulut pas les séparer après leur moit, et tous deux
» furent enterrés sur le champ de bataille témoin de leur valeur »
2« vol., Marquis de Ghambray.
le nord-ouest, c'est-à-dire la partie comprise entre la route de Saint-Pétersbourg et celle de Smolensk. La 13"* division, formant toujours son avant-garde, fut placée à la porte de Saint-Pétersbourg, envoyée plus tard à Demitroflf, en sentinelle avancée sur cette route du nord.
Nous n'avons pas à rendre compte des péripéties émouvantes qui agitèrent notre armée pendant un séjour qui se prolongea trop longtemps dans cette vieille capitale des Tzars ; mais, pour remplir convenablement le cadre que nous nous sommes tracé; pour suivre jusqu'à la dernière heure l'illustre compatriote qui commandait la 13"' division, nous serons forcés d'entrer dans quelques détails historiques dont on voudra bien nous pardonner la longueur.
Quand l'empereur se décida à quitter le Kremlin, ce n'était pas avec l'intention d'organiser immédiatement la retraite, et de reprendre la route de la France. Vivement irrité d'une surprise dont le roi de Naples avait failli être la victime à Winkowo, par une violation de la parole donnée, il se décida subitement à quitter Moscou, pour aller attaquer les Russes dans leur camp de Taroutino.
La marche qu'il suivit et les incidents que nous avons à raconter, ne pourraient être compris, si nous ne donnions quelques explications topographiques.
A l'ouest de Moscou, c'est-à-dire en face de la France, quatre routes principales partent pour ainsi dire du même point et se maintiennent parallèles pendant quelques kilomètres, pour diverger ensuite.
i58 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
Au nord-ouest, c'est la route de Smolensk, par laquelle notre armée était arrivée.
La plus rapprochée de cette ligne est la nouvelle route de Kalouga, se dirigeant droit à Touest par Fominskoë, Boroswk et Malo-Jaros-Lawestz, d'où elle incline immédiatement au midi.
Après cette nouvelle route, se trouve l'ancienne route de Kalouga, par Gorski, Krasnoïe Pakra, et Taroulino.
Vient enfin la route de Toula, qui, en partant de Moscou, court droit au sud.
Le général en chef de l'armée russe, vieux guerrier, plein de calme et profond politique, n'ayant pu sauver la ville sainte, suivant l'expression' des Russes que notre occupation exaltait autant qu'elle les attristait, voulait au moins protéger les riches provinces du midi, que la guerre avait épargnées. Dans cette pensée, il avait concentré toutes ses forces sur la vieille route de Kalouga, et avait établi un camp retranché formidable à Taroutino, à peu près à distance égale de Moscou et de Kalouga, d'où il tirait tous ses approvisionnements.
De cette position, choisie avec ce discernement du grand capitaine aidé d'une connaissance minutieuse et ancienne des lieux, Kutusof surveillait à la fois notre armée qui était à Moscou, et toutes les routes par lesquelles elle pouvait en sortir, si ce n'est la route de Saint-Pétersbourg, c'est-à-dire la route qui conduisait à des pays inaccessibles dans la saison où Ton se trouvait.
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DKÏ.ZONS. 159
De ce côté, les avant-postes de l'armée française sous le commandement de Murât se trouvaient à Vinkowo, à quatre lieues à peu près de l'armée de Kutusof, et à douze lieues de Moscou.
On s'était promis de se prévenir trois heures à l'avance si le chef ordonnait une attaque quelconque. Pour les Français, une parole de guerre a toujours été sacrée, et Murât, dont le caractère chevaleresque pouvait moins qu'un autre soupçonner une perfidie, se vit tout à coup attaqué dans sa position par des forces supérieures, et n'échappa à celte espèce de guet-apens que par des prodiges de sang-froid et d'énergie.
Ce fut cet incident imprévu qui mit fin à toutes les hésitations de l'empereur.
Après avoir ramené Murât à Waronowo, c'est-à-dire à quatre lieues plus près de lui, il fit toutes ses dispositions pour se jeter avec sa vigueur accoutumée sur le camp de Taroutino, y écraser l'armée de Kutusof, et se diriger, en lui passant sur le corps, sur la province de Kalouga.
Il savait que là son armée vivrait dans l'abondance, sous un climat tempéré, et il se réservait de se décider, suivant les circonstances, sur la route qu'il aurait à prendre pour regagner la Pologne.
Kutusof barrait l'ancienne route de Kalouga; c'était donc par cette route qu'il fallait le joindre.
Le quatrième corps fut désigné pour marcher en avant, ou plutôt pour aller soutenir Murât, qui, à Woronowo, se trouvait presque en vue des avantpostes de l'armée ennemie.
On fit donc revenir le quatrième corps, qui avait été posté assez avani sur la route du nord ; et dès le 49 octobre, toute l'armée se mit en marche par la route de Kalouga, pendant qu'on faisait éclairer la route de Smolensk par le prince Poniatowsky, et la nouvelle route de Kalouga par la division Broussier.
Le nombre des voitures et la quantité de cTioses ou de personnes que l'armée traînait à sa suite était immense. L'armée, entravée dans sa marche, ne parcourait en un jour que trois ou quatre lieues.
Doit-on chercher dans cet état des choses la pensée qui fit al)andonner à l'empereur son projet de combattre les Russes, ou cette pensée lui fut-elle dictée par des motifs d'un autre ordre? Il ne nous appartient pas de le rechercher. Constatons seulement que parvenu à Gorski, à 30 kilomètres environ de Moscou, surpris sans doute de voir le général russe rester immobile dans son camp, sa vaste intelligence conçut le projet de le tourner en gagnant sans combat la route de Kalouga.
Dans ce but, laissant Murât en face de Kutusof, pour masquer son mouvement, il donna l'ordre au quatrième corps de se diriger sur la nouvelle route de Kalouga, en suivant les chemins de traverse qui de Gorski aboutissent à Fominskoië. Le corps du princed Eckmûhl reçut ordre de suivre celui du prince Eugène, et toutel'armée à la suite devait prendre la même route. Quoique courte, cette traversée fut bien pénible, et en plusieurs endroits les soldats eurent à élargir des passages trop étroits, à établir des ponts qui manquaient, ou à con-
solider des ponts qu'aurait écrasés le passage de Tartillerie et des caissons.
L'empereur qui avait été témoin de toutes cesfatigues, arrivé de sa personne, le 22 au matin, à Fominskoê, accorda cette journée de repos à ses soldats ; — dans cette marche difficile, lal3"* division marchait en tété, et dut camper, le 22, à une petite distance au delà de Fominskoë.
Le 23, elle quitta ses cantonnements à sept heures du matin, en marchant sur Boroswk, et sans avoir reçu aucun ordre particulier.
Cependant, l'empereur qui apportait autant de résolution à exécuter un plan lorsqu'il était conçu, que de promptitude à en changer quand il y avait mieux à faire, s'occupait d'assurer le succès de cette combinaison qui eût pu sauver l'armée, si le doigt de Dieu ne s'était appesanti sur nous.
Le 23, à 8 heures du matin, il écrivait au prince Eugène.
Fominskoë, 23 octobre, huit heures du matin.
« Monseigneur,
» Je vous préviens que la division Broussier et la division Ornano se sont mises en marche à deux heures du matin. Le prince d'Eckmûhl et la garde sont en marche pour Borowsk; tenez en réserve, à Borowsk, le troisième corps de cavalerie, et envoyez la brigade de cavalerie italienne, la division du général Ornano, la garde italienne, le tout sous les ordres du général Delzons, à Malo-Jaros-Lawest.
» Aussitôt que la tête de la cavalerie de la garde impériale sera arrivée à Borowsk, la tête du 3"* corps de cavalerie» la division Pino, la garde italienne se porteront en avant, entre Boroi?vsk et Malo-Jaros-Lawest. »
Cet ordre, resté inconnu à notre grand historien, se trouvait dans les papiers du prince Eugène, qui n'ont été publiés qu'en 1857. Il est la première expression et la plus complète peut-être de la pensée de l'empereur.
Ce grand homme de guerre ne pouvait se cacher à lui-même les dangers d'une marche si hardie. Il savait que l'armée ennemie n'était qu'à quelques lieues sur son flanc; qu'à tout prix, elle voulait protéger Kalouga et surveiller toutes les routes qui pouvaient y conduire; il savait que la célérité pouvait seule faire réussir cette combinaison si heureusement imaginée; mais il savait aussi que ce n'était pas l'armée d'Âusterlitz qu'il avait sous sa main; et qu'avec ce pêle-mêle d'hommes, de chevaux, d'artillerie, de caissons et de voitures emportant les dépouilles d'une ville asiatique, il ne pouvait espérer ni une marche rapide, ni une marche régulière.
Dans cette position, il lui fallait détacher en avant quelques troupes d'élite, qui pussent marcher sur Malo-Jaros-Lawest, point culminant, et clef de la position , s'emparer de cette petite ville, s'y établir solidement, et résister aux vives attaques qu'il redoutait.
Ce corps d'élite, il le composa de la division Delzons, de la garde italienne, de la division Ornano et d'une brigade de cavalerie bavaroise, c'est-à-dire deux divisions d'infanterie et dix régiments de cavalerie.
Le commandement de ce corps, il le donna au gêné-
rai Delzons. Quelle confiance, dirons-nous, avait conquise dans l'esprit de l'empereur, ce général qui ne servait sous ses ordres que depuis l'ouverture de la campagne, et quel avenir cette confiance lui présageait, si la mort l'eût épargné!
Lorsque l'empereur donnait l'ordre que nous avons transcrit ci-dessus, il ne se doutait pas que la route de Fominskoe à Malo-Jaros-Lavest, que l'armée avait à suivre, était déjà envahie par les cosaques de l'hetman Platoff, dont les quinze régiments battaient la campagne, avec cette rapiditéd'évolutionsqui déconcertait notre cavalerie, et déjouait toutes les combinaisons stratégiques.
Partie, comme nous l'avons dit, à sept heures du matin, de son bivouac, qui était en avant sur la route de Fomînskoë à Borowsk, la division Delzons ne tarda pas à être inquiétée par les cosaques, et ce ne fut qu'à trois heures et demie de l'après-midi, alors qu'elle se trouvait encore à deux lieues en arrière de Borowsk, que son général reçut, par un aide-de-camp du prince Eugène, l'ordre de presser le pas, comme dit M. Thiers, et de tâcher d'atteindre Malo-Jaros-Lawest.
Un rapport du général Delzons au prince, qui a été publié dans les mémoires de ce dernier, nous donïiesur cette marche et les conditions dans lesquelles elle s'accomplissait, des renseignements d'autant plus précieux qu'ils étaient peut-être ignorés.
Voici ce rapport sur une marche qui ne fut pas sans entraves, et qu'on nous permettra de citer tout entier. Ce sont les dernières lignes écrites par le brave et malheureux général Delzons.
Le général Delzons au prince Eugène.
Borowsk, le 23 octobre 1812, & six heures du soin
« Monseigneur »
» La division s'est mise en marche à sept heures. Elle a rencontré, en avant de Masicowo, un escadron de cosaques. L'avant-garde, composée de 200 chevaux du 6" régiment des chevau-légers bavarois, et d'un bataillon du 92* régiment, a repoussé tous les partis ennemis qui cherchaient à inquiéter notre marche. Un bois très-épais, et de plus de deux lieues d'étendue, a été bien éclairé par cette, avant-garde. A la sortie du bois, nous avons aperçu environ 3,000 cosaques. Ils ont été vivement chargés par les Bavarois; environ deux escadrons étaient en réserve derrière le village de Witcarivo. J'ai fait traverser ce village par le bataillon du 92*. Un feu très-court s'est engagé, et les cosaques ont pria la fuite.
» A trois heures et demie, ne recevant pas d'ordre, j'étais sur le point de prendre position pour passer la nuit, lorsque le général GifQinga, aide de camp de Votre Altesse Impériale, est venu m'apporter l'ordre de marcher sur Borowsk.
» La division s'est mise aussitôt en marche sur trois colonnes, la cavalerie bavaroise en tête.
» Le général Villata a paru dans ce moment, et il a pris la gauche. C'est dans cet ordre que nous avons traversé une belle plaine de près de deux lieues d'étendue, ayant devant nous plus de 500 cosaques. Parvenu
à peu de distance de Borowsk, j'ai fait charger vigoureusement le régiment bavarois» et Fai fait échelonner par le régiment Villata, — la brigade du général Bertrand marchant sur la grand'route à pas précipités.
» Le colonel Ditz » qui , dans la journée, avait demandé plusieurs fois la permission de charger, s'est mis à la tête de ses escadrons, et les a conduits de la manière la plus brillante.
» Les cosaques, surpris de cette attaque, ont précipité leur fuite dans la ville; ils ont été poursuivis l'épée dans les reins ; ils ont laissé plusieurs morts sur la place; dix à douze sont prisonniers ; un grand nombre s*est retiré dans les maisons de la ville, ob nous comptons les trouver encore.
» Je ne saurais assez faire Féloge de la belle conduite des Bavarois. Ils ont montré dans cette journée beaucoup d'intrépidité et de dévouement. Je recommande particulièrement aux bontés de Votre Altesse Impériale le colonel Ditz, les majors Winklen et Kugliani, le capitaine Dichtel, les lieutenants Lebas et Léru, le maréchal-des-logis Figher, le brigadier Hubert et le chevau-léger Lekert-Jer, qui tous ont acquis des titres à la bienveillance de Sa Majesté.
» M. le général GifQinga, qui était constamment à la tête de la cavalerie, fera connaître à Votre Altesse Impériale les détails de cette affaire, que je ne peux qu'exposer à la hâte.
» La ville de Borowsk ne me parait pas offrir beaucoup de ressources. J'y ai mis deux bataillons pour la garde et la police.
» JTai fait retenir les meilleures maisons pour la cour de l'Empereur et celle de Votre Altesse Impériale. »
Après avoir écrit ce rapport, qui fut laissé sans doute entre les mains de l'officier chargé de la garde de Borowsk, le général reprit, presque à l'entrée de la nuit, la route de Malo-Jaros-Lawest; et cette brave division qui avait donné des preuves de sa fermeté, après avoir fait six lieues à peu près de son bivouac à Borowsk, — non sans périls, — continua sans murmurer cette marche pénible d'une nouvelle étape jusqu'au bord de la Lougea, que les avant-postes ne purent atteindre que vers les dix heures du soir.
Les cosaques qui nous précédaient et n'avaient cessé de harceler la colonne, avaient mis le feu au pont de la Lougea; quand nos troupes arrivèrent, il n'en restait presque plus rien.
Le général y parvint très-tard, dit M. Thiers, et se hâta de faire rétablir le pont, dont il Éadlut disputer les débris aux flots glacés de la rivière; officiers et soldats firent preuve du même courage et du même dévouement. Le capitaine Dessaigne, du 8* léger, n'hésita pas à se jeter à la nage pour ressaisir, avec quelques hommes de bonne volonté, les madriers que le courant emportait; et vers minuit le général fit passer, comme il put, sur un petit pont de moulin plus facile à rétablir, deux bataillons qui chassèrent de la ville les quelques troupes qui l'occupaient et s'y établirent.
Tout le reste de la division resta campé sur la rive
gauche de la Lougea, incommodé par uae pluie de sinistre augure, selon les termes de Thistorien» qui vint nous annoncer que l'hiver était arrivé.
Nous ne dirons pas les préoccupations et les pressentiments auxquels le général fut en proie pendant cette nuit si laborieuse et si triste; et avant de rendre compte de la lutte suprême qui se préparait, il nous faut revenir en arrière.
L'empereur et le prince Eugène arrivèrent à Borowsk quelques moments après le départ du général Delzons. Ils y trouvèrent son rapport et d'autres sans doute provenant des divers corps qui recevaient leur impulsion de l'empereur.
Après les avoir lus, Napoléon adressa au prince Eugène la lettre suivante, retrouvée dans ses papiers :
« Mon fils,
» Beaucoup de renseignements porteraient à penser que l'ennemi est encore aujourd'hui dans son ancienne position de son camp retranché à l'embouchure de ristiodans laNara; il aurait craint d'être tourné par Fominskoîë, et aurait envoyé une colonne d'infanterie pour bien éclairer la marche des divisions françaises.
» Cette colonne aurait suivi le mouvement de l'armée, et se placerait cette nuit sur la lisière des bois, entre Borowsk et son camp, à peu près à deux lieues de la rivière, afin d'arrêter le mouvement de notre armée et de prévenir l'armée ennemie, si nous la tournions en marchant sur elle. — Si cela était ainsi, ce ne serait
que cette nuit, lorsque la petite ville de Halo-Jaros-Lawesty que le général Delzons doit occuper, le serait, que rennemi pourra penser qu'au lieu de tourner sa position pour l'attaquer, nous marchons droit sur Kalouga. Il est nécessaire que le général Delzons, aussitôt qu'il sera maltredecettepetiteville, s'éclaire bien sur sagauche; il &ut même que vous vous éclairiez beaucoup sur votre gauche, et que vous me rendiez compte demain matin de bonne heure de ce que vous aurez vu ; il faudra à cet effet envoyer sur votre gauche de fortes reconnaissances, une heure avant le jour.— Nous faisons ici, depuis le général Delzons jusqu'à Fominskoê, face à l'ennemi. — Je serais aise, si le général Delzons s'emparait cette nuit de la petite ville.
» Vous pouvez lui donner pour instruction que — si jamais il entendait une grosse canonnade, il devrait retourner pour prendre part à la bataille. — Si l'ennemi montre des feux, faites-les bien observer ce soir.
» Sa Majesté ayant dicté cette lettre en se mettant au lit, a ordonné qu'elle fût envoyée sans sa signature. » Signé: Le baron Fain.
Ainsi l'Empereur croyait encore à 7 heures 1/2 du soir que sa marche tournante n'était pas encore soupçonnée par l'ennemi ; que Kutusof était encore tranquille dans son camp de Taroutino, et que ses projets ne pourraient être soupçonnés que lorsque l'on verrait nos colonnes établies à Malo-Jaros-Lawest.
Cependant, quelques avis lui étaient parvenus de la marche d'un corps ennemi côtoyant le nôtre, ce qui lui
faisait supposer qu'il pourrait être attaqué à Borowsk où se trouvait son quartier général.
Ce qu'il entrevoyait dans sa lettre, n'était qu'un coin de la vérité. Celte colonne dont on lui avait signalé l'approche, c'était le corps entier du vigilant général Doctorow que Kutusof avait détaché à Âristowo, dans la pensée d'enlever la division Broussier que l'empereur avait établie précédemment à Fominskoe, pour surveiller la nouvelle route de Kalouga, comme il avait envoyé le corps de Poniatowski sur celle de Smolensk, alors qu'il marchait sur Taroutino par l'ancienne route de Kalouga.
D'Aristowoà Fominskoe, il n'y a que quelques lieues, et Doctorow, dont on ne soupçonnait pas la présence, n'eut pas de peine à reconnaître aux masses profondes qu'il voyait devant lui, que ce n'était pas une simple division qui lui était signalée. Aussi, sans s'arrêter à Aristowo, il avait marché parallèlement à notre armée de manière à se tenir toujours à la hauteur de notre avant-garde.
Cette marche lui était facile dans un pays qu'il connaissait bien, n'ayant devant lui aucun ennemi à combattre, ni aucune surprise à redouter sur ses flancs.
Le général Doctorow s'était empressé de prévenir le généralissime russe de tout ce qu'il avait aperçu, et dans le même temps Kutusof avait été averti par des partisans de la marche de l'armée française, de Gorski à Fominskoe parles chemins de traverse.
Tout cela s'était fait dans la journée du 23, ou dans la matinée du 23, et Kutusof sortant enfin de son aveu-
glement, avait levé finécipitammeiit son camp, en donnant ordre à Doctorow de nMPdier directement sur Malo-Jaros-Lawest, oU il allait marcher loMMàiae avec toutes ses masses, par Lectazowo.
Cette petite ville, située sur une hauteur entourée elle-même de mamelons qui la dominent, se trouve placée sur la rive droite de la Lougea, rivière fangeuse et à cours incertain. Elle est traversée par la nouvelle route de Moscou à Kalouga sur laquelle s'embranche la route de Méduin à Smolensk qui y conduit éga- * lement. Cette position où se joignaient nos deux routes de retraite, et dont l'empereur comprenait si bien l'importance, qu'en y envoyant le général Delzons, il mettait sous ses ordres un véritable corps d'armée, n'était pas autrement appréciée par Kutusof.
Elle est à une distance à peu près égale de Borowsk où était le quartier général de Napoléon, d'Aristowo où se trouvait, le 22, le corps de Doctoroff, et de Taroutino où était Kutusof, avec toute son armée; il y avait même cela de fâcheux, que toute l'armée russe se trouvait plus rapprochée que nous de la route de Kalouga, qu'elle avait pour ainsi dire à remonter pour venir nous joindre. Aussi, tandis que le général Delzons employait la nuit du 23 à rétablir les ponts, Doctorofif franchissant la Protna au-dessous de l'embouchure de la Lougea qui s'y jette, tout près de Malo- Jaros-Lawest, arrivait avec tout son corps, sur le plateau, par le côté sud de la ville.
« Les Français, dit M. Thiers, venant de Moscou, avaient à franchir la Lougea, puis à gravir les hauteurs
et à se soutenir dans Malo-Jaros*Lawest; les Russes, marchant par leur gauche sur l'autre côté de la rivière, n'avaient qu'à s'introduire dans la petite ville, objet du combat sanglant qui allait se livrer, à nous refouler en dehors, et à nous jeter ensuite de haut en bas dans lé lit de la Lougea. Le général Doctoroff, profitant des sinuosités des coteaux, avait placé sur sa droite et sur notre gauche des batteries qui, enfilant le pont de la Lougea, devaient nous cribler de boulets, soit lorsque nous passerions le pont pour gravir les hauteurs, soit lorsque nous descendrions de ces hauteurs vers le pont. »
Tout cela s'était fait à la faveur de l'obscurité de la nuit, sans que le général Delzons, placé avec sa division au delà de la Lougea, eût pu le soupçonner et même sans que les deux bataillons établis dans la ville en eussent été avertis.
A 4 heures du matin, quand le pont fut en état de supporter le passage de l'artillerie, le général envoya son aide de camp, Baptiste Delzons son frère, pour faire prendre les armes aux deux bataillons détachés, c Cet ordre était à peine exécuté, quand les Russes sortant des bois avec des cris épouvantables, dit M. de Ségur, se ruèrent sur la ville, l'envahirent de tous côtés, rejetèrent ces deux bataillons dans les ravins qui dominent la Lougea, et que balayait leur artillerie; — ce qui ne fut pas difficile, dit M. Thiers, puisque Doctorow avait huit bataillons contre deux.
Cette attaque, violente autant qu'imprévue, fit connaître au général Delzons, dans toute sa vérité, la situa-
tion critique qui lui était faite : les Russes Tavaieût donc précédé à Malo4aros-Lawest; ils y étaient établis avec des forces bien supérieures à celles dont il disposait; protégés par une artillerie formidable, ils Tétaient en^ core par la position d'où, comme le dit M. Thiers, ils n'avaient que peu d'efiforts à faire pour précipiter nos soldats de haut en bas dans le lit fangeux de la Longea.
Sans se laisser intimider par cette inégalité de forces et de position, le général Delzons établit son artillerie sur un mamelon dont la hauteur était à peu près égale au plateau occupé par les Russes; il cherche à démonter leur artillerie, fait battre les premières maisons de la ville pour en déloger l'ennemi; et après deux heures d'un feu très-vif, vers huit heures, il ordonne l'attaque.
Les colonnes françaises s'élancent avec leur intrépidité ordinaire, et gravissent au pas de charge les coteaux abrupts ; mais, en arrivant sur le plateau, elles sont accueillies par un tel feu de mitraille et de mousqueterie qu'elles sont bientôt forcées de rétrograder.
Cet insuccès ne décourage ni les troupes, ni le chef.
L'artillerie est de nouveau dirigée sur la ville, et une heure plus tard, quand nos obus ont incendié les premières maisons, une nouvelle attaque est résolue; elle est conduite par le général en personne. Nos troupes s'avancent en colonnes serrées, à ce cri de vive l'Empereur, — cri de ralliement dans les périls, — elles traversent le pont, au milieu des boulets qui le balayent et qui font d'affreux ravages dans nos rangs qu'ils prennent en écharpe. On aborde les escarpements au pas de charge, on arrive sur le plateau sans brûler une
amorce; et c'est la baïonnette au poing, qu'on aborde les Russes. Rien ne peut résister à cet élan électrique de nos soldats; la ville est enlevée.
Le général organise la défense; il place la brigade du général Bertrand de Sivray, la gauche appuyée à un ravin, la droite protégée par un massif de maisons. Cette position était si bien choisie, dit le prince Eugène dans son rapport, que cette brigade ne put être dépostée pendant le combat terrible dont nous avons à rendre compte, et qui dura plusieurs heures. Il prend lui-même pour centre de sa position la place publique, où il établit une batterie au débouché de la route de Kalouga sur le plateau.
C'est après avoir prisées dispositions, que le général, apprenant que le princeEugène, — averti par le canon de la bataille,— a devancé ses troupes et vient d'arriver sur les bords de la Longea où se trouvait encore sa brigade de réserve, se rend au galop de son cheval auprès du prince, pour lui faire connaître les résultats obtenus et le danger croissant de minute en minute; car son œil anxieux a aperçu des hauteurs, au delà du corps de Doctorow, les masses profondes de l'armée russe qui, conduites par Kutusof, arrivaient en toute hâte au bruit du canon de Malo-Jaros-Lawest, qui leur annonçait que là se jouaient les destins de la terrible campagne. Il était alors dix heures (1).
(1) L'historien Eugène Labeaume, commandant et secrétaire dans letat-major du prince, raconte ainsi l'entrevue de ce dernier avec le général Delzons, sur les bords de la Longea.
Le prince vice-roi arrivait au pied du plateau de Malo-Jaros-Lawest
i74 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
Ces deux hommes, le prinee et le général, — si bien faits pour se comprendre,— n'échangèrent que quelques mots sur le pont même delà Longea; car pendant cette courte absence, le général Doctoroff ramassant tout son corps d'armée, l'avait lancé avec furie contre les troupes qui occupaient la ville, et les avait refoulées jusques aux bords duTplateau. '
« Les Russes, dans cette journée, comme le dit l'historien, tous leurs généraux en tête, luttaient avec fureur, pour interdire aux Français cette précieuse 'retraite de Kalouga; et les Français, de leur côté, combattaient avec une sorte de désespoir pour se l'ouvrir. »
A cette vue, le prince vice-roi ordonne au général de se porter avec toute sa division dans la ville, d'en chasser l'ennemi, et de s'y maintenir à tout prix jusqu'à ce qu'il arrive lui-même avec des forces nouvelles.
Le vice-roi revient en toute hâte vers les troupes
quand le général Delzons venant à nous, s'avança près du prince et lui dit :
« Hier au soir, en arrivant, je m'emparai de la position, rien ne » semblait me la disputer ; mais vers les quatre heures du matin, j'ai » (ité attaqué par ime nombreuse infanterie. Sur-le-champ, deux ba- » taillons. ont pris leurs armes; repoussés par des forces de beaucoup » supérieures, ils ont été obligés de descendre du plateau, et d'aban- » donner Malo-Jaros-Lawest.
» Le général Delzons , ajoute l'historien, s'était conduit sagement, » et conformément à ses instructions, en ne mettant en position que » deux bataillons. Le pont de la Lougea (rivière qui passe sous la » ville) avait été coupé ; par conséquent, il ne convenait pas de faire » passer une division entière par delà cette rivière ; de plus l'incertiy* tude où l'on était de savoir par où l'ennemi déboucherait de Bo- » rowsk ou de Malo-Jaros-Lawest, avait fait donner l'ordre au géné- » rai Delzons de se tenir prêt à battre en retraite, — dans la suppo- » sition qu'il entendrait tirer le^canon du côté de Borowslc.
qui étaient en marche; et le général Delzons, qui sent de plus en plus que ce combat d'avant-garde va devenir une grande bataille, et qu*il est de la plus haute importance de conserver ce plateau si chèrement conquis, a formé ses colonnes d'attaque, et se précipite vers la ville.
Cette fois encore les colonnes russes sont trouées par nos baïonnettes et refoulées ; mais les Russes reçoivent des renforts de moments en moments, les vides qui se font dans leurs rangs sont bien vite remplis; des troupes fraîches succèdent aux troupes que nos soldats ont vaincues.
Dé notre côté, la division Delzons est restée seule. Ses attaques ont décimé ses colonnes, et les soldats qui lui restent succombent à la fatigue.
Les troupes russes, renforcées, sont revenues à la charge. Nos premiers postes sont délogés , et un peu d'hésitation se manifeste dans le 84* de ligne, dont la fermeté pourtant était connue de toute l'armée. Il portait sur son drapeau cette devise glorieuse : Un contre dix.
Le général dirigeait tout du haut d'un mamelcm où il s'était établi, touchant aux premières maisons de la ville.
Il a compris qu'il était arrivé à un de ces moments suprêmes où le chef doit redevenir soldat, pour relever les cœurs prêts à faillir.
Tirant son épée il s'avance, et, se mettant à la tête du 84% il lui adresse ces paroles si simples mais si pleines de confiance :
a Brave 84''/ suivez-moi! nom aurons bientôt repris les positions perdues ! »
Électrisées par ce noble exemple, les troupes ont retrouvé toute leur ardeur. Elles se précipitent sur les colonnes russes qui plient sous leur élan impétueux. Les Russes sont poussés la baïonnette aux reins, dans cette grande rue de Kalouga, où Ton s'aborde corps à corps, et sont refoulés jusqu'aux extrémités de Malo- Jaros-Lawest.
Le général, dit Thistorien , n'avait plus qu'une dernière enceinte de bâtiments à enlever.
Il avançait au milieu d'un affreux conflit, — entraînant ses soldats, — ayant en tête des colonnes, — ses deux frères marchant du même pas que lui.
Il se précipitait contre les derniers obstacles,— lorsque les tirailleurs ennemis, retranchés dans le cimetière qu'ils avaient crénelé, le reconnaissant à ses insignes, le frappèrent d'une décharge à bout portant, en le perçant de balles au front et à la poitrine, et retendirent par terre.
Au milieu de l'isolement subit que fit la mort frappant de toutes parts, autour du corps du général, sur la place de Malo-Jaros-Lawest, — « son frère qui servait avec lui, dit M. Thiers, et dont il était aimé comme il méritait de l'être, se précipita sur son corps pour l'arracher des mains des Russes, et tomba percé de balles ! »
Dans cet affreux moment, le 84«, déconcerté et sans chef, s'est replié. —Les Russes ont redoublé d'ardeur. Mais les soldats, revenus de leur trouble, sou-
tenus par le 92*^, arrivant au pas de charge, ressaisissent le terrain perdu, s'élancent en nombre dans le cimetière, et, pour venger leur général, faisant justice des tirailleurs ennemis, ils les engloutissent dans une citerne du lieu, en les recouvrant des décombres des parapets (1).
Dans la mêlée où était tombé si glorieusement le chef d'escadron Delzons sur le corps du général son frère, le capitaine d'état-major Octave Delzons, qui avait pris 3a part de frère dans cette lutte suprême, .n'avait dû son salut qu'à l'impétuosité du 92% qui, balayant le terrain, avait pu reconquérir les dépouilles des deux frères et lui permettre de mettre en sûreté un dépôt si précieux (2).
Ainsi se réalisèrent les pressentiments sinistres qui, dès le matin, selon ce qu'écrivait son frère Octave» avaient traversé l'âme du général, parlant à ses frères de la chaude journée qui se préparait; ils y avaient répondu par des paroles de dévouement qui ont eu, hélas! toute leur vérité.
Les deux frères Delzons sont tombés (qu'on nous pardonne ce rapprochement, trop ambitieux, mais vrai), comme tombaient, aux champs de Mantinée, les
(1) Extrait du rapport fait par Octave Delzons, l'an des trois frères survivants.
(2) Ootave Delzons, capitaine commandant une compagnie de la garde impériale , reçut à Waterloo un coup de feu qui lui brisa la hanche. Gisant surle champ dé bataille, il attendait la mort, lorsque un hasard providentiel amena près de lui, un compatriote, un ami, le chef de bataillon Prax, cet officier si distingué, devenu depuis général, qui, le plaçant sur son cheval, avec le dévouement d'un frère, le conduisit jusqu'à Paris. * -
glorieux chefs des Thébains, « en ramenant à l'ennemi leurs troupes qui avaient plié ; tenant tête à ceux qui les pressaient, et préférant mourir plutôt que reculer; jusqu'à ce que l'un ayant reçu sept blessures, toutes par-devant, est renversé sur un monceau de jnorts, amis et ennemis; l'autre, bien qu'il le tînt pour mort, se jette au-devant, pour défendre son corps et ses armes; et aimant mieux mourir que de les voir au pouvoir des ennemis, il lutte jusqu'à ce que, blessé luimême, il s'affaisse sur le corps de son ami (1). »
Ainsi sont renouées les traditions héroïques; et par cette mort des deux Delzons, la légende antique sur Epaminondas est aussi devenue une légende française !
Comme expression fidèle de l'affection que portaient les soldats à leur général, nous transcrivons ici la lettre que nous trouvons relatée dans les mémoires du prince Eugène, à la suite du rapport du prince à l'Empereur, mémoires écrits ou mis en ordre par M. le baron Ducasse, aide de camp du maréchal Ornano.
<c Le général Delzons, dit M. le baron Ducasse, était fort aimé et fort estimé de tout le monde; à l'occasion de sa mort, le colonel chef d'état-major de sa division écrivit au prince Eugène :
« Monseigneur,
» La 13' division a perdu son général; une balle l'a frappé mortellement au moment où il conduisait, l'épée
(1) Vie de Pélopidas par Plutarque, traduction Amyot et Ricard, première affaire de Maiitinôe.
à la main, ses troupes contre un ennemi trois fois supérieur en nombre.
» La douleur profonde de la division annonce assez combien il lui était cher. — La confiance que le soldat avait en lui était sans bornes. Le général Delzons laisse une femme et quatre enfants sans fortune ; de ses appointements, le général soutenait sa nombreuse famille et ses frères. Un desesfrores, son premier aide de camp, était destiné à en devenir l'appui ; mais il est frappé lui-même d'une balle qui lui est restée dans la poitrine, et on a tout à craindre pour ce jeune et excellent officier.
y> Votre Altesse impériale ayant daigné accueillir avec bonté la prière que j'ai eu l'honneur de lui adresser pour la veuve et les enfants du général, j'ai l'honneur de la supplier d'assurer à cette famille infortunée les bienfaits de Sa Majesté. — Chaque soldat de sa division le regardera comme une récompense de son dévouement. »
Dans son rapport sur l'affaire de Malo-Jaros-Lawest, le prince Eugène après avoir dit que, pour se conformer aux ordres de l'Empereur, il avait, dès le 23, détaché la division Delzons, raconte ainsi les faits :
« Le général trouva le pont rompu ; il s'occupa aussitôt de sa reconstruction, et fit passer la rivière à deux bataillons sur un petit pont de moulin qui se trouve un peu au-dessous; le reste de sa division prit position sur la hauteur en deçà. La nuit se passa tranquillement.
» A la pointe du jour, pendant que six bataillons traversaient la rivière, les deux bataillons qui les avaient
précédés la veille, furent attaqués par des forces supérieures ; mais, le général Delzons ayant réuni toute sa !»•« brigade au delà du pont, attaqua Tennemi à son tour, et s'empara des contre-forts et des hauteurs que couronne la ville de Malo-Jaros-Lawest.
» Le 24 au matin, le reste du corps d'armée fut mis en mouvement, pour soutenir le général Delzons qui se maintint contre un ennemi supérieur. Je m'empressai d'aller prendre connaissance de l'état des choses.
» Les ordres que m'envoya Votre Majesté, portant de forcer le passage de la rivière, et de se rendre tout à fait maître de la ville, je la fis aussitôt enlever par une attaque vigoureuse (toujours par la même division).
» Cependant l'ennemi ayant l'avantage du nombre et d'une position qui lui permettait de nous envelopper par son feu, parvint à resserrer nos troupes dans la partie inférieure de la ville; — on s'y battit avec le dernier acharnement. — Le général Delzons, en conduisant une de ses colonnes d'attaque, tomba mort percé de plusieurs coups de feu. — C'était un officier du plus grand mérite, il est vivement regretté de tous ceux qui l'ont connu.
» Le chef de bataillon Delzons son frère,et son aide de camp, furent blessés grièvement près de lui; il y eut alors un mouvement rétrograda dans le centre de la ville. Je confiai au général Guilleminot, mon chef d'état-major, le commandement des troupes dans cette partie de la ville ; tourné par sa droite et sa gauche, il se maintint près d'une église jusqu'à ce qu'un bataillon du 106% tournant l'ennemi par sa droite, fût parvenu
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. i81
à le dégager; pendant ce temps, le général Bertrand de Sivray conservait la partie gauche de la ville qu'il avait enlevée dès le commencement de l'action. »
Les forces russes continuaient d'arriver C'est dans
ce moment de la bataille que la division Broussier entre en ligne la première, pour soutenir la division Delzons, si affreusement engagée depuis quatre heures du matin.
« Nous avons eu à combattre les 6% 7% 12% 17% 24* et 26® divisions , et la 2' division de grenadiers de l'armée ennemie, chacune de 10 mille hommes. »
Le prince termine son rapport en disant : « Tout le 4* corps d'armée regrette vivement la perte du général Delzons. Dire à Votre Majesté qu'il laisse une femme, quatre enfants et douze frères sans fortune, c'est assurer leur sort à venir. »
Nous devons à ces martyrs du devoir et de l'amitié tous les hommages que l'histoire leur consacre, et qui honorent le. pays qui les a vu naître.
Chaque historien, dans le récit de cette grande lutte, a signalé les circonstances de la mort du général, selon les traditions qui lui étaient propres. M. le comte de Ségur nous dépeignant le moment de l'attaque où le général surprend les nouvelles colonnes russes arrivant et gravissant le rayin de gauche de la ville, le fait mourir dans l'attitude du héros antique.
« Après avoir franchi la Longea sur un pont étroit, dit M. de Ségur (1), la grande route de Kalouga entre
(1) M. le comte de Ségur a fait la campagne de Russie comme officier attaché au quartier général.
dans Malo-Jaros-Lavvest, en suivant le fond d'un ravin qui monte dans la ville. Les Russes arrivant successivement du camp de Taroutino, remplissaient en masses ce chemin creux... Delzons et ses Français s y enfoncent tête baissée... Les Russes, rompus, sont renversés. — Ils cèdent... Et bientôt nos baïonnettes brillent ^ur les hauteurs.
» Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça; il n'avait plus qu'une enceinte de bâtiments à franchir; mais ses soldats hésitèrent. Lui, s'avança... et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple... quand une balle le frappa au front et l'étendit parterre.
» L'on vit alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée; mais une seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.
» Cette perte laissait un grand vide qu'il fallait remplir. »
Ce tableau de la mort des deux frères Delzons, l'un des plus beaux sortis de la plume de M. de Ségur, mais non suivi de l'expression des regrets que méritaient ces deux braves , a paru insuffisant et froid à des cœurs plus généreux. Cette page de l'historien a été l'objet des observations suivantes de la part dn général Gourgaud , secrétaire de Napoléon à Sainte- Hélène, et auteur d'une réfutation de l'histoire de la grande armée, en 1812.
« M. de Ségur, dit-il, raconte froidement la perte que fit le 4* corps dans la personne de Delzons. — L'intrépidité de ce général, et la mort si touchante de son frère,
auraient pu fournir à l'historien de la grande armée quelques expressions de regrets et d'estime pour ces braves. [Les généraux russes et entre autres KouJnief ont obtenu de lui des éloges; il est pénible de voir qu'il néglige de rendre la même justice aux généraux français. »
A voir de telles réflexions, et le blâme jeté sur la pensée de l'œuvre de M. de Ségur à propos des frères Delzons et de leur héroïsme, par un homme de la valeur du général Gourgaud, on pardonnera à celui qui transcrit ces lignes d'avoir étendu le tableau de leur fin, et cherché à remplir les lacunes que laissait l'histoire de la vie du général Delzone.
Et, si nous nous sommes tant appesanti sur les détails de cette grosse afiaire de Malo-Jaros-Lawest, qui a été si diversement discutée jusqu'à nos jours, c'est qu'une belle mort consacre toujours la vie d'un grand homme; que cette journée, l'une des [plus sanglantes de ces temps, est la plus glorieuse dans l'existence guerrière du prince Eugène, dont le général Deizons était le premier lieutenant; qu'elle a vu le déclin de l'astre impérial, malgré tout l'éclat de nos armes; et que surtout, elle détermina cette retraite de Russie par Smolensk, qui est le plus grand cataclysme humain, entouré du plus grand héroïsme, dont l'histoire ait à conserver le souvenir.
Enfin, comme .nous l'avons vu, sous le général Deizons la position fut attaquée, prise et reprise encore, — avec cette énergie de résolution qu'aucune lutte ne peut dompter, — et après lui, sous le commandement
du prince vice-roi, grâce à la résistance héroïque de la division Delzons qui rendit impossible aux Russes tout travail défensif, 16 mille Français, soit les divisions Delzons, Broussier, Pino, et les chasseurs de la garde royale italienne, après une lutte acharnée et des plus sanglantes, avaient pu refouler au loin l'armée russe, du plateau de Malo-Jaros-Lawest, pris et repris sept fois.
« Horrible théâtre des fureurs de la guerre , dit M. Thiers, où 4 mille Français et Italiens et 6 mille Russes étaient morts, les uns calcinés, les autres broyés sous la roue des canons qui, dans la précipitation du combat, avaient roulé sur des cadavres. Le champ de bataille de la Moskowa lui-même n'était pas plus affreux autour de la grande redoute. Il y avait de plus ici l'incendie, qui avait ajouté à la mort de nouvelles difformités. »
Maîtresse du champ de bataille, dès le lendemain 25, à dix heures du matin , la division Delzons s'occupa de rendre les honneurs funèbres à son général.
Le corps, placé dans sa calèche de campagne, fat transporté sur le champ de bataille à travers cette hécatombe humaine encore fumante qui recouvrait le sol, et inhumé dans la plaine en avant de la ville, au milieu des salves de l'artillerie et du plus morne silence de toute la division.
Le prince vice-roi s'avançant sur le lieu des funérailles, voulut honorer la mémoire de son général, son compagnon d'armes des premiers temps, resté si digne de son affection et de son estime. Il honora cette vie pure et méritante par quelques paroles élevées, profondément
senties, disant : Que la France perdait dans le lieutenant général Delzons un général accompli.
Il dit de plus : qu'elle perdait dans la personne du chef d'escadron Baptiste Delzons, un officier de la plus haute espérance.
Le général Bertrand baron de Sivray, son ancien colonel, prit aussi la parole.
Il honora les vertus, les talents de l'homme de guerre, qui avaient brillé d'un vif éclat, et lui avaient mérité, avec l'estime et la confiance des chefs de l'armée, ce dévouement affectueux à sa personne, de ses subordonnés, celui de ses officiers supérieurs, jaloux de servir sous ses ordres et de suivre la fortune d'un chef que décorait le surnom de brave^ dans une armée qui était un symbole de bravoure.
Il parla surtout de l'homme privé, bon, simple dans ses mœurs, rigide observateur pour lui-même des règles dont il voulait l'application autour de lui, d'un esprit conciliant et sage, vigilant pour tous, d'une exacte impartialité de justice, mais d'une rigueur inflexible pour le maintien d'une forte discipline.
Ami sûr, vrai dans ses relations, donnant l'exemple de tous les dévouements, de ceux de la famille; homme ferme, cœur sans faiblesse, qui, après avoir gouverné des provinces conquises, dans son intégrité parfaite, ne laissait à sa veuve et à ses enfants d'autre héritage que celui de son nom et des titres qui le rehaussaient.
Napoléon étant apparu subitement sur le plateau de Malo-Jaros-Lawetz, pour juger de la position prise au loin par l'armée russe qui s'était retirée sur la route de
i86 NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
Kalouga, voyant la cérémonie funèbre, dit aux amis du général Delzons qui l'entouraient :
C'est un officier général que j'ai connu trop tard.
Paroles qui, en laissant tout entendre, sont l'apanage de la mémoire du général et celui de tous les siens.
Plus tard, le père du général Delzons, membre du corps législatif, ayant été présenté à l'Empereur, en reçut les paroles suivantes :
Monsieur Delzons^ nos pertes sont égales ; vous avez perdu un excellent fils, et moi, l'un de mes 7neilleurs généraux. Je nai quun regret, celui de n'avoir pu le faire comte de Malo-Jaros-Lawetz ; ceût été une infraction aux règles établies (1).
Le vice-roi conserva à la division le nom de Delzons que l'historien de l'empire respecte et rappelle encore dans la retraite, malgré le nom illustre de son successeur, Guilleminot (2).
L'impression produite sur l'Empereur et les chefs qui l'entouraient par la vue de cet affreux champ de carnage, où gisaient sur un étroit espace, entassés, cal-
(1) Le sénatus-consulte ne permettait pas que l'on conférât un titre après le décès.
(2) La treizième division formait l'arrière-garde du quatrième corps sur la ligne de Smolensk. Dans la retraite, l'armée russe débouchant par Malo-Jaros-Lawest sur cette ligne à Viasma, vint se jeter sur le flanc gauche de la brigade Nacle. Un combat terrible s'engagea, dans lequel la division resta victorieuse.
C'est au milieu d'un tel désordre qu'expira l'infortuné lieutenantcolonel Baptiste Delzons, qui, atteint, entre autres blessures, d'une balle à la poitrine, avait prolongé son martyre jusque-là, porté par cette treizième division, pleine de son nom, veuve de son général auquel elle semblait obéir encore dans les périls et les fatigues. (Le chef d'escadron avait été fait lieutenant-colonel sur le champ de bataille.)
cinés, plus de dix mille cadavres, fut grande, et influa pour beaucoup sur la résolution prise en conseil, d'épargner à l'armée les sanglantes épreuves d'une autre bataille; de ne pas ajouter, surtout, d'autres milliers de blessés aux dix mille qui suivaient, et de reprendre la roule fatale de Smolensk.
« Vers les quatre heures du matin, le 25, dit l'historien Labaume, nous parcourûmes, avec levioe-roi, le plateau sur lequel on avait combattu, et vîmes la plaine couverte de cosaques. Nous reconnûmes sur la gauche trois grandes redoutes. La veille, on les avait armées de quinze à vingt pièces.
» L'intérieur de Malo-Jaros-Lawetz nous présenta l'aspect le plus horrible. Les maisons étaient détruites ; et on ne reconnaissait l'emplacement de la grande rue que par la ligne et l'entassement des cadavres qui la longeaient, affreusement mutilés par les roues des batteries. En y entrant, nous vîmes la place où avait péri le général Delzons. Chacun regretta qu'une mort prématurée eût mis fin à sa glorieuse carrière.
» On donna également des louanges à l'héroïsme de son frère qui reçut une blessure mortelle en voulant Farracher des mains de Tennemi. »
De l'école de Davout, le général Delzons était comme lui un administrateur habile et d'une grande intégrité,
188 NOTiCt: SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
un organisateur militaire d'un ordre méthodique, rir goureux. Gomme lui, il tenait ses troupes toujours pour vues de tout, sous une discipline sévère.
Sa froide intrépidité au milieu des périls avait donné à sa division cette solidité hautement reconnue dans son corps d'armée, qui le rendait si redoutable à l'attaque comme à la défense.
L'inflexibilité dans le commandement, don si rare qu'il possédait, et qui est la première loi de la guerre, n'excluait pas en lui la bonté, les sentiments généreux; il avait ce mérite que les anciens appelaient le premier mérite du général et qui est le gage assuré du succès, de posséder l'estime des oificiers et l'attachement du soldat toujours résolu quand il est dévoué.
L'austérité, la dignité de sa vie, fiaient dans les camps son amour du devoir et de la discipline.
L'étude, l'expérience, les habitudes méditatives de son esprit avaient développé son génie, ses talents naturels, qui étaient à la hauteur de son caractère et de son courage.
Actif, laborieux, ferme dans ses desseins, il était un de ces hommes dont l'esprit et le caractère n'attendent que l'à-propos des circonstances pour se révéler et briller au premier rang.
Aussi, dès qu'il réapparaît dans la grande armée, en 1812, au milieu des légions innombrables qui figuraient dans cette guerre, et des grandes difficultés qui la signalèrent, l'Empereur reconnaît bientôt à l'œuvre le véritable général, et distingue entre tant d'autres, ce que les historiens rappellent aujourd'hui, cette belle
et brave division qui formait un ordre si imposant, une force si redoutable.
Souvenons-nous de la lettre de l'Empereur au prince vice-roi ; ne dit-elle pas : — Je serai tranquille sur la marche du 4* corps d'armée, si Delzons doit la soutenir !
Une grande décision d'esprit dont il avait donné des preuves en Italie, comme chef de bataillon ; en Egypte, comme colonel ; en Dalmatie, comme général de brigade; un coup d'œil rapide et sûr, l'habitude de tout voir par lui-même, lui valurent la difficile mission d'éclairer à l'avant -garde la marche d'un grand corps d'armée; et dans ce poste d'honneur il se montra, par la vigueur de ses coups, l'égal des plus grands généraux de son temps.
Tacticien habile, manœuvrier de premier ordre, il opérait sur le champ du combat comme sur un champ de parade, « à portée de pistolet de la ligne ennemie] »
Il avait en effet la vaillante énergie d'un Morand, d'un Friand, ses anciens frères d'armes (1), comme il possédait le calme, la sagesse, la constance, les talents administratifs d'un Suchet, Ses services ont eu sans doute moins d'importance et d'éclat; mais on ne peut oublier qu'attaché au corps de Marmont, il eut le malheur de combattre huit ans, loin des yeux de l'Empereur.
Gomme ces hommes dont les noms sont dans toutes les bouches, il eut dans l'armée la popularité de la
(1) Morand était chef de brigade en Egypte, Friand y fut général (le division.
vaillance, celle du mérite et du caractère qui font Thomme du commandement, du général qui sait organiser et combattre, et qui grandit avec les circonstances.
Magnanime autant qu'il était brave et modeste, on le voit, dans cette campagne de Russie, sauver du pillage et de l'incendie les villes et bourgades qu'il avait à traverser, et l'on rapporte qu'un service religieux commémoratif et à perpétuité fut établi en l'honneur du commandant de l'avant-garde du 4® corps, dans une des bourgades qu'il avait sauvées de la destruction.
C'est au moment où l'Empereur, — si bon juge delà valeur des hommes, — tenait en haute estime ses vertus militaires, que la mort glorieuse du champ de bataille est venue arrêter sa marche. Mais cette mort même la complète et la couronne; elle ne tue pas comme ailleurs, a dit un moraliste, elle vivifie; elle ne renverse pas, elle relève et grandit plus que les titres et les honneurs que l'avenir laissait entrevoir. A côté de ces qualités de l'homme de guerre brillaient aussi celles de l'homme privé, — Nous l'avons suivi pas à pas dans cette carrière si laborieuse, dans ces campagnes célèbres des premiers temps de sa vie militaire, où chaque jour fut un combat et un péril.
Les regrets qui éclatent à sa mort, sur le théâtre même de ces scènes sanglantes où, calculant tout de sang-froid dans cette lutte suprême qu'il engage avec sa division, — seule contre une armée, — il se montre si véritablement grand; ces regrets, cette unanimité
d'hommages sont le témoignage irrécusable de l'estime et de l'affection qui l'entourèrent.
Il portait dans les camps les nobles et sévères traditions d'honorabilité et de vertus qui distinguaient le chef vénéré, probe, austère de la famille qui eut la mission patriarcale de conduire dans la vie quatorze enfants dont l'union fut proverbiale, et qui eurent dès l'abord leurs trois aînés combattant à la frontière pour la défense nationale ; de ce magistrat aussi calme que sage qui fut mêlé de bonne heure aux affaires publiques, et passa à travers les orages du temps, sans y laisser la trace d'aucunes passions, d'aucunes faiblesses.
Et pour tout dire ici sur les mérites de l'heureux père d'un tel fils, par une digression qu'on nous pardonnera* parce qu'elle est encore de notre sujet, — alors qu'entre ce père et ce fils il y eut communion si complète de pensées et de sentiments, — nous rappellerons les paroles de l'homme éminent que nous avons vu déjà complimenter le général au milieu de sa carrière.
M. Guitard, à la mort du président Delzons, fut appelé par ce privilège du talent et du caractère, faits pour interpréter les plus rares vertus, à dire, du haut du siège du ministère public, ce qu'avait été l'homme de bien, le magistrat modèle, dans un éloge qui est à la fois l'éternel honneur de celui qui le fit et de la mémoire à laquelle il s'adresse.
Ce discours fut imprimé à sa date, en 1816, et nous croyons compléter notre notice sur le général Delzons
en la faisant suivre de cet éloge de son père, œuvre de sévère et touchante éloquence (1).
Celui des enfants du vénérable magistrat qui devait arrivera la célébrité, y marcher par échelons de gloire, se montrer dans son art un modèle parfait, occupa beaucoup sa sollicitude de père.
Son enfance fut turbulente. — Par la hardiesse et rinquiétude dévorante de son âme, dans ces moments de fièvre patriotique, il fit présager de bonne heure son penchant pour la guerre, pour cette noble profession qu'il embrassa dès Tàge de seize ans.
En étudiant les grands caractères, on est heureux de retrouver l'étincelle sacrée dans les premières aspirations de l'âme.
Nous voyons dans une lettre écrite d'Aurillac, le il janvier 1792, par un ami au frère aîné d'Alexis Delzons, attaché au ministère de la Justice, le passage suivant :
« Vos deux frères, Charles et Alexis, s'ennuient.
Vous feriez bien de procurer le brevet à Alexis. Cet enfant est aujourd'hui dans Tâge critique des passions. Certains camarades pourraient le détourner du bien. - C'est un lion... c'est un jeune homme qui fera son chemin s'il obtient un emploi. »
Cet enthousiasme de la jeunesse, cette fougue d'uu caractère déterminé étaient tempérés par les douces et sévères leçons d'un père nourri de ces fortes doctrines sur l'éducation que notre époque a peut-être trop oubliées.
(l) Voira l'appendice, n<* l.
Écrivant à ses fils à l'armée, il leur enseignait la vertu, entretenait dans leur âme l'amour de la patrie, celui des devoirs de l'homme et du soldat, avec cette hauteur de morale épurée par l'esprit évangélique, que le païen ne connaissait pas. Nous avons donné l'une de ses lettres qui serait digne d'être conservée dans le sanctuaire des familles, comme un modèle d'exhortation, un monument de dignité, de tendresse paternelle, de haute piété, de civique grandeur.
Elle est écrite en septembre 93, au milieu du bouleversement de toutes choses. A cette heure de toutes les délations, où l'on craint de parler et d'entendre, à ce moment de trouble général des consciences, nous voyons cet homme qu'animent toutes les nobles croyances, placé par elles au-dessus des événements, rappeler à ses enfants, à ses neveux, soldats volontaires, avec les plus nobles accents, qu'ils sont nés et doivent rester chrétiens, en remplir tous les devoirs dans les camps; et leur représenter comme une honte de quitter jamais la frontière, tant que l'étranger souillera de sa présence le sol de la France
L'homme austère qui a tracé les lignes de cette lettre, était bien de cette école de nos vieux parlements, qui a tant honoré la France par les grands caractères qu'elle enfanta.
S'il nous était donné d'analyser sa vie en racontant celle de son fils, de dire le sentiment que fait naître dans l'âme le souvenir d'un homme qui fut inaccessible à tous les faux sentiments, à tous les m(»biles humains, nous aurions le droit de dire que, par son patriotisme
194 iNOTïCE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS.
antique, l'austérité de ses mœurs chrétiennes, la fermeté de ses principes, la droiture de ses actes et des sentiments qu'il professa au milieu des crises sociales; par toutes les qualités enfin qui constituent l'homme de bien, il fut un exemple heureux pour ses contemporains
Le fils qui a grandi, marché sous la forte autorité et sous le respect d'un tel père, aimera sa patrie, la justice, ses devoirs.
Si maintenant, quittant un moment le guerrier, l'homme public, nous considérons le général Deizons dans ces pages intimes où, dépouillé de tout artifice, l'homme parle sans apprêt, et laisse pénétrer dans son âme, il nous apparaît avec toutes les qualités privées dont on aime à parer le héros. Le héros est dans la pensée, dans les sentiments, dans le style.
Sous ses traits, nous reconnaissons les plus nobles figures des armées françaises.
Ses goûts sont simples; il possède cette vertu sublime de la modestie, qui est la source de tant d'autres, qui rend douces et bienfaisantes les relations de la vie.
Son mérite, voilé pour lui seul, éclate aux yeux des chefs, dès ses premiers pas dans la carrière. Sa haute conscience le fait douter de lui-même dans les grades élevés qui font oubHer sa jeunesse, sous le poids des responsabilités qu'il comprend.
Au milieu de sa vie guerrière, où il ne recherche pas la gloire pour son éclat, et ne voit que le devoir envers la patrie , — i\ est simple et paternel dans les camps.
Sa pensée est bien souvent à son pays natal. Rien
n'égale sa tendre affection pour ses enfants, sa sollicitude pour sa noble épouse. Ses goûts et ses besoins sont modérés, et, comme le sage, il est au-dessus des événements; mais il est tout entier à la pensée de ce qui lui est cher, et il nous révèle à cet égard tous les secrets de son âme...
Il n'est pas riche, et dans son désintéressement tout intègre, il écrit de son gouvernement d'Illyrie, que ses courses administratives l'ont ruiné pour longtemps.
S'il forme un vœu, c'est d'avoir un petit bien près de sa ville natale et de quelques amis. Il doit être bien oublié de ses compatriotes, nous dit-il ; et déjà il illustrait son pays!
Il se préoccupe de la justice; il est heureux d'avoir en main l'autorité pour dispenser le bien à tous se§ ses frères d'armes, — pour reconnaître les services oubliés.
Sa loyauté est parfaite; il vit auprès de Thomme le plus fastueux de son temps et le plus impérieux (Marmont), et son désintéressement n'a d'égal que sa noble franchise et sa mâle fermeté ; il est l'homme de la vérité, jamais l'homme de cour ni celui de l'intrigue.
Général de brigade à vingt-six ans, il reste dix ans dans son grade, san^ rien demander à d'illustres amis, ! ses ancienscamarades; mais du jour où il a l'initiative de l'action à la tête de vastes provinces, son mérite ressort éclatant pour tous ; il est nommé ausssitôt général de division.
n a marché jusque-là le premier parmi ses égaux; en douterait-on, après la campagne de Croatie età'kntriche^ N'a-t'-il pas commencé et fini seul cette brillante expédition? Ei son chef n'a-t-il pas dit de lui : « Il n'est » pas seulement Tun des officiers les plus braves que je » connaisse, il est en outre de la plus grande capacité.» Le voilà officier général : il a acquis le droit de compter sur ses forces ; désormais il saura ce que la patrie peut attendre de lui...
Sa vaillance, autrefois fougueuse, est devenue calme, réfléchie, vigoureuse, et commande le succès dans Faction.
Il y déploie cette valeur qu'on ne peut remarquer dans les armées françaises que lorsqu'elle est Wroïque ; lorsque, selon une peinture éloquente, au milieu ^e toutes les scènes de la mort volant autour de soi, sous toutes les formes, tous les mouvements de Tâme sont plus élevés et plus constants, toutes les opérations de la pensée plus rapides et plus sûres, mieux dirigées à la fois et par les inspirations et par les réflexions.
Avec Desaix, son compagnon de gloire à la journée des Pyramides, illustre enfant de la même province, qu'il semble avoir pris comme modèle, pour sa sagesse, sa justice, son incomparable modestie, son infatigable activité, sa prévoyante sollicitude dans les camps, et ce désintéressement que distingue un ordre rigoureux, mais qui dédaigne la préoccupation de s'enrichir; avec Desaix, il a pu dire : Je vainc9*ai Fefinemi tant que je serai aimé de mes soldoisl C'est en pratiquant les règles de tous les devoirs,
NOTICE SUR LE GÉNÉRAL DELZONS. iUT
qu'il faisait à son image ce frère , compagnon de ses travaux, ce jeune aide-de-camp qui manifestait tous les talents, portait un nom qui lui promettait de brillantes destinées militaires; et qui, modeste et brave comme lui, devait léguer en exemple dans l'histoire, avec l'héroïsme du guerrier celui si touchant de l'amitié fraternelle.
Si, d'un autre côté, nous tournons nos regards sur ses vertus domestiques, nous les voyons proclamées par les dignes organes de l'armée aux jours des funérailles — On savait qu'il en était le modèle; —
que, frère affectueux autant que fils soumis et dévoué, il faisait le bonheur de cette digne épouse dont les sentiments répondaient si bien à la noblesse de son âme, qui devait porter pendant cinquante ans le deuil de sa mort, se recueillant au pied des autels , et donnant dans cette ville, où régnait une mémoire qui était l'objet de sa vénération et du respect de tous, Texemple de la bienfaisance et de la pratique des plus sévères vertus ; — pieux dévouement, affection sainte, qui ajoutent leur reflet au reflet glorieux qui entoure la mémoire du guerrier homme de bien (1).
Dévoué à sa famille, il ne l'était pas moins à ses troupes, et sa sollicitude se traduisait en cet esprit de prévoyance soutenue, calculée, qui pourvoit à tout.
(1) Mme la baronne Delzons apprit la mort de son mari, en lisant lo journal qui contenait le Bulletin de la bataille, et tomba sur ellemême évanouie!...
Frappée à la fleur de son âge dans ses plus profondes affections, elle voua sa vie à la prière L..
s'enquiert des besoins, entre dans les détails des services , et arrive à la conservation des choses et des hommes, par ce travail patient, infatigable, d'un chef qui met la gloire de son nom à mériter le titre de père et d'ami du soldat.
C'est par là que le général, rigide observateur de la justice et de la droiture, était obéi et respecté, sans avoir besoin d'exercer les rigueurs de l'inflexible loi militaire ; et qu'il fut donné à notre compatriote, d'offrir aux yeux de tous, dans cette campagne gigantesque de 1812, où tout tendait à la désorganisation, l'exemple d'un corps de troupes d'une tenue parfaite et d'une solidité à toute épreuve.
Homme valeureux , cœur indomptable , nous le voyons supérieur aux situations qui lui sont faites, aux périls qui l'entourent ; il sait les dominer ou les conjurer par son sang-froid , soit qu'il conduise une colonne d'attaque, soit qu'il défende le poste confié à sa vigilance, à sa bravoure.
S'il conquiert tous les grades de l'armée à la pointe de son épée, il se place dans tous en première ligne.
L'on peut dire de lui, ce que l'historien de l'Empire dit en parlant du général comte Priant : « Il était le modèle accompli de ces vertus guerrières, formées sous la république, non corrompues par les prospérités de l'empire, et consistant dans la modestie, la probité, le dévouement au drapeau, la profonde science du métier, unie à un véritable héroïsme; » de ce même général, auquel l'Empereur disait en le nommant colonel des grenadiers à pied de sa garde, dans une de ses revues
à Witebsk : « Vous ête* Tun de ces hommes que je voudrais pouvoir placer partout où je ne puis pas être moi-même. »
C'est sous ce double aspect d'homme intègre et modeste, de soldat au cœur intrépide, et de général dont les facultés agrandies suffisaient à toutes les tâches, que le général Delzons se montre dans l'histoire.
Son nom héroïque est du nombre de ceux, selon les expressions de M. Thiers, dont l'armée française et la nation avec elle ont le droit de s'enorgueillir.
Inscrit dans les Annales de la France, creusé dans le granit de l'Arc-de-Triomphe, glorifié par notre historien national, le nom du général Delzons ne périra pas.
Mais que de tristes regrets jettent dans nos âmes ces hommages qui lui sont rendus!
Cet homme qui avait tant grandi sous un chef qu'il ne pouvait ni aimer ni estimer; plein de tristesse de se voir rejeté à 300 lieues de la France, loin des événements et du théâtre des grands combats, — cet homme s'était enfin révélé... — l'Empereur l'avait jugé; et, le le 23 octobre 1812^ alors que, s'abusant encore, il ne comptait avoir à combattre que le 25, il lui confiait, à l'avant-garde de la grande armée, le commandement d'un corps de 25 à 30 mille hommes.
S'il eût survécu à cette sanglante journée, le général Delzons aurait donné à son nom la popularité des premiers généraux de l'empire; et cette grande illustration de la haute Auvergne serait devenue l'une des grandes illustrations de la France!
APPENWCE.
(Pages 14 et 191.)
PRÉSIDENT DU TRIBUNAL CIVIL DÀURILLAC CHEF-LIEU DE PRÉFECTURE DU DÉPARTEMENT DU CANTAL,
Lue à r audience du iS janvier 1816,
M. GUITARD, Chevalier de l'ordre de la Réunion, Substitut du Procureur du Roi (1).
Messieurs,
Le silence religieux qui règne dans cette enceinte, l'affliction que je lis sur tout ce qui m'entoure, cette place vide et désormais veuve, tout ici nous retrace la grandeur de la perte
(1) Il existe sur M. Guitard des pages remarquables que nous avons sous les yeux. Ayant à nous appuyer de l'autorité de sou nom dans notre travail, on nous pardonnera d'extraire de ces écrits quelques dates et circonstances de sa vie.
M. Guitard fut un de ces hommes rares dont les talents et l'indépendance du caractère laissent dans un pays des traces profondes, des souvenirs durables.
Pendant plus de cinquante ans, il prit part aux affaires publiques ; et dans cette longue période si agitée, il resta l'homme de ses convictions. Profondément dévoué à ces grands principes de 89 qui avaient éclairé sa jeunesse, il en resta le défenseur et en fut comme le drapeau dans son pays.
En 1785, dès son entrée au barreau, il marqua sa place au premier rang.
En 1 790, il n'avait pas encore atteint sa vingt-huitième année, quand
que nous venons d'éprouver. Il n'est plus, le magistrat qui, comme votre organe, prononçait des oracles toujours dictés parla justice et la sagesse, et qui, dans toutes ses actions publiques et privées, donna constamment l'exemple derhonneur et de la vertu I
rassemblée départementale, création du jour, le nomma son président.
L'année suivante, il fut élu membre de l'assemblée législative.
Arrêté comme suspect en 1793, et rendu à la liberté après le 9 thermidor, il employa ces années de trouble et de désordre à poursuivre à l'écart les fortes études qu'il avait faites.
Sous l'Empire, alors qu'au tribunal présidé par M. Delzons, les discussions approfondies sur le droit romain s'illuminaient de la parole savante de M. Goflinhal, procureur impérial, M. Guitard ne dédaigna pas d'accepter les modestes fonctions de substitut.
En 1815, il fit partie de la chambre des représentants.
Nommé député en 1819, il siégea à la chambre jusqu'en 1822, à côté des Foy, des Casimir Périer, des Camille Jordan, des Constant, des Lafayette! Et, dans cette phalange d^hommes supérieurs, Use fit remarquer.
La fermeté de ses principes, la sagesse de son esprit, une parole nette, concise et châtiée, mêlée d'atticisme, qui se fit jour dans de mémorables discussions, firent de M. Guitard un homme considérable.
Les ovations qui marquèrent ses pas, au retour de ses diverses législatures, au milieu des populations qu'il avait à traverser dès son entrée dans l'Auvergne, ont laissé dans l'esprit de ses contemporains, des souvenirs qui honorent sa mémoire autant que son caractère.
En 1830, il devint, par une exception remarquable, préfet de son département. Il en remplit les fonctions pendant trois années, et retrouva bientôt sa place dans ce conseil général qu'il avait présidé dès sa création, et dont il était encore, à quatre-vingt-deux ans, en 1845, l'un des membres les plus actifs.
Au barreau, comme homme de science, comme logicien, il n'a jamais été comparé à aucun de ses confrères ; et comme avocat, son honorabilité a été si grande, que l'autorité de ses traditions a été et reste souveraine dans un barreau qui le vit à sa tête à des époques si diverses.
Citer le nom de M. Guitard c'est rappeler dans son pays le souvenir .d'un grand citoyen.
11 n'est plus, mais il vit dans le sein de TÊtre rémunérateur des bons; il y recueille les souvenirs d'une famille vertueuse comme lui, ceux de ses collègues, de vous, Messieurs, dont il était rémule et le modèle, ceux du barreau qui se glorifie de ravoir eu dans ses rangs, ceux du peuple, qui met au nombre de ses jours de deuil, le dernier jour d'un digne magistrat. Oui, j'aime à croire que, même en ce moment, il plane sur nous; qu'il est témoin de la douleur que nous cause sa mort, et qu'il, entend la faible voix de celui qu'il aida de ses conseils et qu'il honora de son estime et de son amitié.
Antoine Delzons, avocat, ex -législateur, président de ce tribunal, membre de la Légion d'honneur, du collège électoral et du conseil général de ce département, du conseil municipal et du bureau du collège de celte ville, y naquit le 22 janvier 4743. Après avoir fait d'excellentes études, il entra fort jeune au barreau d'Aurillac. Il y trouva des confrères que l'esprit, les talents et les lumières faisaient remarquer, et bientôt il s'y distingua par une diction pure, un raisonnement solide, une érudition profonde.
Doué d'un esprit vaste, d'une mémoire heureuse, il avait saisi Tensemble et les rapports de nos diverses législations ; de là venaient cette pénétration vive, cette sagacité admirable qui lui présentaient à la fois les difficultés et les solutions, en quoi on ne pouvait lui comparer qu'un magistrat que la perte de M. Delzons nous rend encore plus précieux.
Ses connaissances ne se bornaient pas à la législation. Aucune science ne lui était étrangère. Il possédait nos meilleurs auteurs en tout genre, et il n'était pas rare de le voir en réciter de longs passages.
M. Delzons avait honorablement exercé la profession d'avocat pendant vingt-quatre ans, lorsqu'il fut nommé, en 1790, juge au tribunal de district. En 1795, il ne voulut pas accepter
les fonctions de juge au tribunal civil du département; et à sa sortie du corps législatif, eu 1807, il fut élevé à la présidence de ce tribunal.
Il avait été membre du bureau intermédiaire d'Àurillac. C'est à cette administration de trop courte durée que cet arrondissement doit la petite étendue de ses routes viables. En 1794, il fut porté à l'administration départementale, et eut le courage de remplir ces fonctions, dans ce temps malheureui où empêcher le mal était le seul bien que piU faire l'honnête homme en place.
En 1797, M. Delzons entra au conseil des Anciens ;il en fut secrétaire ; il s'opposa à la réduction de la dette publique^ parla sur d'autres questions importantes, et reçut la décoration de la Légion d'honneur. En 1800, il devint membre du corps législatif, et y resta jusqu'en 1806. Pendant cette carrière législative, il obtint, pour le département, des dégrèvements considérables sur la contribution foncière. Il fit accorder à l'hospice d'Aurillac le local où il est maintenant établi,
Nommé de nouveau député en 1812, il a réclamé dans un écrit plein de force, la diminution de l'impôt du sel, si ruineux pour ce département. Il a fait partie du corps législatif qui a concouru à la restauration. Revenu dans ses. foyers^ M. Delzons était pénétré d'admiration et de respect pour le roi que, dans sa bonté, la Providence nous a rendu pour nous réconcilier avec l'Europe et avec nous-mêmes. Il souriait au bonheur que le retour des Bourbons et la charte promettaient à sa patrie.
Dans ces derniers temps, M. Delzons était encore membre de plusieurs conseils administratifs; dans tous il apportait cette variété de connaissances qui le rendaient propre à tous les genres de travaux; ce patriotisme éclairé qui indique le bien, et cette fermeté de caractère quiie fait opérer.
Mais c'est surtout dans sa présidence que M. Delzons a déployé toutes ses rares qualités et tous ses talents.
Assidu aux audiences, il y présidait avec dignité. Plein d'égards pour les avocats, il les écoutait avec attention, leur indiquait les objections et les invitait à les résoudre. Avec autant de déférence pour les avis de ses collègues, il les éclairait par les siens, et de leurs opinions ainsi dirigées résultaient presque toujours des jugements approuvés par le barreau et respectés par les plaideurs.
Inaccessible à la prévention et à toute impulsion étrangère, jamais l'opinion du jour, jamais l'influence du gouvernement n'eurent de prise sur lui; une sévère impartialité, une équité raisonnée, furent toujours sa règle; et c'est ainsi que secondé par vous, Messieurs, il a, malgré la suspension de l'inamovibilité, maintenu le tribunal dans cette indépendance constitutionnelle, sans laquelle il n'y a, pour le sujet, ni justice, ni garantie de ses libertés.
Dans son cabinet toujours ouvert à tout le monde, le riche et le pauvre étaient écoutés avec la même douceur. C'est là que dans les intervalles que lui laissaient les audiences, il était perpétuellement occupé à rédiger les jugements, à régler les ordres, à préparer les rapports, à prononcer sur les référés. Il avait toujours mis la plus sérieuse attention à la taxe des frais de justice. II en savait par cœur tous les tarifs, et les faisait rigoureusement observer. Aussi disait-il avec satisfaction qu'il avait autant occasion d'augmenter que de réduire les mémoires des avoués. Exemple à la fois honorable et pour le magistrat qui avait su conserver autour de lui un tel désintéressement, et pour les officiers ministériels qui s'en étaient fait une habitude.
Étranger à toute intrigue, à tout parti, M. Delzons vivait retiré dans le sein de la nombreuse famille qu'il avait élevée.
Paraissait-il dans le monde, il y portait une conversation instructive sans pédanterie, et une gaieté franche qui faisaient rechercher sa société. Quand il pouvait se dérober aux affaires, il allait à sa campagne se livrer aux travaux rustiques; et comme ces anciens Romains qui, du forum et du sénat, ^etou^ naient à la charrue, il plantait et ensemençait de ses mains l'héritage de ses pères.
Depuis quelque temps ses amis croyaient apercevoir une altération dans sa santé. Ses fréquents et longs voyages, nécessités par ses missions législatives, sou assiduifé au travail, soq âge, et, plus que tout, la mort récente de son fils, le lieutenant général baron Delzons, qui fut tué dans la retraite de Moscou, emportant les regrets de son pays et de toute l'armée; celle du chef de bataillon Delzons, qui fut mortellement blessé en donnant du secours à son frère; enfin, l'émotion que lui causèrent les funestes événements qui ont appelé tant de calamités sur la France et compromis l'existence de tant de Français; toutes ces causes réunies ont du amener la maladie qui l'a saisi à l'audience du 2 décembre dernier.
Un instant nous avons pu mettre au nombre de ces causes, la peine que lui faisait éprouver cette espèce d'interdit jeté par les passions, même sur les fonctionnaires les plus dignes de l'estime publique; mais gardons-nous d'attribuerce pouvoir aux méchants; croyons, pour l'honneur de la vertu, que l'homme de bien puise toujours dans sa conscience la force de mépriser la calomnie. Non, Messieurs, notre respectable Président n'avait rien à craindre; son mérite et ses longs services auraient fait taire l'envie. Celui qui rendait si bien la justice, au nom du roi, ne pouvait être qu'un sujet fidèle.
Vous ne le connaîtriez pas tout entier, si je ne vous peignais ses derniers momenls.
Père de famille, il a disposé en présence de ses enfants
d'une fortune qu'il avait dédaigné d'accroître ; et tel a été le sentiment qui a dicté ce monument de tendresse paternelle et de piété filiale, que les enfants eux-mêmes ont rappelé au père une promesse qu'il avait faite à Tun de ses fils absent.
Chrétien et pieux sans affectation, il en a solennellement rempli les devoirs. 11 a présenté à TÉternel une vie toute consacrée à la vertu.
Magistrat, il en a conservé le caractère jusqu'au dernier soupir. Vous le dirai-je, Messieurs? dans ces moments où, perdant la raison, le malade balbutie des mots incohérents sur ce qui l'occupait le plus en santé, dans ces moments où, dépouillé de tout prestige, l'homme qui va cesser d'être, décèle involontaiment ce qu'il fut, M. Delzons rêvait sans cesse d'une affaire dont les frais devaient être si énormes^ que d'avance il avait cherché avec nous les moyens de les amoindrir. Ainsi, son délire même portait l'empreinte de cette justice active et bienfaisante qui l'anima pendant toute sa vie.
Ami, au bord du tombeau il parlait encore de ses collègues et de ceux avec lesquels il avait des relations de voisinage et d'amitié. Il en est payé avec usure. Sa mort inspire des regrets universels; sa mémoire sera à jamais honorée; et quand on voudra citer un bon époux, un bon père, un bon ami, un homme intègre et pieux, un profond jurisconsulte, un magistrat vénérable, un excellent citoyen, on nommera M. Delzons.
Pardonnez, Messieurs, à l'insuffisance de cet essai ; j'ai voulu seulement déposer sur sa tombe le souvenir de la reconnaissance. Si je n'avais cru devoir vous offrir une notice de sa vie j'aurais pu renfermer son éloge dans ces mots;désespérants pour son successeur, quel qu'il puisse être : sa place sera occu^ pee et ne sera pas remplie.
M. Delzons n'était pas seulement un jurisconsulte profond, un économiste distingué, un homme d'une instruction solide et variée, il fut encore et surtout un grand travailleur. Ayant d'être appelé à siéger dans les grands conseils de la nation, if avait fait partie de diverses assemblées locales, et, par son esprit d*initiative, il en était bientôt devenu l'âme, pour ainsi dire. Membre de l'assemblée, de l'élection en 1787, il fut nommé rapporteur dans les questions les plus importantes, et ne mit jamais le soin de sa popularité en balance avecles vrais intérêts du pays.
Au conseil des Anciens, au Corps législatif, et plus tard à la chambre des députés, il prit la parole sur de nombreuses et importantes questions.
Quelques-uns de ses discours ont été imprimés, et nous avons eu entre nos mains ceux qu'il prononça :
Le 11 messidor an v, sur les transactions antérieures à la dépréciation du papier-monnaie.
Le 9 vendémiaire an vi, sur les dépenses ordinaires et extraordinaires de l'an vi.
Le 27 brumaire, sur les rentes viagères.
Le 22 pluviôse, sur les fermages arriérés des biens nationaux.
Le 16 germinal, sur la défense des parties devant les tribunaux.
Le 22 fructidor, sur les traitements accordés aux employés supérieurs de la régie et l'enregistrement, discours qui embrasse toute Torganisation de cette grande administration.
Le 23 brumaire an vu, sur le régime hypothécaire.
Le 29 prairial, sur les demandes en dégrèvements de la con» tribution foncière.
Le 24 fructidor, sur le service des hospices civils.
Le 18 novembre 1814, il faisait son rapport sur les douanes.
Q& dernier discours a été imprimé par ordre de la chambre et a pour notre pays une importance particulière, en ce qu'il traite spécialement la question de l'impôt du sel, et contient des renseignements qui ont encore aujourd*bu! leur actualité pour le Cantal.
Plusieurs de ces discours sont vraiment remarquables. Celui qui est relatif à la contribution foncière est fort étendu. H n'a pas moins de soixante pages et suffirait seul à prouver Tarnpleur et la sûreté des connaissances que possédait M. Delzons.
A un autre point de vue, et pour justifier ce que nous avons ditdeTélévation de ses sentiments, on nous permettra de citer ici quelques lignes de deux de ses discours.
Dans la discussion de la loi relative aux transactions antérieures à la dépréciation du papier-monnaie, M. Delzons s'exprimait ainsi sur le serment décisoire que la commission refusait d'autoriser.
» La preuve suppléloire et incertaine du serment décisoire n'a pas obtenu non plus Tassentiment de vos commissaires. Quelle en sera la forme, disent-ils ? quels en seront les effets? Un tourment pour Thomme de bien ; un crime de plus pour le méchant.
» Sans doute, hélas ! on n'a que trop abusé de cet acte religieux, et M. Hume reproche, avec raison, aux lois européennes de ravoir trop multiplié.-— Gardons-nous, cependant, citoyens r^résentants, de Tavilir en afiectant de le regarder comme nul et inutile. — La forme n'y fait rien. En quels termes, en quelle posture qu'il soit prêté, cela est indifférent; l'essentiel est que celui à qui il est déféré sache que c'est une déclaration dont il prend la Divinité à témoin. — Ne croyons pas non plus que la masse du peuple français soit assez dépravée pour se faire un jeu de l'interpellation de l'Etre suprême ; gardons-nous de lui faire cette injure : Oui, citoyens
représentants, je n'en doute pas et j'aime à le publier, la Divinité a autant d'adorateurs parmi nous que dans tout autre peuple du monde, quelques efforts que nos novateurs et nos bourreaux aient faits pour effacer cette idée innée avec rhomme, et qui^ dans tous les temps, dans tous les pays, fera son espoir, sa force et sa consolation. »
On est heureux de voir, à la date de Tan v, dans une chambre française d'où l'esprit religieux semblait depuis longtemps banni, cette invocation à la Divinité si noblement formulée par celui qui fut notre représentant.
A propos de la résolution relative au service des hospices civils et des enfants de la Patrie, dans son rapport du 24 fructidor an vu, que Ton voudrait pouvoir citer en entier, M. Delzons répondant à toutes les objections faites contre la résolution, s'exprime ainsi :
« Votre commission convient, sans peine, que, si l'expérience du passé n'avait pas prouvé, combien les intérêts des pauvres et des orphelins sont facilement sacrifiés aux circonstances, souvent les moins impérieuses ; s'il était possible d'espérer, avec quelque apparence de fondement, qu'ils seront plus respectés dans le cours de Tan vin, qu'ils ne Font été jusqu'ici, il serait inutile d'établir en leur faveur une réserve particulière ; qu'il serait plus court, plus facile de les comprendre comme toutes les autres parties prenantes, dans les distributions secondaires. Mais sur quoi pourrions-nous fonder cet espoir ? Quoi ! deux lois les plus impératives prescrivaient, Tune d'employer exclusivement au service arriéré des hospices la moitié des valeurs réelles qui rentreraient sur la contribution mobilière arriérée, l'autre de partager également, par chaque décade, les fonds faits par l'an VTI et destinés aux enlantsde la Patrie, et de la comprendre pour les sommes entières dans les distributions décadaires.
«Bien loin, cependant, que ces lois aient eu la moindre exé cution, Il semble, au contraire, qu'on ait affecté de les mé priser, de faire retomber sur les malheureux qui avaien't excité la sollicitude du Corps législatif, l'animosité qu'avaient inspirée ces dispositions qui contrariaient des intérêts privés • Il semble que ces lois ont été précisément l'époque à laauelll on a presque tari les faibles secours qu'on accordait auparavant. On n'a pas même daigné communiquer au Corps légisatif les motifs qui ont arrêté l'exécution de ces lois, quoique lune délies ordonnât que, chaque mois, il en serait rendu compte. Et nous pourrions encore croire que, s'élevant au-dessus de toutes les intrigues, de tous les intérêts perronnels, des tentations de tous les genres, on respecterait,^ on soutiendrait à l'avenir la cause des malheureux I
» Citoyens collègues, on le devrait sans doute, mais ce serait une vraie chimère que de se bercer de cet espoir : cette illusion serait bientôt dissipée; il ne nous resterait que le regret cuisant, mais irréparable, d'avoir aggravé les maux de tant de malheureux ; que disje ! d'avoir prononcé leur arrêt de mort.
» On l'a dit depuis longtemps, et nous venons d'en faire une craeUe expérience, la subsistance des indigents ne doit pas être confiée au génie de la finance ; car elle serait toujours sacrifiée au crédit, à l'intrigue, à des projets brillants, souvent désastreux, au luxe de la représentation, aux inutilités ou aux agréments de tous les genres, à toutes les circonstances enfin, plus ou moins impérieuses, qui serviraient d'occasion ou de prétexte pour détourner les fonds à des emplois plus agréables ou plus recommandés.
» Eh I qui pourrait défendre la cause des malheureux au milieu du choc de tontes ces passions? Uurs cris seront étouffés tomme intempestifs et importuns. Ce n'est pas sous les lambris
dorés, au milieu de toutes les jouissances du luxe, qu'on s'attendrit sur l'infortune de ses semblables. — C'est dans les asiles de la douleur, au milieu des êtres souffrants, à Taspect de tous les maux qni affligent la faible humanité qu'il faut interroger son cœur. — Jamais Thomme de bien n'y entra sans devenir meilleur !
B Vous l'avez éprouvé, mes collègues, vous qui, dans vos départements, avez participé aux respectables fonctions d'administrateurs de vos hospices. C'est à vous qu'il appartient, en ce moment, de les défendre contre l'avidité d'un fisc dévorant : mettez-les à Tabri de ses atteintes ; scellez de nouveau le titre de leur garantie et de leur indépendance. La loi qui nous est proposée n'est que le complément de celles que vous avez déjà rendues, et que, faute d'une précaution que tout commande, on a si cruellement éludées.
pOui, il faut élever une barrière qui défende le pauvre et l'orphelin des entreprises de ces riches égoïstes, de ces intrigants de toute espèce qui continuellement trompent, corrompent les dispensateurs des revenus publics. — Prémunissons-les même contre nous. C'est la conduite du sage qui se tient toujours en garde contre lui-même ; mettons-nous dans f heureuse impuissance de manquer encore à la foi que nous leur avons si souvent donnée.
» Quel si grand inconvénient, d'ailleurs, présente le séquestre ou la séparation des fonds des hospices !
» Voulez- vous, citoyens collègues, un fait authentique sur la perte presque générale de ces malheureux enfants, occasionnée par la barbarie avec laquelle on a refusé aux hospices les moyens de les arracher à la mort? Votre commission Tatrouvi dans la motion d'ordre faite au conseil des Cinq-Cents, etqiï a donné heu à la résolution.
» La commission administrative de Saintes a certifié quesui
126 enfants qui, dans l'espace d'un an^ ont été exposés à son hospice, il en a péri 116, faute de nourrices I — Vous frémissez, citoyens collègues ; mais ce désastre est général dans toute la France ; il n'y a point de département qui ne pût offrir des exemples pareils. Non, les échafauds de 93 n'étaient rien en comparaison de ce fléau dévastateur. — Et nous balancerions encore à l'arrêter dans sa source, pour épargner à quelques commis une centaine de lignes d'écriture par décade ! — Pères de la Patrie, voyez à quel prix on met la vie de ses enfants ! i»
Nous pourrions multiplier les citations ; mais ces lignes suffisent pour faire comprendre comment, dans cette nature d élite, la charité et la foi la plus vive s'alliaient à un esprit élevé, à un caractère ferme et indépendant.
II s'opposa notamment à la réduction de la dette publique au tiers consolidé, comme mesure inopportune et sans efTicacité dans les souffrances présentes de l'Etat.
(Page 49.)
Ce numéro est compris et confondu dans le numéro 10 et dernier de TAppendice.
fi' 3.
Le canal de Suez, qui se creuse de nos jours, sous l'initiative de la France et la puissante protection de l'Empereur Napoléon in, ayant été Tune des grandes pensées do général Bonaparte, nous consignons ici quelques détails extraits du journal du général Alexandre Berthier, présent sur les lieux où furent faites les explorations de l'ancien canal par le général Bonaparte en personne.
Le général Bonaparte, accompagné d'une partie de son étatmajor, de quelques membres de son institut d'Egypte, en tête desquels sont Monge et Berthollet, et d'un corps de cavalerie, part du Caire le 4 nivôse, va camper au lac des Pèlerins; le 5, il bivouaque à dix lieues dans le désert; et le 6, reconnaît la côte et la ville de Suez, qu'il fait mettre en état de défense.
Le 8, il passe la mer Rouge près de Suez, à un gué praticable à la marée basse, et se rend aux fontaines de Moïse, situées en Asie. Cinq sources forment ces fontaines qui s'échappent en bouillonnant du sommet de petits monticules de sable.
Bonaparte retourne à Suez ; mais la mer étant haute, il remonte la pointe de la mer Rouge. Son guide le perd dans les marais, et il n'en sort qu'avec la plus grande peine, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture.
APPENDICE. 2i5
Il prend toutes dispositions pour rendre à Suez son ancienne «plendeur.
Bonaparte quitte Suez le 10 nivôse, côtoyant la mer Rouge au nord. A deux lieues et demie de cette ville, il trouve les restes de l'ancien canal de Suez, le suit pendant quatre lieues ; le même jour, couche au fort d'Algéroud; le 11, à dix lieues dans le désert, et le 12, à Belbeïs.Le 14, il se porte dans l'oasis d'Houareb, où il retrouve les vestiges du canal de Suez, à son entrée sur les terres cultivées et arrosées de l'Egypte.
Il le suit l'espace de plusieurs lieues, et satisfait de cette double reconnaissance, il donne ordre au citoyen Peyre, ingénieur, de se rendre à Suez et d'en partir avec une escorte suffisante pour lever géométriquement et niveler tout le cours du canal, opération qui devait résoudre le problème de l'existence d'un des plus grands travaux du monde.
De retour à Suez, il apprend que Djezzar, pacha de Syrie, s*est emparé du fort de El-Arich, qui défend les frontières de l'Egypte.
De là, il combine son expédition pour la Syrie.
(Page 60.)
MISSIONS DU CHEF DE LA QUATRIÈME DEMIBRIGADE DELZOiNS.
Pendant cette campagne de quatre ans si extraordinaire et qui fut si laborieuse, on ne sait ce qu'il faut le plus remarquer chez le jeune colonel, de ses talents militaires ou de ses qualités d'administrateur. Il fait marcher de front tous les genres de travaux; et son activité, qui pourvoit à tout, est infatigable.
Les riches campagnes du Delta, où sont les villages arabes toujours remuants, nécessitent ou des combats ou des mesures de haute prévoyance pour le recouvrement des impôts et des contributions (car l'armée, sans secours de la mère-patrie, a tout à tirer d'elle-même dans ce pays dénué de fabriques et d'ateliers).
Le colonel, à la tftte de quelques compagnies, accomplit les missions les plus difficiles et lès plus périlleuses. — Ennemi des exactions (qui étaient, comme il le dit avec tristesse, à l'ordre du jour), ennemi des rigueurs autant que des injustices (expressions sorties de sa plume), il sait se concilier l'esprit des populations et les ramène le plus souvent à la soumission par l'effet de sa seule présence.
Nous donnons ici quelques-unes de ses lettres qui prouvent combien ses services étaient appréciés; elles présenteront ridée du tableau journalier de cette campagne, et de la vie en détail de l'armée.
APPENDICE. 2n
Province du Bahireh, ventôse an VIII. Au général de division Lanmse.
a Citoyen général, je suis arrivé aujourd'hui à Ramanieh et ai pris le eommandement de la province du Bahiréb, conformément à vos instructions, qui m'ont été transmises par le général Destaing.
» Je n'ai trouvé ni instructions ni papiers relatifs à la province ; le commissaire des guerres peut seul me mettre au courant des affaires ; il vient de me remettre l'état de situation de ses magasins(j'aurai l'honneur de vous l'adresser parle premier courrier). Rahmanieh (place située sur les bords du Nil) est aujourd'hui un point de passage très-fréquenté. La consommation des vivres a considérablement augmenté. Le commissaire m'annonce que nous n'en avons pas pour dix jours ; et ne devant rien attendre de Tarrondissement, d'après la lettre de l'ordonnateur Laigle. il m'invite à prendre des moyens pour lui procurer des grains. J'ai été obligé d'en demander cinquante ardebs à la commune de Dumanhour. Le temps que nécessitera le transport et la mouture de ce grain dépassera les dix jours.
» Veuillez, citoyen général, me guider dans mon nouveau commandement ; je saurai obéir, et je crains d'être obligé d'agir souvent de mon chef.
» Comptez, citoyen général, sur mon zèle et mon empressement à observer et exécuter vos ordres.
» J'ai l'honneur de vous saluer avec respect.
^ Delzons. »
Méalled-el-Kébir 28 germinal, an 8.
Au général Durnon, chef d' état-major général, au Caire,
a Citoyen général, j'ai chargé le chef de bataillon Steiller de vous rendre compte par un exprès de notre arrivée à Tantah, et de vous donner les renseignements que nous avons eu des rassemblements des Arabes dans la province du Menouffié;je pense qu'il s'en sera acquitté.
» La mission dont je suis chargé aurait trop souffert si je m'étais attaché à la poursuite des Bédouins répandus dans dix ou douze villages, et formant un total de 1,000 à 1,200 au plus. Ils ont fui plusieurs fois à notre approche, et ne paraissent pas disposés à voaloif rester dans le Delta^ puisqu'ils font passer le fruit de leur vol dans le Bahirêh.
» Je partis de Tantah le 21, et fus coucher à Clayalem. Peu de temps après mon arrivée, un parti de Bédouins se présenta aux portes du village ; les habitants se joignirent à notre détachement de dragons qui, soutenu par un autre de carabiniers, chargea les Arabes pendant une lieue.
» J'arrivai le 21 à Méalled-el-Kébir. L'aga vint à mon devant et me promit soumission pour la ville. J'ai vu les chefs de la loi, à qui j'ai parlé de paix et de pardon. Les habitants sout ici tranquilles, et les riches paraissent nous craindre.
D Mon intention était d'attendre ici le payement du Miry (impôt territorial) des villages les plus voisins; mais ils ont refusé d'obéir aux lettres que le cophte leur a envoyées, et ont répondu ne rien devoir aux Français. — Je pars demain pour la partie ouest de la province, et ne rentrerai ici que lorsque tous les villages seront quittes envers nous.
» J'aurais voulu laisser dans cette ville une partie de mou détachement pour contenir les habitants et garder quelques malades ; mais sa force ne me le permet pas.
x> J'aurai soin de vous rendre un compte exact de toutes nos marches et de nos opérations. Je serai très-satisfait si vous les approuvez; comptez du moins, citoyen général, sur mon empressement à exécuter vos ordres.
» DSLZONS. >
12tloréalan 8.
Au général de division Verdier.
a Le citoyen Legroing, agent français, vient de me rejoindre, et me remet votre lettre du 8 de ce mois, où je trouve copie des instructions que vous lui donnez. J'accepte avec reconnaissance, citoyen général, la surveillance que vous me donnez de la province du Garbieh. Je tâcherai de remplir vos désirs par de l'activité et de l'empressement à exécuter tous vos ordres.
» Je vous ai envoyé le détachement de dragons que vous me demandez. Je vous ai rendu compte de Teireur qu'avait commise l'agent français, ce qui a retardé d'un jour le départ du détachement.
» Je vous réitère l'observation que je me suis permis de vous faire dans ma dernière lettre, que j'avais le plus grand besoin de vingt-cinq à trente dragons, soit pour courir après les habitants des villages qui fuiraient à notre approche, soit pour servir d'escorte ou pour tout autre service qui exigerait la promptitude qu'on ne peut attendre de l'infanterie. Vous connaissez mieux que moi, citoyen général, l'emploi utile qu'on ferait de ce détachement de cavalerie. Vous m'annoncez ce même nombre en hommes non montés, et me recommandez de ne recevoir que des chevaux propres à l'arme de dragons. J'agirai de mon mieux pour remplir vos intentions ; mais cela exige du temps, et nous avons besoin d'agir à tout moment.
» J'envoie à Sémenhoud le citoyen Monnier, capitaine, pour prendre le commandement, de cette place et en former la garnison avec sa compagnie. Je fais rentrer le détachement qui y est déjà, parce que la discipline se perd facilement lorsque les soldats n'ont pas leurs officiers et leur même organisation. Elle se conserve, au contraire, dans les compagnies réunies; le capitaine et tous les officiers ont une plus grande facilité à maintenir Tordre parmi leurs soldats. Ce capitaine réunit les qualités que vous exigez, et je ne doute pas un instant que vous n'approuviez ce choix, si vous avez occasion de connaître cet officier. Je lui donne la surveillance sur les administrations de la ville, en se concertant avec le commissaire des guerres. — Je lui ai recommandé surtout le plus grand ordre soit de sa troupe soit de celles de passage, qui ordinairement commettent des vexations.
» J'organiserai, comme voua l'ordonnez, les compagnies de janissaires, à pied et à cheval, et remettrai le divan sur le même pied qu'il était auparavant, lorsque j'aurai pris de l'agent les notions qu'il est à portée de me donner à ce sujet.
» Je reçois à l'instant votre lettre du 10. J'instruirai exactement le commandant de Sémenhoud de nos marches et de nos positions journalières, aûn qu'il puisse vous les faire connaître lorsque vous les lui demanderez.
» Dklzons. »
29 floréal.
A tagent français du Garbier,
a Le général Verdier m'écrit, citoyen, qu'il a été perçu, sur le village de Bermé Ménouffié, une imposition extraordinaire de 420 talari, tandis que je n'en avais demandé que 200, et encore i,200 patak à celui de Mealled Marcom, même
province, et on ne m*a rendu compte que des i,000 pour le rachat des bestiaux pris par les carabiniers. Je vous prie d'avoir la bonté de vous informer qui peut avoir reçu l'excédant de ces sommes ; par quel ordre on l'a demandé ? Je vous serai obligé d'instruire le général Verdier. J'attends votre réponse avec d'autant plus d'impatience, qu'il me tarde beaucoup d'avoir de vos nouvelles.
» Delzons. x>
5 prairial.
Au général de division Bampon, gouverneur de Damtette,
« Citoyen général, j'arrive à l'instant d'auprès du général Verdier, où m'avaient appelé des affaires très-importantes. Vos lettres du 28 dernier et du 3 courant me sont remises. — Je suis très-flatté du contenu de la première ; comptez , citoyen général, sur mon application à mériter la confiance que vous me témoignez.
» Mon général, je ne peux accepter le commandement de la province que vous voulez bien m'accorder. Le service d'un pareil emploi est trop compliqué pour moi, et je le connais si peu que je crains de ne pouvoir remplir vos vues, malgré toute la bonne volonté que j'y apporterais.
» Mon corps a été négligé pendant plus de dix-huit mois qu'il a été constamment détaché. La discipline a besoin d'être un peu raffermie. L'administration exige beaucoup de travail par suite du grand retard éprouvé dans les payements et fournitures ; une infinité d'autres détails méritent toutes mes occupations et ne me permettent pas de me charger d'un nouveau fardeau que j'aurais trop de peine à soutenir.
» Par toutes ces raisons que j'ai l'honneur de vous exposer.
citoyen général^ et qui sont très-légitimes, je vous prie trèsinstamment de vouloir charger quelque autre officier du commandement de la province. — Je suis très-sensible à la faveur que vous voulez bien me faire ; j'aurai sans doute quelque autre occasion de mieux répondre à votre confiance.
» Je me suis informé, citoyen général, des sujets de plainte qui vous sont parvenus; j'ignore ce qui s'est passé pendant mon absence, mais je vous réponds de faire tout mon possible pour maintenir Tordre et la discipline dans mon corps. J'y parviendrai sans peine, et je me flatte que vous n'aurez aucun sujet de mécontentement à l'avenir.
» J'ai l'honneur de vous saluer avec respect.
» Delzons. d
Combien ce langage est modeste 1 — Il a pacifié deux provinces en peu de jours, les a délivrées des incursions des Bédouins et des Arabes. Il décline l'honneur qui lui est fait du gouvernement d'une nouvelle province. — H a ses soins de chef et de père à donner à sa demi-brigade qui, détachée depuis de longs mois par fractions, a été décimée par les fatigues et les privations, autant que par les combats.
£n vendémiaire suivant, le pays étant pacifié et tranquille, le chef de la k^ demi-brigade, en garnison à Alexandrie, justifiait les besoins d*ordre, de discipline et d'administration auxquels il fait allusion dans sa lettre au général Rampon, par les lignes suivantes, extraites de son journal.
> Cette longue séparation des bataillons, dit-il, avait considérablement nui aux intérêts et à la discipline du corps. L'occasion la plus favorable de remédier à tous les abus se présenta enfin, et les trois bataillons, sous l'autorité du même chef, ne connurent que la même police et furent soumis au même règlement, non sans peine à la vérité; mais
les bons officiers, çentant combien il était de leur devoir de contribuer de tous leurs efforts au rétablissement et au maintien du bon ordre, secondèrent si bien les entreprises du chef de brigade^ que, dans peu de jours, tout esprit de parti cessa, et que la demi-brigade fut une des mieux tenues de la garnison, et servait aussi bien qu'on pouvait le désirer.
» Linstruction si longtemps négligée fut reprise avec vigueur. La demi-brigade manœuvrait tous les jours, et les hommes de détail deux fois par jour.
» Les écoles de théorie pour les oiBciers furent établies dans chaque bataillon : peu de mois suffirent pour gagner le point d'instruction qu'avait possédé autrefois la demi-brigade, et que la grande activité, les fréquents détachements avaient fait perdre.
» Le général en chef, convaincu des injustices qu'avait essuyées la demi-brigade, fit son possible pour les réparer. II témoigna, à diverses occasions, combien il était satisfait de la bonne police du corps.
B Les casernes étaient dans le meilleur état. Chaque soldat avait son lit ; les râteliers d'armes, les porte-manteaux, les planches à pain étaient placées dans chaque chambre. La plus grande propreté régnait partout. En un mot, jamais, depuis le commencement de la guerre, aucune troupe n'avait été aussi bien tenue que Tétait l'armée d'Alexandrie.
1» Les officiers observaient rigoureusement toutes les règles qui leur étaient prescrites. Leur tenue uniforme était trèsbelle. — Les officiers de la demi-brigade étaient distingués de ceux des autres corps de l'armée par leur habiUement à la fois simple et très-élégant. »
-^ Le chef de brigade formait ainsi ses soldats pour les ournées de ventôse t
(Page 65.)
Extrait du journal manuscrit du chef de la 4* demi-brigade légère, Delzom, sur la bataille du 22 ventôse, contre Vai^mée anglaise.
La 4* demi-brigade, en garnison au Caire, auprès du général en chef, reçoit ordre, le 4 ventôse, de marcher sur Alexandrie, menacée par une flotte anglaise. Ayant rejoint le 17, à Rahmanieh, la brigade deSilly^ elle arrive le 20 à 9 heures du matin, au camp d'Alexandrie.
On lit dans ce journal : a Les Anglais, après leur débarquement à Aboukir, s'établirent à Tembarcadère de Canope, appuyant leur gauche au lac. Leur position, très-resserrée, était très-bonne; le général Lanusse la reconnut dans la matinée, ayant pour escorte les carabiniers de la 4*.
» La division Lanusse établit son camp à la gauche de la division Priant; les carabiniers et les grenadiers rentrèrent à leurs corps. Les ordres les plus précis furent donnés, pour remplacer les munitions manquantes et se pourvoir de tout ce qui était nécessaire au combat.
» A 3 heures de l'après-midi, la grand'garde de cavalerie, placée à la Mosquée, fut attaquée par un fort parti ennemi; il s'engagea une affaire de tirailleurs assez vive. Le 22' de chasseurs à cheval reçut ordre de soutenir la grand'garde, sans cependant hasarder de charge.
» La 4* légère partit de son camp, prit position sur les hauteurs du camp de César, occupant les points les plus essentiels.
» Les généraux Priant et Lanusse, après avoir parfaitement
reconnu cette nouvelle position, la trouvèrent bien plus avantageuse que celle qu'ils avaient fait occuper en avant d'Alexandrie, et résolurent de s'y établir de suite. .
» La division Priant appuyant sa droite au Lac, et sa gauche à la route d'Aboukir;legénéralLanusse, sa droite à cette route, et sa gauche se prolongeant sur les hauteurs jusqu'à la mer.
» Les deux premiers bataillons et la batterie de la demi-brigade furent détachés sur un monticule situé dans la plaine en avant de la ligne. Le 3* bataillon occupait une hauteur au bord de la mer, à la gauche de la division Lanusse.
» A l'entrée de la nuit, la cavalerie se retira entre la demibrigade et la ligne et y prit position pour la nuit.
» Le chef de la 22*, le comte Latour Maubourg, fut grièvement blessé d'un éclat d'obus.
» Le chef de brigade Delzons, ne recevant aucun ordre de dis]position pour la nuit, et ayant reconnu l'armée anglaise campée à environ huit cents toises de lui, établit une chaîne de postes de tirailleurs, et leur ordonna de se replier sur la demi- brigade en cas d'attaque, en inquiétant l'ennemi autant qu'ils le pourraient.
» Il disposa ensuite ses deux bataillons de la manière la plus avant^euse, et fit connaître sa position au général Lanusse. A minuit, l'artillerie de la division, composée de deux pièces de huit et deux obusiers de six pouces, vint le joindre dans sa position, qui n'était qu'un avant-poste, peu susceptible d'une grande résistance, à cause des hauteurs qui le dominent, et surtout peu propre à recevoir une nombreuse artillerie qui ne pouvait que causer de l'embarras et non produire un bon
effet.
» Le commandant d'artillerie plaça ses pièces comme il le désira; le chef de brigade changea alors sa disposition pour lui céder le terrain qu'occupaient les deux bataillons.
» Au point du jour une forte colonne d'attaque ennemie, marchant sur le bord du lac, attaqua vivement les postes delà demi-brigade. Le général Priant, instruit de cette attaque, fait renforcer ces postes par les éclaireurs de la 75*. Le général Lanusse donne l'ordre au chef de la 4* de partir avec le 1" bataillon et le fait suivre immédiatement après par le second; l'un et l'autre marchaient en colonne par pelotons et se prolongeaient vers le lac pour y appuyer la droite.
» Le chef les forma en bataille, sous le feu de l'ennemi, marcha à lui dans le plus grand ordre et engagea un combat des plus vifs.
» La première colonne anglaise, forte de 5 à 6000 hommes, fut tout à coup arrêtée dans le fort de son attaque, et bientôt obligée de se replier derrière des mamelons de sable pour se mettre à couvert des bons feux de nos deux bataillons. — Les pièces de la demi-brigade, servies par de nouveaux canonniers, firent un grand mal à l'ennemi. Celle que commandait le sergent Clément occupait une position avantageuse, où elle fut à portée de bien servir.
» L'artillerie de la division avait suivi les deux bataillons et engagé une canonnade très- vive à peu de distance. Mais malgré la bonne volonté et la bravoure des canonniers, ils éprouvèrent plus de mal qu'ils n'en causèrent à Pennemi, à cause de la proximité et des monticules qui le couvraient parfaitement.
Cependant le général Lanusse qui, avec deux bataillons formant au plus 400 hommes, — diminués par les gardes et hommes de corvée qu'on en avait retirés, — avait engagé une affaire aussi importante, envoya l'ordre à la 18* demi-brigade de marcher pour les soutenir. — Le combat durait toujours avec lamême vivacité. Le soldat bien disposé donnade grandes preuves de courage, de soumission et de sang-froid. — De-
puis 3/4 d'heure, les deux bataillons, considérablement affaiblis, supportaient un feu bien supérieur au nôtre, sanstémoi* gner la moindre surprise; plus de ISO hommes étaient déjà ou tués ou blessés grièvement, qu'on ne pensait qu'à charger l'ennemi, à l'arrivée de nos premières troupes. — Notre fière contenance l'avait si fort déconcerté qu'il commençait à être dans la plus grande confusion, et même se retirait.
Le i" bataillon de la 18°' ayant précipité sa marche pour se porter à la gauche du 2* bataillon de la demi-brigade, en arrivant sur le champ de bataille et avant de s'être formé, reçut une fusillade si vive qu'il éprouva une assez grande perte. Son chef fut grièvement blessé et eut le malheur de partir sans faire connaître sa blessure et remettre le commandement à qui devait le remplacer. Ce bataillon se retira en désordre et souffrit beaucoup dans sa retraite.
» Le général Lanusse ordonna aussitôt une charge de cavalerie. — Le 22'' de chasseurs fit des prodiges de valeur; mais, reçu par une forte ligne d'infanterie qu'il ne put ébranler, il fut forcé de se replier en éprouvant une perte considérable.
» Ce commencement de désordre, ce mouvement rétrograde de la cavalerie inquiéta un peu nos deux bataillons. La droite, vivement pressée par un corps de troupes qui s'était avancé sur le bord du lac, était menacée d'être tournée ; la gauche, déjà débordée par la retraite précipitée du bataillon de la 18°* et de la cavalerie, courait risque d'être coupée. Le chef de brigade ordonna de faire retirer l'artillerie, — forma les carabiniers en tirailleurs, et fit sa retraite en ordre sur la montagne que devait occuper le général Priant. — Il s'y forma en bataille et se préparait à une nouvelle défense, lorsqu'il reçut l'ordre de continuer sa retraite sur les hauteurs d'Alexandrie.
228 NOTICE SUH LE GÉNÉRAL DKLZONS.
» L*ennemi, n'éprouvant plus de résistance, se porta eu force sur rextrémité du lac, entre la montagne et le canal d'Alexandrie.
» Les 61* et 75* de ligne firent sur lui une vigoureuse charge et étaient parvenus à enfoncer sa première ligne, lorsque les mouvements de la division Lanusse les obligèrent de se retirer.
» L'ennemi marcha jusques aux positions que nous avions occupées pendant la nuit, s'arrêtant à tous les monticules d'où il pouvait nous découvrir et exécutant avec beaucoup de précision des feux de bataillon assez inutiles.
» Le manque d'accord et de concert dans les opérations des généraux Lanusse et Priant fut Tunique cause de la perte de cette journée, et produisit un mal irréparable. Le premier agit contre les représentations de son ancien qui, seul, eût dû commander. Son attaque imprudente par une faible partie delà division, — l'abandon de ses positions qu'il eût pu défendre avec grand avantage, le peu d'effet qu'il retira d'une bonne artillerie, bien commandée, bien composée, et qu'il employa contre tout principe, négligeant de faire occuper les points les plus essentiels d'où cette artillerie aurait pu causer à l'ennemi un mal infini, le gêner dans ses manœuvres avant qu'il pût arriver à portée de fusil de la division; ces fautes, jointes à plusieurs autres que l'on ne peut citer ici, produisirent un résultat tout à fait opposé à celui qu'on avait lieu d'attendre du courage et de la bonne volonté des troupes qui étaient décidées tt périr entièrement, — plutôt que de fuir devant un ennemi qu'elles abhorraient.
» La demi-brigade eut cent soixante-quinze hommes tués ou blessés dans le combat ou la retraite. Cette perte fut d'autant plus sensible qu'elle comprenait quelques officiers très-distingués : le capitaine des carabiniers Chollier mourut de ses blessurefi.
3> L'ennemi dut souffrir beaucoup à sa gauche ; il eut près de 2,000 hommes hors de combat. — Il ne sut pas profiter de la victoire.
» Si tous les corps eussent été utilement employés par un général habile, qui eût su tirer avantage des bonnes positions que le terrain nous offrait, cette journée eût été des plus brillantes qu'on eût vues dans la guerre, et décidait entièrement du sort de la colonie.
» Mais il devait en être autrement. »
Le général Delzons dit plus tard, dans ses notes, à l'occasion d'un combat très-vif engagé devant Alexandrie contre les troupes anglaises qui attaquaient avec plus de 100 pièces de canon, et que la faible garnison française soutint hors des murs avec beaucoup de valeur :
« Ce combat, très-inégal, prouve la bonté de nos troupes et la grande timidité des Anglais, qui n'osent se décider à une action quelconque, s'ils ne sont certains d'une grande supériorité en nombre et en moyens de toute espèce. — Les Français de l'an IV et V eussent pris le marabout à l'assaut. Les Anglais mettent cinq jours à ruiner entièrement une redoute bâtie à pierres sèches, et ne s'en rendent maîtres que lorsqu'il ne reste plus trace de fortifications, et que la garnison veut capituler. j>
(Pages 97 et suivantes.)
Cattaro, 10 septembre 1808.
Le général Delzons à Son Excellence le duc de Baguse,
« Mon général , » Par votre lettre du 11 de ce mois, qui ne me parvient qu'à Tinstant, je vois avec peine que vous êtes peu satisfait de mes dispositions contre les rebelles de Braiki, et que vous paraissez leur attribuer la perte que nous avons éprouvée. Il est de mon devoir de vous adresser quelques observations qu'il m'importe beaucoup de vous faire connaître. J'ai fait à Braiki ce que j'ai fait partout : exécuter les ordres que j'avais reçus, et conduire moi-même les troupes.
» Je vous supplie de jeter les yeux sur les instructions qui m'ont été remises à mon départ de Raguse pour Cattaro, vous y verrez que je ne devais laisser que 200 Italiens à Btaiki, et y aller avec 300 hommes pourôter à ses habitants toute envie de s'insurger. Ce n'était pas une attaque que j'avais ordre de faire, mais un simple détachement à envoyer, pour faire occuper une commune désobéissante, à qui on ne supposait que 150 hommes capables de porter les armes.
» Je composai ce détachement de 120 voltigeurs Brescians, d'un mêmenombred'Italiens, etdelOOchasseurs aussi italiens. Je mis à leur tête un chef de bataillon du 25% à qui je remis des instructions bien détaillées ; et ne pouvant moi-même partir avec ma petite colonne, mais me proposant de la joindre sous peu d'instants, j'y attachai mon aide-de-camp, en qui j'avais la plus grande confiance.
> Pouvait-on s'opposer à ce que les rebelles, bien plus nombreux qu'on ne l'ayait supposé, envoyassent une forte embuscade à mi-côte; et que devait-on supposer de plus de nos troupes que ce qu'elles ont fait en cette circonstance î repousser cette embuscade, marcher avec vigueur sur les sommets de la montagne, refouler tous les insurgés qui leur fermaient le chemin, et arriver en vainqueurs sur le plateau, près du premier village, malgré la résistance la plus opiniâtre, une fusillade de plus de deux heures, presque à bout portant, et des pertes qui, à chaque instant, devenaient plus sensibles.
» Une montagne si haute, des chemins si difficiles, des défilés continuels, une pluie à verse et des brouillards trèsépais, ont dû nécessairement laisser en arrière quelques hommes accablés de fatigue, ou portés de peu de bonne volonté, et qui avaient la plus grande facilité de se cacher dans les ravins, les bois, les rochers, et se dérober ainsi à l'arrièregarde chargée de les faire marcher.
» Le chemin de Maini à Braiki est d'abord très-escarpé et monte droit jusqu'aux deux tiers de la montagne. Là, un petit sentier longeant cette même montagne pendant plus de deux milles, aboutit au plateau. Les insurgés repoussés se sont jetés dans les rochers,, et n'ont pu y être poursuivis. Il fallait sortir de ce mauvais pas, remonter l'ardeur de nos troupes, et punir l'insolence de nos ennemis. '«Nos pertes étaient grandes, et chaque blessé avait enlevé sept hommes au combat. Il ne nous en restait pas 200 ; encore étaient-ils dispersés par la quantité des postes que nous étions obligés d'établir, et harassés de fatigues de toute espèce.
B Dans cette position, devais-je abandonner le village de Braiki et toutes nos autres positions avantageuses, pour aller à plus d'une Ueue sur nos derrières, prendre des postes dans une montagne très-difficile, et qu'il ne m'était d'aucun avan-
232 NOTICK SUH LE GÉNÉRAL DELZONS.
tage de faire occuper, tandis qu'il était très-dangereux pour nous tous de faire un mouvement rétrograde, ce même jour, et avec tous les inconvénients que j'ai cherché à vous faire connaître ; j'ose assurer que nous n'aurions pas sauvé un seul homme.
» Et cependant, il fallait abandonner cette montagne que je ne pouvais garder, ou le village de Braiki, derrière lequel était encore la plus grande partie des rebelles ; il n'y avait pas à balancer, je n'attendais rien de
» Le 22, le 23, un détachement de 150 hommes devait arriver avec des vivres et des munitions; il avait les ordres de bien marcher et de ne laisser personne en arrière. J'allais lui ouvrir le passage difficile, et ce jour-là nous ne perdîmes pas un homme. Le même jour, le bataillon du 23* arriva; il avait les mêmes ordres.
» Une compagnie de grenadiers faisait l'a rrière-garde, mais, près d'arriver, on eut l'imprudence de laisser huit hommes en arrière ; ils furent tués à gauche du bataillon, sans même qu'on s'en aperçût, tant le brouillard était épais.
» Vous voyez, mon général, que le mal provient des hommes restés en arrière le premier jour, sans qu'il ait dépendu de personne de l'éviter; et de la négligence dans la marche du 23*, quoique tout eût été prévu, les dangers annoncés et les ordres bien donnés.
D 11 n'a pas été en mon pouvoir d'envoyer 3,000 hommes à Braiki, quand je ne devais y en envoyer que 300, — non pour combattre, mais pour s'y établir.
» Les communications devaient être conservées par une compagnie restée à Maini, et ouvertes au besoin par elle et mes postes qui se portaient près de cette montagne, quand on attendait un convoi, ou qu'on entendait des coups de fusil
» Le détachement, arrivé le 23 au matin, sans accident, ne
me donna pas assez de forces f^our occuper cette haute «montagne sur nos derrières. Je dus lui confier le poste important sur le plateau et renforcer ainsi le reste de ma ligne bien étendue sur un très-grand développement, sans qu'il eût été prudent de la concentrer davantage.
» Tout ce jour 23, je fus harcelé de tous côtés, et je me maintins cependant dans une position avec une perte légère : celle de l'ennemi fut plus considérable, et à la nuit il commença à se disperser.
» Je vous prie, mon général, de lire mes rapports, les ordres donnés par le général Clausel, de lire aussi les extraits de vos ordres, d'apprécier mes observations, et j'aime à me flatter que vous ne trouverez pas que j'aie manqué de jugement, que j'aie fait de mauvaises dispositions, et qu'il soit nécessaire de me recommander de faire mieux à l'avenir.
» J'ai l'honneur d'être, de votre excellence, le très-humble et très-obéissant serviteur
» Delzons. »
(Pages 142 et suivantes.) LE COMMANDANT DELZONS.
M. Delzons père était le chef d'une nombreuse famille.
La naissance de son douzième enfant excita Fintérêt et fat Foccasion d'une grande solennité de famille, lors de son baptême, qui fut très-retardé, et dans une époque où celte cérémonie était entourée de tout son prestige.
La trouvant relatée dans une chronique inédite du temps, nous aimons à la signaler ici, alors que ce douzième enfant est le commandant Delzons, dont la destinée est si pleine d'intérêt et de grandeur.
Deux beaux noms du pays ont patroné la naissance de Jean- Baptiste*Géraud Delzons.
Nous lisons dans la chronique :
a Aujourd'hui 19 octobre 4788, à six heures du soir, a été fait le baptême du douzième enfant de M. Delzons de Leyritz, avocat au présidial d'Aurillac, et qui a reçu le nom de Jean- Baptiste-Antoine-Géraud Delzons.
2) M. le comte Géraud de Beauclair avait été nommé par le bureau intermédiaire de Fassemblée provinciale dont M. Delzons était membre, pour être le parrain de son fils avec M"** la vicomtesse de Peyronnenc (1^. Mais ayant été obligé d'aller à Clermont conduire M*** de Beauclair pour le traitement de ses
(1) Elle était née Françoise de Fortet, de la famille du fondateur du collège, dit de Fortet, à Paris, en 1391.
Sa fille, Marie- Anne de Peyronnenc, épousa, en 1796, Gabriel de Lagarde, comte de Saignes. '
yeux, qui s'affaiblissaient, on délégua à sa place M. le comte Degain de Montagnac, député de la noblesse. L'assemblée était belle et nombreuse. Il y avait les flambeaux. Après un souper splendide^ il y eut bal. »
M. le comte de Beauclair et M. le vicomte de Peyronnenc furent les bienfaiteurs de leur pays, et leurs noms sont très* avant dans le cœur des populations, qui les répéteront d'âge en âge. •
M. le comte Géraud de Beauclair a été le sous-préfet d'Aurillac à la création de ces fonctions, qui s'exerçaient à côté de celles du préfet du département.
Et son fils, le comte Charles de Beauclair, mort à Paris en janvier 1817, capitaine d'état-major, aide-de-camp, a donné à l'hospice d'Aurillac, — sa ville natale, — trois beaux domaines à vacherie, et fait divers autres dons de bienfaisance à cette ville. I
La ville de Maurs doit à la famille de Peyronnenc les éléments de vie et de prospérité dont elle jouit, et qui font aujourd'hui son avenir.
M. de Peyronnenc, après de brillants services dans les armées du roi, fut nommé lieutenant d'Auvergne, puis inspecteur des haras.
Il fut président de l'assemblée élective à Aurillac, et député de cette dernière à l'assemblée provinciale, en 1788, qui fut présidée pa^r M. le marquis de Lafayette.
Homme aussi distingué de cœur que d'esprit, il répandit ses bienfaits dans la contrée de Maurs, et obtint, par ses vives démarches et sa haute influence, que la grande ligne du Cantal sur le Midi fût conduite par la ville de Maurs. (Même Chronique, extrait.)
La maxime qui dit : — Noblesse oblige, — aura reçu une consécration éclatante, en la personne de Jean-Baptiste-An-
toine-Géraud Delzons, mort à vingt-quatre ans, lieutenantcolonel, d'une mort toute historique par son héroïsme.
Nous trouvons dans un article du Dictionnaire du Cantal^ que M. de Peyronnenc fut lié d'amitié avec le prince de Talleyrand et le marquis de La Fayette, et qu'il reçut ce dernier chez lui à Aurillac, à son retour d'Amérique.
Nous croyons à ce propos devoir extraire de la même chronique qui nous a fourni 1* extrait d'autfe part, quelques circonstances du passage à Aurillac de ce personnage, — Tami de Washington, - qui est la plus grande illustration politique qu'aient reçue nos murs, et fut l'occasion d'une des ovations les plus émouvantes qu'il y ait eues.
On nous pardonnera une faiblesse patriotique dans la reproduction d'un narré qui nous a semblé donner la couleur vraie du temps et des lieux, tout en figurant le tableau d'une scène locale qui a ému les générations d'une époque déjà loin de nous, à l'occasion d'un grand homme né dans l'ancienne province d'Auvergne.
i" septembre 1787^ arrivée de M, le marquis de La Fayette à Aurillac, à son retour d'Amérique.
Le 4" septembre au matin, on battit le tambour dans toutes les rues, pour appeler tous ceux qui devaient aller au-devant de M. de La Fayette.
Ordonnance de la police qui ordonnait de balayer les rues, de fermer les boutiques, lors de son arrivée.
Tous les artisans se mirent sous les armes ; chaque corps, le drapeau de sa confrérie en tête, MM. les praticiens et les marchands, à cheval, devaient former Tavarit et l'arrièregarde de M. de La Fayette.
Les premiers partirent à sept heures du matin, pour aller
jusqu'au château de Miramon, dit de Pesleil, à Polminhac. Il y avait à leur tète la musique de la ville. M. Carrière fils portait le compliment composé par M. de Vixouse.
Après avoir tout arrangé, on se mit en marche au milieu de Taffluencedu peuple. Arrivés à Miramon, nous rencontrâmes dans une rue, à la descente du château, M. le marquis de La Fayette, le vicomte de Peyronnenc, le marquis de Miramon, le chanoine Dekons, Vabbé Veyron, grand-vicaire de Saint- Flour, le secrétaire de M. de La Fayette, son ancien gouverneur.
A peine nous eut-il aperçus, qu'il descendit de cheval et vint au-devant de M. Carrière, qui Tavait prévenu, et qui s'avança pour débiter son compliment. Il le reçut avec un air satisfait et sensible. Quand M. Carrière eut fini. Ton remonta à cheval, et, au son d'une marche, on gagna le grand chemin.
Après avoir marché quelque temps, on rencontra MM. les marchands qui l'attendaient; et, comme il commençait à s'élever des disputes sur le rang que devaient occuper les praticiens et les marchands, M. le vicomte de Peyronnenc arrangea tout, en disant que les marchands occuperaient Tarrièregarde.
M. le marquis ayant vu que M. Lacaze, dit Mylord, s'avançait pour le complimenter au nom de ces derniers, fut audevant, et fit parîutre des marques non équivoques de satisfaction.
On remonta à cheval, et, à quelque distance, Tinfanterie se fit entendre. Elle nous joignit; et ce fut alors que tout s'arrangea par ordre. C'était un beau et imposant coup d'œil.
Étant arrivés au Barra, on entendit les canons, les cloches, les tambours, les acclamations du peuple, qui, mêlés aux sons des instruments, aux cris d'allégresse du cortège, formaient la plus belle des musiques.
C'était le premier héros que Ton voyait; Ton ne pouvait se lasser de le regarder.
On descendit le long de la promenade du Cours de Monthyon, et Ton entra dans la ville au bruit de mille: Vive Lafayette.JS. fut conduit rue de la Bride, dans l'hôtel qu'on lui avait préparé, appartenant à M. Crozet d'Hauterive.
Les différents corps vinrent Ty complimenter. Une garde tut posée à sa porte. Le soir, toute la ville fut illuminée, et on eut le plaisir de le voir se promener avec M"® la marquise deFontange, dans plusieurs rues où il fat témoin de l'excès de joie que son arrivée produisait de toutes parts.
Il y eut un grand bal, où cependant M. le marquis ne dansa pas. Il fat occupé toute la soirée avec M. de Peyronnenc,et parut ne pas faire beaucoup d'attention à nos belles danseuses, malgré leur bonne envie de briller.
Le lendemain dimanche, il entendit la messe à l'église delà paroisse, où il fut reçu par M. le curé et placé sur un fauteuil qu'on avait porté exprès.
L'après-midi, il fit ses visites. Il avait dîné chez M. Leygonier de Pruns, secrétaire du chapitre ; ilsoupachez madame de Fontange.
Le lendemain lundi, tout fut en ordre pour l'accompagner à son départ, de la même manière qu'à son arrivée.
L'on alla jusqu'à Vie, au milieu de raflluence des campagnes, croissant sur notre marche, et des démonstrations de la joie universelle.
(Pages 151, 252.) Ce numéro est compris dans le n" iO de TAppendice.
(Page 180.)
L'inspecteur des postes de la Dalmatîe, M. Benoît Delzons, écrit de Cattaro, le 19 mars 1813, au général commandant la Croatie militaire, la lettre suivante :
Gattaro, le 19 mars 1813, « Monsieur le général commandant la Croatie,
» Dans le malheur que j'ai eu de perdre deux de mes frères, il m'est doux^de demeurer reconnaissant envers un homme de la nation croate, de laquelle le général, mon frère, avait conçu une haute opinion. Vous serez peut-être bien aise aussi de savoir que cette nation que vous commandez aujourd'hui, a, par ses enfants, qui sont à la grande armée, justifié cette bonne opinion^ et s'en est constamment montrée digne.
» Je ne crois pas inutile de faire connaître à tous les Croates (veuillez, monsieur le général, être mon organe auprès d'eux) le dernier service que l'un des leurs a rendu à mon frère, par un trait de courage.
» Le capitaine Zifkovich, aide-de-camp du général, mon frère, n'écotitant que son grand cœur, s'est porté à travers le feu terrible de l'ennemi, sur la place de Malo-Jaros-Lawe&t,
que nos troupes venaient d'être forcées de quitter, pour en enlever le corps du général, et celui d'un autre de ^ses frères tombé à son côté.
» Par cette action digne des plus grands éloges, ce brave militaire honore sa patrie ; et, en outre, ayant contribué à nous conserver la possession de dépouilles aussi chères, il s'est acquis une reconnaissance éternelle auprès d'une famille qui saisira toutes les occasions de lui en montrer sa gratitude. »
Dans une autre lettre du 8 juillet 1813, l'ancien aide-decamp du général Delzons, commandant Duhot, écrit à M. Delzons, inspecteur des postes, lei lignes suivantes :
a Le capitaine Zifkovich doit être dans le 4* corps, commandé par le comte Bertrand, ou en Croatie .Veuillez, je vous prie, ne pas l'oublier, lui ou sa famille, si une occasion favorable se présente.
» Je désire bien ardemment d'être à même, un jour, de prouver au capitaine Zilkovich combien je lui suis et lui serai toujours reconnaissant de son action de bravoure, en venant me prendre des mains le pauvre commandant Baptiste, tandis que moi je faisais tous mes efforts pour soustraire des mains de l'ennemi le corps de mon pauvre et digne général ; et tout cela, mon cher Delzons, me trouvant abandonné de tous les soldats de la division, désordre occasionné par la mort de ce digne militaire, dans lequel ils avaient tous tant de confiance. » Signé : Duhot (1). »
(l) Devenu, après la mort du général Delzons, premier aide-de-camp du général comte Bertrand, puis général.
Nous ne résistons pas au désir de placer ici une autre lettre de M. Duhot que nous avons sous les yeux. Les écrits sur ces temps sont rares pour nous ; et celui d'un acteur môme de l'une de ces grandes scènes militaires où se signala le général Delzons, mérite d'autant plus notre attention.
Nous extrayons ce qui suit de la lettre adressée à M. Benoît Delzons :
APPENDICE. 24i
Nous avons eu à notre disposition grand nombre de lettres écrites à la famille du général Delzons, sur la nouvelle de sa mort, des provinces lUyriennes, Leybach, Zara, Raguse, Spalatro. Nous donnons ici copie de la lettre du gouverneur général de riUyrie, aide-de-camp de l'Empereur.
« Je suis bien fâché de ne pas connaître l'ouvrage de M. Labaume et de n'avoir pu me le procurer à Angers. Je ne conçois pas comment on peut attribuer la journée qui a précédé notre entrée à Witebsk à d'autres qu'à la 13* division (Delzons) du 4* corps d'année. C'est elle seule, avec de la cavalerie commandée en personne par le roi de Naples, qui en a eu la fatigue et les honneurs ; — au point que, vers quatre heures après midi, l'Empereur arrivant, et demandant — qui se baltail si bien ? on lui répondit : — La 1 3* division. — Eh bien l quelle continue la journée quelle a si bien commencée! Nous avons cru un moment que la 1 4® division ( Broussier ) nous remplacerait ; mais, d'après la réponse de l'Empereur, nous continuâmes si bien, que le brave général baron Roussel, sur les neuf heures, étant avec sa brigade aux avant-postes, et voulant parcourir la ligne, se rencontra avec une patrouille ennemie qui fit une décharge ; c'est là qu'il reçut une balle au front. Nous y accourûmes de suite avec le général Delzons ; mais le général Roussel n'existait plus !
» Les aides de camp du général Delzons ne l'ont point quitté un instant et se sont trouvés avec lui au milieu des tirailleurs. 11 arriva qu'en parcourant un taillis avec lui, sur le flanc droit de la route, un boulet vint tomber entre lui et moi. Mon cheval fit un écart si prompt, qu'une étrivière de ma selle se cassa, ce qui fit beaucoup rire le pauvre général Delzons, de m'avoir presque vu à terre.
» Beaucoup de récompenses furent données à la division Delzons, d'après l'avis que ce général en avait reçu directement de l'Empereur. C'est pour cette journée que son frère Baptiste fut fait chef de bataillon, et moi capitaine.
» Nos brevets sont datés du 31 juin 1812.
» J'avais des notes sur toutes nos affaires; mais elles ont été perdues à la Bérézina avec le caisson. Si j'ai conservé celles «de Malo- Jaroslawetz, c'est que je n'ai pas voulu m'en dessaisir par l'attachement cfue je portais au brave général Delzons. »
Cette lettre vient bien heureusement à l'appui de nos pages 1 40 à
Leybach, le i8 novembre 1812.
« Monsieur^
» Le vingt-septième bulletin nous a appris une triste nouvelle. Là cruelle perte que vous venez de faire est vivement sentie. Tous ceux qui connaissaient le général Delzons lui donnent les plus justes regrets ; et je partage bien sincèrement ceux que vous éprouvez. — Il a rendu de grands services durant cette campagne ; — il était appelé à une carrière brillante; mais toutes ses qualités et Tappui qu'il donnait à toute sa famille, ne seront pour vous que des motifs de regrets de plus. Je lui étais sincèrement attaché.
» J'espère que le vice-roi obtiendra pour sa famille quelques témoignages de bienveillance de Sa Majesté.
» Recevez, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.
» Comte Bertraio). »
Nous donnerons aussi en son entier celle qui a un cachet officiel, comme émanant de Tétat-major de Son Excellence le gouverneur de riUyrie.
Leybach, le 19 décembre 1812.
Perpiettez, mon cher monsieur, que je vous témoigne toute la part que je prends à l'affreux événement dont Son Excellence vous entretient. Tous ceux qui ont vu ici le général Delzons lui donnent les regrets les plus sincères; mais plus qu'un autre j'aVais appris à le connaître et à l'aimer.
Je ne vous dirai pas combien sa perte a été sensible pour Son Excellence. If a été facile à tout le monde de voirie chagrin qu'elle lui causait; maintenant qu'il n'est plus, on rend
toute justice à ses talents^ et ceux mêmes qui^ auparavant, n*en avaient pas la même idée que nous, conviennent à présent que la France remplacera difficilement un pareil général, et qu'il était appelé à soutenir la gloire des armées françaises.
Mais tout ce que je vous dis là ne peut qu'augmenter vos chagrins. Croyez encore une fois à toute la part que j'y prends
et recevez, etc.
De Luppé,
Secrétaire général du gouverneur.
Les diverses lettres que nous avons sous les yeux parlent des vertus privées qui faisaient aimer le général, et justiBent bien les témoignages donnés par le comte Bertrand, dans son voyage en lUyrie, sur les sentiments |des habitants du pays à l'égard du général.
Dans une lettre de Raguse, nous trouvons ces mots partis du cœur : « Nous ne voudrions pas l'avoir connu. » Ces mots sont comme l'expression des regrets de tous.
(Annexe.)
BATAILLONS AUXILIAIRES DU CANTAL, ET NOTES BIOGRAPHIQUES SUR QUELQUES VOLONTAIRES.
Un premier appel fait par la nation aux hommes de bonne volonté avait été répondu avec enthousiasme, et avait formé, comme nous l'avons dit, le premier bataillon du Cantal, qui fut commandé par Destaing aîné, avocat.
Les dangers de la Patrie devenant de jour en jour plus pressants en face de l'Europe soulevée contre elle, l'heure de la levée en masse sonna bientôt, et donna lieu à la formation successive de deux autres bataillons., dont les cadres furent de même remplis avec cette ardeur, cet amour du pays, bien digne d'une aussi grande cause.
Nous citerons les noms des commandants de ces bataillons qui ne tardèrent pas à justifier, par un véritable mérite, le choix qui avait été fait d'eux, mais qui ne purent se distinguer que parce qu'ils commandaient à des hommes pleins de valeur : MM. Lespinats et Miquel (Guillaume).
Le deuxième bataillon du Cantal ne tarda pas à suivre son aîné : il partit d'Aurillac le 26 septembre 1792, ayant pour commandant M. l'Espinats de Boussac, ancien capitaine de cavalerie, chevalier de Saint-Louis (1).
(1) Les grades se conféraient déjà par l'élection. Le 1 4 septembre 92, on procéda ainsi au choix des officiers dans le> neuf compagnies du 2® bataillon, et de son état-major, •— M. Lespinats
11 fut en tout digne de celui qui l'avait précédé au service de la défense nationale et dans le chemin de la gloire.
Nous donnons ici un ordre du jour du général Sérurier, devenu maréchal^ écrit sous forme de lettre, au citoyen Lespi-» nats, chef de la 84* demi-brigade, dont les Volontaires du Cantal formaient le 1*' Bataillon.
« St-Martin de Lanlosca, le 25 fructidor, 3* année rép.
« Le général de division commandant la division de gauche de l'armée d'Italie^ au citoyen Lespinats, chef de la 84f* demibrigade.
» Je m'acquitte avec bien du plaisir, citoyen, de la commission dont me charge le général Kellermann, de dire à votre premier bataillon combien il est satisfait de la bonne conduite qu'il a tenue pendant l'attaque du 15 dernier. Il sait que ce n'est que par une grande bravoure et des efforts bien extraordinaires qu'il a pu parvenir à repousser et presque détruire un ennemi aussi nombreux. Je regrette bien sincèrement d'avoir été sitôt séparé d'un aussi brave bataillon. Dites-lui que tout mon désir est de servir encore avec lui, parce- que alors — je serai certain de vaincre.
» Le général me charge encore de vous faire des éloges particuliers sur le bon exemple que Vous n'avez cessé de donner pendant toute l'action; cela est si naturel de la part d'un chef
fut proclamé lieutenant-colonel en chef du bataillon, à l'unanimité des suffrages.
« Quatre commissaires, lit-on dans le procès-verbal, furent nommés pour aller chez M. Lespinats-Boussac, et ne tardèrent pas à revenir, amenant avec eux M. Lespinats, qui a été reçu par acclamation, et a remercié l'assemblée d'une manière qui lui aurait attiré son estime, ^'il n'avait déjà obtenu sa confiance. »
tel que vous, que je bornerai là cette lettre, en vous assurant de toute Testime que vous méritez.
» Salut et fraternité. j» J. Séruriee. p
Lors de la fête nationale de la Reconnaissance et des Victoires, célébrée à Aurillac le lÔ prairial an iv, M. Delolm de Lalaubie, de bienfaisante mémoire, ancien maire de la ville, prononça un discours où Ton remarque ce passage : a Lespinats, chef de brigade à l'armée d'Italie, a arrêté, dans l'affaire de Saint-Martin, avec deux cents hommes du deuxième bataillon du Cantal^ l'ennemi qui, au nombre de quinze cents, avait surpris nos postes avancés. — Il a reçu un coup de feu à la tète à l'affaire du 2 frimaire (redoute de St-Barnouil, porte du Piémont).»
M. Lespinats de Boussac, né à Aurillac, en 1745, de Jean- Pierre, ancien consul, et de Gabrielle Delzons de Combelle, avait obtenu une lieutenance dans la légion de Soubise, était passé capitaine aux chasseurs du Gévaudan. Officier supérieur dans les armées françaises, il fut mis à la retraite en 99, par suite de ses blessures.
Son petit-fils, F. Lespinats, est lieutenant d'artillerie dans le 1" régiment de cette arme.
C'est encore un enfant d'Aurillac qui eut le commandement du 3* Bataillon, Miquel Guillaume, fils du chapelier, et déjà capitaine d'une compagnie franche.
Ce bataillon partit d'Aurillac le 15 mars 93, fit la campagne de 93 en Vendée sous les généraux Tureau et Vimeux; celle du Rhin et Moselle, 94, 95, sous Pichegru et Michaud; de 96, dans les ^ Alpes, sous Kellermann; de 97, sous Bonaparte, en Italie; de 98, 99, sous Moreau et Joubert; de 1800 et 1801, sous Ghampionet.
A l'affaire du 218 fructidor an n, devant Kreutznact, le corn-
mandant Miquel combattit corps à corps avec un officier prussien, et le fit prisonnier avec quatre-vingts hommes qu'il commandait.
Sur le compte qui fut rendu de sa conduite par le général en chef et par les représentants du peuple, la Convention nationale décréta, le 3 nivôse an m, que le citoyen Miquel avait bien mérité de la Patrie.
Le 47 fructidor an vu, il fat nommé chef de la vingt-sixième demi-brigade de ligne, dans laquelle était incorporé notre 3* bataillon ; fut reçu chevalier de la Légion d'honneur en Fan xn, et officier en Tan xiii, au camp de Bayonne, où il servait sous Augereau et Mouton devenu comte de Lobau; passa avec ce dernier général au camp de Tîle d'Aix, en Tan xiv.
Le colonel Miquel fit à la tête de son régiment la première campagne de Portugal, sous Junot.
Blessé grièvement, près d'Elvas, de plusieurs coups de feu, en août 1808, il mourut de ses blessures dans cette ville, entouré de ses deux enfants, qui servaient avec lui.
Il était d'une taille et d'une force de corps peu communes.
Son fils aîné, capitaine des grenadiers dans le régiment de son père, rentra en 1809. Il a épousé plus tard Mlle Boutarel d'Aurillac, et s'est fixé près de Toulouse, à Grenade, dans la belle propriété qu'y avait acquise le colonel son père.
Nous sommes naturellement amenés par la nature du sujet qu'il nous a été donné de traiter, à continuer de citer les noms des volontaires, — nos braves compatriotes, — qui, hors ou dans les cadres de nos bataillons, se sont élevés par leurs actions, dans cette grande période des luttes de l'indépendance.
Certains ont une page dans ThAstoire ; mais d'autres n'ont eu que le souvenir de leurs contemporains.
Le cœur de ces derniers battit de même pour la cause de tous, celle du pays, et chacun y apporta le tribut de sa vie.
Quelqu'un, sans doute, plus autorisé que nous, répartira plus de justice, en embrassant plus de détails que n'en comportent nos simples esquisses, et en relevant les erreurs ou les oublis bien involontaires, qui ont pu nous échapper.
Heureux toutefois, si, en payant notre faible tribut local à tous ces dévouements, nous donnons à d'autres l'idée de faire mieux, et si nous apportons, avec des exemples d'émulation, des éléments utiles à quelque noble mémoire I
En première ligne, nous citerons les généraux de division, Milhaud et Manhès.
Leurs noms comporteraient les développements et les appréciations d'une notice que le cadre qui nous enserre, ne nous permet pas de donner ; mais ces noms sont de ceux qui ont des pages dans l'histoire.
Nous en extrayons les quelques lignes suivantes.
Milhaud, né à Arpajon, près Aurillac, en 1766, sorti de TÉcole du génie de la marine, s'est élevé au plus haut grade de son arme, — celle dont Napoléon devait faire un auxiliaire si redoutable de ses immortelles phalanges, — la cayalerie.
Nommé membre de la convention nationale en 92, et désigné par elle, comme commissaire aux armées, dans les Pyrénées, il fut fait, en 95, chef d'escadron, et au 18 brumaire, général de brigade.
Il donna son nom à l'un des beaux corps de l'arme des dragons, et parcourut, à sa tète, les champs de bataille de la république et de l'Empire.
En 1812, les dragons d'Espagne, sous Milhaud, passèrent des rives du Tage à celles du Dnieper, et rejoignirent la grande armée, la veille de la bataille de la Moscowa.
En 1813 et 1814, il commanda le 14* et puis le 5* corps de cavalerie.
Deux journées ont consacré sa vie guerrière.
En 1815, devenu second lieutenant de cavalerie deTEmpereur, il commandait les fameux cuirassiers de la garde.
Le 16 juin, à Ligny, il sabrait, à leur tête, la cavalerie prussienne, et dans une mêlée sanglante terminait la défaite de cette armée {{).
Le 18 juin, à Waterloo, il commandait ces mêmes cuirassiers qui, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, balancèrent un
1) Le 16 juin, à sept heures du soir, au plus fort de la chaude bataille de Ligny, Napoléon disait au comte Friant, qu'U voyait désolé de ne pas voir se produire le mouvement ordonné au maréchal Ney, sur les derrières de l'armée prussienne, et qui devait en être la destruction complète :
a Tiens-toi tranquille, Friant, il n'y a pas qu'une manière de gagner une bataille. »
Il ordonna à l'instant à ce commandant chef des grenadiers de la garde, de cette phalange impériale qui avait toujours eu dans son héroïsme le secret de la fortune, de former ses bataillons en colonnes, et s' élevant au-dei^us de la position et du ruisseau de Ligny, où étaient concentrées les masses prussiennes, de les prendre en flanc et de couper en deux leur ligne.
La garde s'est formée en toute diligence.
a L'attente règne chez ces admirables troupes, fières de l'honneur qui leur est réservé de terminer la bataille. »
A peine ont-elles fait leur apparition sur cette arène sanglante, que l'ennemi fait pleuvoir sur elles les balles et la mitraille.
Elles marchent tète baissée, abordent les hauteurs et culbutent tout ce qui veut leur tenir tête.
La cavalerie prussienne les a chargées avec fureur.
a Au même instant, dit M. Thiers, les cuirassiers de Milhaud foudent sur elles au galop. Une sanglante mêlée s'engage ; mais elle se termine à notre avantage, et l'armée prussienne, coupée en deux, est obligée de rétrograder en toute hâte. »
Dans ce désordre affreux, le général Blùcher courant rallier ses troupes, avait été enveloppé par nos cuirassiers, renversé et foulé à leurs pieds.
« Cet héroïque vieillard, demeuré à terre, entendait le galop de nos cavaliers, sabrant ses escadrons et terminant la défaite de son armée. »
moment les destins de la France, par leurs affreux ravages dans les carrés anglais, — formés de toute une armée, — et qui dans ce duel gigantesque , dans cet assaut formidable, ne succombèrent que pour n'avoir pas été soutenus!
n est mort à Aurillac, en 1833, comte de FEmpire, grand officier de la Légion d'honneur.
Que de fois, au souvenir de tous ces braves qui tombèrent autour de lui dans cette grande journée, le général Milhaud a-t-il regretté de n*ètre pas tombé lui-même, enseveli, — comme eux, — sous ce long manteau de deuil, dont la France a recouvert son héroïque armée !
ALlnhès (Antoine), est né en 1777.
Sorti sous-lieutenant de l'école de Mars en 1795, et incorporé dans le 3*" bataillon du Cantal, il en fit les campagnes jusqu'au 12 nivôse an ix, où, lieutenant de grenadiers, il devint aide de camp du général Milhaud, son oncle, auprès duquel il fit la campagne d'Autriche de 1805, et celle de Prusse de 1806. En 1807, promu au grade de chef d'escadron, il fut appelé aux fonctions d'aide de camp du grand-duc de Berg, Murât.
Il suivit ce dernier en Espagne, puis à Naples, en 1808.
Colonel, le 1*' novembre 1808, il se trouvait sous le général Lamarque, à la prise de Tîle de Capri, enlevée au général anglais sir Hudson Lowe.
En 18H, nommé par le roi Joachim, gouverneur des Calabres, il attacha son nom à la pacification de ces contrées toujours insounlises, ou sous Toppression des Guérillas.
Il fut fait général de division, comte des Deux-Siciles, grand cordon de cet Ordre.
Homme énergique, il fut encore l'un des beaux militaires de son temps.
Il avait épousé, à Naples, la jeune comtesse Pignatelli, fille du lieutenant général et nièce du ministre de ce nom.
Après les événements de 1815, le général Manhès, s'étant embarqué pour se rendre en France avec sa famille et son beau-père, eut l'heureux privilège de donner asile, en mer, non sans péril, à son roi proscrit, Joachim, et débarqua avec lui le 25 mai, sur la plage de Cannes, où Murât ne toucha le sol de la France que pour marcher à sa destinée derqière, vers les côtes de la Calabre, au Pizzo !
Le général Manhès est mort en 1859, à Naples, frappé du choléra*
Les événements qui se passent de nos jours dans les Calabres, appellent de nouveau l'attention publique sur l'action de pacification exercée dans ces pays par le général Manhès. Nous renvoyons aux notices qui ont été faites sur lui et aux feuilles de quelques-uns des journaux de nos temps (1).
LiGONiEB DE Pritns (François), ancien maire perpétuel de la ville d'Aurillac, était capitaine dans un régiment de dragons, sous Louis XVL
En 91, il reprit du service dans les armées françaises comme officier supérieur, et eut bientôt les épaulettes de général de division.
Il fut engagé dans la guerre contre les Vendéens, dans la campagne de juin et juillet 93, qui les vit triomphants sur presque tous les points.
Il commandait le 18 juillet partie de l'armée, à la journée de Vihiers, près Saumur, où l'avant-garde républicaine seule, composée de troupes régulières, soutint un moment le choc de l'armée vendéenne, sous le général D'Elbée. L'avant-garde
(t) Notices par le commandant Garnier et par de RlvaroUes.
fut bientôt entraînée par la masse indisciplinée des troupes qui lâchèrent en désordre, malgré tous les efforts de leurs chefs, parmi lesquels étaient Berthier et Menou.
Ces mêmes chefs, selon la loi terrible du jour, furent mandés à Paris, à la barre de la Convention, — comme n'ayant pas su vaincre.
M. Ligonier de Pnms avait été membre de l'assemblée provinciale d'Auvergne, tenue à Clermont en 1787.
Son fils, M. de Pruns, qui avait été son aide de camp, a commandé la cohorte cantalienne qui, dans les derniers mois de 1813, se porta sur les frontières de TEst; il fut plus tard colonel chef de Tétat-major des gardes nationales du Cantal, et de la Haute-Loire.
M. DE Ststrières, dont il est parlé dans les lettres du général Delzons, est M. le comte de Mural-Sistrières, fils de François- Michel, lieutenant général au bailliage de Vie, en Carladès.
Le comte Michel reçut une forte éducation militaire, et entra au service en 1778,
Il était capitaine dans un régiment de ligne, lorsqu'en 1792 il entra dans les nouveaux corps, comme capitaine de grenadiers. Il s'éleva rapidement dans les grades supérieurs, et fut un moment général divisionnaire, désigné pour commander Tarmée de Sambre-et-Meuse en 93, époque où il fut rayé des cadres, en vertu du décret de floréal, rendu, sous le ministère Bouchotte, contre les nobles.
Le 14 novembre 1806, il rentra au service dans les armées françaises, et partit comme volontaire pour Mayence.
Il fit la campagne de Prusse et de Pologne comme chef d'escadron ; et celle d'Allemagne en 1809, avec le grade de lieutenant-colonel; se distingua à Essling le 22 mai 1809; fut blessé à Wagram, et eut deux chevaux tués sous loi.
Il fit la campagne de 1812 avec le grade de colonel de cavalerie, assista à la bataille de la Moskowa, où il fut atteint d'un biscaïon à la hanche. Il fut l'un des héros de la retraite.
En 1813, il fit la campagne d'Allemagne, devint baron de l'Empire, général de brigade, officier de la Légion d'honneur.
Alajournéede Dresde, le27aoûtl813,ilétaitencoreà la tête de son régiment, quoique promu depuis peu de jours au grade de général, lorsqu'il fut frappé d'un biscaïen à la cuisse. Il subit l'amputation sur le champ de bataille avec une fermeté stoïque (1).
Ce brillant officier de cavalerie est rentré dans ses domaines à Vic-sur-Cère, le 11 septembre 1813.
La population se transporta au loin sur la route, au-devant de son ancien maire et bienfaiteur, pour rendre hommage au mutilé de Dresde.
Il fut appelé dans plusieurs sessions à présider le conseil général du Cantal.
Homme d'une grande énergie qui se traduisait dans les traits de son visage et dans son caractère, — tout en lui, dessinait le guerrier.
Il est mort à Vie, en 1826 (2).
Ses ancêtres ont cultivé les lettres dès le xvi® siècle. Dans le XVII®, Jean de Sistrières, mort en 1692, a laissé :
Mémoires sur les fiefs de chaque province de France; une Chronique, une Histoire d'Auvergne, un Nobiliaire de cette province, une Histoire particulière du Carladès, écrits pré-
(1) Il ne voulut point d'aide et continua de fumer, comme à son ordinaire.
(2) Par son testament de 1823, le général comte Murât avait constitué en faveur de l'hospice de Vie une rente de cinq cents francs, au capital de dix mUle francs.
deux, qui ont aidé de nos jours à renouer les traditions historiques de la province d'Auvergne.
Son père, mort en 1809, a laissé plusieurs essais^ dont un sur l'agronomie propre à nos montagnes.
Tous ont brillé dans les armes ou dans la magistrature.
Le comte Michel est représenté aujourd'hui par M. Eugène de Murat-Sistrières, ancien capitaine d'artillerie, ancien représentant du Cantal à l'Assemblée constituante, connu par un beau caractère.
Le comte Chapt de Rastignac, est né à Saint-Martin-sous- Vigouroux (Cantal), sur les confins de notre arrondissement, en
Enrôlé volontaire de 92, il est lieutenant en 93 dans l'armée du Centre, commandée par Dumouriez; il résiste ouvertement aux exemples de la défection, à toutes les sollicitations des chefs et de son capitaine, et l'épée à la main, maintient dans l'obéissance au Drapeau et dans ses devoirs, une partie du régiment (68* de ligne).
Le 8 mai, cédant à son goût prononcé pour l'arme de la cavalerie, il échange son brevet de capitaine, contre celui de lieutenant, dans le 20* régiment de chasseurs à cheval, formé le 22 juillet 93.
Il fait les campagnes de 93, 94, 95 dans les années du Nord, des Ardennes, et de Sambre-et-Meuse ;
Se distingue le 16 août 96, à la bataille de Neresheim en Souabe, sous Moreau, où il a le bras droit fracassé par un coup de feu. Malgré sa blessure, il se maintient à la tète de son escadron et contribue à sauver un parc d'artillerie.
Il est fait capitaine à la suite de cette journée.
Est appelé en 1802, comme aide de camp du général du génie Dembarrière.
Chef d'escadron en 1803, au 4' de chasseurs, il fait la campagne de 1805, en Italie, passe le 30 septembre 1806 dans les chevau-légers de Naples, et suit le roi Joseph-Napoléon en Espagne, en 1808.
Le roi le fait colonel, commandant le régiment des Hussards de la Garde royale d'Espagne, et l'attache à sa personne comme écuyer.
Homme d'une taille élevée, d"un grand air, d'une bravoure chevaleresque, il fut Tun des dignitaires brillants de la cour de Madrid.
n devint général de brigade le 5 février 1813.
A la suite des désastres de Vittoria, il rentra en France avec le roi Joseph, qu'il n'a quitté qu'au mois d'avril 1814.
Les événements de cette époque brisèrent sa carrière militaire à 39 ans. Il rentra dans ses foyers où il est mort en 1862, à l'âge de 86 ans, officier de la Légion d'honneur, décoré des ordres d'Espagne.
Il était de la branche cadette de la famille de Fintrépide François Ghapt de Rastignac, lieutenant général, qui fut l'effroi des ligueurs, et l'un des plus fermes appuis du Béarnais, le roi de Navarre, au service duquel il mourut les armes à la main, au combat de la Fère.
De Raymond Ghapt de Rastignac, gouverneur de la haute Auvergne, sous Henri IV.
L'un des fils du général est officier de cavalerie dans les chasseurs d'Afrique.
Nous avons mentionné, page 127, la notice faite par
M. Henry de Lalaubie sur le général baron Higonet (1). De-
(1) L'auteur du Guide du voyageur dans le Cantal — tableau vivaut où la vérité des descriptions s*aUie au charme du style, — M. Henri Durif, pariant du volontaire du camp de Boulogne, nous dit : — o Le général Higonet est devenu Cantalien par l'adoption qu'il avait fiiite
puis cet écrit, M. Thiers, dans son vingtième volume de l'histoire de TEmpire, a consacré au colonel Higonet une page brillante qui glorifie son nom; nous nous faisons un devoir de la transcrire ici :
C'est un épisode de la grosse affaire des Quatre-Bras conduite par le maréchal Ney, le 16 juin 1815, jour de la bataille de Ligny.
La divisiion Bachelu, soutenue par la division Foy, était chargée de marcher contre la gauche anglaise, qui défendait les abords de la hauteur dite des Quatre-Bras. Après avoir franchi le bassin qu'elle occupait, cette division avait gravi, sous le feu du canon ennemi, des pentes escarpées, des ravins bordés d'arbres et de haies, et, à travers ces obstacles, nos Français débouchaient audacieusement sur le plateau, lorsque six bataillons de la division Picton, cachés dans des blés hauts et épais, les reçoivent de leurs feux à bout portant et les chargent à la baïonnette. Surpris et poussés vivement sur un terrain en pente, sous le choc des bataillons anglais, les régiments Bachelu descendent pêle-mêle dans le fond du ravin et se retirent sur le bord opposé.
» Mais là, dit Thistorien, un heureux hasard vient fournira noire infanterie le moyen de se rallier. Des quatre régiments composant la division Bachelu, trois seulement s'étaient portés en avant. Le quatrième à gauche, qui était le 108* de ligne, commandé par un officier aussi ferme qu'intelligent, le colonel Higonet, avait été retenu par une haie trop épaisse, et il était encore occupé à la couper, lorsque son colonel aperçoit nos trois régiments en retraite. Sur-le-champ, il fait face à droite, et déploie ses bataillons en leur recommandant d'attendre son si-
de notre pays, et par les services innombrables que T Auvergne lui doit. AuriUac le revendique donc comme l'un de ses bienfaiteurs et Tune de ses gloires. »
APPENDICE. 2o7
gnal pour tirer. Dès que nos soldats en retraite ont dépassé la pointe de ses fusils, il ordonne le feu sur les Anglais animés à la poursuite, et couvre la terre de leurs morts. Puis il se précipite sur eux à la baïonnette et en fait un épouvantable carnage.
A cette vue, les soldats du 7S!% placés immédiatement à la droite du 108% se rallient les premiers; les autres suivent cet exemple, et les Anglais sont ramenés au point d'où ils étaient partis. La division Foy, qui avait aperçu ce mouvement, le soutient en s'avançant sur la chaussée, et contribue à refouler la gauche anglaise en arrière. Le terrain est couvert d'autant d'habits rouges que d'habits bleus. »
Le colonel préludait par ce beau fait d'armes à ceux qui ont marqué son action dans la journée de Waterloo !
Manhes (Bernard), dont la bravoure est toute populaire dans le pays, qui a porté jusqu'à quatre-vingt-dix ans sa mâle figure et sa vieillesse respectée, est entré volontaire dans la cavalerie, le 20 février 93.
Incorporé dans le iO' régiment des hussards, il fit dans ce corps les campagnes de la Révolution et de l'Empire, et fut par le hasard des combats, du petit nombre de nos premiers, volontaires qui ont pris part à la campagne de 1815.
Habile et d'une audace rare dans le maniement de son arme, il fut remarqué dans son corps par ses prouesses guerrières.
Au début, comme soldat, il est blessé de deux coups de feu, les 1" mai et 28 juin 93.
Le 2 nivôse an ix, lieutenant en premier et commandant Tavant-garde du général Delmas, il enlevait de vive force la position de Pozolengo, défendu par mille Autrichiens; et, à la tète de quatre hussards, pénétrant dans le village, il faisait prisonnier un détachement ennemi avec ses officiers {Fastes militaires).
îl fit la campagne d'Espagne comme capitaine de jwemière classe, fut fait chef d'escadron, le i*' mai 1813, sur le champ de bataille, aux affaires de Lutzen. a 500 Autrichiens, 16offi- -ciers, deux pièces d'artillerie, trois caissons attelés de leurs chevaux, furent les trophées de ses brillantes charges, danslesquelles il eut deux chevaux tués sous lui.» {Fastes militaires»)
Le 4 4f Juin suivant, il fut fait officier de la Légion d'honneur.
Il se multiplia à la tète de ses escadrons, dans cette campagne de 1813 et dans celle de France.
Il était à Waterloo.
Il est mort à Aurillac, en 1861 , lieutenant-colonel.
Un de ses fils est aujourd'hui officier dans le 2* voltigeurs de la garde impériale (1).
CoRTEZ d'Aulhac (Guy-Heury), fils d'un magistrat au présidial d' Aurillac, né en 1768, s'enrôla dans un des bataillons du Puy-de-Dôme, à Clermont où il était, 13 août 1792.
Il fit ses premières armes sous les généraux Custine et Beauharnais, comme sous-lieutenant, fut blessé d'un coup de feu à la prise des lignes de Weissembourg, 15 octobre 93; servit sous Hoche et Pichegru jusqu'à l'an iv, à l'armée du Rhin; en l'an v et vi, à celle de Sambre-et-Meuse, sous Hoche, avec le grade de capitaine adjudant-major; en l'an vu, était à Zu-
(1) M. Rivière de Cavaroque, chef d'escadron, officier de la Légion d'honneur, natif d'Aurillac, dont nous avons cité le nom, page 53, comme volontaire du l*»" bataillon, était de la 4** légère et en suivit les étapes. Il fut un soldat d'Egypte, et y obtint une arme d'honneur.
Le choix que fit de lui pour aide de camp le héros de Montebello, si pur dans sa gloire, Lannes, est le titre flatteur qui honore sa vie guerrière et son heureuse vieillesse.
Seul, de tous ces hommes alertes et vigoureux qui accomplirent tant de grandes choses, il survit aujourd'hui pour les raconter encore avec la vivacité de l'esprit et de la mémoire.
rîch, sous Masséna; en Tan vni et ix, en Allemagne, sous Moreau, était à Hohenlinden ; en l'anxiv, en Italie, sous Masséna.
Chef de bataillon, le 20 décembre 1806, dans le 56* régiment de ligne, fit la campagne de Prusse à la tête de son bataillon, et celle de 1&09, en Autriche; se trouva à Esslingsous Masséna, y reçut un coup de feu qui lui traversa la cuisse.
Forcé, par les grandes fatigues qui avaient altéré sa santé, de quitter le service, il prit sa retraite, le 11 août 1809, et rentra dans ses foyers après 19 ans d'absence (1).
Il devint membre du conseil de la commune, sous la mairie du baron Perret, et commandant de la garde nationale en 1 814. Il avait commandé, en 1813, la garde départementale, dite de réserve.
Militaire d'une grande tenue, il brillait dans un assaut d'armes comme sous le drapeau.
Il est mort à Aurillac en 1832, chevalier de l'Empire et de la Légion d'honneur.
M. Cortez donna sa fille unique en mariage à M. Bézairie, médecin à Roumégoux.
PuECH (Antoine) , Destaing, frèredu général. Brousse , etGaud d'Aurillac, Capmau de Laroquebrou, partis volontaires, ont conquis, sous les drapeaux de l'indépendance, les épaulettes de commandant, et la croix de la Légion d'honneur.
Puech, né en 1768, avait fait, simple grenadier dans le pre-
(1) A cette époque de luttes incessantes, le soldat quittait peu le drapeau; mais en 1809, avec la paix, plusieurs légionnaires se trouvèrent en congé à Aurillac.
Parmi eux, on remarqua Pouderoux, frère du capitaine rapporteur dont nous avons dit les faits d'armes, page 53, qui vint revoir ses vieux parents et montrer à sa ville natale ses épaulettes de lieutenant de la garde impériale et la croix des braves.
Il repartit, et trouva la mort sur le champ de bataille.
mier bataillon du Rhône, les campagnes de 93, du Rbin-et- Moselle, sous Luckner, Custine et Beurnonville. Blessé d'un coup de feu sur la hauteur de Yibloson, le 15 décembre, il rentra à Aurillac en convalescence.
A la formation du 3* bataillon du Cantal, il en fut nommé capitaine.
Il partit le 25 mars 93 avec ce bataillon, et en suivit toutes les étapes.
Il fut fait chef de bataillon sur le champ de bataille par le général de division Tharreau, le 2 prairial an viii. , C'était à la prise des fortes redoutes de Gravières (Piémont). Le 2 prairial an viii, il y prit le commandement de l'aile gauche de Tarmée d'Italie, — simple capitaine.
Dans les attaques meurtrières faites contre les Austro-Russes, qui y étaient retranchés, tous les chefs de corps avaient été mis hors de combat. Le capitaine en premier et le plus ancien, Puech, prit en main le commandement des troupes, et après conseil tenu, renonçant aux attaques de front qui avaient été si malheureuses, il conduisit ses soldats à travers les feux des premières batteries, et arriva au pas de course sur les hauteurs des dernières redoutes qui furent enlevées par un assaut de surprise, à la baïonnette (i).
Il ût la campagne du Portugal, sous Junot. Atteint d'une blessure qui amena une luxation consécutive du fémur, il prit sa retraite le 27 février 1808, et devint commandant de place dans ces contrées.
Le 1" décembre 1814, il fut nommé commandant de la place de Montpellier, ville où il se fixa durant la période de la Restauration.
(1) Extrait des états de service du commandant, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Puech, son neveu, architecte à Aurillac.
Homme bienveillant, sa porte y fut toujours ouverte aux enfants de son pays.
Il est mort à Âurillac en 1833, chevalier de la Légion d'honneur et de Saint-Louis (i).
Dbstaino (Jean-Baptiste), né en 1776, parti dans les rangs du 1*' bataillon, a gagné un grade par blessure, jusqu'à celui de chef de bataillon qu'il obtint en 99, aux affaires de Pignerolles, Piémont. Blessé cinq fois, et forcé, par un état de soufTrance, de renoncer à rexpédition d'Egypte, il commanda le dépôt de la 4* légère et devint, en 1800, commandant d'armes et de place.
I^ troisième des frères Destaing avait trouvé la mort dans la campagne des Pyrénées-Orientales, en entrant, l'un des premiers, dans une redoute.
RouniL DE Satnt-Flour et Champagnac, du canton de Pierrefort, sont devenus colonels.
Roudil fut l'un des oflBciers du l*' bataillon élus dans la compagnie des grenadiers.
Il se distingua en Italie le 24 thermidor an v, dans la première attaque qui fut faite sur la Corona, montagne entre le lac Garda et l'Adige, plateau de Rivoli.
Il commandait la i"" demi-brigade en l'absence de Destaing, fut blessé d'un coup de feu, et plus dangereusement encore, d'un coup de pierre que lui lança un carabinier de la 18' légère, qu'il voulait empêcher de reculer dans le combat. (Rap* port du colonel Destaing.)
Il fut nommé le 2 nivôse an v, par Bonaparte, chef de demi-
(1) Le commandant Puech eut à l'armée deux frères qui servirent avec lui.
Puech (Antoine), son frère, né en 1776, fit les campagnes du Portugal sous Junot, Soult et Masséna, devint capitaine et reçut sa sixième blessure à la bataille de Lutzen.
brigade, commandant la 4* demi-brigade sous Destaing. Il suivit cette brigade en Egypte, d'où il revint en 1800, et prit sa retraite à Saint-Flour.
Champaoxac (Joseph), du canton de Pierrefort, partit volontaire, le 20 novembre 93,'dans un régiment de cavalerie, et parcourut successivement tous les grades de son arme, jusqu'à celui de colonel du 8* de cuirassiers.
Il fit les campagnes de la République sans interruption, depuis Tan ii jusqu'en Tan xiv, où il fut fait capitaine.
Fut blessé en Tan vu devant Valence, en Piémont, et le 14 juin 1807, fut frappé à Friedland, d'un coup de biscaïen à l'épaule.
Chef d'escadron du 5" de cuirassiers en 1809, se distinguai Essling les 21 et 22 mai, journées où il eut un cheval tué sous lui, et reçut un coup de feu au bras droit ; à Wagram, le 6 juillet, où il fut de nouveau démonté.
Devint major en second et commanda en 1811 le 2* régiment de dragons jusqu'au 1" novembre 1812.
Major titulaire du 8' de cuirassiers le 26 février 1813, il fit la campagne d'Allemagne.
Il rentra dans ses foyers eir 1814, et fut appelé plusieurs fois comme colonel, à présider le Conseil de recrutement du Cantal.
Il joignait à des formes imposantes et courtoises le caractère généreux du brave.
Maire de Pierrefort pendant de longues années, il en fat le bienfaiteur.
Il est mort au château du Meynial en 4843, colonel, officier de la Légion d'honneur, chevalier de Tordre de Saint-Louis et de Bavière (1).
(1) Le colonel Palis d'Aurillac, cité page 53, a trouvé sous la plume du général Delzons, dans diverses actions de guerre, des paroles qui le signalent à Tattention et qui caractérisent son courage (pages 37 et 59).
Malroux Desadri£iies, originaire de Maurs, marin intrépide, se distingua aux Indes, dans la mémorable défense de nos possessions, et la longue lutte qu'eut à soutenir notre marine contre la marine anglaise dans ces parages. Il y conquit le grade de capitaine de vaisseau, et se signala à ce titre, dans la chasse faite aux vaisseaux anglais sur TOcéan, par les vaisseaux français, armés en corsaires.
On lit dans le Moniteur du 10 germinal an vin, le haut fait d'armes suivant, — l'un de ceux qui honora le plus la tnarine française de ces temps :
« Le citoyen Malroux, commandant un corsaire de vingt canons, — après avoir pris un navire anglais qui, indépendamment d'une cargaison très-riche, avait à bord dix à douze millions en pagodes d'or, a été rencontré par une frégate an-glaise de quarante canons.
»Après un combat très-vif, il Ta enlevée à l'abordage. — Le capitaine anglais, désespéré d'être pris par des forces aussi inférieures, a fait sauter sa frégate au moment où on amenait le pavillon ; et le corsaire, se trouvant accroché à cettefrégate, a coulé bas. — • La prise, qui est arrivée à bon port, est parvenue à sauver quelques personnes des deux équipages ; mais le capitaine Malroux a péri.
» C'est une belle action bien malheureusement terminée. » Le capitaine de vaisseau Malroux était Tonde de M*^ Malroux Desaurières de Vixouse.
Parmi ces volontaires qui accouraient aux armées, — pépinière féconde de nos généraux de la révolution et de l'Empire, et de tant d'hommes d'État, — plusieurs échangèrent de bonne heure l'épée contre la toge.
Un homme qui a prolongé jusqu'à nos jours sa verte vieil-lesse et qui, hier encore, à 89 ans, parlait avec le bonheur des
souvenirsTivants, de toas les grands noms de guerre qui surgirent dans ces premiers temps^ de ces figures qui lui avaieut été familières, — M. Bastidpère, que notre ville vient de perdre, avait foit la terrible campagne d'Italie sous Bonaparte (1).
n avait servi dans un régiment de dragons, et avait parcouru dans cette arme, d'abord comme soldat, puis comme officier, les héroïques étapes de cette campagne.
Il paya douloureusement Thonneur de les avoir suivis, d'avoir participé à de tels triomphes, par la perte de son frère, enrôlé volontaire, comme lui, qui fut tué sur le champ de bataille.
Rappelé dans sa famille par suite de la mort de ce frère chéri — dont il balbutiait encore le nom à ses dernières heures,
— il apporta dans l'étude des lois, cette énergie de volontA qui avait retrempé sa première jeunesse au milieu des camps.
Avocat au barreau d'Aurillac, dès 1805, chef du parquet en 1830, il fut Thomme de la science et de la droiture.
Sa modération proverbiale, le calme de son âme, qui ne fat jamais troublé parle bruit des passions, ni trahi parla voix de l'homme public, firent taire pour lui jusqu'à l'envie.
Et quand l'âge de la retraite sonna à 78 ans, pour le bon, le docte, Tintègre magistrat, le respect et la vénération de tous le suivirent au sein de ce foyer où régnent la vertu et le talent.
(l) Lors de la formation du 4" bataillon du Gantai, qui partit le 19 brumaire an S pour la (frontière des Alpes, de nouveau menacée, --
— M. BasUd était lieutenant-adjudant-major de la compagnie de chasseurs, qui avait pour capitaine M. Leygonier de Pruns, et pour souslieutenant M. Daude.
Figuraient dans ce bataillon : MM. Capelle, Grognier Louis, Joseph Destanne, Garnier aîné, etc.
La bataille de Marengo et nos triomphes amenèrent la dissolution de ce bataillon à la frontière.
ÂPPENDlCIi:. 2«5
M. Vigier, né à Lentat, près Aurillac, le 12 janvier 1767, apporta d'abordauservicedelapatrie, cette science, auxiliaire bienfaisaote des armées, qui s'exerce dans les ambulances (I).
(i) D*autrè8 hommes de cœur apportèrent la môme science au service de la patrie.
Le médecin Tourdes partit d' Aurillac pour les années du Rhin, et en suivit les ambulances.
Ses talents le portèrent plus tard à une chaire de professeur à la faculté de médecine de Strasbourg, dont son Ûls est de même aujourd'hui Tune des illustrations, comme professeur.
M. Delolm de Lalaubie, ami de M. Tourdes, fut envoyé à la môme armée, et y accomplit la même mission de dévouement.
Rentré dans ses foyers à Aurillac, il consacra sa belle intelligence au soulagement de ses semblables, — avec ce désintéressement qui le caractérisait, et encore à Tadministration de sa ville natale. — Il en fut le maire paternel pendant longues années ; il est mort dans ces fonctions en 1829, chevalier de la Légion d'honneur.
Joseph Clary, médecin -chirurgien, de Barriac, canton de Pléaux, fit partie de ce cortège d*éiite qui accompagna Bonaparte et suivit sa fortune sur la mer d'Orient*
Il fut attaché, en Egypte, comme médecin de première classe, à Tètat-major de Tarmée, le suivit dans ses mouvements ; fit la célèbre campagne de Syrie, était à Jaffa auprès de Desgenettes, et suivit les ambulances principales.
Il eut plus tard sa résidence au Caire, où il était à la mort du générai Kléber, qui l'honora de son amitié.
Homme instruit, il a recueilli des notes précieuses sur les maladies endémiques, sur les courants qu'elles suivent dans ces contrées, sur le climat, sur les mœurs des habitants ; et a laissé un parallèle remarquable entre Desaix et Kléber.
Rentré en France avec les débris de l'expédition, en 1802, il se rattacha à Aurillac par son alliance avec la fille aînée de l'ancien commandant du 2* bataillon, le colonel Lespinats de Boussac.
MM. Demai de Mauriac, chirurgien-major des volontaires du Cantal; Grassal de Saint-Flour, devenu chirurgien-major de lalégion du Cantal et notre concitoyen, — homme bienfaisant et d'une bienveillance extrême, bien connu de notre génération ; — M, Laparra de Cornet, dont nous avons parlé page 22; — Bertrand de Vie, médecin, ont été attachés comme chirurgiens à nos bataillons.
Reçu docteur en médecioe le 15 juillet 1791 , à Montpellier, il s'enrôla en 9±, et fut envoyé dans les hôpitaux ambulants de cette armée des Pyrénées-Orientales, où le premier bataillon du Cantal montrait avec orgueil tant de ses nobles enfants.
Bientôt cependant, cédant à de valeureux instincts, il entra dans les rangs de cette armée.
Il y fit comme oiBcier, ou comme adjoint aux adjudants généraux, les campagnes de 94, 95, 96.
Le 3 vendémiaire an m, il est nommé par le commissaire aux armées, chef de demi -brigade, commandant la place de Perpignan n^ise en état de siège; poste difficile où il ne fit que le bien (certificat de Tan m).
Blessé grièvement, à la fin de l'an m, de deux coups de feu, il reçut un traitement de réforme en Tan iv, et ne rentra eu activité de service qu'en thermidor an vu, époque où il fut appelé à Paris par le général Marbot, commandant la iV division militaire, sous lequel il avait servi dans les Pyrénées.
Il filles campagnes des ansvii et vin à l'armée de rOuest,fut nommé par Bernadette au commandement d'Indre-et-Loire à Tours. Il y reçutim mandatde confiance absolue donné par son chef immédiat, le général Vimeux, pour agir suivant les circonstances. Il en usa avec cette modération qui honora toujours son caractère.
,11 fit les campagnes des ans ix et x à Télat-major des troupes expéditionnaires commandées par le général Sahuguet (escadre Ganteaume).
Blessé dans cette campagne maritime, il revint en Auvergne avec un congé de convalescence.
Le 17 mai 1808, le colonel Vigier reçoit ordre de se rendre auprès du grand-duc de Berg à Madrid.
Attaché d'abord à Tétat-major général de Tarmée d'Espagne, il est nommé, le 3 juillet, chef d'état-major de la division
Goberf, qui fut dirigée sur le Midi pour aller renforcer le corps du général Dupont (1).
Le 15 juillet 1810, il est nommé chef d'état-major du général comte Maurice (Mathieu), commandant deux divisions à l'armée de Catalogne, y fait les campagnes de 1810, 11, 12 et 13.
Dans cette guerre d'Espagne, qui absorba les belles années de sa vie militaire, le colonel Vigier assista à beaucoup d'affaires meurtrières.
Tout en y servant glorieusement le drapeau de la France, il eut des occasions fréquentes de donner cours à la bonté de son âme, en rendant de signalés services à ses nombreux et malheureux compatriotes d'Auvergne, — dans ces contrées où tout Français était un ennemi voué à la spoliation, aux tortures ou à la mort.
Ses fonctions de colonel d'état-major lui rendirent facile parfois cette douce mission.
Entre autres épisodes : — passant un jour dans une rue
(1) Le colonel fut compris avec cette division et celle du général Védel — toutes deux sans avoir combattu, — dans la capitulation à jamais néfaste, signée par le général Dupont, dans la plaine de Baylen.
11 faut lire dans les feuilles du chef d'état-major, jour par jour, toutes les péripéties qui marquèrent les suites d'une capitulation transformée, aussitôt que signée, en fourches caudines plus humiliantes que celles des Romains.
Les divisions marchant sans armes, souvent sans pain, sans ration, au milieu des outrages du peuple espagnol ameuté sur leurs pas.
Leur arrivée à Malaga, après trente-cinq jours de marche ou de campement, le plus souvent, — loin des lieux habités, — les villes se fermant sur leurs pas.
Là, en place de la liberté promise et de l'embarquement pour la France, — des prisons, des salles infectes où la maladie décime nos malheureux soldats, réduits à se laisser embaucher dans les rangs anglais ou espagnols.
Enfin, après trois mois d'une situation intolérable, en présence
d'une ville de Catalogne, il s'entend appeler par son nom à travers les barreaux d'une prison.
Il apprend qu'un grand nombre de ses compatriotes y sont détenus pour être pendus la plupart, ou passés par les armes.
Dans la journée même, le colonel arrive en personne ouvrir les portes de la délivrance à tous ces malheureux qui, dans leur reconnaissance, ne peuvent que le remercier à genoux, et auxquels il tend une main bienfaisante.
En 181 1 , le colonel Vigier assistait au blocus du Mpnt-Serrat, haute montagne de la Catalogne qui fut enlevée de vive force, et où il se conduisit avec une distinction particulière, lilH)n dans les Annales militaires, t. xxi.
Le 15 octobre 1813, sous les ordres du général de division Lamarque, il prend le commandement de rarrondissementde Gironne.
En 1814, il fait partie de la division d'avant-garde de l'armée d'Aragon et de Catalogne, qui eut son quartier-général à Lyon, et renforça l'armée de l'Est, sous le commandement du duc de Castiglione.
Après la chute de l'Empire, le colonel Vigier rentra dans ses foyers à Lentat.
En 1815, la noble vie militaire de ce soldat, qui fut l'un des premiers de l'indépendance nationale, sa probité politique qui ne se démentit jamais, désignèrent M. Vigier au choix de ses concitoyens, pour les représenter à la législature de cette époque.
d'une capitulation violée, des lois et règles propres aux nations civilisées méconnues, — le colonel Vigier et autres chefs, impuissants devant tant de maux, brisent leurs chaînes et vont retrouver la France sur un navire qui les débarque à Marseille (a).
(a) Le colonel avait avec lui pour secrétaire interprète, en Espagne, et pour eoffl> pagnon sur le navire, M. Aldevert d'AoriUac, ancien entreposeur des tabacs, Tub des rares survivants de ces événements.
Les événements dee Cent jours le ramenèrent à Lentat, après cette session (i).
Comme ces guerriers aux mœurs austères des temps anciens, il se plut à cultiver le champ paternel, loin des agitations de la patrie.
Là, médecin et protecteur du pauvre, il répandit pendant longues années ses bienfaits dans une contrée où son nom est resté béni et vénéré.
En 1830, M. Guitard, alors préfet du Canlal, ami de M. Vigier et son ancien collègue à la chambre des représentants, voulut s'entourer des conseils et de l'exacte probité de cet homme de bien; il fit appel à son vieux patriotisme et le pria d'accepter les fonctions d'officier supérieur du recrutement dans le département du Cantal.
(l) La maison de Lentat fut toujours ouverte au malheur.
D'illustres proscrits, parmi nos généraux, furent soupçonnés d'en avoir touché le seuil.
Elle fut soumise plusieurs fois aux perquisitions rigoureuses de la gendarmerie.
L'ofi&crer qui présidait à l'une d'elles, ayant d'une main investigatrice ouvert les rideaux de la couche où reposait la fille du colonel, la jeune et belle personne, tout émue, lui adressa cette apostrophe digne d'être consignée et qui fut dans les bouches du temps :
t< Si l'homme que vous cherchez ici, monsieur, vous ressemble en quelque chose, vous êtes bien sûr de ne pas le trouver dans cette maison. »
Le colonel Vigier, témoin de cette scène, d'un mot énergique fit refermer, par la même main, les rideaux du lit de son enfant.
Il donna plus tard cette fille chérie, en mariage, àM.Fualdès, fils de la célèbre victime du plus lugubre de nos drames judiciaires, auquel l'opinion publique, dans les solennelles assises, décerna le titre de Pieuxy à côté de celui de fils.
Le colonel Vigier s'honora toujours d'être maire de sa commune. Son petit-fiis, M. Emile Fualdès, comme lui, maire d'Arpajon, habite la maison de Lentat, et en suit les nobles traditions.
Il prit un arrêté, le 7 décembre 1830, qui le nommait à ce poste de confiance. M. Vigier Tavait occupé déjà en juin 1807 à Aurillac, et avait commandé, en 1805, le détachement dont M. deTournemine (1) était le porte-drapeau, qui fut envoyée Paris pour assister à la cérémonie du couronnement de l'empereur Napoléon.
M. Vigier inspirait le respect par ses vertus civiques et privées ; il le commandait aussi par la noblesse de son port, la dignité du maintien.
Il est mort à Lentat, le 16 novembre 1833, ofiîcier de la Légion d'honneur.
Il avait été précédé dans la tombe par son fils unique qui, sorti de TÉcole militaire en J8i2, alla rejoindre comme officier nos jeunes bataillons, au milieu desquels il trouva une mort glorieuse sur le champ de bataille, comme ces jeunes hommes d'élite de son temps, — d'Humières (Louis), Maurice et Justin deMétivierdeVals, de Beauchâtel, les premiers, tués àEssling ou à Wagram, le quatrième dans les champs de Leipsick (2).
Cinq appels solennels contre Tinvasion, ont été faits dans le département du Cantal, aux hommes de bonne volonté, — trois en 92 et 93, un quatrième en 99, un cinquième en 1815, plus la mobilisation des gardes de 1813. Les premiers ont formé quatre bataillons au complet de 1,000 hommes chacun;
(t) M. le baron deTournemine (Vacher), était devenu membre du Corps législatif, en sortant du conseil des Anciens.
Il fut recteur de l'académie de Clermont, puis président du tribunal de Mauriac, son pays.
Son fils, Bernard de Tournemine, a été l'une des gloires militaires de son temps. Il dirigea l'artillerie, comme colonel, au siège de Constantine, sous Valée, et fut plus tard gouverneur de Vincennes.
Il est mort général de division de cette arme, en 1862.
(2) Un homme de cette génération de l'Empire faisait partie en Russie, comme officier de cavalerie, du quatrième corps d'année, sous le
et en 1815, s'organisèrent les cohortes. — Ces différents corps ont eu leur point de formation et de départ à Aurillac (1).
commandement du prince vice-roi, et eut sa part d'iiéroïsme auprès du prince, dans la terrible retraite, Deconquans de Lacan, Joseph.
Il était à Malo-Jaros-Lawetz et, par une coïncidence notable au milieu de ces grands mouvements, c'est lui qui hérita des chevaux éprouvés du malheureux commandant Delzons.
11 avait fait la campagne d'Autriche, en 1809, dans le corps du prince, €t avait été blessé d'un coup de feu.
D'une bravoure brillante, il était encore remarqué par la distinction de ses traits et de sa tenue militaire.
Il est mort lieutenant- colonel d'un régiment de chasseurs et dans l'exercice de ses fonctions, en 1833, à Auch.
Il était ofBcier de la Légion d'honneur.
Un militaire qui vit au milieu de nous, le capitaine de cavalerie Mailhes, légionnaire, est encore l'un des rares témoins des grandes scènes de la retraite de Moscou.
Officier de cavalerie dans la garde, ayant sçu conserver son cheval, au milieu du déchaînement de tous les éléments, il escorta l'empereur, à partir du Kremlin, et le vit dans les moments les plus dilTiciles de la retraite.
{[) Nos vieux militaires des premiers jours de la révolution ou de l'empire reparurent à la dernière heure de ce long drame, en 1815, pour prendre la direction des cohortes qui se formèrent pour aller au-devant de l'invasion qui était de nouveau sur nos frontières.
Là reparurent les commandants Gaud, Brousse, les capitaines commandants, Besse, Bonave, Manhes-Vidal, Laparra de l'Hôpital, les capitaines Puech, Lafon, Fleiz, Fesch, Baldayroux, Mal roux et Laparra, soldats d'Egypte, les lieutenants Redon, Apcher, Gigaud-Lagarde, Theillard, les sous-officiers Boudry, soldat d'Egypte, légionnaire, Lavaissières, etc. Les deux cohortes avaient pour commandants, Besse et Manhes.
Et parmi les enfants d' Aurillac qui accoururent volontaires sous le drapeau de l'indépendance, nous remarquons les noms suivants ; Bouniol, Cruéghe, Delzons Julien, Delort, Delrieu, Féniez, Lhéritier, Liasmole, Mailhes, Pradénhes, Palis, Pertus, Picut, Pontenay Fontète, Thibal, Verdier, Vermenouse, Vissée, etc. etc., tous faits officiers par le choix de leurs camarades, au départ. M. Leygonier de Pruns fut nommé colonel des cohortes.
Le départ de ces colonnes des enfants du pays, — dans des moments
Dans ce grand mouvement, peu de villes en France, loin des frontières, ont eu, plus qu'Aurillac, de légionnaires, de
si critiques, — offrit un spectacle émouvant sur notre cours de Monthyon, où les accents chaleureux et patriotiques du bon préfet de Lesseps passionnaient tous les cœurs.
La population ût la conduite des colonnes fort avant sur la route.
Mais l'heure de Waterloo avait sonné I
La Providence, dit M. Thiers, nous avait condamnés et avait désigné l'instrument de ses desseins, en la personne du maréchal Grouchy ;car, ajoute-t-il, — avec un frémissement de cœur, — en parlant des actes du maréchal et de son aveuglement, — de ce chef, commandant à 35 mille hommes, qui ne sçut pas envoyer un seul soldat à Napoléon, — À l'effroyable bruit de ce canon de Waterloo, « jamais peut-être dans l'histoire il ne s'est rencontré un pareil exemple de cécité d'esprit. »
La nouvelle de ce grand désastre vint surprendre en route la cohorte, mais non arrêter sa marche. Nos jeunes hommes allèrent jusqu'à Lyon; et au retour, on ne les vit pas sans quelque intérêt rapporter à la commune d'Aurillac le dépêt précieux qu'ils en avaient reçu, le drapeau tricolore, après l'avoir protégé contre des populations hostiles sur leur passage.
Pendant que les uns marchaient ainsi à la frontière, d'autres enfants d'Aurillac figuraient dans les dernières luttes qui s'y livraient.
Se distinguait, entre autres, à Ligny, un brillant officier, organisateur et chef intrépide de colonnes mobiles, dans la campagne de France, inscrit dans nos fastes, M. de Métivier de Vais, capitaine-commandant de Grenadiers dans la jeune garde, qui fut décoré sur le champ de bataille deWagram, et qui, devenu écrivain militaire, a révélé le stratégiste dans le soldat.
Combattaient à Waterloo, le i*apitaine de dragons Milhaud, dit le capitaine Tempête ^ le jeune capitaine d'artillerie Usse, qui sut ramener sa batterie-, les deux frères îontète de la jeune garde, le jeune Laborie, officier de la campagne de France (frère de l'avocat dont la perte a été si vivement sentie), et qui fut amputé du bras droit ; Ghapsal aîné qui, à peine rentré à Paris, atteint de tous les maux qui avaient assailli le soldat dans la retraite de Russie, s'échappait des hôpitaux et trouvait la mort dans les rangs de la vieille garde, comme sergent, etc., etc.
Tous y suivaient les exemples de leurs aines, dont nous avons déjà parlé, — Milhaud le général, les commandants Prax, Manhes, le capitaine commandant dans les grenadiers à pied de la vieille garde.
APPENDICK. 273
guerriers, de militaires gradés, et ont mieux payé leur dette i la patrie. — Auvergne, grande province, dont les enfants ont marqué dans les guerres de Tindépendance, sous Napoléon, en reflétant cette gloire dont rayonnèrent leurs aïeux lorsque, dans leurs grands jours de luttes, ils portèrent César à douter de sa fortune!....
L'apothéose que Napoléon III prépare à Vercingétorix, au chef élu par tous les peuples de la Gaule, qui, le premier, poussa le cri de délivrance, sera à jamais Thonneur de la province qui a vu naître le magnanime Arverne I
Delzons, noble frère du héros de Malo-Jaros^Lawetz (a) ! Tous prirent leur part d'honneur dans les péripéties de cette grande journée qui vit tomber l'empire et l'Empereur, — au milieu de ces dévouements sublimes ^t^e n'en ne surpasse y dit M. Thiers, dans l'histoire des siècles!
(a) Nous avons vu que le commandant Delzons tomba à son poste, grièvement blessé, dans un de ces carrés de la vieille garde qui, par des efforts surhumains , conservèrent Planchenois^ — point sacré de la retraite, — carrés qui, sur ce champ de bataille inondé, le soir, par rirniption prussienne de 80 mille soldats, joints à ce qui restait des troupes anglaises, apparaissaient comme trois ou quatre cimes de rochers, que V Océan furieux couvre de son écume, — restant debout, — sauvegarde des blessés et des chefs qu'ils renfermaient dans leur sein, et proférant ce mot qui traversera les siècles, dit toujours l'historien : — iVon, ne nous rendons pas!,..
Singulière défaite, dit Napoléon, où malgré la plus horrible catastrophe, la gloire du vaincu n'a point souffert, ni celle du vainqueur augmenté. La mémoire de l'un survivra à sa destruction ; la mémoire de l'autre s'ensevelira peut-être dans son triomphe!
Un poëte national avait devancé cette expression de la pensée de l'empereur et le sentiment de notre historien sur l'événement, dans la strophe suivante, qu'on nous pardonnera de citer. Elle peint toute la grandeur du dernier jour de cette longue lutte européenne.
Les siècles douteront, en lisant son histoire,
Si ses vieux compagnons de gloire, Si ces débris vivants de tant d'exploits divers, Se sont plus illustrés par trente ans de victoire, Que par un seul jour de revers,
{Napoléon, Casimir Del a vigne.)
En consacrant les quelques pages de cette annexe aux hommes du haut pays d'Auvergne, — constants et résolus autant que forts, — qui ouvrirent avec tant d'autres, en 92, la lutte contre l'invasion étrangère et qui la repoussèrent, nous eussions désiré donner les noms de ceux qui périrent pour la défense nationale, dans cette première période si remarquable.
Les archives du temps ne nous ont rien fourni pour cette énumération. La tradition seule et quelques notes puisées aux sources, nous ont permis de signaler à l'attention du lecteur les nouveaux noms qui Bgurent dans ce dernier travail.
Parmi ces noms, nous regrettons de n'avoir pu mettre à sa place celui d'un officier supérieur dont nous trouvons les états de service dans de dernières recherches (Archives du personnel).
M. Marlhiou (Gabriel), ancien lieutenant-colonel au corps d'état major, né à Moussage^ arrondissement de Mauriac, en 1764, entra au service en 1786, — En 91, il prit rang dans les nouveaux corps de l'armée française. — Après la conquête du Piémont et son annexion à la France, M. Marlhiou fut nommé liquidateur de la dette de cet état.
Sous l'empire, il fit dans la grande armée les campagnes de 1806 et 1807, en Prusse et en Pologne. — Adjoint comme capitaine au corps d'état-major, il fit partie de la maison militaire de l'Impératrice Joséphine, jusqu'à sa suppression ; et le 20 décembre 1810^ fut nommé aide de camp du maréchal Jourdan, auprès duquel il fit les laborieuses campagnes d'Espagne. — A la suite des journées de Vittoria, en 1813, il fut adjoint, le 2 novembre, à l'état-major de l'armée d'Italie, sous le Prince vice-roi.
Le 13 février 1814, M. Marlhiou redevint aide de camp du maréchal Jourdan ; et le 2 mars 4 831, par un témoignage d'estime bien flatteur, il fut appelé, pour la troisième fois, à remplir les mêmes fonctions auprès du vainqueur de Fleurus, devenu gouverneur des Invalides.
Homme affable et obligeant, M. Marlhiou rendit à Paris, en 1830, 1831, de nombreux services à ses compatriotes d'Auvergne, grâce à sa position et à une belle fortune.
Il est mort en 1 832, décoré de la Légion d'honneur et de la croix de Saint- Louis.