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ÉTUDES SUR LA POMME DE TERRE INDUSTRIELLE ET FOURRAGÈRE

La culture de la pomme de terre représente, en France, une portion considérable de notre domaine agricole.

D’après les statistiques officielles les plus récentes (1888) elle s’étend sur I 889726 hectares, alors que la culture de la betterave n’occupe, en racines sucrières que 201 83i, en racines fourragères que 827827 hectares; le vingtième de notre territoire labourable lui appartient.

Mais si, au point de vue de la surface cultivée, cette culture présente une

grande puissance, il n’en est plus ainsi lorsqu’on la considère au point de vue de sa production ; celle-ci estabsolument misérable. Sur les i 389726 hectares cultivés en pommes de terre en i883, on n’a récolté que 1 o3000000 de quintaux, soit une moyenne de 7i55‘' par hectare. C’est lit d’ailleurs un nombre bien moyen, car pour la période décennale de 18790 1888, c’està 99877928 quintaux, soit en nombres ronds à 100000000 de quintaux que cotte récolte est évaluée.

Si faible quo soit ce rendement, il n’en représente pas moins pour l’agriculture française (au prix officiel de 5''',43 les loo"') une récolte de 548000000 de francs.

Dans quelques-uns de nos départements, il est vrai, le chiffre du rendement se relève; en 1888, c’est dans les Vosges, où laféculerie joue un rôle si important, que le rendement maximum a été atteint, la récolte s’y est élevée à 14880“ par hectare; dans la Seine, où la culture maraîchère intervient, il a été de 14800“; une dizaine de départements fournissent des rendements supérieurs à 10000“; mais, au delà, les récoltes diminuent rapidement pour, quelquefois, descendre au-dessous de 4000“ à l’hectare. Ces faibles rendements font, bien souvent, en France, considérer la culture de la pomme de terre comme un pis-aller.

11 en est autrement en Allemagne; la culture de la pomme de terre, contrairement à ce qui se passe en France, y est considérée comme de première importance, et des soins lui sont donnés qu’on ne saurait comparer qu’à ceux que nous donnons à la culture de la betterave à sucre.

En général, dans ce pays, ou du moins dans quelques-unes de ses parties, les rendements de 25ooo“ et 28000“ à l’hectare sont considérés comme normaux, tandis qu’en France la récolte dépasse rarement i5ooo“, et qu’on y voit un petit nombre seulement de cultivateurs émérites la porter jusqu’à

Ce n’est pas tout, et sous le rapport de la teneur en fécule nos récoltes de pommes de terre présentent la même infériorité que sous le rapport du poids; rarement les tubercules récoltés en France tiennent plus de i5 à 1G pour 100 de fécule anhydre, tandis qu’en Allemagne les richesses de 18, même de 20 pour 100 sont regardées comme normales.

Aussi voit-on en Allemagne la pomme de terre jouer un rôle capital dans l’assolement, et la voit-on servir de matière première à une énorme production d’alcool. Chaque année, l’Allemagne met sur le marché près de 4000000 d’hectolitres d’alcool, dont lesdeuxtiersau moins proviennent du traitement de la pomme de terre; si bien quo c’est à plus de deux milliards et demi de

kilogrammes, au produit de looooo hectares au moins, que s’élève la masse de tubercules que les distillateurs allemands transforment chaque année, d’un côté en alcool, d’un autre en pulpe propre à l’alimentation du bétail.

En France, la fabrication de l’alcool et de la pulpe de pommes de terre n’existe pas; en l’état aetuel de notre agriculture, elle ne serait pas rémunératrice, et, pour produire les 2000000 d’hectolitres d’alcool que la consommation française réclame, nos distillateurs doivent demander à l’étranger des masses considérables de grains, notamment de maïs, enlever à la sucrerie plus d’un milliard de kilogrammes de betteraves, faire concurrence, enfin, à l’industrie naissante de la sucraterie.

Cette différence dans l’allure de deux industries dont le but est identique et dont les procédés sont analogues, s’explique naturellement par les différences que je signalais tout à l’heure dans les rendements culturaux des deux pays; celles-ci d’ailleurs ne semblent a priori justifiées par aucune cause nécessaire; le sol et le climat de France se prêtent, aussi bien que celui de l’Allemagne, à la culture de la pomme de terre, et c’était par suite chose toute probable, sinon démontrée d’avance, que notre agriculture se trouve, au point de vue de la production de ce tubercule, et comme elle l’a été si longtemps au point de vue de la production de la betterave, dans un état d’infériorité dû exclusivement à l’insuffisance des procédés qu’elle emploie.

C’est sous l’empire de cette préoccupation que j'ai entrepris et poursuivi pendant six années, de i88j à 1890, les recherches que je vais rapidement résumer, recherches qui, couronnées par un succès inespéré, aboutissent en ce moment à une transformation profonde et rapide de la culture de la pomme de terre en France.

Dès aujourd’hui, grâce à ce succès, notre agriculture, largement rémunérée, met à la disposition de la féculerie, de la distillerie, de l’alimentation du bétail des récoltes de pomme de terre abondantes et riches. La production en poids et en argent est par hectare doublée, souvent même triplée.

Avant que de rechercher les méthodes culturales qu’il conviendrait d’adopter pour réaliser cette amélioration, une première étude s’imposait, toute pratique celle-là, consistant à reconnaître s’il est possible d’obtenir, dans notre pays, de hauts rendements en tubercules, en même temps qu’une richesse satisfaisante de ceux-ci en fécule.

En i885, j’ai dans ce but entrepris à la ferme de la Faisanderie, à Joinvillé- Ic-Pont (Seine), et sur le domaine de Clichy-sous-Bois (Seine-et-Oise) des cultures, limitées d’abord à quelques ares, puis grandissant peu à peu, pour en 1889 les étendre sur une surface d’un hectare.

Dès 1886 la possibilité d’atteindre le résultat cherché était démontrée. Huit variétés me donnaient des rendements en poids variant de 26.')oo'‘« il 43ooo'‘* à l’hectare; quatre de ces variétés étaient d’origine française, quatre d’origine allemande ; cultivées dans le sol français, celles-ci, loin de dégénérer comme beaucoup le pensaient, avaient donné un rendement plus élevé qu’au lieu de leur origine; celles-là, fournissant des récoltes doubles et triples de leurs récoltes ordinaires, s’étaient rapprochées des rendements des variétés allemandes.

En 1887 une nouvelle récolte venait confirmer ces résultats; sur des étendues de terrain s’élevant déjà à 5 ares, je cultivais, à Joinville et à Clichy, 'cinq variétés d’origine allemande et vingt variétés d'origine française; les unes et les autres me fournissaient des résultats comparables aux précédents et, malgré les conditions défavorables de l’année, la culture aboutissait à des rendements de 22000''® à 34800'“® par hectare. C’était dès lors un fait acquis qu’aux plants allemands n’appartient aucune supériorité originelle.

Eu 1888 enfin sur des surfaces dont quelques-unes mesuraient i5 et 18 ares, dont l’une atteignait un hectare, dans les conditions de la grande culture, je voyais les rendements augmenter encore et la richesse en fécule s’élever dans certaines variétés jusqu’à 17,0 et i8,5pour 100.

Parmi les variétés mises ainsi en expérience, il en était une surtout qui, dans toutes les circonstances, que le plant vînt de Franco ou d’Allemagne, donnait des résultats inconnus jusqu’alors; son rendement s’élevait, à Joinville-le-Pont, à d'ioon*®, à Clieby-sous-Bois à 42000'“® à l’hectare; sa richesse en fécule n’était pas moindre que ig.So pour 100.

L’enseignement fourni par ces résultats était décisif; améliorer la production de la pomme de terre en France, l’amener au même degré de perfection qu’en Allemagne, n’était certainement qu’une question de méthodes culturales.

C’est à établir scientifiquement ces m pratique que je devais m’attacher.

léthodes, à leur donner la forme

Détermination de la richesse des tnbercules en fécule.

Une question subsidiaire se posait à ce moment; pour donner la mesure précise des résultats si nombreux que cette recherche allait fournir, c’était chose nécessaire que de trouver un procédé d’évaluation de la richesse féculente des tubercules qui présentât des garanties d’exactitude et de facilité d’exécution supérieures à celles des procédés usités jusqu’alors.

J’ai été assez heureux pour fournir à la pratique agricole un procédé de cette sorte; il repose sur l’absorption de l’iode en solution aqueuse titrée par la fécule préalablement gonflée au contact de la liqueur ammonio-cuivriquc de Peligot.

Ce procédé donne une mesure exacte de la richesse féculente, non seulement des tubercules de la pomme de terre, mais encore de tous les produits agricoles amylacés : blé, maïs, riz, etc.

Dans les recherches nombreuses qui j usqu’à 1885 avaient été poursuivies, en Allemagne surtout, on avait toujours vu les expérimentateurs, même les plus habiles, porter exclusivement leur attention sur les variations apportées au poids et à la richesse de la récolte par l’adoption de procédés culturaux differents, mais dont te choix n’était déterminé par aucune vue d’ensemble.

Ma préoccupation a été toute différente, et il m’a semblé que je marcherais d’un pas plus sûr vers la solution du problème agricole que je m’étais posé, si d’abord j’établissais avec précision l’équation de la vio de la plante, en suivant attentivement les phases successives de sa végétation et fixant pour chacune de ces phases le poids, la surface, la composition de ses diverses parties.

C’est ce que j’ai fait pendant trois campagnes successives (1886, 1887, 1888) d’après une méthode identique à celle qui, appliquée au développement progressif de la betterave à sucre, m’avait fourni en i885 de si intéressants résultats.

Je ne saurais entrer ici dans l’exposé détaillé des procédés auxquels j’ai eu recours dans le but de fixer pour les feuilles, les tiges, les racines, et les tubercules tous les faits intéressants que celte longue étude devait faire reconnaître.

Je me contenterai d’indiquer rapidement les conclusions principales auxquelles elle m’a conduit.

Dans le développement progressif de la pomme de terre, on observe trois phases principales, bien distinctes, phases qui, suivant les conditions météorologiques de l’année, suivant que la variété cultivée est hâtive ou tardive, se placent à des dates un peu différentes, mais qui, dans les conditions moyennes, correspondent aux époques que je vais indiquer.

C’est d’abord une période de grande activité végétale; toutes les parties de la pomme de terre se développent à la fois, les tubercules se forment, les tiges s’allongent et se couvrent de feuilles, les radicelles forment un chevelu inextricable; c’est au commencement de juillet que cette phase est dans son plein, et jusqu’à la fin d’août ce sont les mêmes phénomènes qui se produisent sans interruption.

C’est à l’accroissement des tubercules surtout que cette activités’applique, mais les tiges et les feuilles y participent également; bientôt, cependant, l’accroissement de celles-ci s’arrête, tandis que parmi les radicelles les unes périssent, les autres, au contraire, s’accroissent en longueur et en diamètre.

Mais dès le milieu de septembre tout change, les tiges se dessèchent, les feuilles commencent à faner et à tomber sur le sol, c’est la deuxième phase; les tubercules continuent à croître, cependant, mais plus faiblement; leur accroissement devient proportionnel à la surface des feuilles qui subsistent encore, la vie des radicelles reste la même que précédemment, mais déjà leur altération commence.

Vient, enfin, la troisième phase : c’est au milieu d’octobre qu’elle se produit en général, à moins que la variété soit hâtive. Les feuilles sont fanées à ce moment, quelques-unes cependant adhèrent encore aux tiges; celles-ci ont séché sur pieds, les radicelles n’existent plus; les tubercules sont isolés dans le sol; ils n’empruntent plus rien ni à l’atmosphère, ni à la terre; le but de la culture est rempli, la fécule a atteint son maximum de production.

Cette fécule, j’ai démontré qu’il en fallait chercher l’origine dans les feuilles, et je me suis cru autorisé à présenter cette hypothèse que le saccharose, dont j’ai démontré la présence dans ces feuilles mêmes, en était la forme première. Produit au milieu du tissu des limbes sous l’influence de la lumière solaire, utilisé en partie pour la constitution de l’appareil foliacé, ce saccharose vient alors, en partie an moins, après avoir traversé les tiges, se loger dans les tubercules. Là par inversion, il se transforme en lévulose et en glucose, dont le premier intervient à la formation de la cellulose lévo-

gyre, tandis que le second devient la matière première de la formation de la fécule dextrogyre.

Le rôle physiologique des diverses parties de la plante apparaît alors avec netteté, et l’on aperçoit aussitôt dans quelles conditions culturales il convient de placer d’un côté l’appareil foliacé de la pomme de terre pour qu’il acquière tout son développement et constitue un vaste laboratoire de synthèse organique, d’un autre ses longues radicelles, pour que dans le sol elles aillent à leur aise chercher l’eau et les sels dont la diffusion à travers la plante doit créer le mouvement osmotique inverse, qui ramène aux tubercules la matière sucrée descendant des feuilles pour s’y transformer en fécule.

Les causes sous l’influence desquelles les récoltes de pommes de terre peuvent augmenter en poids et en richesse sont nombreuses. J’ai reconnu qu’en dehors des conditions météorologiques, il y faut compter la préparation du sol et notamment la profondeur des labours, la nature et la proportion des engrais, la date de la plantation, sa régularité, l’espacement des poquejs, enfin et par-dessus tout le choix du plant et sa sélection.

J’ai examiné successivement ces divers côtés de la question; pour la plupart d’entre eux je me suis trouvé en désaccord avec les habitudes adoptées depuis longtemps par la culture française. J’ai conseillé de modifier ces habitudes dans lesquelles j’avais reconnu la cause essentielle de l’infériorité de la culture des pommes de terre en France, et j’ai eu la satisfaction de voir en tSgo plus de cent cultivateurs, opérant sur 2 et 3 hectares quelquefois, démontrer par leur succès l’exellence des indications que j’avais cru pouvoir déduire de mes propres observations.

Profondeur des labours. — C’est un préjugé très répandu que, sous le rapport de la préparation du sol, la pomme de terre n’est pas une plante exigeante. Nombre de cultivateurs, rencontrant, au moment de l’arrachage, les tubercules à fleur de terre, considèrent que, pour cette culture, point n’est besoin de labourer le sol au delà de quelques centimètres.

Il suffit d’avoir considéré une fois le chevelu long et touffu de la pomme de terre (') pour comprendre à quel degré cette coutume est mauvaise;

elle est cependant presque générale, et même en 1890 j’ai vu quelques-uns de mes collaborateurs se contenter de labours de 0™, 10 et o™,!!; leur récolte en a été abaissée de plus de moitié.

J’ai démontré, par des cultures comparatives, qu’à la pomme de terre, au contraire, des labours profonds sont nécessaires; j’ai vu au cours de ces essais une même variété fournir, dans un même terrain, des récoltes de :

Ce n’est pas d’ailleurs sur le poids seulement que le bénéfice porte dans ce cas : c’est aussi sur la riebesse des tubercules en fécule.

A cet exemple j’en pourrais joindre d’autres, mais l’expérience de mes collaborateurs en 1889 et 1890 vaut mieux encore; à la bonne préparation qu’ils ont donnée au sol ceux-ci ont toujours vu correspondre des résultats supérieurs.

Des engrais. — Beaucoup de cultivateurs croient également qu’à la culture de la pomme de terre il est inutile de faire intervenir les engrais; même en 1890 deux de mes collaborateurs ont cru pouvoir le faire; leur récolte s’en est mal trouvée, elle est tombée de SSooo'** à iqooo'*» et 28ooo'‘e.

Il en est de la pomme de terre comme de toutes les autres plantes cultivées ; l’apport d’éléments fertilisants complémentaires : azote, acide pliospborique, potasse, est indispensable à la production de récoltes élevées.

Cette question a été, en Allemagne, étudiée avec tant de détails par .M. le professeur Maesker que je n’ai pas cru devoir la comprendre dans mes recherches. J’ai donné cependant une attention spéciale à l’emploi de la potasse, dont il ne s’était pas occupé, et j’ai conseillé de la distribuer au sol sous la forme de sulfate. Des constatations faites par quelques-uns de mes collaborateurs sur de grandes cultures ont récemment montré la justesse de ce conseil.

Régulanlé de la plantation. — Les cultivateurs n’attachent en général aucune importance à cette question; j’ai montré qu’au contraire l’importance en était grande. En eomparant dans une même pièce cultivée des parties plantées c’est-à-dire arbitrairement, et des parties plantées au rayonneur, j’ai pu établir que dans le second cas on réalisait une augmentation de récolte qui, à l’hectare, pouvait s’élever jusqu’à 3ooo'‘s.

Date de laplanlation. — Des études répétées sur ce point m’ont permis de montrer que le cultivateur avait pourplanter une latitude assez grande. Du milieu de mars au milieu d’avril la récolte n'est pas sensiblement influencée par la date de la plantation; mais j’ai montré qu’en tardant davantage on en diminue le poids.

Espacement du plant. - La question est capitale au point de vue du rendement; j’ai dû sur ce point lutter contre de vieux préjugés. On aime, en général, à espacer largement le plant. J’ai montré par des expériences précises, faites tantôt sur de petites surfaces, tantôt sur des cultures étendues, qu’il fallait au contraire serrer le plant jusqu’aux limites extrêmes que permettent les façons culturales. La grande culture a, en 1890, apporté une confirmation complète de mes vues à cet égard.

De la fragmentation des tubercules de plant. — S’il est, chez les planteurs de pommes de terre, une habitude bien enracinée, c’est celle qui consiste à couper les tubercules de plant en deux ou trois fragments, de manière à obtenir d’un poids donné de semeneeaux l’ensemencement le plus étendu possible. Cette habitude est essentiellement mauvaise; en opérant de cette façon on économise le plant, il est vrai, mais on diminue dans une importante mesure le rendement à l’hectare.

Cette manière de faire a été, il y a quelques années, combattue en Allemagne par divers expérimentateurs, notamment par M. Wollny. Après avoir reconnu l’exactitude des faits signalés, j’ai entrepris de mon côté des démonstrations nombreuses, destinées à convaincre nos cultivateurs des inconvénients inhérents à leur manière de faire habituelle. De tous les progrès culturaux qu’exige l’amélioration de nos rendements, celui-ci sera certainement le plus difficile à faire accueillir.

Dans ces dernières années, cependant, j’ai été assez heureux pour voir un assez grand nombre de cultivateurs importants suivre mes indications à ce sujet; les résultats ont répondu à leur attente et l’on a vu par exemple 2 hectares plantés en tubercules entiers de Richter’s Imperator fournir 37500“ à l’hectare, tandis qu’à côté 3 hectares plantés en tubercules coupés ne fournissaient que 3iooo“.

Du ckoùc du plant et de la sélection. — Quelque considérable que soit le rôle joué dans l’amélioration du rendement par les divers progrès culturaux que je viens de passer en revue, c’est au choix du plant qu’appartient le rôle prépondérant.

( iC )

On ne s’en doute que bien peu en France, aujourd’hui encore; les plants sont mis en terro, comme ils viennent et sans choix; même c’est une coutume que de destiner ii la vente tous les beaux produits et do réserver pour le plant les tubercules de rebut, On ne saurait plus mal agir.

Dès le début de mes recherches, c’est à fixer les conditions que le plant doit remplir que je me suis surtout attaché; et j’ai, dans cette voie, reconnu des faits importants desquels j’ai pu déduire des règles précises pour la sélection des tubercules destinés à la plantation.

l’ai d’abord établi qu’il ne suffisait pas de choisir ceux-ci, uniquement d’après leur poids; i5oo tubercules provenant d’une même récolte, et de poids absolument égal, ont fourni, dans le même champ, des récoltes variant de o'‘',5oo à 2“ par poquet.

J’ai eu recours alors à un mode expérimental tout nouveau; ce mode a consisté à comprendre en une culture spéciale tous les tubercules de grosseurs diverses fournis par la récolte d’un même pied, à peser chacun de ces tubercules petits ou gros, à les planter tous côte à côte pour, en fin de campagne, récolter individuellement le produit de chacun d’eux.

L’expérience a porté sur dix variétés ; pour chacune d’elles, j’ai, en 1887, choisi la récolte d’un poquet comprenant une vingtaine de tubercules variant de S*'à aoo»'et même davantage; en 1888, l’expérience a été répétée dans de plus grandes proportions ; à chacune de mes dix variétés, j’ai demandé alors comme plant la récolte non plus d’un poquet, mais de dix

Et, dans ces conditions, j’ai pu établ ir avec précision que, dans la récolte provenant d’un sujet déterminé on voit les petits tubercules, malgré une puissance productive quelquefois énorme, donner en surface des récoltes inférieures, tandis qu’au delà se rencontre une zone comprenant les moyens et les gros et dans laquelle les récoltes ne varient que dans des limites peu étendues.

Des observations ainsi faites, au nombre de plus de 1000, j’ai pu déduire cette règle que si, dans le choix du plant, le cultivateur doit rejeter les petits, il est inutile qu’il recherche les gros; les moyens lui donneront à moindre frais une récolte aussi belle.

Les recherches qui m’ont permis d’établir cette règle devaient cependant me conduire à des résultats plus considérables encore ; elles devaient me permettre d’établir sans conteste les qualités héréditaires des sujets et mettre entre mes mains une méthode de sélection permettant d’assurer à

chaque variété la perpétuité et même l’amélioration de ses qualités originelles.

L’importance de ces qualités héréditaires, dont quelques horticulteurs soupçonnaient l’existence, n’avait jamais été établie scientifiquement jusqu’ici, pas plus en Allemagne qu’en France; elles constituent cependant le noeiid de la question.

A chaque tubercule de pomme de terre appartiennent des qualités de reproduction qui se retrouvent intactes dans sa descendance; tout tubercule provenant d’un pied h grosse récolte fournit une récolte abondante, et inversemeift.

Les conditions d’après lesquelles le plant doit être choisi dérivent de cette observation ; c’est aux tubercules moyens que le cultivateur doit s’adresser, et ces tubercules il les doit demander aux pieds qui ont fourni une production abondante et riche.

J’ai d’ailleurs démontré au cours de mes recherches un fait que, jusqu’alors et faute de recourir à la balance, on n’avait pas reconnu : entre l’abondance de la récolte que prépare chaque pied de pommes de terre d’une variété déterminée et la richesse de sa végétation aérienne, il existe une relation voisine de la proportionnalité; au pied de tout sujet à riche végétation se forme une récolte abondante.

De là, pour opérer la sélection, un procédé très simple; celui-ci consiste à marquer dans le champ les pieds faibles qu’on veut rejeter, si l’ensemble de la culture est beau, les pieds forts que l’on veut conserver au contraire, si ce sont eux qui font l’exception.

que les variétés de pommes de terre cultivées continûment dans une même région soient fatalement appelées à dégénérer.

Cette opinion n’est pas exacte; les dégénérescences que l’on observe souvent dans la pratique sont accidentelles et dues uniquement à la négligence apportée par les cultivateurs au choix du plant.

Une expérience poursuivie pendant cinq années consécutives à Joinvillele-Pont et à Clichy-sous-Bois m’a permis d’établir qu’au contraire toute variété bien soignée s’améliore et que les récoltes sont alors exclusivement sous la dépendance des conditions météorologiques de l’année; les nombres suivants afférents aux récoltes à l’hectare de ces cinq années le démontrent nettement.

variété comme type pour la vulgarisation des procédés culturaux dont l’expérience m’avait fait reconnaître l’efficacité.

Je trouvais ainsi l’avantage de faire connaître à la fois, d’un côté la meilleure variété rencontrée jusqu’à ce jour, d’un autre les procédés nécessaires à la production des hauts rendements.

Sur la récolte faite en 1888 à Joinville j’ai été autorisé par M. le Ministre de l’Agriculture à prélever 6ooo'‘s de plant sélectionné par mes soins pour en confier la culture à une quarantaine d’agriculteurs répartis sur divers points de la France. Sur ces quarante cultivateurs, trente-trois ont répondu à mon appel; seize ont suivi exactement mes indications et ont vu, de ce fait, leurs rendements atteindre les chifl'res élevés de Saooo''» à 44ooo>‘s avec des richesses de 20,4 à 24,2 pour 100 de fécule.

Dix-sept au contraire ont apporté à la marche que je leur conseillais des modifications plus ou moins grandes; leurs rendements se sont abaissés à i6ooo'‘«et i33oo'‘*.

A la suite de cette campagne j’ai pu, grâce à la belle récolte que j’avais moi-même obtenue a Joinville(390oo'‘s sur un hectare), faire appel en 1890 à de nouveaux collaborateurs; d’un autre côté, la variété Richter’s Imperator a commencé d’être ofi'erte comme plant à des prix acceptables par la grande culture; si bien qu’en 1890 plus de cent agriculteurs ont bien voulu, après s’être concertés avec moi, concourir à l’œuvre de régénération que j’ai entreprise.

Parmi ces collaborateurs anciens ou nouveaux, quatre-vingt-trois ont planté dans des terres fertiles; cinquante-huit d’entre eux ont suivi exactement mes indications et ont rencontré des conditions météorologiques satisfaisantes; ceux-là ont récolté de 320oo'‘'‘à 46ooo'‘'à l’hectare; un grand nombre de ces récoltes ont été faites sur des surfaces modestes variant de I are à 4 ares, mais plusieurs autres l’ont été sur des étendues de i, 2, 3 et même 5 hectares; j’ai, quant à moi, obtenu à Joinville sur i hectare un rendement de4i Soo"', sur 4 ares un rendement sans précédent de 52ooo'‘e.

Onze autres agriculteurs ont planté de même dans des terres fertiles, mais leur culture a été contrariée par de graves intempéries et par la maladie. C’est dans la région du nord-est qne ces accidents surtout se sont produits; sous leur influence les rendements se sont abaissés à 30000“ et 27000“; le résultat est encore singulièrement remarquable pour de pareilles

Quinze de mes collaborateurs d’autre part, entraînés'par les habitudes locales ou impuissants à faire adopter par leurs ouvriers une méthode nou-

velle, ont cultivé dans des conditions autres que celles que j’avais indiquées; c’est en général sur l’espacement que ces modifications ont porté; la culture extensive n’a dans ce cas, et comme je l’avais annoncé, donné que des rendements inférieurs, qui même en certains cas se sont abaissés jusqu’il 15000“.

Enfin, et c’est là peut-être le point de vue le plus intéressant, dix agriculteurs émérites ont, cette année, substitué à la culture en terres fertiles, la culture en terres médiocres ou pauvres de troisième et même de quatrième catégorie; ils n’y ont pas moins obtenu des rendements de aSooo"' et

La démonstration est donc faite aujourd’hui, et faite dans les larges proportions que le monde agricole exigeait avec juste raison. La possibilité d’améliorer la culture de la pomme de terre en France est un fait acquis.

Et, pour substituer à nos maigres récoltes de 12000“ à 1 5 000“ à l’hectare des récoltes rémunératrices de 3 oooo“ et 35 000“, pour produire sur cette surface des masses de 5 ooo“, 6000“ et même quelquefois davantage de fécule au lieu de 1000“ à i 5 oo“ qu’on y a produit jusqu’ici, il ne reste plus qu’à faire pénétrer par l’exemple les procédés culturaux qu’une expérience personnelle de six années, que l’expérience de mes habiles collaborateurs de 1889 et 1890 m’ont autorisé à conseiller. Le succès n’est plus dorénavant qu’une question do propagande.

Améliorer la culture de la pomme de terre en France, élever ses rendements dans une proportion qui lui permette de marcher de pair avec la culture perfectionnée de certaines régions de l’Allemagne, est chose aujourd’hui facile, je crois l’avoir démontré par mes recherches.

Mais quel que soit le perfectionnement des procédés actuels, l’ahondance de la récolte n’en reste pas moins sous la dépendance absolue d’un fait calamiteux qui, depuis i 8 .'| 5 , a bien des fois détruit les plus belles espérances des cultivateurs de pommes de terre. Ce fait, c’est le développement fréquent dans presque toutes les régions de notre pays, constant dans quelques localités, du cryptogame parasite que du Bary a désigné sous le nom de Phylophtora infeslans et auquel d’habitude nous donnons plus simplement le nom de maladie de la pomme de terre.

Les récoltes do l’apparence la plus belle peuvent du fait de ce parasitisme être, en quelques jours, entièrement perdues pour l’agriculteur.

Aussi, dès qu’on a su, par l’emploi des sels de cuivre, enrayer la marche du mildew, c’est-à-dire du Peronospora viticola, dont l’analogie avec le Phytophtora infeslans de la pomme de terre est si grande, l’idée s’est-elle présentée-d’appliquer le même remède à la destruction de la maladie de la pomme de terre.

C’est à M. Joüet (i 885 ) qu’on doit la première idée de cette application; M. Prillieux en 1888 a montré, par une expérience faite sur une dizaine de pieds, à quel degré elle pouvait être efficace.

Cette expérience, malgré sa netteté, n’était pas suffisante cependant pour porter la conviction dans l’esprit de nos cultivateurs; c’était chose nécessaire que de réunir pour eux des données numériques fournies par des cultures déjà importantes. C’est ce que j’ai fait en 1889 et ce que je viens de faire à nouveau 011 1890.

Sur des surfaces tantôt de i*, 25 , tantôt de 2’',5o, j’ai, pour quatre variétés, mis en parallèle, d’un côté une culture traitée à la bouillie bordelaise, d’un autre une culture toute semblable non traitée.

J’ai reconnu ainsi non seulement l’efficacité du traitement au point de vue de la diminution du nombre des tubercules malades, mais encore j’ai reconnu ce fait considérable, et qui jusqu’ici n’avait pas été remarqué, que de fait du traitement le rendement normal augmente souvent dans une grande proportion.

C’est ainsi que j’ai vu cette augmentation s’élever pour une variété très sensible, la Jeuxey, à 20 pour 100 en 1889, à 87 pour 100 en 1890.

J’ai établi en outre quels étaient les frais du traitement et démontré, par la comparaison entre la dépense et le produit, combien est grand le bénéfice que procure le traitement des cultures menacées par la maladie.

C’est à l’aide de la pomme de terre qu’en Allemagne l’alcool est presque exclusivement fabriqué; en France, en dehors de l’alcool de vin si rare aujourd’hui, c’est à l’aide du maïs, des betteraves, des mélasses; la pomme de terre, sauf de rares tentatives qui, d’ailleurs, n’ont pas été très heureuses, n’est pas entrée jusqu’ici dans nos distilleries.

J’ai voulu démontrer qu’il était possible, au grand avantage de l’agricul-

ture française, de modifier cette situation; pour que cette démonstration fût accueillie avec confiance, pour éclairer nos cultivateurs sur les avantages économiques de l’application de nos pommes de terre riches à la distillerie agricole, il était nécessaire de soumettre dans une ferme française la distillation de la pomme de terre au contrôle scientifique.

C’est ce que j’ai pu faire cette année, grâce à la collaboration de deux distillateurs qui, libéralement, ont bien voulu mettre leurs usines à ma disposition.

Au printemps dernier, 80000*' do pommes de terre ont été, en deux mois, distillées chez M. Ch. Michon, de Crépy-en-Valois; les tubercules employés n’étaient que de la variété Chardon, contenant à peine iC pour loo de fécule, et cependant le rendement a été de 11'“, 2 d’alcool pour loo*' de pommes de terre.

Au début de cette campagne, un travail analogue a été fail chezM. Maquet, de Fère-Champenoise, avec de la pomme de terre Richter's Imperator, riche à 21 pour 100 de fécule, et le rendement a été de 14 '",33 d’alcool; pour obtenir un chiffre aussi élevé, il ne faudrait pas moins de 4°*' de maïs ou 200*' de betteraves.

En admettant une récolte de 3 oooo*' seulement de ces pommes de terre à l’hectare, c’est pour cette surface une production de 43 oo''' d’alcool. Jamais semblable résultat agricole n’avait été obtenu.

L’opinion qui faisait considérer comme impossible le succès en France de la distillerie agricole de pomme de terre doit donc être regardée comme un préjugé. Du fait de l’amélioration qu’assurent à la culture de cette plante dans notre pays les procédés que j’ai préconisés et les variétés riches dont je cherche à répandre la plantation, nous possédons aujourd’hui une matière première égale à celle qui a donné à la distillerie agricole allemande une si grande situation.

Le but que je m’étais proposé il y a six ans est rempli.

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