MA.IRE DE STRASBOURG REPRÉSENTANT DU BAS-RHIN
Parmi les obligaticftis qui incombent aux sociétés savantes , il en est une d’une importance majeure qui consiste à évoquer devant elles ceux qui leur ont été ravis par la mort, en exposant avec justice et impartialité les acquisitions que la science doit à leur activité; à les saluer d’un dernier regard et à déposer ce procès dans leurs archives comme on dépose leurs images dans un lieu sacré; payant à la fois par cet hommage à une mémoire vénérée le tribut de notre gratitude et montrant à la génération qui survit des jalons pour la diriger dans le chemin ardu de la vie.
Cette œuvre, difficile et délicate toujours, l’est particulièrement quand il s’agit d’une individualité originale qui aimait à quitter les sentiers battus pour s’aventurer dans la voie de
recherches nouvelles; qui, au début de sa vie scientifique, a annoncé qu’elle se proposait « d’attaquer ’ de front la croyance générale » , et qpi aimait à donner à j’expression de sa pensée une forme inusitée.
En acceptant de vous parler de Küss dans cette réunion, j’ai moins écouté mes forces que mon affection , et moins compté sur moi que sur votre affectueuse bienveillance dont les preuves nombreuses sont si douces à mon cœur.
Émile Küss naquit à Strasbourg le 1" février 1815. Il fit ses études au Gymnase et, à 18 ans, il les couronna parle diplôme de bachelier ès lettres, seul exigé en 1833 et encore quelques années après pour faire les études médicales, vers lesquelles il était porté par une prédilection toute spéciale. Nous ne savons quels furent les succès de l’élève au Gymnase, mais nous savons qu’il puisa dans cet établissement une instruction littéraire très-solide qui l’aurait rendu très-apte aux travaux de l’érudition, si une répulsion pour la Irttérature ancienne et une préférence marquée pour la littérature moderne et les travaux actuels n’avaient donné une autre direction à son esprit. Küss dessinait très-bien ; nous conservons quelques dessins à la plume tracés à l’amphithéâtre, alors qu’il était élèvn, qui témoignent de la sûreté de sa main juvénile. Il aimait passionnément la musique, la recherchait avec le goût sévère d’un amateur sûr et délicat; il la cultivait aussi avec succès, chantait la partie de basse-taille dans la Société chorale, qui a fait entendre dans le temple, le jour de ses funérailles, de si tou-
1. Bêla Vascularité et de V Inflammation. Strasbourg, chez Treuttet et Würtz, 1846. Préface, p, 6.
chants adieux. C’est avec ces dispositions à l’indépendance du passé, ces aspirations vers l’avenir, ces dons et ces goûts artistiques qu’il entra, en 1833, dans la vie sérieuse des études médicales.
Il trouva à la Faculté deux hommes qui lui témoignèrent une affection particulière , Lobstein et Ern. Al. Lauth ; le premier, créateur de l’anatomie pathologique, dans tout l’éclat d’une renommée brillante, était, hélas! bien près de sa fin; le second, héritier d’un nom illustre, illustré déjà lui-même par des travaux personnels, était chef des travaux anatomiques et agrégé à la Faculté; il y représentait les tendances vers les découvertes récentes de l’Allemagne dans le domaine de l’anatomie et de la physiologie. C’est à ce maître qu’il s’attacha de préférence à tout autre; il se livra avec ardeur à l’étude de l’anatomie, dans laquelle il ne tarda pas à faire de grands progrès, si bien que, peu de temps après, il se présenta à un concours devant les médecins de l’hôpital civil pour une place d’interne surnuméraire , à la suite duquel il fut nommé ; il devint interne titulaire en 1835.
A cette époque, son maître et protecteur Lauth fut prié par une des sommités scientifiques de Paris de lui envoyer un jeune homme habile à manier le scalpel et familiarisé avec la littérature allemande, pour l’assister dans des travaux qu’il avait entrepris et qui devaient lui ouvrir à quelque temps de là les portes de l’Institut. Le choix ne fut pas longtemps douteux; il proposa cette situation à Küss, qui l’accepta avec empressement; en effet, quoi de plus séduisant pour un jeune homme de vingt ans, aimant l’étude et les arts, que la perspective (lu séjour (le Paris et l’association aux travaux d’un homme
célèbre, pour arriver ainsi dans son orbite à la fortune et à la célébrité.
Il donna sa démission des fonctions d’interne et partit le cœur plein de joie et d’espérance. Une triste réalité fit évanouir rapidement ces rêves de sa confiante jeunesse. Au lieu d’un maître et d’un protecteur qu’il espérait, il trouva un homme qui n’avait qu’un but : s’assimiler le plus complètement possible les travaux du jeune homme sans laisser à son nom la part la plus restreinte; Küss comprit bientôt que ni sa dignité, ni son intérêt ne pouvaient se prêter à une pareille exploitation; il rompit son engagement et revint à Strasbourg, n’ayant conservé de Paris et des savants qui s’y trouvaient qu’une idée fort pénible.
A cette époque s’étaient succédé dans la chaire de physiologie à Strasbourg deux maîtres fort distingués et d’un talent tout différent. Dans une première lutte pour la chaire de physiologie laissée vacante par Bérot, M. Goupil, jeune chirurgien militaire, doué d’une grande mémoire, d’un talent d’exposition très-remarquable, d’une dialectique très-dangereuse pour ses adversaires, l’avait emporté au concours sur le savant anatomo-physiologiste E. A. Lauth; son enseignement lucide et éloquent charmait les élèves. La mort de M. Fodéré, en 1835, rendit vacante la chaire de médecine légale, qui fut demandée et obtenue par Goupil; la chaire de physiologie, vacante de nouveau, fut obtenue enfin au concours par Lauth, qui l’occupait au retour de Küss. Son enseignement au courant de la science étrangère étonna les élèves par sa nouveauté et la richesse de ses documents; c’était toute une science nouvelle qui était enseignée et qui intéressa les élèves au plus haut degré.
Vers la meme époque parut le Manuel de physiologie, de J. Müller, monument incomparable et unique depuis le livre
de Haller, qui devait donner à la science biologique une direction toute nouvelle qui, heureusement, dure encore. Ce grand physiologiste, né sur les bords du Rhin, qui, sans la clairvoyance de son professeur, serait devenu un ouvrier sellier, qui, à 33 ans, avait déjà fait tant de travaux remarquables, fondé une école, et qui venait de codifier la physiologie dans deux volumes auxquels il avait donné le nom modeste de Manuel, avait, à l’aide du microscope, de l’anatomie et de la physiologie comparées, éclairé la physiologie d’un jour tout nouveau.
L’anatomie microscopique, en effet, éclaire les phénomènes de la vie dans les éléments simples, montre que leur genèse, leur accroissement, leur multiplication et leur mort sont, comme phénomènes extérieurs, visibles, d’une simplicité extrême; l’anatomie comparée, montrant dans la diversité infinie des appareils organiques un plan unique, trouve dans la série des êtres pour chaque appareil des types simples. Ensemble, elles font sortir ce qui a trait aux phénomènes observables de la vie et aux appareils fonctionnels du domaine de l’hypothèse, pour le faire entrer dans celui de la réalité; leur effet pour la science est la simplicité et la clarté. Le charmant roman physiologique de Richerand et la lourde compilation d’Adelon furent bien vite délaissés par ceux qui savaient l’allemand pour le Manuel de J. Müller. Il fut un trait de lumière pour Küss, il me l’a dit bien souvent; désormais c’était dans cette voie qu’il allait travailler, car c’est là qu’il voyait l’avenir de la science. Il s’exerça sous la direction de Lauth aux recherches microscopiques, dans lesquelles il devait trouver une mine
féconde d’arguments pour ce qu’il appelait la science nouvelle.
Les fonctions de prosecteur, qu’il emporta au concours en 1837, lui permirent de suivre cette voie et d’acquérir des titres et des connaissances pour la parcourir avec éclat.
Malheureusement mourut la même année son protecteur et son guide. Lauth avait à peine pris possession de sa chaire, fait une série de leçons, qu’il succomba épuisé par une affection pulmonaire qui le minait depuis longtemps; la perte pour Küss, pour la Faculté et pour la science fut immense. La chaire de physiologie fut emportée par M. Bouisson, après un brillant tournoi, mais occupée pendant un court espace de temps, puis emportée par M. Boyer, qui l’occupa jusqu’en 1846; ce» deux professeurs, originaires de Montpellier et désirant y retourner, n’étaient montés dans la chaire de physiologie à Strasbourg que pour attendre l’occasion propice de rentrer à Montpellier.
En poursuivant ses études anatomiques, Küss fut frappé de voir les élèves les plus forts en anatomie descriptive avoir quelquefois une notion fort inexacte des rapports des organes entre eux; il essaya de les rendre sensibles par des coupes habilement faites et reproduites par le moulage. Il associa à ses recherches son ami, le docteur Bobert, très-habile à manier le plâtre , et ensemble ils firent des préparations et des moulages dont quelques-uns, conservés dans nos amphithéâtres, font regretter que cette idée féconde et heureuse n’ait pas été mieux encouragée ni poursuivie avec plus d’ardeur.
Küss acheva ses études médicales le 31 août 1841 , en soutenant une thèse qui n’était pas un travail de son choix , mais une dissertation imposée par le règlement d’alors, qui cousis-
tait à traiter quatre questions tirées au sort; celui-ci attribua au futur professeur de physiologie trois questions sur quatre sur des matières qui durent devenir plus tard celles de son enseignement.
Écrite à la hâte pour terminer avant les vacances , cette dissertation ne fait que peu pressentir la valeur de Fauteur, qui satisfait purement et simplement aux exigences d’un règlement que l’expérience a condamné. Toutefois, dans la deuxième question qui était posée ainsi : «Déterminer si le système veineux est absorbant, lors môme qu’il existe des lymphatiques», on trouve des recherches originales exposées avec beaucoup de verve, et une attaque vive des opinions ayant cours.
En 1843, Küss fut nommé chef des travaux anatomiques, et, en 1844, le ministre mit au concours deux places d’agrégés, l’une en médecine, l’autre en chirurgie. La première fut emportée par mon bien regretté ami Joyeux, la seconde par Küss. Aucun concurrent ne s’était présenté avec eux dans la lice. A cette occasion, Küss eut à traiter, comme sujet de thèse: De VEmploi des caustiques en chirurgie. Dans ce travail entrepris pour entrer dans une voie qui n’était pas la sienne, qu’il ne devait pas suivre plus tard et qui l’entraînait dans des régions de la science que les recherches de l’amphithéâtre devaient avoir peu éclairées, on trouve toutefois, pour le fond, une connaissance étendue de la littérature allemande, mais surtout une forme originale d’exposition , riche en images, qui devait rendre son enseignement futur si attrayant pour la jeunesse; nous en citerons un exemple :
« On ne saurait méconnaître, dit-il (p. 6), dans l’ensemble des «symptômes provoqués par l’application d’un caustique, ou