‹ Notice sur les manuscrits trouvés à HerculanumChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

de l'état actuel des manuscrits, et des essais de déchiffrement.

A mesure qu'on retira les volumes de l'endroit, où ils étaient ensevelis pendant dix-sept siècles, on les déposa au Musée Royal de Portici. Plus tard on les a transportés à Naples, où ces reliques forment une branche séparée du Musée Bourbon , connue sous le nom dOfjicina deipapirL Tout ce qui s'y rapporte, est réuni en quatre chambres.

Les quatre armoires des deux premières chambres contiennent des fragmens déployés, étendus sur toile. Cinq ouvrages déjà publiés, savoir deux traités d'Ëpicure, ceux de Philodème sur la rhétorique et d'un anonyme sur la colère, et les fragmens d'un poème latin , sont encadrés et suspendus à la muraille. Quatre ou cinq personnes y sont occupés à copier et à graver les papiers qu'on déroule dans la pièce attenante. En passant, on y voit exposés quatre livres de la rhétorique de Philodème , un traité sur les vices et les vertus du même auteur, Philostrate sur le mépris

injuste, et un ouvrage sur les sensations de Pâme, attribué à Métrodore.

On y remarque encore une armoire qui contient les dessins tirés sur l'original ; une autre les gravures de ces copies. Les quatre autres armoires sont remplies de fragmens déployés et de papiers qui n'ont pas encore été examinés. La dernière chambre renferme également des fragmens déroulés et des copies. On y conserve le quatrième livre de Philodème sur la musique, le premier de ces manuscrits qui ait été déroulé , divisé en huit fragmens , et le second livre sur la rhétorique du même auteur , remplissant soixante-dix colonnes, et collé sur toile dans toute son étendue de treize palmes. C'est une preuve éclatante de la patience , avec laquelle Piaggio conduisait ses travaux. Pour ne pas exposer les fragmens aux dangers qu'ils pourraient courir , et pour en faciliter le déchiffrement, on a préféré dans la suite d'en retrancher quelques colonnes.

Camille Paderni , qui, lors de la découverte des manuscrits, présidait aux fouilles, fut le premier qui entreprit d'ouvrir ces volumes. Il résulte de sa lettre au Dr. Mead , que dans le commencement ses efforts n'obtinrent point de succès. Après plusieurs essais inutiles, il eut recours au seul remède qui semblât offrir quelque chance favorable, celui de tailler le volume en deux dans toute sa longueur. Ce procédé, quoique désespéré, ne suffisait pas , parceque l'in-

térieur n'offrait que des plis sans caractères. Mais en s'éloignant du centre, on trouva deux fragmens avec des caractères. Ces deux parties ont été appelées scorze, à cause de leur ressemblance à Pécorce d'un arbre; la partie intacte du centre est désignée sous le nom de midollo ou moelle. Cependant Piaggio avait entrepris ses travaux au commencement de 1754; mais comme on doutait qu'il parvînt à inventer quelque moyen moins violent, Paderni poursuivit de la même manière pendant plusieurs mois. Sa curiosité se bornait à connaître, dans quelle langue ces volumes étaient écrits , et il se contenta de la gloire déplorable d'avoir découvert, ou, pour mieux dire, d'avoir détruit en peu de tems 337 volumes grecs et 18 volumes latins.

Je ne m'arrêterai pas à exposer tous les inconvéniens de cette méthode, d'autant plus graves, que ce furent précisément les rouleaux les mieux conservés qu'on choisit à cet effet, les autres ne pouvant résister à une semblable opération. Heureusement ces manuscrits ne sont pas tout-à-fait perdus , parce que les employés de la collection des papiri ont trouvé le moyen de détacher les feuilles , dont se composent ces écorces. Le nombre des fragmens sauvés s'élevait en 1825 à trente-cinq.

Vers l'an 1754 on manda de Rome Antoine Piaggio, religieux de l'ordre des écoles pieuses, employé à la bibliothèque du Vatican, pour le consulter sur le meil-

leur moyen de dérouler ces volumes. Doué d'une patience étonnante, personne mieux que lui ne pouvait réussir dans une semblable entreprise. Après des efforts inouïs , il parvint au bout d'un an à déployer la moitié du volume de Philodème sur la musique. Dès-lors on repoussa le procédé violent et barbare de Paderni et on adopta la méthode de Piaggio, méthode qu'il importe de décrire, puisqu'on s'en sert encore de nos jours, sauf quelques légers changemens.

Winckelmann (1), de la Lande (2) et de Jorio en parlent avec plus ou moins de détails; j'ai cru devoir me rapporter à la description qui se trouve dans l'ouvrage du savant Napolitain , et qui se distingue par la précision.

Après avoir choisi une pièce qui, à en juger par l'extérieur, offre le plus de chances favorables, on commence par chercher la marge du papier , qu'il est souvent assez pénible de découvrir. Ensuite on suspend le rouleau sur deux rubans, et on l'appuie sur un morceau de laine, qui repose sur un carton. Ce carton est soutenu par deux croissans de cuivre, qu'on monte et descend au moyen d'une vis. Après ces travaux préalables, on attache au papier des parcelles de vessie mince, dont se servent les batteurs d'or. Ceci se fait avec de la colle de poisson, appliquée au moyen

(1) Werke, II, p. 131, suiv.

(2) Voyages d'un Français , T. VII, p. 129, suiv.

d'un pinceau. Quand le dos du papier est doublé et renforcé de cette manière à la largeur d'un pouce, on y attache des fils de soie, et tandis qu'on ouvre la feuille par la pointe d'une aiguille, on tourne doucement le cylindre, auquel ces fils de soie sont accrochés. En renouvelant cette opération on parvient à dérouler une partie du volume ; mais avant de la poursuivre, les employés donnent leur avis, s'ils le jugent convenable de pousser plus loin l'entreprise ou de l'abandonner. Si le volume est trop usé par l'humidité, et s'il n'existe aucune trace de caractères, on met le rouleau de côté. Au contraire, si les apparences donnent lieu d'espérer, que l'écriture sera lisible et sans trop de lacunes, on poursuit toujours de la manière indiquée , et on coupe la feuille chaque fois qu'elle s'approche du cylindre. Il faut quatre à cinq heures pour dérouler un seul pouce, lors même qu'aucun inconvénient extraordinaire ne vient entraver le travail.

Les morceaux retranchés sont appliqués sur de la toile, copiés avec soin, et les interprètes vérifieut la copie par l'original. Approuvée, elle passe au graveur. Ces gravures, dont on garantit l'exactitude scrupuleuse, sont reproduites dans les Volumina Herculanensia. Les éditeurs s'efforcent de remplir les lacunes du texte, d'en indiquer le contenu et de l'éclairch\ La traduction latine est placée en regard du texte restitué.

Pour bien apprécier toutes les difficultés, avec lesquelles on a à lutter, il importe de signaler quelques-uns des obstacles, qui se présentent communément pendant le déroulement des manuscrits.

I. Il arrive souvent que l'œil le plus perçant ne saurait découvrir le commencement du rouleau; dans ce cas on est obligé de partir d'un point choisi au hasard. Par là on risque de dérouler le manuscrit à rebours; et la seule direction de l'écriture suffit pour dissiper le doute à ce sujet. Quand les employés reconnaissent que le hasard leur a rendu un mauvais service, ils sont obligés de tourner le volume et de reprendre l'opération dans le sens opposé. Mais si la ligne tracée traverse une colonne, celle-ci serait perdue , si l'on n'eût trouvé le moyen de réunir les deux fragmens. Quand on se rappelle que le papier n'est plus qu'une couche de matière usée , qui tombe en poussière à la moindre secousse, corps fragile comme la toile d'araignée, à laquelle on l'a comparée, on sentira toutes les difficultés d'une telle entreprise.

II. Le papier est rarement sans défauts ; souvent il a bien peu de corps. Ces défauts tiennent en partie à la fabrique , mais plus fréquemment ils sont occasionnés par l'humidité ou par quelque autre accident. Les endroits qui ont peu de corps, sont désignés sous le nom de tarli, nœuds. Toutes les fois qu'on les rencontre, on prend soin de doubler le papier

d'une manière plus légère, afin de ne pas arracher une parcelle de la feuille suivante.

III. Un volume, se composant de plusieurs feuilles collées ensemble, il est clair qu'il doit y avoir une doublure à chaque nouvelle feuille. Les anciens savaient rendre ces endroits très-unis, au moyen de la presse, en sorte qu'ils n'apportaient aucun obstacle à l'écriture. Maintenant dans ces débris il faut un soin extrême pour prévenir les lacunes. Car si la colle ne suffit pas pour enlever le papier doublé, la couche supérieure se détache seule; si la colle est trop abondante, l'inconvénient n'est pas moins grave.

IV. Tous les auteurs assurent que les difficultés s'offrent en plus grand nombre dans le peu de manuscrits latins qu'on possède. Il est vrai que ces rouleaux sont plus épais, mais cette différence ne tient pas à la nature du papier , comme on l'a dit. Cette assertion s'accorde mal avec le rapport de Pline; elle est d'ailleurs renversée par le fait que: » Dans les » vol urnes connus on n'observe pas la moindre différence d'épaisseur entre le papier des manuscrits la- »tins et celui des Grecs."

D'autres ont attribué la différence qui existe entre les volumes latins et grecs, à une différence de fabrication. J'ai déjà rejeté ailleurs cette opinion qui se fonde sur une fausse explication donnée aux paroles de Pline.

Ce qui est bien constaté, c'est d'abord que les caractères romains ont en général le double de la dimension des plus grands caractères grecs, et ensuite que les savans regardent le développement d'un volume latin comme une entreprise désespérée. »I1 »est incroyable," disent les éditeurs du second volume, p. 7, »quelle peine on s'est donnée à dérouler ces «volumes, dans lesquels on espérait de trouver quel- »que précieux fragment de littérature romaine. Mais »envain: les feuilles trop étroitement unies ne se détachèrent qu'avec peine et n'offrirent que quelques »mots ou syllabes à demi effacées."

Les obstacles que je viens d'indiquer, se présentent même dans les rouleaux les mieux conservés, et qui ont gardé leur forme cylindrique. Ils augmentent à mesure que les volumes offrent plus de sinuosités , de plis et de courbures, et ôtent souvent tout espoir de réussir.

Jugeons donc avec indulgence les travaux des savans attachés à la bibliothèque d'Herculanum, et gardons-nous bien de leur adresser des reproches souverainement injustes. Je les ai vus se livrer à leurs travaux avec une patience et une persévérance incroyable, et ce n'est pas par défaut de zèle que les résultats ne répondent pas aux vœux des savans. Qu'on se plaigne du hasard qui nous offre des traités philosophiques d'un mérite douteux, au lieu des ouvrages qu'on désirait voir rendus à notre curio-

site; mais que l'effet de notre désappointement ne retombe pas sur des personnes qui ont des titres incontestables à notre reconnaissance. —

On ne saurait nier que la méthode que je viens de décrire, et dont Piaggio fut l'inventeur, ait ses inconvéniens; aussi plusieurs hommes de talent ont-ils tâché de la remplacer par une autre plus courte. Malheureusement leurs tentatives ont échoué, et l'espoir de réussir a diminué à chaque nouvel essai.

Le chanoine Mazocchi, connu par son profond commentaire sur les inscriptions d'Héraclée et par d'autres travaux littéraires , exposa un volume sous verre aux rayons du soleil, espérant que le papier se développerait à mesure que l'humidité en serait extraite. Le rouleau ne tarda pas à s'évaporer, mais l'encre disparut à la fois et ne laissa que des traces légères qu'on prit pour des caractères Osques (1).

Plus tard, en 1786, Lapira entreprit de faciliter le développement par fumigation. Son essai fut bientôt reconnu nuisible et rejeté (2).

Au commencement du dix-neuvième siècle le Prince-Régent envoya M. Hayter à Naples, pour étudier la méthode de déroulement qu'on avait adoptée. Il y resta cinq ans et retourna dans sa patrie avec un grand nombre de copies, faites

(1) Winekelman, II, p. 130.

(3) De Jorio , p. 51.

d'après les 195 fragmens, qu'on était parvenu â dérouler, pendant son séjour à Naples (1). Quelque temps après son retour il fut appelé à Paris, où on lui confia les volumes , qui , au nombre de six, ont été présentés en 1802 au premier consul, et sont conservés à l'Institut. Comme ces manuscrits sont dans un état fort délabré, qu'on pourrait qualifier même de désespéré, et seulement destinés à donner une idée de l'état où se trouve une grande partie de ces monumens (2), il n'est pas étonnant d'apprendre que l'entreprise de M. Hayter fut infructueuse.

Aux quatre volumes qui avaient excité la curiosité du Prince-Régent, le gouvernement napolitain ajouta en 1816 seize autres pièces, savoir deux traités publiés d'Épicure et quatorze manuscrits qui n'avaient pas encore été exploités. Le gouvernement anglais résolut de soumettre ces pièces à un nouvel essai, et engagea le Dr. Sickler d'entreprendre cette tâche. M. Sickler , dans un mémoire lu à la société des sciences à Gôttingue, le 9 Décembre 1814, avait parlé d'une méthode plus prompte et pas moins sûre que celle qu'on avait suivie jusqu'alors» Arrivé à Londres, il appliqua son invention à sept rouleaux, qui, à en

(1) De Jorïo, p. 55.

(2) V. le rapport de M. Raoul-Rochette et l'extrait de M. Millin cher Sickler, p. 101 suiv.

juger par leur forme qu'il a représentée sur une planche jointe à son apologie, n'étaient pas des mieux conservés. Le premier essai , fait en présence d'une commission, nommée à cet effet, fut très-heureux. Il déroula en deux jours six à sept pouces carrés, et après quatre mois d'un travail assidu il parvint avec ses deux compagnes à détacher 160 feuilles (1). Toutefois ce succès n'offrant aucun résultat pour la science, puisque ces feuilles étaient en grande partie dépourvues d'écriture, on congédia M. Sickler d'une manière peu délicate. Dans l'ouvrage cité, que M. Sickler a publié pour sa justification, on cherchera vainement des détails sur la méthode qu'il a suivie. Il dit seulement , qu'au lieu de placer le volume sur un soutien quelconque, il l'appuya au moyen d'une vis-sans-fin, et parle ailleurs d'un dissolvant qui fut examiné et approuvé par le célèbre Davy (2).

Celui-ci, après le départ du Dr. Sickler, soumit plusieurs fragmens à une analyse chimique. Il exposa quelques rouleaux à la vapeur de chlorine et. de sodine et les chauffa ensuite doucement ; procédé qui, dit-il, ne porte aucune atteinte à l'écriture et facilite beaucoup le développement (3).

(1) Sickler, Die Herculan. Handsehriften in England, p. 39 et 60.

(2) Ouvr. cité, p. 45 et p. 91 suiv.

(3) Philos. Transact. 1821, p.* 192—194.

Pour être dans le cas d'examiner l'endroit où les volumes sont trouvés, et de choisir des pièces mieux conservées, Davy se rendit lui-même à Naples et y séjourna en 1819 et 1820. Les recommandations dont il était pourvu, et sa réputation lui valurent la permission de choisir pour ses essais tels fragmens qui lui plairaient. Sur 1265 volumes et fragmens, intacts jusqu'alors, il n'en trouva que quatre-vingts environ qui fussent propres à subir une épreuve. On lui en délivra une vingtaine. Au lieu de la colle liquide qui perçait parfois à travers plusieurs feuilles, il employa avec succès la glu condensée par l'alcohol; mais, de son propre aveu, ce fût là le seul résultat essentiel qu'il obtint, quoiqu'il poursuivit ses travaux longtemps avec un. zèle louable. Son rapport, inséré aux Philosophical Transactions, nous apprend qu'assisté de six personnes, il parvint à dérouler 23 manuscrits et en examina 120 autres. Il ne désespéra pas de réussir, quand il abandonna tout-à-coup son entreprise, à cause des obstacles qu'on lui opposa, depuis que M. Elmsley s'était avisé d'étudier les fragmens déroulés que les savans Napolitains regardent comme une propriété inaliénable (1).

(1) On se rappelle la violente sortie de P. L. Courier contre les Académiciens à ce snjet. V. sa lettre à M. Boissonade, Oeuvres complètes, p. 331.

Ainsi, pour nous servir des paroles de Mt Villemain (1), la chimie la plus inventive a épuisé tous ses efforts pour décomposer quelques-uns de ces rouleaux, et cette triste succession ne s'ouvre pour la science que par la méthode proposée parPiaggio. Désormais son nom est inséparable de ces fragiles, mais précieux débris de Pantiquité.

(1) Discours préliminaire à la République de Cicéron, p. II de l'édition de Bruxelles.

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