RAPPORT
Présenté au Directoire exécutif par le ministre de l'intérieur.
« 19 ventôse an V.
» Je remets au Directoire les quatre volumes » manuscrits des Mémoires du cardinal de Retz, » qui lui avaient été demandés par les citoyens » Real et Botot, pour une nouvelle édition de ces » mémoires, et que j'ai fait venir en conséquence. » L'administration centrale du département des » Vosges, en me les adressant, m'observe que le » troisième volume n'est qu'une copie du second. » faite par une main étrangère, Ainsi le second » volume original manque (1).
» J'attendais que les citoyens qui ont réclamé » cet ouvrage se présentassent pour le recevoir » et en donner récépissé; car je crois qu'il faut » prendre des mesures pour que ce manuscrit » rentre à la Bibliothèque nationale de la rue de » la Loi, qui possède ceux de la plupart des hom- » mes célèbres qui ont figuré pendant cette épo- » que intéressante pour l'histoire.
» Je prie en conséquence le Directoire de vou- » loir bien imposer aux éditeurs auxquels il con- )> fie les quatre volumes manuscrits ci-joints, dont » trois sont de la main du cardinal de Retz. IV
i (1) Ceci est une erreur.
» bligalion de les remettre à la Bibliothèque aus- » si lot le travail fini. »
A la marge est écrit : « Les manuscrits ont été » remis au citoyen Barras, président du Direc- » toire exécutif, le 21 nivôse an V.
» Signé : M. »
Enfin, le 3 pluviôse an V, le ministre de l'intérieur écrivait au Conservatoire de la Bibliothèque nationale ce qui suit :
« Je vous préviens, Citoyens, que j'ai remis au » citoyen Barras, président du Directoire exécu- » tif, le 21 du mois de nivôse dernier, quatre vo- » lûmes manuscrits des Mémoires du -cardinal de » Retz, qui avaient été demandés par les citoyens » Real et Botot, pour une nouvelle édition de ces » Mémoires.
» L'administration centrale du département des » Vosges, qui m'a adressé ces manuscrits, m'a )> observé que le troisième volume n'est qu'une co- » pie du deuxième , faite par une main étrangè- » re ; ainsi le deuxième volume original manque.
» Comme la Bibliothèque nationale est le dépôt » des manuscrits les plus précieux, j'ai demandé » que ces quatre volumes des manuscrits du car- » dinal de Retz y fussent remis par les éditeurs , » aussitôt leur travail fini.
» Salut et fraternité.
» Signé Bénézech. »
Le citoyen, plus tard comte Real, donna un chargé des quatre volumes , avant qu'ils eussent été préalablement déposés et estampillés à la Bibliothèque nationale , et il les garda long-temps encore, malgré les instantes réclamations des ad-
îîiinistrateurs de la Bibliothèque. A la restauration , le comte Real , obligé de sortir de Franc emporta avec lui ces manuscrits en Amérique ' comme il l'a avoué lui-même. De retour en Fran ce , le comte Real ajourna toujours le dépôt des quatre volumes ; et ce ne fut qu'à sa mort que la Bibliothèque du roi put enfin en prendre possession. Ils y sont aujourd'hui déposés et inscrits sous le numéro 2371 du supplément français.
Nous avons dit plus haut que D. Calmet, madame de Bavière et plusieurs autres personnes avaient été mal informés, en disant que l'abbé de Saint-Mihiel garda les originaux , et n'envoya qu'une copie à madame de Caumartin; le contraire est en effet démontré; car la première édition des Mémoires (Nancy, 1717, 3 vol in-12), donnée par ces religieux, Fa été sur le manuscrit qu'ils avaient retenu; et cette première édition est exactement conforme à la copie ancienne des Mémoires , dont un volume a été déposé à la Bibliothèque avec les originaux. Tout ce qu'il y a de non effacé dans ce volume de copie se trouve dans l'imprimé, et on n'y trouve pas ce qu'il y a de plus dans le manuscrit autographe. Quand l'imprimé dit : Il y a ici cinq lignes d'effacées, ce nombre de lignes est exact à l'égard de la copie; mais à l'égard de l'original , ou bien le passage n'est pas effacé , ou bien les cinq lignes serrées de l'écriture de la copie en représentent huit ou dix de l'original. Ce fut donc sur cette copie que fut faite la première édition : l'original a donc été jusqu'ici inconnu à tous les éditeurs.
L'édition que nous donnons aujourd'hui est la reproduction mot pour mot de ce manuscrit autographe. Tous les passages effacés à force d'encre ont été lus au moyen de procédés qui garantissaient suffisamment la conservation d'un monument aussi intéressant pour notre histoire. Les
attires passages supprimés clans la copie, dont les premiers éditeurs se sont servis, ont également été compris dans notre édition. Des mots assez vifs avaient été omis ou changés par les anciens éditeurs; ils ont été fidèlement rétablis. Enfin, on s'était permis de corriger le style singulier et quelquefois vieilli du texte autographe: ce style a été conservé dans sa contexture primitive, et il en est résulté plus d'une fois l'expression du véritable sentiment du cardinal, à qui, par des corrections plus ou moins hasardées , on faisait quelquefois dire le contraire de ce qu'il avait dit réellement. Nous avons placé entre deux crochets [ ] tous les passages nouveaux dans notre édition, ainsi que les phrases dont on avait changé le sens véritable. Les dates ont été ajoutées dans l'intérêt de la narration.
Toutes les notes des anciens éditeurs ont été vérifiées, abrégées ou supprimées, notamment celles qui faisaient double ou triple emploi par des confusions de nom (1). De nouvelles notes ont été ajoutées, et elles ont été puisées aux sources les plus pures et les plus authentiques. Pour les notes historiques , toutes les fois qu'il nous a été possible d'éclaircir un fait ou de fixer d'une manière positive la date d'un événement , par des pièces du temps, nous avons toujours eu soin de les insérer au bas des pages, en totalité ou par extraits. On trouvera donc souvent des fragments de lettres de personnages marquants de l'époque
(1) Nous pouvons, sans entrer ici dans aucun détail, affirmer que, sous ce rapport, notre édition aura quelques avantages sur les précédentes ; nous nous en rapportons à ce sujet au jugement de ceux qui prendront la peine de faire quelques comparaisons. Du reste nous avons indiqué par ces lettres : A. E., les notes conservées des éditions précédentes.
de la Fronde. Enfin nous avons tiré d'un ancien recueil de notes sur le caractère, les opinions, les habitudes, les mœurs, l'influence, et souvent la vie intérieure des membres du parlement de Paris , des renseignements qui nous ont paru utiles pour expliquer quelquefois la conduite de ces magistrats dans différentes circonstances.
Cette nouvelle édition, aussi complète que le manuscrit, permettra enfin de juger en pleine connaissance de cause l'un des hommes les plus marquants du xvne siècle, et l'historien le plus fidèle et le plus exact des troubles de la Fronde. Et comment ne pas croire à cette exactitude dans un homme d'un si grand génie, qui estime « qu'il est )> d'un plus grand homme de scavoir advouer ses » faultes que de sçavoir ne les pas faire; — qui » ne fait estât que de ce qu'il a vu par lui mesme, » parce qu'il a tousjours esté persuadé que tout » ce qui s'escrit sur la foi d'autrui est incer- » tain (1) , » et dont la mémoire ne l'aide pas seule à composer son travail, puisqu'il déclare qu'il n'a rapporté « aucuns faits qu'il n'ait vérifiés lui-mesme sur les registres du parlement ou sur ceux de l'Hostel-de- Ville (2). » Il ajoute enfin sans hésiter : « Sur le tout je vous doibs la vé- » rite qui ne me servira pas beaucoup dans la pos- » térité pour ma descharge (3). »
Si notre faible témoignage pouvait en rien corroborer l'exactitude historique de ces mémoires , nous pourrions déclarer que, après avoir parcouru plus de deux mille pièces historiques originales, contenant la correspondance des ministres entr'eux et avec les gouverneurs des provinces, les ambassadeurs et les agents des affaires
(1) Manuscrit, tome II, pages 99*2 et 1096.
(2) Idem, tome III, page 2196.
(3) Idem, page 2237.
de France à l'étranger; les lettres des principaux chefs du parti des princes et des ministres d'Espagne, ainsi que d'autres documents, tous relatifs aux troubles de la Fronde, nous pourrions, disonsnous, déclarer que, dans toutes ces pièces, Une s'en trouve pas une seule qui contredise ou démente un fait important rapporté dans les mémoires du cardinal de Retz. Cette histoire de la Fronde est donc l'un des ouvrages les plus complets et les plus importants pour cette période célèbre de l'histoire nationale.
Cet examen et l'existence de nos manuscrits autographes nous apprennent aussi ce que méritent de créance les opinions du président Hénault, de Mailly, d'Anquetil, de Sénecé, de madame de Genlis, qui voulaient, les uns, que les mémoires du cardinal ne fussent dignes d'aucune confiance, f t les autres, que ces mémoires n'eussent pas même çxisté. De telles assertions sont suffisamment détruites par le résultat de mes propres recherches, et à ce sujet je ne dois pas omettre de dire avec quelle obligeance j'ai été secondé par M. Laçabane, mon collègue à la Bibliothèque royale , et d'exprimer le regret de n'avoir pas obtenu de lui une plus directe collaboration, que, toutefois, je n'ai pu exiger, occupé comme il l'est d'une édition critique de la Chronique de Froissart.
Je dois dire aussi quelques mots au sujet du Complément des mémoires de Retz, qui est publié pour la première fois dans notre édition. Il me suffira toutefois de répéter ici une portion de la courte introduction à cette quatrième partie des Mémoires du cardinal.
On sait qu'ils ne comprennent pas la suite complète des événements dont il s'est proposé d'écrire la relation. Cette suite devait s'étendre au moins jusqu'à l'année 1661, qui est celle où le cardinal de Retz se raccommoda avec la cour,
après la mort de Mazarin. Il avait soutenu contre lui, pendant dix années consécutives, une guerre acharnée, dans laquelle les deux prélats eurent pour auxiliaires, Mazarin, l'autorité royale et l'affection de la reine-mère; Retz, les cours souveraines, le clergé, l'Hôtel-de-Ville et la faveur po pulaire; la chose publique faisait d'ailleurs les frais de tous les succès et de toutes les défaites.
On ignore les causes qui arrêtèrent le cours de la narration, que le cardinal de Retz s'était sans doute proposé de donner complète; elle ne s'étend pas au-delà des événements du mois de juillet 1655, et il ne mourut qu'en 1679.
C'est vers l'année 1672 qu'il prit la résolution de répondre enfin aux pressantes sollicitations d'une grande dame de ses amies, qui lui demandait depuis long-temps les mémoires de sa vie. A cette époque, dix années entières le séparaient déjà des derniers événements qui l'avaient tant agitée; et cette circonstance nous semble devoir être remarquée comme une garantie de plus de la véracité de l'historien. Dix années de tranquillité amortissent bien des passions, règlent bien des intérêts, rectifient beaucoup d'opinions, beaucoup de jugements, et dans cette disposition d'esprit, on parle de soi et des autres avec plus de réserve, ce qui est déjà un commencement de sagesse et d'équité.
Un autre avantage encore nous semble naître de cet intervalle de repos : mille circonstances peuvent révéler les causes inconnues, les véritables causes, quelquefois les plus secrètes, des principaux événements. Le cardinal de Retz ne fut pas privé de cet avantage, et il l'avoue dans ses écrits, lorsqu'il nomme les personnes, ses ennemis durant la Fronde, ses amis depuis, qui lui ont expliqué des faits et des circonstances sur lesquels il était bien peu ou bien mal informé.
On comprend d'abord combien, je ne dis pas la véracité (le caractère de notre historien en était profondément empreint) , mais la vérité de son histoire a dû s'en accroître jusque dans les moindres détails : les papiers d'état, les documents sortis des mains de ses antagonistes, lui rendent en ce point un éclatant témoignage, et de telle sorte, qu'on peut remarquer dans ses Mémoires des omissions, mais non pas des mensonges ; et il n'y a pas de place pour la vanité, quand il n'y a plus d'intérêt dans l'aveu facile d'actions qui doivent être infailliblement condamnées par une portion du public.
Dans cet état, les Mémoires du cardinal de Retz ne peuvent donc prêter un peu à la critique que pour la grande lacune qu'il y a laissée, et qu'il nous a semblé possible de remplir utilement , au moins pour la succession naturelle des faits principaux. Des documents nombreux et des plus authentiques nous fourniront ces suppléments si généralement désirés; et l'intérêt de ces mêmes documents est tel , qu'ils nous ont donné le moyen d'être mieux instruits sur certaines circonstances que ne le fut le cardinal lui-même, qui n'eut pas à sa disposition, comme le temps l'a voulu pour nous, les papiers les plus secrets de ses antagonistes. Nous en avons librement usé dans l'intérêt réel de l'ouvrage et des lecteurs.
Cette quatrième partie des Mémoires du cardinal de Retz leur servira à la fois de complément à l'égard des événements survenus depuis 1655 jusqu'en 1679 (intervalle sur lequel le cardinal n'a pas écrit), et de développement à l'égard des faits qui datent des années antérieures, et qui sont trop brièvement rapportés par notre historien. C'est encore de documents autographes ou officiels, également inconnus jusqu'ici, que cette partie de notre travail est fidèlement tirée ; ces do-
cuments sont seulement encadrés dans une narration qui n'est destinée qu'à leurfservir de suture ; nous nous sommes proposé de réunir des faits et non pas de débiter des phrases; et nous aurions fait mieux encore, si nous l'avions pu ou su, afin d'obtenir, comme éditeur attentif, scrupuleux et réservé , des suffrages que nous nous efforcerons toujours de mériter à ces divers titres.
Juin 1836.
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