La baie de Saint-Malo
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On peut se rendre compte par cette liste de l’importance du travail que j’ai organisé dans son ensemble et mené à bien pour la part ci-dessus détaillée. Chaque carte est en plusieurs couleurs, elles sont pour la plupart du format grand aigle. J’ajoute que le texte explicatif de ces cartes forme autant de mémoires distincts où sont émunérées, pour chaque région, les méthodes industrielles de l’ostréiculture, de la mytiliculture, etc., les indications océanographiques spéciales à la région, les limites des bancs et gisements naturels, leurs modifications passées et leur destinée probable. A titre d’exemple je puis affirmer que personne ne connaissait avant mon travail en quoi consistent les bancs naturels de Cancale Les divisions administratives de la baie sont parfaitement établies, mais elles ne répondent absolument à rien en ce qui concerne la répartition naturelle des bancs d’huîtres; j’ai indiqué comment ils s’accroissent ou se détruisent.
Ce travail considérable est sans analogue au point de vue purement scientifique puisqu’il donne pour la première fois la répartition géographique détaillée d’un certain nombre d’animaux sur une vaste étendue, en fonction des conditions océanographiques, ce qui n’a jamais été fait. Il a aussi un grand intérêt industriel puisqu’il fait connaître les bancs naturels, leurs limites, leur richesse et les conditions de leur exploitation.
A mesure qu’une feuille de la carte est prête elle paraît, avec le texte correspondant, au Bulletin de l'Institut Océanographique. Quand toutes les feuilles seront terminées elles seront réunies en un atlas accompagné d’un volume spécial où tous les mémoires partiels seront condensés.
Les nécessités de mon enseignement à l’Institut Océanographique m’ont amené à constater le manque absolu d’une carte générale de la répartition des madrépores constructeurs de récifs dans le monde. Il existe à la vérité dans les atlas
manuels de petites cartes schématiques où sont vaguement indiquées les limites de la zone des coraux sans que l’on puisse savoir sur quoi ces limites sont basées. Cela n’a aucune valeur scientifique. J’ai cherché à combler cette lacune et à établir une carte sérieuse où toutes les régions, où les coraux vivants ont été signalés, seraient soigneusement repérées.
Ce travail était fort difficile à mener à bonne fin et je dois dire tout de suite que je n’aurais pas même essayé de l’entreprendre si le prince de Monaco, avec sa générosité habituelle, n’avait pris les frais considérables qu’il nécessitait à sa charge. Ce point étant acquis j’ai procédé de la façon suivante.
Les coraux constructeurs de récifs ne dépassent pas le 32° de latitude nord et le 30° de latitude sud; ils occupent donc une vaste ceinture équatoriale autour du globe. J’ai utilisé la bande équatoriale de la grande carte bathymétrique des Océans du prince de Monaco; j’en ai supprimé toutes les courbes de profondeurs, inutiles dans le cas des coraux, puisque ceux-ci ne vivent que dans les eaux superficielles; je n’ai conservé que les contours des terres émergées et la disposition générale cartographique. L’ensemble de cette carte a 4 mètres de long. Je l’ai coupée en cinq feuilles pour la facilité du tirage et de la lecture.
Ceci étant établi j’ai procédé de la façon suivante. J’aurais pu relever dans les cartes des services hydrographiques français, anglais et allemands tous les points marqués cor (coraux) ou mad (madrépores) et autres indications analogues, et les reporter sur ma carte. Mais si, en beaucoup de cas, les indications eussent été exactes, dans beaucoup d’autres elles ne l’eussent pas été; on comprend en effet sous les dénominations schématiques : cor, mad, tout autre chose que les coraux (par exemple le sable dit mcerl sur les côtes de France). J’ai donc pris une autre méthode qui consistait à relever dans les ouvrages partiels des naturalistes, par exemple, dans ceux d’Agassiz qui sont les plus importants à cet égard, toutes les indications sur les gisements de coraux. Il n’y avait là aucune crainte à avoir et les indications fournies étaient sûrement exactes. Mais les naturalistes voyageurs n’ont pas été partout. Il a fallu chercher dans les ouvrages anciens et modernes des voyageurs non naturalistes et relever dans leurs descriptions les indices permettant de vérifier les indications des cartes hydrographiques. Les échantillons des collections du Muséum m’ont fourni de précieuses indications.
Ce second travail exécuté, il restait un résidu pour lequel je n’avais pas d’autres renseignements que ceux des services hydrographiques. J’ai cherché à le réduire encore en écrivant dans toutes les localités où il y avait des fonctionnaires, des missionnaires, des commerçants que je jugeai capables de me renseigner. J’ai
obtenu à mes innombrables lettres et circulaires un assez grand nombre de réponses, les unes insignifiantes, les autres fort intéressantes, et j’ai pu ainsi combler une bonne partie des vides de ma carte par des indications tout à fait inédites. Je dois signaler tout particulièrement les notes que m’a fournies M. Krempf de l’Institut Pasteur de Nia-Trang sur la côte de l’Indo-Chine, de l’île d’Hainan, de Pouloo-Kondor. Le résultat de tout cela c’est que j’ai réduit au minimum possible les chances d’erreurs. Malgré tout, il est certain qu’il en reste ainsi que des lacunes qui seront comblées dans la suite.
Les naturalistes et les géographes ont maintenant à leur disposition une carte d’un genre tout nouveau suffisamment détaillée et aussi complète que possible des gisements et des récifs de coraux constructeurs. Elle rendra certainement service, et les biologistes, ainsi que les géologues en feront leur profit scientifique.
La recherche des animaux sur les grèves et les rochers des environs du Laboratoire de Roscoff m’avait montré les relations qui existent entre la faune et la flore du littoral; j’ai cherché à les préciser en établissant une carte de la flore marine détaillée de la région. Cette flore d’algues a été depuis longtemps répartie en zones, parfaitement claires, par M. le Professeur Pruvôt. J’ai adopté son système et j’ai reporté sur la carte détaillée du service hydrographique de la marine, en couleurs conventionnelles, les limites de chaque zone. La carte est assez grande pour que les teintes soient parfaitement distinctes ; elle a près de 1 mètre carré. Elle est accompagnée de 9 cartes en noir dans le texte; chacune d’elles donne la nature des fonds, sables, vases, rochers; puis la distribution d’une seule zone d’algues. Si, par exemple, on superpose la carte de la zone des laminaires à celle des fonds, on constate qu’il y a coïncidence entre ces algues et les fonds rocheux. Mais on voit que ces algues s’arrêtent à un certain niveau qui correspond à la région découverte aux basses mers de grande marée. Cette grande carte et les cartes plus petites qui l’accompagnent constituent un travail important aussi bien au point de vue botanique que zoologique. On peut constater, en effet, que les algues servent de support et d’habitat à une foule d’animaux, mais que beaucoup d’entre eux ne franchissent pas certaines limites en hauteur. On peut établir la carte de distribution d’un animal en connaissant d’abord les niveaux qu’il ne dépasse pas, en traçant ces isobathes sur la carte, et en y constatant la nature des algues qui sont comprises entre ces lignes. On a ainsi une notion nette de la distribution d’un être quelconque en fonction de la nature du
sol, des plantes qui y vivent, et des hauteurs de marées. Ce travail a été honoré du prix Gay que m’a décerné l’Académie des Sciences.
Je termine actuellement un travail analogue pour la presqu’île de Quiberon. Cette région dillére notablement de celle de Roscoff parce que les marées y sont beaucoup moins fortes et que, d’autre part, la côte présente deux faciès très différents. Elle est à pic du côté du large, et les profondeurs des eaux sont grandes au pied même de la falaise très battue par les grandes vagues du large ; de l’autre côté qui borde la baie de Quiberon très abritée, la côte est toute différente et passe progressivement de la roche au sable et à la vase. On peut y suivre, dans la partie qui ne découvre pas, une forte sédimentation due aux apports des fleuves voisins et à la grande proportion de calcaire d’origine organique. Sur la côte, on peut suivre la marche envahissante des plantes littorales qui préparent les atterrissements prochains du fond de la baie à Carnac. Tout cela est fort intéressant au point de vue océanographique, biologique et géographique.
J’ai publié une brochure préliminaire (13) sous forme de conférence, qui donne les principaux traits de cette transformation.