ÉTUDES DE CHIMIE PURE
i° Dambonite et dambose. — Les diverses sortes de caoutchouc que l’industrie met en œuvre proviennent de végétaux différents, et c’est par des procédés différents aussi que ces produits commerciaux sont préparés; dans quelques-uns d’entre eux, le. caoutchouc, mal coagulé, reste pénétré par la sève du végétal.
Tel est, par exemple, le cas du caoutchouc livré à l’industrie par la colonie française du Gabon, caoutchouc que les Africains désignent sous le nom de n’dambo et qui provient de lianes appartenant à la famille des Landolphia, etc.
En étudiant le liquide fourni par le passage de ce caoutchouc aux cylindres, liquide dans lequel la sève se trouve entraînée, j’y ai trouvé un principe sucré, nouveau, cristallisable et volatil vers 200°. Ce principe, que j’ai nommé dambonite, a pour formule C'II'O*.
Il se distingue de toutes les matières sucrées connues jusqu’alors, par la façon dont il se comporte avec les hydracides. Avec l’acide îodhydrique, par exemple, il se transforme en un composé nouveau, sucré également, ayant la composition des glucoses, et en iodure de méthyle.
On doit donc considérer la dambonite comme l’éther méthylique d’une nouvelle matière neutre analogue aux glucoses, et à laquelle l’analyse assigne une’ composition correspondant à la formule CH'O*; à cette matière, j’ai donné le nom de dambose.
Le dambose a été, en 1890, identifié par M. Maquenne avec l’inosite retirée des végétaux; la dambonite est ainsi devenue l’inosite éthylique.
2° Bornésite et bornéo-dambose. — La découverte de la dambonite, faite par moi, en 1868, dans le caoutchouc provenant des lianes coupées dans les forêts du Gabon, m’a fait penser que la présence de produits méthylés de cette sorte dans la sève des végétaux pouvait ne pas être un fait isolé. Je me suis attaché, en conséquence, à étudier, à ce point de vue, d’autres variétés de caoutchouc provenant de lianes également et récoltées en d'autres contrées.
Le caoutchouc que l’industrie européenne reçoit de l’ile de Bornéo et qui, à la suite d’incisions ou même de sections complètes, s’écoule d’énormes lianes du genre Urceola, m’a fourni, en effet, une nouvelle matière sucrée répondant à la formule C'*H"0 12 , analogue à la dambonite, volatile comme elle et, comme elle, susceptible de fournir sous l’influence des hydracides un éther méthylique et une matière sucrée analogue au dambose ou ihosite.
3” Matézite et matézo-dambose. — En continuant mes recherches sur les matières sucrées que contient la sève des végétaux d’où proviennent les caoutchoucs et que la coagulation du lait exsudé retient enfermée dans le produit commercial, j’ai rencontré une troisième substance, analogue aux deux précédentes.
C’est dans le caoutchouc récolté à Madagascar que j’ai découvert cette substance, et comme, d’après les renseignements que je dois à l’obligeance de M. A. Grandidier, c’est sous le nom de mateza que les habitants de cette île désignent le caoutchouc que leur fournit l’abatage de grandes lianes, je lui ai donné le nom de matézite.
La matézite, sucrée, blanche, volatile à 200°, répond à la formule C !0 H a “O 18 et, comme la bornésite, comme la dambonite, possède la propriété de se dédoubler au contact des hydracides, en fournissant un dambose nouveau, le matézo-dambose C^H^O 1 *.
L’existence de ces trois matières sucrées, méthylées toutes trois, dans des produits commerciaux extraits de végétaux croissant sur des points très divers du globe, offre, au point de vue de la constitution des matières sucrées élaborées par les tissus de certaines plantes, un grand intérêt.
Toutes trois, en effet, peuvent être considérées comme analogues aux éthers méthyliques et comme répondant à un type de composés nouveaux, les dambosates de méthyle.
du dioxyméthylène (aldéhyde méthylique condensée).
Ces recherches ont été entreprises dans le but d’obtenir synthétiquement une matière organique ternaire en prenant comme point de départ un composé essentiellement minéral, le sulfure de carbone; elles ont abouti à la production du disulfométhylène C' H* S* et, comme conséquence, à celle du dioxyméthylène C H' O*, précédemment découvert par M. Bouttlerow en partant de l’iodoforme, et que depuis on a considéré comme l’aldéhyde méthylique condensée.
Soumis à l’action de l’hydrogène naissant, le sulfure de carbone CS 1 perd la moitié du soufre qu’il contient; une quantité équivalente d’hydrogène s’y substitue, et le sulfure se transforme en plusieurs composés, dont le plus important est le disulfométhylène C* H* S‘, et dont les autres peuvent être considérés comme des sulfhydrates du premier.
Le disulfométhylène forme, avec le bichlorure de mercure, le nitrate d’argent, le bichlorure de platine des composés métalliques cristallisables.
Chauffé' avec l’oxyde d’argent, il se transforme en dioxyméthylène ou aldéhyde méthylique.
Ainsi s’est trouvée réalisée une synthèse importante, aboutissant par l’action successive du soufre, du charbon, de l’hydrogène et de l’oxygène, à la formation d’une matière franchement organique, qui se charbonne au contact de l’acide sulfurique.
picrique. — Acide picramique.
En soumettant l’acide picrique (phénique trinitré) à l’action réductrice de l’acide sulfhydrique, j’ai réussi à le transformer en un acide nouveau, d’une belle couleur rouge, auquel j’ai donné le nom d’acide picramique.
On ne connaissait encore aucun exemple de l’application de ce procédé de réduction aux acides nitrés,
J'ai étudié les principaux sels de cet acide; les picramates dépotasse, de soude, d’ammoniaque, de baryte se présentent sous la forme de cristaux d’une couleur rouge plus ou moins foncée ; les picramates métalliques, colorés également, sont insolubles.
Tous les agents réducteurs se comportent, vis-à-vis de l’acide picrique, de la même façon que l’hydrogène sulfuré, et j’ai montré que l’acide picramique pouvait être obtenu par l’action des sulfures alcalins, de l’hydrogène naissant, du protochlorure d’étain, du protochlorure de cuivre, de l’acétate de protoxyde de fer, etc. J’ai démontré, de même, que le composé signalé par Wœhler comme résultant de l’action du protoxyde de fer sur l’acide picrique, et désigné par lui sous le nom d 'acide nilrohèmatique, était de l’acide picramique impur.
Depuis la publication que j’ai faite à ce sujet, l’industrie chimique a fait de l’acide picramique un produit commercial. Ce composé, fabriqué industriellement, par les procédés que j’ai fait connaître, a été utilisé pour produire, sur différents tissus, quelques-uns de ces tons bois dont la faveur était si grande il y a quelques années. On l’emploie pour remplacer le safran dans certains cas de coloration. Il sert, enfin, à imiter quelquesunes des couleurs que donne le carthame.
Le produit remarquable auquel j’ai donné le nom de purpurogalline dérive par réduction de l’acide pyrogallique. C’est cependant au cours de réactions desquelles résulte l’oxydation de ce composé qu’elle prend naissance et c’est, par suite, comme le résidu d’une réaction principale qu’il convient de la considérer.
Lorsqu’en effet on soumët l’acide pyrogallique en dissolution à l’action du permanganate de potasse, de l’azotate d’argent ou d’autres agents oxydants, on voit se dégager des quantités considérables d’acide carbonique et d oxyde de carbone, suffisantes quelquefois pour rendre le liquide effervescent, tandis que se précipite la purpurogalline.
C’est une matière rouge, peu soluble dans l’eau, soluble dans l’alcool,
( rt )
Elle se colore en bleu et en violet, au contact des alcalis, mais ces colorations sont instables.
C’est une matière tinctoriale énergique, mais qui ne m’a fourni tout d’abord que des colorations d’un faible éclat. Cependant, et d’après les résultats obtenus, il est permis de croire qu’entre les mains de teinturiers habiles, la purpurogalline est appelée à recevoir d’intéressantes applications industrielles.
Reprise en 1882 {Comptes rendus de l'Académie des Sciences, t. XC1V), par MM. de Clermont et Chautard, l’étude de la purpurogalline a fourni, à