‹ Notice sur les titres et travaux scientifiquesChapitre 9 sur 35 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Des travaux scientifiques n’ont besoin, semble-t-il, que d’être exposés en eux-mêmes, et par rapport à l’état de la science. Pourtant, après avoir essayé de classer les miens dans le tableau qui précède, je demande la permission de dire quelques mots personnels; en somme, c’est ma vie scientifique qu’il s’agit de soumettre au jugement du lecteur.

Pour ordonner mes recherches suivant les cadres traditionnels, je suis obligé de les répartir dans plusieurs des spécialisations biologiques. Dois-je craindre qu’on m’en fasse grief?

Si l’on veut bien noter que je ne prétends nullement tout connaître de l’Histoire naturelle, je dirai que toute l’Histoire naturelle m’intéresse. Quand j’étais jeune garçon, mon père, vétérinaire dans une petite ville, m’emmenait aux champs dans tous les moments de loisir que me laissait le collège ; avec lui, j’ai dessiné des champignons, séché des plantes en herbier, piqué des papillons et empaillé des oiseaux. Plein d’admiration pour l’infinie splendeur de la vie, au moment où je dus choisir une carrière, je voulus formellement devenir un naturaliste. Mais

quelle forme pratique peut revêtir un tel désir pour un enfant dans un coin de province ? D’après les exemples que j’avais sous les yeux, je ne vis qu’un moyen de satisfaire mes goûts : me faire médecin.

Venu à Paris pour suivre l’enseignement médical, je n’ai pas tardé à chercher quelque chose en dehors ; j’ai été rôder au Muséum, puis à la Faculté des Sciences, et là, je suis devenu l’élève de Lacaze-Duthiers. Ce Maître éminent me fit l’honneur de me remarquer ; et quand j’eus passé ma licence, il m’offrit de rester dans son laboratoire, me promettant une carrière dans la Zoologie telle qu’il la comprenait. Il n’aimait pas la technique physiologique, même la plus simple, et traitait irrévérencieusement de tournebroche le cylindre enregistreur. J’étais au contraire très attiré par ce que j’avais entrevu de cette technique. Je quittai Lacaze-Duthiers pour entrer dans un laboratoire de Physiologie.

Mon choix, tout instinctif qu’il fût, ne m’égarait pas, il me semble, « L’avenir en Biologie est aux sciences expérimentales... à celles où l’on soumet des substances ou des êtres vivants aux agents physiques et chimiques ’. » Ainsi s'exprimait récemment un homme qui est au premier plan de la Zoologie contemporaine, et ce n’est pas dans sa bouche une formule vaine.

Pour quelques-uns, de telles études ne sont plus de la zoologie; je ne chercherai pas une querelle de mot à ceux qui veulent garder aux étiquettes primitives le sens étroit des sciences à leurs débuts. Mais faisant de la Zoologie sous sa forme nouvelle, étais-je obligé de renoncer à l’ancienne?

Il est bien vrai qu’on peut faire de la Physiologie animale sans connaître les animaux, étudier la vie en faisant abstraction des innombrables formes vivantes. C’est même la Physiologie la plus élevée, puisque la plus générale ; et toute étude physiologique un peu poussée va dans ce sens, vers « la chimie et la physique de la vie », comme disait récemment M. Dastre, en faisant remarquer lui-même que l’expression est o un peu étroite » pour une définition de la Physiologie. J’ai pour ma part travaillé à réduire ainsi l’organisé à l’inorganique, et, de ce travail, j’ai tiré de profondes jouissances. Mais à côté, j’ai gardé le goût, le besoin même, des formes

concrètes, des structures visibles; je m’intéresse aux espèces, ces réalisations contingentes des lois immuables, etj’ai la curiosité des contingences passées dont elles dérivent.

Aussi, quand l’occasion s’est offerte' de faire autour de l'océan Indien un voyage de quinze mois, pour l’étude d’une question de morphologie humaine et de classification ethnique, j’ai accepté volontiers, interrompant une recherche sur le fer où j’avais entrepris d’accumuler des centaines et des centaines de dosages. Ces temps derniers, mes recherches sur l’excitation électrique sont arrivées à prendre une forme presque purement physique, avec des expériences brèves, où l’objet de l’étude n’apparaît que par une coïncidence numérique obtenue après de laborieux calculs; je me reposais de cette abstraction en disséquant des encéphales, en revenant à une observation directe, où le chiffre exprime seulement avec plus de précision ce que l’œil a perçu tout d’abord.

Ce n’est pas à dire que mes efforts se sont dispersés; dans le vaste champ de l’histoire naturelle, si je ne me suis pas interdit de glaner çà et là au passage, j’ai ouvert des fouilles en quelques points, distants les uns des autres, mais peu nombreux, et en chacun de ces points j’ai creusé avec persévérance. Mes recherches sur les mutations du fer, où j’ai commencé par me créer mon procédé de dosage, ont été poursuivies pendant plus de douze ans. Mon voyage ethnologique présentait une lacune; quand je l’ai pu, c’est-à-dire après dix ans, je suis retourné aux Indes pour combler cette lacune. L’excitabilité nerveuse fait depuis 190) mon occupation principale. Et ainsi des autres. Si l’on veut bien, pour l’une quelconque de ces recherches, examiner l’exposé que j’en donne plus loin, j’espère qu’on y verra l’enchaînement logique de raisonnements et d’expériences qui constitue la méthode.

Et d’un ordre d’études à l’autre, comme au fond toutes les disciplines biologiques se tiennent, qu’elles n’ont qu’un seul objet envisagé sous des angles divers, les laits bien souvent s’éclairent et se complètent. Par exemple, l’observation ethnographique m’a fourni pour la théorie du régime d’entretien des documents importants; l’évolution quantitative des centres

nerveux m’a éclairé sur des faits de l’évolution fonctionnelle. La série de recherches qui m’a conduit à l’analyse physico-chimique du processus général de l’excitation a eu comme point de départ la question suivante : préciser l’adaptation fonctionnelle des muscles de la jamhe au mode de locomotion chez les Batraciens.

D’autre part, est-il besoin de le dire? le contact personnel avec des manifestations plus diverses de la vie fait saisir sous un dessin d’autant plus ferme et d’autant plus achevé les conceptions générales, les grandes synthèses comme la doctrine de l’Évolution.

Presque dès le début de mon activité scientifique, mon travail a été autonome. .J’ai eu en Physiologie deux maîtres, M. Gley, à l’origine; plus tard, M. Dastre; je dois beaucoup à, l’un et à l’autre pour la formation dé mon esprit; mes recherches me sont personnelles. Les collaborateurs dont on trouvera les noms dans ma bibliogranhie, et dont quelques-uns sont aujourd’hui professeurs à l’étranger, étaient presque tous mes élèves au moment où j’ai eu le plaisir de travailler avec eux.

11 y a quelques travaux, formant un anneau de la chaîne de mon raisonnement que j’ai suscités, dirigés et contrôlés, mais où je n’ai pas mis mon nom parce que je n’y avais aucune part matérielle; je mentionne ces travaux à leur place logique. Par contre, dans les Sociétés savantes dont je suis membre, j’ai souvent pris la parole à propos d’un travail présenté, sans avoir de faits personnels à produire; en général, je n’ai pas cru nécessaire de rédiger mes observations, qui néanmoins n’ont pas toujours été perdues. Parfois j’ai publié une note plus ou moins longue. Je mentionnerai celles-là; la critique est une partie de la besogne scientifique qui ne me paraît pas négligeable. Je trouve même que son avantage est double ; en vertu de l’inévitable loi du talion, elle constitue une épreuve aussi pour le travail personnel de celui qui la présente.

J’ai eu la satisfaction de voir le mien résister fort bien à cette épreuve. Après vingt et un ans de publication scientifique, je n'ai pas encore eu à revenir sur quelque chose que j’aie donné comme un fait.

Quant aux théories, je m’en suis longtemps abstenu, trop sévèrement peut-être: celles que je me suis permises récemment n’ont pas encore eu beaucoup de temps pour être critiquées; mais elles sont si près du fait que je peux les espérer solides.

Chacune de mes recherches principales forme un chapitre de l’exposé qui suit, dans l’ordre du tableau systématique {pages x et xi); les recherches fragmentaires sont rassemblées à la fin.

Je remercie Messieurs les Éditeurs Masson et G'®, Hachette et G’®, A. Colin et C‘®, qui m’ont obligeamment permis de reproduire ici quelques-uns des clichés ayant paru chez eux dans mes publications.

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