AUX XIV« ET XV SIÈCLES
u point de vue de la finesse du travail et de la bizarrerie des formes, les hanaps et vidrecomes du musée de Dresde l'emportent sur ceux du musée de Rosemborg ; nous citerons notamment les vidrecomes que M. Graesse appelle des horloges à hoire, au pied desquels se cache un petit mécanisme comme pour les jouets d'enfants; ce mécanisme étant monté, le vidrecome fait un tour sur la table et le convive , devant lequel il s'arrête, est forcé de vider la coupe. Nous trouvons un mécanisme semblable à un hanap représentant saint George, et à un autre hanap, œuvre de C. Werner, de Nuremberg (mort en 1545), représentant un centaure portant une femme ; le mécanisme met en mouvement des chiens qui précèdent le centaure, les yeux des figures remuent, et le centaure désigne quel est celui des convives qui doit vider la coupe en tirant sur lui une flèche. Cette petite machine parait le dernier mot de la fantaisie en matière de vidrecomes.
Nous trouvons le même mécanisme dans trois vidrecomes (placés dans la même salle de l'argenterie), en forme de globes , supportés par Hercule , Atlas et saint Christophe, l'un de ces vidrecomes porte la date de 1578 ; d'après l'inventaire du trésor de Dresde , ils auraient été offerts par la ville de Nuremberg, à Gustave-Adolphe, en 1632, et auraient passé à la Kunstkamer de Dresde, après la bataille de Lutzen.
Nous devons mentionner également les œuvres du fameux Dinglinger, lesquelles font preuve, en général, d'autant de talent que de mauvais goût, et citer, comme préférables à ses grandes compositions , le hanap représentant une bacchanale d'enfants, dans la salle dite cabinet du coin, et celui qui représente un dragon ou oiseau fantastique , portant une femme qui , elle-même , tient à la main un écusson sur lequel sont gravées les initiales A. R., Augîcsfus Rex, surmontées d'une couronne (i).
Il faut remonter, en France, aux XIV® et XV® siècles C'^) pour trouver la même richesse et la même variété dans la forme des vases à boire , hanaps , hacins , huyes , esguières , flasques, flascons , cimarres , hernigants , hédannes, brocs, grousequins, cailliers, madrés, estamoies, doubleaux, drajouers, chopines, quennes, voirres, godets, ausmosnières, gobelets, greaux, ydres, pintes, tripets, tonnelets, refredoers, quitandaines , potkins , pichiers, omers, grolles , tiphènes ou tiphainies , etc.^ tous vases dont le caprice déterminait et changeait la destination,
(1) L'on peut citer encore, dans la salle des joyaux, le vase d'onyx faisant partie de VObeliscus Augustalis , et le vase de Diane portant les médaillons des comtesses de Konigsmark et de Kosel , maîtresses d'Auguste-le-Fort.
(2) Nos musées possèdent cependant quelques beaux spécimens de l'art du XVI" siècle. Ce sont surtout , comme pour les siècles précédents, des vases en cristal de roche ou en agate. Je citerai , au Louvre : la coupe d'agate orientale du temps de Charles IX, 1. E n" 44 , et le vase en cristal de roche, 1. E n° 145 , qui est de la même époque ; la nef en cristal de roche, 1. E u" 121, attribuée au règne de François I^''' par M. Barbet de Jouy, et le vase en cristal de roche gravé , 1. E n° 141 , qui porte cette jolie légende de coupe
à boire :
Sœpe animo curas dédit humor amarus amaras.
suivant les circonstances. L'on trouve dans le répertoire de M. de Laborde et dans l'inventaire du duc d'Anjou, des descriptions très-intéressantes a de la riche vaisselemente » de cette époque, p. 178, « une btiye à eaue, semée de fleurs de lys, à armines et dauphins » (inventaire de la royne Anne de Bretagne). « Une autre buye à grant ance, tenue par deux hommes sauvaiges, » a une esguicre d'argent en façon de femme assise , sur un pié, verre, tenant en sa main une fleur, etc., » ducs de Bourgogne (n^ 2648), « une coupe d'argent, dorée dedens et dehors, poinsonnée dessus, à ung compaignon et une damoiselle » (vente de Jacques Cœur) (Laborde, p. 230). a Deux flasques d'argent, gaudronnées , moictié dorées et moitié blanches » (inventaire du cardinal d'Ambroise). « A Mathieu le Vacher , orfèvre , demeurant à Paris , pour deux flascons d'argent , l'un tenant une pinte et l'autre trois, 166 fr. 19 s. » (Comptes des ducs de Lorraine). « Un pot d'argent esmaillé , en semblance de moitié homme et moitié serpent )) (Compte de la reine Jehanne d'Evreux). « Onze grans cimarres, à ances d'argent dorées, goderonnées « (ducs de Bourgogne, 4195). Un grant ôer/^iy«7^^ d'argent faisant aiguière (id. 4193) , une bédanne d'or couvert et a une demie poignée et au-dessus ung bouton garni rond (id. 2289), « un pot d'argent doré appelé broc à carves dosse et a une mitre esmaillée des armes de France et d'Evreux » (Inventaire de Charles V) , « un grousequin de cristal sans ansse, garny d'argent doré, » (ducs de Bourgogne, 2750). Ung croseqiàn de serpentin, garny le pié , la bordure et le couvercle d'or (id. 2360), « un petit caillier couvert, acheté de Guillaume Mornois, pour boire vin nouvel en la chambre de la royne (comptes royaux, Laborde)^ un madré en façon de couppe, dont le pié, l'ance sont d'argent doré (inventaire de la royne Anne de Bretagne), NI est amas d'argent blanc doré en III lieux , à esmaux des armes de Monseigneur , sur les couvercles » (inventaire du duc de Normandie), « une très
petite estamoie de cristal, à anse, garnie d'argent doré, » (inventaire de Charles V), deux douUeaux d'argent blanc, à mectre vin, et a en cliascun un escusson hachié des armes de France (id.). Un grantpotlonc que l'on appelle en France une quennCy tout doré et cizelé à feuilles de cliesnes , de fau et de vignes , semé de IX grans esmaux azurez , esquelz a plusieurs hommes et femmes , jouans à plusieurs j eus et faisant plusieurs contenances, et est ledit pot large par le pié , et va en agreslissant devers le haut.... et le bout d'en haut qui est aussint comme un goulet, par dehors esmaillié et en l'esmail a une royne qui joue des orgues et environ lui a IIII dames jouans de plusieurs instrumens ; et y a un petit couvercle roont, semé de III esmaux bêlions (inventaire du duc d'Anjou , n"* 167) , « un grand dr a jouer qui chemine , garny de lapiz et de cristal, au bas du drajouer, il y a une tortue » (inventaire de Gabrielle d'Estrées). « Une grant choirine d'argent dorée et est le biberon d'une teste qui baille , et l'autre d'une femme et est le fruitelet d'une seraine (inventaire de Charles V), ung grant godet, appelé aumosnière de vielle façon (id.) , un voirre de cristal dont le pié est d'argent doré et zizellé à fueillaiges (inventaire du duc d'Anjou , n° 564) , un gobelet d'or pour M. d'Anjou, lequel gobelet estoit fait en manière d'un tonnel et est assis sur un trepié de trois chiennes, » (comptes royaux, Laborde) , « toutes les escueles et les greaux , — item un grant grail (inventaire de la comtesse d'Artois),
« La juste estoit moult bonne et cliière Tout estoit d'or noblement faite. »
( Roman de Waace.)
un ydre d'argent doré, esmaillé par le ventre de plusieurs escussons et est le pié de quatre hommes (inv.de Charles VI), une Jointe d'argent, esmaillée aux armes Encorrant de Marrigny (inv. du duc de Normandie) , un gobelet d'or appelé
tri'pet (ducs de Bourgogne, 5423), le tonneleû d'dirgent Duquel maistre Jehan, le fou du roy boit, (comptes royaux, 1353), un refredoer à vin ouvré à œuvre de Damas (inventaire du duc de Berry) , une petite qidtandaine d'argent à ung biberon , poinçonnée à personnages de berghiers et moutons , et sur le couvercle une ymaige de Nostre-Dame, esmailliée (ducs de Bourgogne, 2693) , un pot rond , tout esmaillié à bestellettes et à oyselles (inventaire de Charles V), un ^eXii i^othin d'or avec une hance (inventaire de Charles-Quint) , une quarte dorée et esmaillée, d'aymaux vers, à oiseles (inventaire du duc de Normandie) , un lyichier de voirre vermeil , semblable à jaspe, garny d'argent blanc le couvercle, le bort de la gueule et du pié etl'ance (inventaire du duc d'Anjou, 498), un orner d'argent doré à couvescle et a une langue de serpent sur le fretelet et trois escussons de France sur la pâte (inventaire de Charles VI) , une fjvoUe d'AUemaigne , d'or à couvercle couronné où il a autour de la couronne garniture de balais, saphirs et perles (ducs de Bourgogne , 2291).
Quant aux tiphènes, aux drageoirs et aux hanaps proprement dits. Ton trouve, dans l'inventaire du duc d'Anjou, les plus nombreuses et les plus brillantes descriptions, par exemple, sous le n° 644, « an très-grant typhenie , tout doré dedens et par dehors , et par dedens sont les hors tous esmailliez à plusieurs bestes sauvages de diverses couleurs , et sont les esmaux des hors à terraces vers et le champ est d'azur et entre lesdiz hors et l'esmail du fons , sont les IX preux et diverses couleurs et contenances sur esmaux azurez , et dessouz leurs piez , est le nom de chascun et entre III preus , d'une part et III de l'autre a une dame estant en un esmail azuré, comme lesdiz preus et à chascune son nom dessouz ses piez. Et au milieu dudil thiphenie a un très grant esmail , à VIII demi compas roons , esmailliez a diverses bestes , et ou millieu d'iceluy, grant esmail à un esmail roont,
azuré ouquel a II arbres , et entre ces II arbres a un homme à cheval qui se combat à un ours qui mort ledit cheval en la poitrine , et poise en tout XXI marcs V onces XII d. »
Le N'' 78 du même inventaire du duc d'Anjou nous présente une de ces compositions bizarres pour coupes à boire que l'on retrouve encore en Allemagne deux siècles plus tard.
« Une dame qui a la moitié du corps de femme et l'autre partie est de beste sauvage à II piez, sur une terrace esmailliée d'azur a petis arbres et a cerfs et lévriers et souages dessouz, et du giron de lad. dame part une teste de bœuf dont elle tient les cornes en ses mains et en ladite teste a un biberon , et aus oreilles de ladite teste , aus coûtés de ladite dame et au bout de ses girons pendent à chayennettes escussons des armes de l'arcevesque de Roen et de Marigny, et est ladite dame enmantelée d'un petit mantel fendu à deus costés, et a un chapeau lonc sur sa teste , esmaillié le mantel et le chapel de mesmes, et derrière ladite dame sur le dos de ladite beste, a le siège d'un gobelet fait à orbesvoies , et le gobelet est de cristal enchâssé sur un pied d'argent esmaillié à souages et orbesvoies et environ le cristal a IIII chauves-sorie , et le couvercle est de cristal bordé d'argent, à souages et orbesvoies , et le fretel est à feuilles de vigne , et d'icellui ist un bouton à trois costés esmailliés d'azur et de vert , et poise ladite dame et le pié , le gobelet et le couvercle V marcs VII onces XII d. »
Le N^ 79 nous présente une composition analogue à celle de la coupe des plénipotentiaires de Munster, mais plus compliquée : « un coc, faisant une aiguière, duquel le corps et la queue est de perle , et le col , les elles et la teste est d'argent esmaillié de jaune, de vert et d'azur, et dessus son doz a un renart qui le vient prendre par la creste. Et ses piez sont sur un pié esmaillié d'azur à
enfants qui jouent à plusieurs gieux. Et poise en tout IIII marcs III onces. »
N" 80, un lyon d'argent doré faisant aiguière emantelé d'un mantel esmaillié de vert par quartiers, etc.
Le N*^ 77 du même inventaire nous montre une composition bizarre , peu respectueuse pour la dignité épiscopale : « Un singe, d'argent doré, lequel singe a une mittre d'evesque sur la teste et derrière sont les fanons pendans et a ledit singe un tuyau d'argent doré en la bouche , et en sa main senestre tient une croce et a un fanon au bras, et de la dextre main donne la benejçon, et est vestuz d'une chazuble dont Torfroy d'entour le col est esmailliez d'azur. »
Le seul chapitre intitulé : « Hennaps blans par dehors, dorez , sizelez et esmaillez par dedenz, » compte soixante numéros , et chaque numéro souvent un grand nombre d'objets, par exemple : 547, dix hennaps de l'argent et de la façon d'Avignon; 548, VI hennaps; 550, XI hennaps, etc., etc. Je me bornerai à citer, pour donner une idée de la richesse de ces objets , l'analyse abrégée du hanap N*^ 428, dans la composition duquel on voit intervenir Saladin et ses Sarrazins , les neuf preux , Adam et Eve , des brebis, des lapins, des bergers, et, dominant le tout, l'empereur Charlemagne.
N° 428 : (( Un très-grant pié d'argent doré, séant sur sis lyons gisans sur leurs pâtes.... dessus est un grant terrace. . . et sur icelle a II bergiers, III chiens, IX brebis et y a une femme qui ûUe, etc., et sur ladite terrace est un très-grant piller. . . et sur le bout du piller a un grant siège d'un grant hanap couvert , et y a un homme et une femme seans sur une terrace vert. ... et le hanap siet sur un souage à orbesvoies , et est le dehors d'icellui hanap de VIII esmaux azurez et en chascun esmail a II chevaliers armez^ tenant leurs espées et leurs escus de leurs armes, et y sont ceulz qui furent au pas Salehadin , et quatre
autres chevaliers , et y a entour le bort du dit hanap par dehors escript ainsi :
Loyaument veil estre démenez Qiiar de loyauté est on lionnourez Qui loyaus est toute sa vie Honnourez est sans villenie.
et le fretel qui est dessuz ledit couvercle est à
feuillages et desdits feuillages ist un bouton esmaillié, et dessus icellui bouton est assis, en une chaière, l'empereur Ghallemaine , et en sa main destre tient son espée et en sa senestre son escu et dessous ses piez a un lyoncel gisant. »
La seule collection du duc d'Anjou renfermait plus de mille objets de cette nature; combien il est triste que presque tous ces riches objets d'art n'aient servi qu'à faire de la monnaie.
L'originalité bizarre de la composition ne peut étonner dans les vases profanes , alors qu'on la retrouve dans les objets sacrés au moyen-âge et à la renaissance ; je citerai dans ce genre deux pièces authentiques et peu connues que renferme le trésor de la cathédrale de Reims : le vaisseau de Sainte-Ursule, donné à la cathédrale par Henri III lors de son couronnement , et le reliquaire de la Résurrection, donné par Henri II dans les mêmes circonstances. Je reproduis leur description d'après les termes de l'inventaire dressé en 1669 :
« Un navire d'une cornaline monté sur un pied d'argent doré esmaillé , auquel sont trois armoiries d'or et les cordages, dans lequel sont onze images représentant les onze mille vierges , six desquelles sont d'or esmaillé , et
les cinq autres d'argent aussi esmaillé , l'ancre et le surplus d'argent doré; pesant, compris le fond de cornaline, vingt marcs; du don d'Henri III, roi de France et de Pologne, le jour de son sacre , fait en l'église de Reims par Louis de Lorraine , cardinal de Guise , évesque de Metz, frère dudit cardinal de Lorraine, à cause que Louis de Lorraine, archevesque de Reims, son neveu, n'était pas encore sacré, le 5 février 1575 ; au pied du navire est l'inscription suivante : Henricus tertius , GalUarum , Poloniartimque rex, liane Bei parce virgini naviculam , ut res Gallica dmturnis jactata seditionum fltictihcs, ojje divina tandem conservetur in franquillum, moremajorum inauguratus posuit anno 1575; et au bas sont les armes de France et de Pologne. »
Des poissons monstrueux nagent auprès du navire , le rivage est figuré par un gazon émaillé de marguerites ; des soldats accompagnent les onze mille vierges , et l'un d'eux est représenté en proie aux souffrances du mal de mer(i).
Voici la description du reliquaire de Henri II :
(c Un reliquaire d'argent doré du Saint-Sépulcre sur un pied de cuivre doré, où est un Christ résurgent d'argent esmaillié, sur une grande agathe qui forme un sépulcre et quatre personnages dormant à l'entour et six anges, donné par Henri II, roi de France , le jour de Ste-Anne , 26 juillet 1547, qu'il fut sacré en l'église de Reims par Monseigneur Charles, cardinal de Lorraine, archevesque; pesant vingt-six marcs six onces, au pied duquel est l'inscription suivante : Henricus sectuidus consecrandtis hue me asportavit : 1547. »
Les soldats qui entourent le sépulcre sont représentés en costumes de chevaliers du moyen-âge.
(1) M. le comte de Lasteyric, qui mentionne le reliquaire do Henri II , ne parle pas du vaisseau de sainte Ursule dans son Histoire de l'Orfèvrerie (Paris, Hachette, in-12).
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Ce joyau coûta au roi 1,500 écus, suivant le dire de Godefroy.
« Les évesques de Langres et de Beauvais menèrent le roy baiser le grand autel, là où il leur présenta un trèsriche reliquaire de la représentation de Notre-Seigneur, saillant d'ung sepulchre faict de riche agathe qui pouvoit être estimé à la somme de mille escus d'or, lequel reliquaire luy fut administré par le roy de Navarre , après l'avoir reverencieusement baisé pour le mettre en mains dudict seigneur (1). w
(1) Coquault, cité par l'abbé Cerf.
NOTE SUR LES ANCIENNES MONTRES ET HORLOGES, PARTICULIÈREMENT DANS LA COLLECTION DU GRÛNE GEWÔLBE