SUR LE
A formation des musées d'archéologie nationale ou locale est un grand progrès pour l'archéologie et pour l'histoire; en ce qui concerne l'archéologie, cela n'a pas besoin d'être démontré, c'est évidemment la condition première des études archéologiques, de réunir, classer et conserver les objets qui forment l'élément et la base de ces études ; mais cela n'est pas moins important au point de vue de l'histoire, et surtout de la diffusion des connaissances historiques. Un musée d'archéologie nationale bien distribué et disposé par ordre chronologique ,
(1] L auleur a eu l'honneur de lire devant Tlustitut cette notice et les notes complémentaires , à l'exception d'une partie des considérations historiques sur le règne de Christian VII , et des notes I et II.
c'est en quelque sorte l'histoire en action, c'est au moins l'histoire par les monuments du passé, l'histoire saisissant les yeux en même temps que l'esprit, et c'est surtout l'histoire des mœurs , des arts, de l'industrie, du commerce, c'est-à-dire une des branches les plus intéressantes de l'histoire et celle qui a été le plus négligée jusqu'ici.
Depuis longtemps déjà, mon attention s'était fixée sur la formation des musées d'archéologie et d'histoire. Comprenant toute l'importance de ce progrès récent des études archéologiques, j'ai visité à peu près sans exception tous les musées de ce genre qui sont encore peu nombreux et qui remontent tous à peine à quelques années. Sans parler des musées français, je citerai le Musée Germanique installé depuis 1857 dans Carthaeuser- Kloster, à ]^uTembeTg[Ger?)ianischer Muséum), the Tower et le South-Kensington Muséum à Londres , le cabinet des curiosités à Berlin (Kunsthammer) , le Musée historique dans le Zwinger et le Grûne Gewolbe à Dresde , le cabinet royal des curiosités à La Haye, le Musée national de Munich [National Muséum) fondé par Maximilien II en 1855, organisé complètement en 1868, la collection d' Ambras (Amhraser Sammlung) à Vienne, le Musée Wallraf-Richartz à Cologne , le Musée national de Bohème à Prague, moins riche en objets précieux que le Hradschiïi, le Musée de la porte de Hais, à Bruxelles, en formation nouvelle aujourd'hui , le Musée de la ville à Venise , installé au Fondaco dei Turchi par M. Barozzi ; je ne citerai qu'à un point de vue spécial l'Armeria real de Madrid et celle de Turin(^). Il me restait à voir un des
[\) Si je me permettais une remarque critique, je ferais observer que la plupart de ces musées ne sont pas distribués méthodiquement , de manièro à servir à l'instruction populaire ; pour cela , l'ordre chronologique me paraît indispensable , soit dans l'ensemble , soit au moins dans les détails, dans la classification de monuments ou d'objets de même nature , comme cela a eu lieu dans l'exposition rétrospective du ïrocadéro , "organisée •ous la direction de MM. de Longpérier et Delisle.
plus importants et des mieux organisés^ le musée du château de Rosenborg , en Danemark; je l'ai visité cette année et je vous demande la permission de vous communiquer le résultat de mes observations.
A l'inverse du musée préhistorique du Prinzen-palais , qui a été l'objet de nombreuses publications étrangères et françaises, il n'existe pas. que je sache, de publication française sur le château de Rosenborg; il n'existe qu'un catalogue descriptif publié en langue danoise par M. Garl Andersen, catalogue qui me servira de guide, et une traduction anglaise incomplète par M. Shaw, publication épuisée et qu'il est impossible de se procurer (0.
Le château de Rosenborg a été construit par le roi Christian IV, en dehors des murs de Copenhague, comme lieu de retraite. — Christian IV, qui se mêla à la guerre de Trente ans, ne fut pas heureux dans ses entreprises militaires, et après deux invasions du Danemark parles Suédois , il fut forcé de consentir au traité de Lûbeck en 1629, et plus tard, en 1645, au traité plus désastreux encore de Bromsebro ; mais il s'etforça de réparer les malheurs de la guerre par une bonne administration. Ce fut un grand fondateur de villes : Gluckstadt et Christianpries dans le Holstein, Christianople et Gotembourg sur la frontière de Suède , et enfin , en Norwège , Christiania et Christiansand. C'était aussi un protecteur intelligent des sciences et des arts.
Le château de Rosenborg , qui fut construit de 1606 à 1625, est un modèle assez remarquable de l'architecture du Nord à cette époque ; avec ses hautes tours , ses fossés pleins d'eau et ses ponts-levis , il a gardé un peu l'aspect de l'architecture gothique. 11 servit longtemps de résidence aux souverains , et c'est seulement dans ces dernières années qu'il a été transformé en musée par un
(1) Depuis que cette lecture a eu lieu devant Tlnstilut , il a paru une élégante édition anglaise , plus complète encore que lédition danoise : The Chronological Collection of the Kings of Denmark , by Cari Andersen. — Copenhague, 18~8.
décret du 28 décemhre 1858 , sous le nom de Collection chronologique des rois de Danemark, De Danske Kongers Kronolofjiske Samling. Depuis longtemps on y avait réuni les objets artistiques les plus remarquables, et cette collection s'était augmentée par suite de l'incendie du château d'Amalienborg en 1689 , et du château de Christianborg en 1794, tous les objets importants que l'on put sauver du feu ayant été transportés à Rosenborg.
Ce musée est de toutes pièces une création du savant M. Worsaae , qui en a fait la continuation du musée du Prinzen-Palais. En le parcourant , on parcourt toute l'histoire du Danemark , histoire représentée par des monuments de l'époque, et l'on traverse successivement tous les règnes des souverains danois.
La série des règnes commence à Christian IV, fondateur du château ; il se trouve cependant dans la collection plusieurs objets d'une date antérieure; je citerai particulièrement comme remontant au temps de Christian I , roi de Danemark , de Suède et de Norwège , de 1448 à 1481 , fondateur du célèbre ordre de l'Éléphant et de l'université de Copenhague (1478), une corne à boire connue sous le nom de la corne d'Oldenbourg, objet d'art en argent couvert d'ornements d'une grande finesse de travail. L'artiste a eu pour but de représenter particulièrement des scènes de chevalerie; ce qui frappe surtout dans ce riche fouillis de dessins qui s'enroulent autour de la corne d'argent, ce sont des chevaliers armés, des pages, des ménestrels, des châtelaines jouant du luth ; au milieu de tout cela , les trois rois mages avec l'inscription de leurs noms : baltazar , gaspar , melgior , les écussons de Danemark , de Bourgogne , de l'empire d'Allemagne , de Brabant , de Flandre , diverses devises telles que : i7i ho2)eïi ic levé; ô Mater Dei, mémento mei. A l'extrémité de la corne, un enfant nu porte une légende qui indique la destination de cet objet d'art : Drinc al ut.
Les anciennes chroniques racontent que la corne
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vase (laréerLl diL la Corne d'Oldenbourg (ChrisliaR I.
d'Oldenbourg a été donnée en 989 par une fée au comte Otto I d'Oldenbourg , égaré à la chasse sur la montagne d'Offenberg; mais Ton sait très-exactement que le roi Christian I a fait faire cette corne merveilleuse à un habile artiste nommé Daniel Aretœus, de Karvey, en Westphalie; il se proposait de l'offrir en ex-voto aux trois rois mages, à Cologne, s'il réussissait dans sa médiation entre le duc de Bourgogne et l'empereur Frédéric III; et la collection du château de Rosenborg peut se féliciter que le roi Christian I ait échoué dans sa mission diplomatique.
Aucun objet de la collection ne rappelle le règne important et dramatique de Christian II , qu'il me paraît convenable de ne pas passer sous silence. Christian II , que l'on a surnommé le Néron du Nord , pourrait être plus justement comparé à Louis XI. Comme lui, il aimait à s'entourer de personnes de basse condition. Il fit d'un ancien barbier westphalien, Slagoek, son confesseur, son conseiller, son ministre ; plus tard , après l'avoir créé archevêque de Lund (la vieille cité universitaire de la Scanie) , il le fit brûler vif pour satisfaire à des réclamations du pape. Il conserva auprès de lui, pour la consulter sur les affaires de l'État , une ancienne marchande de légumes , la hollandaise Sigebrite , mère de sa maîtresse Dyveke, même après la mort de celle-ci; et lorsqu'il quitta Copenhague le 14 avril 1523, il fit embarquer Sigebrite cachée dans un coffre pour la soustraire à la fureur populaire. Comme Louis XI encore, Christian II opprima la noblesse, mais par des moyens plus violents; après avoir pris possession de Stockolm en 1520 , il fit dresser des potences et extermina en un seul jour soixantequatorze membres des plus illustres familles suédoises, partisans de Stenon Sture , parmi lesquels le père de Gustave, Eric-Jonson Wasa.
Les malheurs de Christian II n'ont pas moins contribué que ses cruautés à lui donner une grande célébrité. Il fut
déposé en 1530 et remplacé sur le trône de Danemark par son parent Frédéric de Holstein, et par Gustave Wasa sur le trône de Suède. Christian fut enfermé au cMteau de Soenderborg, dans File d'Alsen, en compagnie d'un nain, et il passa douze ans dans un cachot qui ne recevait le jour que par une lucarne. Sa situation s'améliora après la mort de Frédéric, grâce à l'intervention, au congrès de Spire , de Charles-Quint dont il avait épousé , en 1515, la sœur Isabelle. Christian III, après lui avoir fait signer une renonciation à tous ses droits sur les trois royaumes, lui assigna comme résidence le château de Callundborg, où il fut traité honorablement et où il mourut le 24 janvier 1559(1).
Christian III. — 1533-1559.
Le règne de Christian III qui introduisit la réforme dans le Nord, et forma avec Gustave Wasa et François p'", une ligue contre Charles-Quint, est représenté au château de Rosenborg, entre autres objets, par un assez curieux ornement destiné aux jeunes mariés , cadeau de la reine Dorothée , sur lequel il est nécessaire de donner quelques explications. Il y eut à cette époque, enDanemarck , un déploiement de luxe et de dépenses dans les fêtes qui toucha presqu'à l'extravagance. M. Andersen cite par exemple le banquet donné par le chancelier du royaume Ole Stisen, à l'occasion du mariage de sa fille. Ce qu'on étala de luxe en étoffes riches et précieuses, en brocards d'or et de soie est inouï, paraît-il, et pourrait rappeler le camp du drap d'or. Le menu du repas ne fut pas négligé non plus, il comprenait comme boissons 72 barils de bière allemande, 5 tonneaux de bière d'Ems, 2 barils de bière de Hambourg , 3 tonneaux de bière de Pryssing ,
(1) Voir Hodberg , Danemark^ riges historié, tome 2.
12 barils d'hydromel, 640 quartauts de vin du Rhin, 800 quartauts de vin de France, 4 barils de vinaigre et un demi baril de miel; comme mets substantiels, 4 vaches, 40 moutons, 10 bœufs dont 5 salés et fumés, 60 agneaux, 1 baril de saumon fumé, etc., etc. Voilà comment on célébrait des noces au commencement du XVP siècle à Copenhague. Ce débordement de dépenses et de luxe donna lieu à différents édits somptuaires assez bizares dont plusieurs relatifs à la toilette de la mariée : un édit de 1615, art. 27, règle le nombre des ornements que la mariée pourra porter dans sa coiffure; l'art. 28 défend de consacrer aux noces plus de deux jours, lesquels devront être le dimanche et le lundi ; on ne pourra inviter plus de 24 couples et de 12 célibataires. Un édit du P'" mai 1624 défend à la mariée de porter des pierres précieuses et ne lui permet qu'une chaîne d'or ; il défend de faire suivre la noce par des masiciens, si ce n'est pour les échevins et pour les bourgeois dont la fortune dépasse 5,000 rixdales; un édit de 1649 prescrit que la cérémonie nuptiale ait lieu avant midi et un autre du 24 septembre 1657 abolit une coutume originale généralement observée jusque-là, le cadeau que la mariée devait faire à chaque homme invité à sa noce : ce cadeau était une chemise.
Les fêtes nuptiales se célébraient toujours à cette époque à la maison de ville, Raadhus, et la parure donnée par la reine Dorothée, en 1557, était destinée à servir à toutes les jeunes mariées, elle est restée célèbre sous le nom de Brudesmykke; la donation de la reine est relatée par différents historiens notamment par Holberg et par Peter Resen. Cette parure enrichie de pierres précieuses, émeraudes, saphirs et perles n'est pas très- remarquable au point de vue artistique, elle porte au centre l'écusson de la Saxe, patrie de la reine, et sur les bords la date de 1557.
Frédéric II, de 1559 à 1588.
Le musée possède différents objets ayant appartenu à Frédéric II, qui fut le protecteur de Ticho-Brahe auquel il donna l'île de Hwen , et le fondateur de l'Académie de Sora dans l'île de Seeland, notamment son collier de l'ordre de l'Eléphant, un cabinet dans le style des cabinets italiens et une horloge de table dont il fit cadeau à son fils Christian IV.
Le musée de Rosenborg renferme plusieurs colliers de cet ordre de l'Éléphant qui occupe, parmi les ordres de chevalerie, un rang presqu'égal à la Toison-d'Or, la Jarretière, l'ordre des Séraphins, FAnnonciade qui comptent un très-petit nombre de chevaliers. Plusieurs de ces colliers sont des ouvrages très-fins de joaillerie, particulièrement celui de Frédéric V i^).
Le collier de l'ordre de l'Eléphant de Frédéric II, porte diverses inscriptions en lettres majuscules : F. S. qui sont les initiales de son nom , Fredericics secundus , puis M. H. Z. G. A. T. I. W. B. initiales de sa devise : Meine Hoffnung zu Got allein, treu ist Wild Brat, devise assez misanthropique , « Mon espoir est en Dieu seul et Wild Brat est fidèle » ; Wild Brat était son chien.
Lliorloge de table donnée par Frédéric à son fils est remarquable parle travail de l'orfèvre autant que par celui de l'horloger, elle porte à l'intérieur cette inscription danoise :
Anno 1584, Gaf. Konning. Frederick, den. Andcn. til. Danemark och. Norge. etc. sin. son. Kristian. dette Segeverk.
En l'année 1.584 , Frédéric II , roi de Danemark et de Norwége, donna cette horloge à son fils Christian.
(1) Les chevaliers, dans les cérémonies solennelles, devaient revêtir un riche costume dont on voit plusieurs modèles au chàti^au de Rosenborg. On y voit aussi les insignes des différents ordres qui ont existé en Danemark , notamment de l'ordre du Bras-Armé et du Danebrog .
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