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Notice sur les établissements français de l'Inde

Nos établissements de l'Inde française sont tout ce qui nous reste de Pimmense empire indien que nous avaient conquis la valeur de Malié de la Bourdonnais et de Lally Tollendal, la stratégie et le courage d'un Dupleix, et qui fut délibérément sacrifié au traité de Paris de 1763 par le Roi, soutenu d'ailleurs, il faut bien le reconnaître, par l'opinion publique tout entière. Ces derniers vestiges de notre puissance passée doivent donc nous être particulièrement chers, même aujourd'hui que notre Empire Indo-Chinois a, jusqu'à un certain point, compensé les pertes du siècle dernier.

On sait que les Français songèrent à occuper l'Inde dès le commencement du xvii*^ siècle, puisqu'une Compagnie privilégiée obtint, sous Henry IV et Louis XIII, le monopole du commerce dans toute la mer des Indes. Cette Compagnie échoua dans son entreprise. Plus tard Colbert fonda une Compagnie des Indes qui ne réussit pas davantage, malgré les efforts de Caron qui fonda à Surate la première factorerie française, en 1668, et la

seconde à Masiilipatam, en 1669. Enfin, François ^lartin établit définitivement la France sur la cote de Malabar par la création, en 16^9, d'une factorerie au village de Ponditcherri. Ce village grandit. Peuplé et fortifié, il se transforma peu à peu sous notre protection et il devint rapidement le centre de notre influence et de notre domination sous le nom de I^ondichéry.

Quand François Martin mourut, en 1706, il laissait, là où il n'avait trouvé qu'un village, une ville déjà peuplée de 4^^-000 habitants, capable de rivaliser par le commerce et rinfluen( e politique avec les établissements hollandais. Nos possessions dans Flnde s'étaient d'ailleurs augmentées de Chandernagor, qui nous avait été cédé par le Grand ^logol en 1688. ^lalheureusemeut la Compagnie des Indes, au nom de laquelle François Martin avait aoi, fit des mauvaises affaires et dut se transformer. En 172?), de Compagnie d'Etat elle devint Compagnie particulière, au capital de 112 millions. Son commerce dans Fllindoustan prit une très grande extension, et un des successeurs de Martin, Le Xoir, créa, à Pondichéry même, les premières cultures et les premières industries. En 17)5, Benoit Dumas, qui avait déjà fait plusieurs voyages dans Flnde, fut nommé gouverneur général. « Dumas était un homme adroit, calculateur, prudent, nullement enclin à lisquer beaucoup, sans avoir en vue un résultat très tangible, brave, résolu, jaloux de l'honneur de la France, parfaitement au fait des mœurs du pays, fidèle aux traditions de François Martin, aimant la paix et désireux par-dessus tout d'étendre par des moyens pacifiques le territoire français dans l'Inde (i\ » Sous son administration, nos colonies,

(i) Colonel Mallksox. Histoire (1rs Français dans l Inde.

qui s'étaient déjà augmentées de Karikal, s'accrurent, en 1739, de la ville de Mahé. Dumas eut l'heureuse idée de s'appuyer sur les chefs indigènes et de les défendre contre les incessantes invasions des tribus guerrières des Mahrattes. Pour résister à leurs attaques, il créa même un corps auxiliaire €le 5 à 6.000 Hindous et ce

Balterie de la ville de Pondichérv.

corps fut l'origine de Tarmée des cipayes, qui sont aujourd'hui les plus courageux et les plus fidèles soldats de rinde anglaise. Ainsi, peu à peu, par une série de mesures tantôt sages, tantôt énergiques, la France s'installait sur les deux rivages du plateau de THindoustan. C'est à ce moment que parut le grand Français Joseph- François Dupleix.

Dupleix était né à Landrecies, le i^"" janvier 1697. Son père était un des directeurs de la Compagnie des Indes. Grâce à lui, il avait visité tout jeune cet admi-

rable pays et avait eu vaguement conscience du beau rôle qu'un homme hardi et prudent pourrait y jouer un jour. En 1739, il était nommé directeur du comptoir de Chandernagor et entreprenait aussitôt de transformer ce misérable village en une véritable ville. En moins de 3o ans, 2.000 maisons en briques remplacèrent les

Square Uunlcix

cabanes de bois; le port fut approfondi, et 70 navires, dont la plupart appartenaient à Dupleix ou à ses associés, relièrent les possessions françaises à la Chine, au Mogol, à la Perse. Le succès de ses efforts le fit passer en 1742 de Chandernagor à Pondichéry sur un théâtre plus vaste et^ par conséquent, plus en rapport avec ses conceptions grandioses. Il n'est pas inutile de rappeler en peu de mots, ici, quelle fut la politique de Dupleix. Celui-ci s'appliqua à agrandir le territoire de nos possessions en s'alliant avec les princes indigènes, en respectant

leurs coutumes et leurs traditions et en les intéressant matériellement au développement commercial et agricole de Tempire français dans Tlnde. Il était aidé par sa femme qui, née au Bengale, connaissait toutes les langues et tous les dialectes qui se parlent dans THindoustan. La princesse Jeanne Johanna Begum, comme l'appelaient les Hindous) devint une sorte de personnification sacrée qui prit place dans les légendes et dans les chansons, et dont Tinfluence aida précieusement Dupleix dans la réalisation de ses projets d'avenir. A cette même époque, Mahé de la Bourdonnais, gouverneur des îles de France et de Bourbon, Français, épris, lui [aussi, de la grandeur coloniale de la France, rêvait de frapper F Angleterre au cœur même de ses possessions coloniales, c'est-à-dire à Madras.

De ce moment date le désaccord qui mit aux prises ces deux grands administrateurs, et qui fut, on le sait^ fatal à nos établissements. En dépit de l'opposition systématique de Dupleix, Madras fut pris, et La Bourdonnais signa avec le gouverneur de la place un traité que Dupleix ne voulut pas ratifier. La Bourdonnais fut obligé de quitter flnde. Son rival annula le traité, et s'empara même du fort Saint-David, la seule possession anglaise qui tint encore sur la cote de Coromandel.

La guerre devint alors terril3le entre les Français et les Anglais qui ne tardent pas à user de représailles. Le 26 avril 1748. lamiral Boscawen assiège Pondichéry avec 32 bâtiments et près de 10.000 hommes de troupe, Européens ou indigènes. Grâce à l'héroïque résistance de Dupleix, Pondichéry est sauvé après 4^ jours de siège, et le vainqueur était sur le point de profiter de sa victoire pour acquérir de nouvelles possessions, lorsque la paix d'Aix-la-Chapelle fut signée en Europe

en 1748- En réalité, cette paix ne fut, dans rinde,^que nominale. Les deux nations avaient dans le l)ays des troupes trop nombreuses pour se condamner à une inaction absolue. La politique de Dupleix consista dès lors à intervenir constamment dans les affaires des princes de l'Inde, et à imposer au Garnatic et au Dekan la domination de la France. Il se heurta, d'ailleurs, à un

Squai'e Duploix vu du haut du phare.

rival digne de lui, dans la personne de lord Clive, qui, fixé depuis longtemps dans Flnde, en connaissait tous les secrets et tous les idiomes. Pendant plusieurs années, de 1746 à 1753, il ne se produira pas dans l'Hindoustan une seule difficulté locale, il ne s'engagera pas entre les chefs indigènes une seule lutte sans que Dupleix, d'une part, et Clive, d'autre part, ne prennent sous leur protection les ennemis en présence. Cette politique fut d'ailleurs extrêmement favorable à la France. C'est

ainsi qu'aidé de son] lieutenant, le marquis de Bussy, Dupleix intervient en faveur de Chunda-Sahib contre Anaverdy Khan, et cette intervention rapporta à la France le Carnatic et le Dekan.

Quant aux avantages que la Compagnie des Indes retirait de ces guerres locales, ils étaient immenses; de nombreux districts lui étaient cédés aux environs de Pondichéry. Sur le territoire de Karikal, la ville de Masulipatam devenait également sa ])ropriété, et toutes ces cessions territoriales assuraient à la Compagnie un revenu de près d'un million. A ce moment, la gloire de Dupleix atteignait son apogée. « Au seul bruit de votre gloire, écrivait un prince indigène, le trône du Grand Mogol tremble jusque dans ses fondements. )) Malheureusement, cette situation ne dura pas : Dupleix put encore étendre sa domination sur les quatre provinces de Montfanagar, d'Ellour, de Rajamandri et de Chicakal, ainsi que sur File de Seringam, formée par deux bras du Cavéry;mais Clive n'était pas abattu. Il partit de Madras le 6 septembre ijjs, entra dans Arcate, chassa les Français de Conjéveram, attaqua Chunda-Sahib au cœur même de son nouvel empire, et le remplaça par sa créature Méhémet. Il est vrai que cet échec fut bien vite réparé. En dépit de sa défaite à Tritchinapali, Dupleix maintenait sa situation dans le Carnatic, et aurait certainement reconquis le terrain perdu, lorsque brusquement il fut rappelé en France.

La Compagnie des Indes, pour qui Dupleix travaillait depuis près de douze ans, et à qui il avait avancé lo millions de sa propre fortune, cette Compagnie qui, grâce à lui, possédait .')oo lieues de cote et un revenu annuel de 20 millions, n'avait jamais rien compris au plan de Dupleix. (Jn le considérait comme un cJiimérique et un

visionnaire. Les actionnaires se fatiguaient de cette guerre incessante dont ils ne comprenaient pas la nécessité. Aussi, sans Tavoir averti, sans le rembourser de ses avances, sans égard pour les services rendus, ils le remplacèrent brutalement par Godeheu qui, arrivé à Pondichéry, signifia sèchement à son ancien protecteur Dupleix sa révocation et lui remit Tordre de partir. Très digne, Dupleix répondit par ces seuls mots : ce Vive le Roi! )), remit à Godeheu le commandement et quitta rinde ruiné, abandonné et sans esprit de retour. Mais cet homme énergique n'acceptait pas sa défaite. De retour en France , il intenta un procès à la Compagnie. (( On déchaîna contre Dupleix les pamphléteries les plus venimeuses, on attaqua avec fureur son administration, on tourna ses plans en ridicule; on Pinsulta, on lui reprocha comme un crime personnel la capitulation de Madras. On appela sa constance de Fentétement, sa fermeté de la légèreté. On le représenta comme le plus avide des traitants ; par une étrange inconséquence, on lui reprocha ses dépenses ; on trouva comique sa prétention de dominer Tlnde; on le traita de rebelle; on raccusamême de trahison (i). » Ce duel entre un homme sans appui et une Compagnie toute-puissante dura neuf ans ; il mourut sans avoir obtenu justice, le II novembre 1763.

Quel est le jugement à porter sur l'œuvre de Dupleix? Demandons-le à TAngleterre : ce On admire beaucoup et on cite l'Angleterre pour avoir résolu ce grand problème de gouverner à 4.000 lieues de distance avec quelques centaines d'employés civils et quelques milliers d'employés militaires ses immenses possessions de

(i) T. IIamon, Dupleix.

rinde. S'il y a quelque nouveauté, quelque hardiesse et quelque génie politique dans cette idée, il faut reconnaître que Thonneur en revient à Dupleix, et que l'Angleterre, qui en recueille aujourd'hui le profit et la gloire, n'a eu qu'à suivre les voies que le génie de la France lui avait ouvertes (i »; ou encore ce jugement de Campbell : ce Bien supérieur à nos agents en talents politiques, s'il avait trouvé les mêmes ressources, le même appui qu'eux dans la mère-patrie, il est plus que probable que l'empire de l'Inde appartiendrait aujourd'hui à ses compatriotes. )) On sait d'ailleurs que, s'inclinant devant la supériorité du vaincu, les Anglais ont élevé, au cœur même du palais de leur gouverneur général, à Calcutta, une statue au grand Français Dupleix.

Godeheu, nouveau gouverneur général, s'empressa de détruire systématiquement Fœuvre de son prédécesseur. Il trahit nos alliés indigènes, renonça au Carnatic, n'empêcha pas les Anglais de ravitailler Tritchinapali et signa un traité honteux qui déshonore son nom et par lequel il abandonnait l'Inde tout entière à l'Angleterre. « Son départ, ijjj, fut salué par la colonie comme un bienfait public. »

La France devait-elle renoncer à tout espoir de reconquérir cette admirable colonie ? A ce moment la guerre de Sept ans venait d'éclater entre la France et l'Angleterre. Le comte de Lally ToUendal, nommé gouverneur général, ne le pensa pas et engagea vigoureusement la lutte contre les Anglais; ce fut le dernier effort.

Après s'être emparé du fort Saint-David, il ne peut, privé des secours que lui refuse l'amiral d'Aché, s'empa-

(i) Colonel Malleson.

rer de Madras et échoue môme au siège de Tanjore. Bussy perdait à la même époque tout le territoire du Dekan ; bientôt nos troupes furent assiégées dans Tenceinte môme de Pondichéry. Il fallut capituler et Lally Tollendal, de retour en France, fut emprisonné et, après quatre ans, exécuté. En 1763, le lamentable traité de Paris nous restituait Pondichéry et nos autres comptoirs, mais réduits à la superficie de la ville môme. C'était, en somme, l'écroulement de toute unepolitique de conquêtes et d'organisation ; les batailles perdues en Europe nous coûtaient un empire en Asie.

Toutefois la France n'avait pas encore renoncé à tout espoir de reconquérir sa situation passée. La guerre d'Amérique parut devoir faroriser nos efforts. Dès les premiers mois de la rupture avec la Grande-Bretagne, les Français de l'Hindoustan avaient armé les cipayes ; mais, abandonnés par le gouvernement, ils furent écrasés et toutes les villes que nous possédions tombèrent entre les mains de nos ennemis. Le sultan de Mysore, Haïder- Ali, qui s'était déclaré en [notre faveur, fut obligé de s'enfuir, et ce ne fut qu'en 1782 que le bailli de Suffren fît sur la côte de l'Inde une campagne admirable d'énergie et de décision. Ses victoires furent malheureusement stériles, car pendant qu'il détruisait sur mer les flottes de l'amiral Hugues, Pondichéry retombait en 1778 au pouvoir des Anglais. Le traité de Versailles ne fut donc que la reproduction exacte de celui de Paris. Pour la deuxième fois, Pondichéry et les autres établissements nous étaient rendus, mais diminués de toute la banlieue et avec ces stipulations humiliantes que nous ne pourrions plus désormais y entretenir comme garnison que des troupes de police. A dater de cette époque, la France renonce à poursuivre l'œuvre de Dupleix. Du reste, les

xVnglais, s'inspirant de son admirable exemple, se sont fortifiés et organisés. La Compagnie des Indes est devenue toute-puissante, le commerce s'est décidément tourné vers les ports de la Grande-Bretagne au détriment des nôtres, et la France, occupée à défendre ses frontières contre l'Europe coalisée, ne songe plus à ce domaine lointain. A deux reprises, Pondichéry redevient anglais, en 1793, d'abord jusqu'en 1802, puis, après la courte trêve du traité d'Amiens, du 11 septembre i8o3 jusqu'au traité de Vienne de 181 5. L'Angleterre ne mit d'ailleurs aucun empressement à nous restituer les débris de notre domaine colonial indien. La remise de Pondichéry et de Chandernagor ne fut réalisée que le 4 décembre 1816; celle de Karikal le i4 janvier 1817, celle de Mahé le 22 février 181- et celle de Yanaon le 12 avril de la même année.

Une convention conclue le 7 mars 1817 avec le gouvernement anglais établit plusieurs stipulations importantes : i" Le gouvernement français renonçait au droit que lui accordait une convention du 3o août 1787 de réclamer à la Compagnie des Indes anglaises 3oo caisses d'opium au prix de fabrication; nous n'avons plus aujourd'hui que le droit d'acheter les 3oo caisses au prix moyen des ventes à Calcutta, i"" Le gouvernement anglais a obtenu le droit d'acheter, à un prix déterminé, le sel fabriqué dans nos établissements et excédant les besoins de leur consommation. 3^ En compensation du préjudice résultant pour nos établissements de ces deux stipulations, le gouvernement anglais s'est engagé à payer au gouvernement français une rente annuelle de 4 lacks de roupies sicas (i). Par un second traité du

(i) Voir à ce sujet le chapitre consacré au budget de l'Inde.

i3 mai 1818, qui ne devait avoir d'abord que quinze ans de durée, mais qui, depuis, a été prorogé indéfiniment d'un commun accord, le gouvernement anglais, dans le but de rendre plus complet le monopole de la Compagnie des Indes, a acheté le droit que nous avions de fabriquer le sel dans nos établissements moyennant une indemnité annuelle de 4-oc>o pagodes (34.58o francs). En conséquence, il a été stipulé qu'il ne serait plus fabriqué de sel sur notre territoire et que le gouvernement anglais livrerait à Tautorité française, au prix de fabrication, le sel nécessaire à la consommation de nos établissements. Ce sel est revendu aux consommateurs par le gouvernement français ; il en résulte un bénéfice qui est versé dans le trésor local.

A partir de cette époque, l'histoire de l'Inde française n'offre aucun événement qui soit digne d'être mentionné. La France est restée, sans discussion, maîtresse de ses comptoirs et de ses loges, et en toute occasion les Hindous ont donné des preuves certaines d'attachement à la métropole qui leur a assuré la situation privilégiée de citoyens français, et qui leur a donné la justice à laquelle un peuple a droit lorsqu'il vit sous notre protection. Les cinq établissements de l'Inde nous sont d'autant plus chers qu'ils nous rappellent le souvenir d'une épopée coloniale qui fut en quelque sorte la préface de notre expansion actuelle. Dupleix et Lally Tollendal, dans l'Inde^ sont les ancêtres directs et les éducateurs des Francis Garnier, Doudart de Lagrée et Courbet en Indo-Chine.

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