A DRESDE
u point de vue de riiorlogerie , comme au point de vue de ia joaillerie , on doit reconnaître que le musée de Rosenborg est moins riche que le trésor royal de Dresde , dit le Griine Gewœlbe.
Je citerai, par exemple, dans la collection de Dresde (salle de l'argenterie), la pendule astronomique d'argent doré , qui a pour auteur Christophe Ullmeyer d'Augsbourg. Cinq ligures , sur des médaillons différents , marquent les heures, les jours, les mois, la date du mois et les révolutions de la lune. Une petite pendule de table , de la même salle , porte un aigle qui bat des ailes au moment où l'heure sonne.
Dans la grande salle du même musée , se trouve une célèbre horloge, dite la tour de Babel, œuvre de Jean Schlottheim, d'Augsbourg , portant la date de 1618. Saturne marque chaque minute par un coup de marteau sur une cloche, et de nombreuses figures se déplacent lorsque sonnent les heures. Dans la même salle . Ton voit
encore un chameau portant sur son clos le cadran d'une liorloge , non loin d'un éléphant portant une tour qui sert de vidrecome.
Dans une petite salle voisine, dite cabinet du coin, l'on voit les anciennes montres de forme ovale, dites œufs de Nuremberg , inventées, dit-on, vers 1500, par Pierre Hele , de Nuremberg (0 , et une montre en forme de croix , dite montre d'abbesse ^~K Ce sont les plus anciennes formes de montre connues , mais je n'ai vu , ni dans aucun musée, ni dans les collections de l'exposition rétrospective du Trocadéro, une forme de montre dont je possède un modèle trouvé à Venise , dont le travail trahit une origine allemande ; la forme de cette montre est celle d'un petit missel qui, en s'ouvrant, laisse voir un cadran marquant 24 heures , les deux plats de ce petit livre en métal doré sont gravés au trait et représentent, d'un côté, le Christ en croix , avec les saintes femmes à ses pieds , de l'autre, le Christ au jardin des oliviers.
Le musée du Louvre , l'hôtel Cluny et le musée Carnavalet renferment quelques montres et horloges remarquables ; je citerai, au musée du Louvre, l'horloge de table 1. C, travail italien du XVP siècle portant cette inscription : Hora fu(/it. Cu^^o} crescunL Mors ostia fuUat teniforh. Esto tenax. Vive quo vivas; et la belle liorloge de table également du XVF' siècle , 1. C N' 270 , portant des inscriptions allemandes, et sur des écussons placés aux quatre angles, les armes des Farnèse supportées ])ar des lions héraldiques.
(1) L'on a soutenu qu'il avait été précédé dans cette invention par un artiste français, et par un artiste florentin nommé Lorenzo di Volparia. L'horlogerie italienne était loin d'être en retard sur celle des autres pays. Vincenzo Lazari , dans son livre Notizia délie opère d'arte e d'antichità délia raccoUa Correr (p. 180) , cite un sénatus-consulte en data du 25 juillet 1334 , où il est fait mention d'une horloge tellement compliquée que l'artiste avait employé presque toute sa vie à l'achever. Elle fut vendue au roi de Chypre pour le prix de 800 ducats. Le nom de l'artiste est maestro Mondino da Cremona , orfèvre vénitien .
(•2) Voir Doppi'lniair Nurnhfrg Kunstlern), et M. Graesse (trésor royal saxon).
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Montre en forme de Missel
( Onnieur réelle )
Je possède une petite horloge de table de la même époque, à quatre faces, dont l'une porte le cadran, les trois autres des figures finement dessinées , gravées au trait, représentant Jupiter, Vénus et Mercure avec ces inscriptions : Sol, Venus, Mercurius.
Parmi les montres , je citerai , au I^ouvre , plusieurs montres en cristal de roche : le N*^ 806 1. D avec la signature C. Phelizot, Dijon; le N'^ 807 avec la signature Rouhier, à Dijon; le N° 808 avec la signature Estienne Debolo ; le N^ 809, montre en cristal de roche en forme de croix, signée Senebier; et particulièrement la montre en cristal de roche en forme de croix de Malte , signée JoUy, à Paris , W 810 ; toutes ces montres , comme le N*^ 814 1. D, en cuivre doré garni d'émaux , signé Jean Thorelet, Rouen, et le N^ 273 1. G, montre en forme de croix pectorale portant les initiales H. M. et la date 1583, sont de la fin du XVP siècle (V'.
Le glossaire et répertoire de M. de Laborde nous indique plusieurs noms d'horlogers français d'une époque antérieure au XVP siècle :
« An 1377 (Comptes des ducs de Bourgogne). — VP'^ frans d'or pour paier un orloge portative que nous avons acheté de maistre Pierre de Saincte-Beate, notre orlogeur.
» 1379. — Le P'' jor de janvier fu marchandé à Pierre Daimlevilie, faiseur d'orloges demorant à Lille, pour faire une or éloge.
» 1420. — Baldetus de (louiombey. horologiator, Parisiis commemorans.
» 1435. — A Pierre Lombard , sur plusieurs orloges , cadrans et autres choses de son métier et science.
(1) Le beau musée de Thôtel Gluny est très-pauvre en horloges de table de cette époque (voir les n"^ du catalogue HOT à 1416) ; le musée du Louvre lui-même n'en possède que très-peu , et le musée Carnavalet encore moins. Cela est fort regrettable , parce que l'art de l'horlogerie parisienne va aujourd'hui , avec raison , chercher ses inspirations à l'époque de la renaissance, et il est fâcheux que les modèles lui fassent défaut.
)) 1453. — Louis Carel, luaistre faiseur de mouvemens d'orloige.
)) 1529. — A Julien Couldroy, orlogeur, XLIX livres lY sols tournois , pour son payement de deux monstres d'orloges sans contrepoix.
» 1560. — Ung cristal tout rond , où il y a une monstre dedans , garnj'- d'or et enrichy de petitz camayeux et autres menues pierres (Invent, du roy à Fontainebleau). »
L'on y trouve également la description sommaire d'horloges compliquées :
ce 1470. — Ung orloige d'or, garny de plusieurs personnaiges, et sur le piet garny de douze rubis — et dessus l'omme *qui monstre les heures. — Prisée à 292 livres. (Ducs de Bourgogne , N° 5295.)
» 1560. — Ung orloge en piramide, assis sur un rocher, garny d'argent doré , esmaillié et enrichy de plusieurs pierres, — ledit orloge à rocher assis sur troys petits monstres (Invent, du château de Fontainebleau). »
Je dois à la bienveillance de M. Egger l'indication d'une horloge très -compliquée du YIL' siècle dont le retheur Choricius de Gaza donne la description. Le cardinal Mai, dans la préface du Sjncilegium romarium, dit de cette horloge : « Est autem in libro nostro apprime )) notabilis publici horologii apud Gazam descriptio ; in )) qua haud scio an rotarum quasi machinationem vel » perpetui cujusdam motus jam tum in oriente usum » cognoscere liceat. iVquei certe motus . sed Vulcanii » tantum modo mobilis artificii mentio fit. »
Le savant auteur rappelle, à cette occasion , que s'il faut en croire le chroniqueur anonyme saxon, le roi de Perse Abdalla fit cadeau à Gharlemagne, au commencement du IX^ siècle, d'une horloge plus merveilleuse encore :
« Teste saxone annalista ad Ghristi annum 807 paris )) fere artificii horologinm , sed tamen aqueum a rege
— oo —
» Persarum Abdalla missum fuit ad Carolum magnura )> imp. Aqnisgrani sedentem , qiiod attulit ejus legatiis » ciim monachis qui de Jérusalem urbe legatione pariter » sui patriarchae. Thomœ fungentes veniebant. Sic ergo » saxo : )) misit aurologium ex aurichalco arte mechanica » mirifice compositum in qao XII horarum cursus ad n clepsydram vertebatur, cum totidem œreis pillulis, quae » ad completionem horarum decidebant . et casu suo )) subjectum sibi cymbalum resonare faciebant ; additis )) in eodem horologio ejusdem numeri equitibus qui per » duodecim fenestras completis horis exibant , et in » cursu egressionis sua) totidem fenestras , quae prius » erant apertae, claudebant. Nec non et alia multa in )) eodem horologio erant. » (i)
(1) Voir, sur l'horlogerie ancienne , le bel ouvrage de M. Labarte , Histoire des Arts industriels, t. IV, p. 621 à G29.
PASSAGE DE LA MER SUR LA GLACE PAR TOUTE L ARMÉE SUÉDOISE SOUS LA CONDUITE DE CHARLES x(^).
E passage d'une armée entière sur la glace est un fait absolument unique dans l'histoire, et comme il est assez peu connu, je crois devoir emprunter aux mémoires du chevalier de Terlon, ambassadeur de France , quelques détails sur les péripéties de cette entreprise hardie i"^). Le chevalier de Terlon accompagnait le roi de Suède Charles X. « Ce prince , dit-il , fit camper son armée le long du petit Belt et envoya toute la nuit de petits partis de tous cotez , pour sonder la glace et pour reconnoitre par où l'on pourroit passer le plus seurement. Il en attendit des nouvelles avec bien de l'impatience et mesme sans prendre aucun repos toute la nuit, jusqu'à ce qu'il fut averti sur les deux heures du matin par le retour des partis et par le rapport de divers paysans, qu'il avoit
(1) Voir page 11 de la notice sur le château de Rosenborg.
(2) Mémoires du chevalier de Terlon , pour rendre compte au roy de ses négociations depuis l'année 1656 jusqu'en 1661 . A Paris, chez Claude Barbin , au Palais , sur le second perron de la Sainte-Chappele. M DC LXXXI 2 vol.
exlrèniement gelé toute la nuit et qu'on pouvoit passer sur les glaces sans danger jusque dans l'isle de Funen.
)) J'estois pour lors dans sa chambre et je lui vis donner l'ordre à la mesme heure de faire avancer toute son armée dans la péninsule dont il s'estoit emparé le jour précédent ; et pour exécuter son dessein, il donna les ordres de combat et commanda que les cavaliers menassent leurs chevaux par la bride et marchassent assez loin les uns des autres ; que les canons iroient aussi dans une égale distance, pour ne pas rompre les glaces par un trop grand poids, jusqu'à ce qu'on eût passé le courant de la mer où elles estoient plus faibles. Il commanda encore que l'armée se mît en bataille lorsqu'elle seroit passée, pour aller aux ennemis qui paraissoient tout le long du bord de la mer. Le roy de Suède passa jusques-là en traîneau, où il monta à cheval, ce que je fis aussi pour estre toujours auprès de sa personne, w
Grâce aux mesures prises , l'armée put passer et prendre possession de la côte et de l'île de Funen, malgré la résistance des Danois. « Ce combat, dit le chevalier de Terlon. rendit le roy de Suède entièrement maître de l'isle de Funen. — Il est vrai, ajoute-t-il, que les glaces s'estant rompues en un endroit , il y eut deux compagnies de l'un et de l'autre party qui enfoncèrent dans la mer et qui se noyèrent; le roy de Suède perdit au mesme lieu le caresse qui lui servoit ordinairement , et ma calesche eut la mesme infortune. »
Mais il restait à franchir le grand Belt. « Le roy de Suède se rendit à Nieuborg qui n'est qu'à quatre lieues d'Odenze. où, après avoir dîné, il tint conseil de guerre avec ses généraux , pour résoudre s'il pouvait passer sur les glaces dans l'isle de Zeland , comme il avoit fait en celle de Funen ; mais on ne fut pas d'avis de bazarder l'armée sur les glaces , qui se pouvant rompre dans un trajet de quatre grandes lieues comme est celui du grand Belt , auroient fait périr ses meilleures troupes et gêné-
ralement toutes ses affaires. Néanmoins, le roi persista dans son projet. Il détacha plusieurs petits partis pour tâcher de passer en Zeland et sçavoir si les glaces pouvoient porter son armée. Le soir, comme il sortoit de table , des cavaliers le vinrent assurer que les glaces estoient assez fortes. . . . Sur le rapport de ces partis , le roy de Suède fit sonner à cheval et se mit en marche avec ce qa'il avoit de troupes auprès de luy. Le grand froid que j'avois souffert tout le jour m'avoit obligé à me retirer à mon logis autant pour me réchauffer que pour prendre un peu de repos. A peine commençois-je à le goûter qu'on me vint avertir que le roy de Suède estoit party. Je me mis aussi -tost en traîneau pour le suivre. Je puis dire avec vérité qu'il y avoit quelque chose d'affreux à marcher de nuit sur cette mer glacée, parce que la multitude des chevaux qui estoient avec le roy de Suède , avoit en frayant le chemin, fait fondre la neige, en sorte qu'il y avoit plus de deux inccls cVeau par dessus la glace, et l'on estoit toujours dans la crainte de trouver la mer ouverte en quelque endroit. Il y eut plusieurs traîneaux qui s'égarèrent dans l'obscurité de la nuit et qui périrent malheureusement pour avoir trouvé la glace trop faible ou trop ébranlée par le chemin qu'ils avoient pris.
« Je fis ainsi quatre lieues dans l'incertitude si, à chaque pas que je faisois, mon traîneau n'enfonceroit pas dans la mer. Toutefois, je joignis heureusement le roy de Suède. Le lendemain matin, il me fit monter avec luy en caresse pour aller dans l'isle de Laland. »
On le voit, la situation d'ambassadeur auprès du roi de Suède Charles X n'était pas sans danger, et cette entreprise hardie est loin d'être la seule à laquelle le chevalier de Terlon ait été associé. Il ajoute dans son mémoire à Louis XI Y : « Je dois dire à Votre Majesté que le froid estoit si grand qu'il falloit couper le pain, et les tonneaux de vin et de bière avec une hache, et en couper après des morceaux pour les faire dégeler, qui n'avoient
après cela presque aucun goût; et l'on estoit encore obligé de mettre les viandes dans des poésies bien chaudes pour les faire dégeler, et nonobstant tous ces soins elles se trouvoient le plus souvent pourries. Le roy de Suède rioit de toutes les incommoditez qui ne regardoient que le boire et le manger, et les mesprisoit, quoiqu'il en eust sa part et qu'elles fussent plus grandes que je ne sçaurois jamais dire. // ne so)igeoit qu'à réussir dans ses grams desseins. »
Charles X était certainement ce qu'on appelle un héros, et il est moins célèbre qu'il ne mérite. Il est mort trop jeune : sa gloire est éclipsée par celle de Gustave- Adolphe qui Pavait précédé , et de Charles XII qui lui a succédé plus tard sur le même trône.
(Gustave-Adolphe, 1632-1634. Charles X Gustave de 1654 à 1660. Charles XII, de 1697 à 1718.)