Ibid., 1847, p
devaient pas confirmer ces idées si séduisantes par leur simplicité.
Küss ne prenait presque jamais la parole, quoiqu’il fût trèsassidu aux séances et très-attentif à ce qui s’y passait. Pourquoi cette réserve extrême? Nous ne pouvons l’expliquer que par l’éloignement qu’il avait pour la discussion et la contradiction qui, dans les derniers temps, où la maladie l’avait rendu plus impressionnable, lui étaient pénibles, et elles devaient se produire par des idées qui n’étaient pas celles de tout le monde.
Les charges de la famille avaient imposé à Küss l’obligation de trouver dans la clientèle des ressources que la chaire qu’il occupait ne lui donnait pas suffisantes.
Il est fort regrettable que ce chercheur ait été distrait, par ses devoirs de père de famille, de ses occupations de science pure et qu’il ait dû délaisser son laboratoire pour la pratique. L’humanité souffrante a retiré un grand, profit de son assistance assidue, bienveillante et éclairée; mais d’autres que lui \
eussent pu rendre ces services, tandis que .lui, mieux que d’autres, était apte à interroger la nature et à lui arracher ses secrets. Une meilleure organisation de l’enseignement eût pu réparer cela; ces circonstances ont eu pour effet de ne plus enrichir son enseignement du fruit d'expériences sur les animaux ni de recherches personnelles.
Il tenait un registre exact des faits de sa clinique spéciale, mais ces documents avaient un caractère privé, il n’a été tiré de ces matériaux d’autres conséquences que celles que nous avons mentionnées plus haut.
Son double enseignement était fort suivi et fort goûté par
les élèves ; il a inspiré un grand nombre de dissertations qui prouvent l’ascendant qu’il exerçait.
Quand la guerre éclata subitement, il en fut profondément attristé; très au courant de ce qui se faisait en Allemagne, de l’esprit d’hostilité et de conquête qu’on y avait excité par une action directe sur la presse et tous les moyens d’influence possibles; de cette habileté dans la préparation d’une guerre plus désirée que redoutée par l’Allemagne, il déplora la coupable légèreté du gouvernement français qui entraînait dans cette lutte , dans ce piège, la nation désarmée, trop confiante en ses chefs et en sa valeur.
-Le moment n’est pas venu de juger ces événements, ce jugement, d’ailleurs, ne saurait nous appartenir; mais, quand la sévère histoire les aura interrogés , elle les qualifiera ainsi que les hommes qui y ont été mêlés. Nous nous inclinons avec une pleine confiance devant son jugement et nous recueillons pieusement ses enseignements si pleins d’espérance!
La suite, qui ne la connaît, qui ne là déplore! Küss resta à son poste pendant ces jours d’anxiété et de douleur. Le 29 août, il fut nommé membre de la commission municipale remplaçant le conseil municipal dissous ; la tâche de l’autorité municipale croissait avec la gravité des événements.
Quand les généreux habitants de la Suisse pénétrèrent dans Strasbourg, le 11 septembre, et nous apprirent le désastre de Sedan , la chute de l’Empire et la proclamation de la République, le maire et les adjoints donnèrent leurs démissions. La commission municipale confia les fonctions de maire à Küss. On ne pouvait imposer au patriotisme un plus pesant fardeau dans de plus sinistres circonstances. Il ne put refuser son
assistance à la France, à la cité et à la République si malheureuses !
A la reddition de la place commencèrent de nouvelles et plus douloureuses fonctions. A dater de ce moment, il eut à protéger, contre les exigences sans cesse croissantes de l’ennemi, la ville et ses deniers péniblement et parcimonieusement amassés par la prévoyance paternelle de l’administration précédente , en vue de constructions nouvelles et d’améliorations importantes. Ce qu’il eut à' souffrir, dans ces conjonctures cruelles, quand il dut livrer aux prodigalités de la guerre ces précieuses épargnes de la paix, on peut le deviner. Plus d’une fois il sentit son courage faiblir, et qui s’en étonne! Toutefois il resta à son poste, puisqu’il pensait pouvoir être utile à ses concitoyens et les préserver de malheurs plus grands encore.
Malgré les fatigues de ses fonctions , il crut de son devoir de reprendre son enseignement à la Faculté. 11 fît son cours de physiologie avec son exactitude habituelle. Peut-être cherchaitil dans ces méditations sur la science une salutaire diversion aux amers soucis dont il était abreuvé par l’administration et la politique.
En peu de semaines il avait vieilli de dix ans; sa santé, menacée depuis quelques années, en ressentit un contre-coup funeste. Les électeurs du Bas-Rhin., manifestant pour la dernière fois leur volonté dans le gouvernement de la France , l’envoyèrent à Bordeaux. Il sortit le premier de la liste avec plus de 100,000 suffrages. En apprenant ce résultat, il dit : — « J’irai à Bordeaux, puisqu’on le veut; ma mission n’aura point de résultat, car la France acceptera les fatales conditions, mais moi.
je ne reviendrai plus!» — Fidèle à son devoir, il partit, déjà malade, pendant ce mois de février si inclément, si rigoureux. Arrivé à Bordeaux, son état prit subitement une gravité extrême; il put, toutefois, prendre part aux délibérations de ses collègues et signer, de sa main défaillante , cette suprême protestation du droit contre la force. Il succomba le 1®’’ mars , le jour où l’Assemblée accepta les fatales conditions de notre séparation d’avec la mère-patrie.
Sa mort fut un deuil pour la cité, pour la patrie. L’ardent chef des défenseurs de l’intégrité du territoire , député du Bas- Rhin, fit entendre, à Bordeaux, sa voix éloquente, en présence du cercueil de Küss. Celui-ci fut amené à Strasbourg, reçut, à travers la France, les marques de sympathie et de respect, et , à Strasbourg , les honneurs que vous savez et dont vous êtes fiers comme confrères de ce vertueux citoyen.
En achevant de tracer la vie de son beau-père Agricola, ce civilisateur de la Grande-Bretagne, Tacite dit ces paroles : nTuvero felix Agricola y non vitæ tantum claritate, sed etiam opportunitate mortis. » Ne semblent-elles pas aussi avoir été écrites pour Küss? Agricola n’a pas vu les derniers excès du règne abhorré de Domitien; il est mort avant l’abaissement complet de sa patrie sous la tyrannie de ce monstre. Küss également n’a pas vu les conséquences extrêmes de ce régime corrompu dont les émanations ont produit une si funeste anesthésie pendant laquelle ont été dépouillés de leur virilité les chefs qui se sont réveillés impuissants au jour du combat. Il a succombé le jour où, malgré l’éloquente protestation de Keller et de tous ses collègues, l’Assemblée sanctionnait par son
vote le suprême et douloureux sacrifice de la nationalité française de l’Alsace. Il n’a pu voir, dans leur triste réalité , les conséquences affreuses de cette iniquité , ni éprouver la douleur amère de la dénationalisation. Il lui a été épargné encore ♦ de voir la patrie en proie à d’horribles convulsions , la capitale incendiée, ses habitants massacrés par des barbares qui s’intitulent les amis du peuple. Il n’a point vu le démembrement et la dispersion de la Faculté , sa seconde famille.
Le jour que sa mort a jeté sur la vie laborieuse et utile qu’il avait cachée, nous permet de voir comment, après l’avoir consacrée à la science et à l’humanité, il l’a sacrifiée au devoir et à la patrie !
(Extrait de la Gazette médicale de Strasbourg , 1871, 11°* 6 et 7.)
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