PUBLICATIONS DANS LESQUELLES L’AUTEUR A EU SURTOUT POUR BUT
d’étudier l’évolution des mammipéres des temps géologiques.
Dans le temps où Cuvier fonda en France la paléontologie, on connaissait un trop petit nombre d’animaux fossiles pour que ce grand
naturaliste pût avoir la pensée de s’occuper de leurs enchaînements. On n’avait pas cherché à comprendre quel avait été le plan de laCréation, et il est permis de dire que l’ordre suivant lequel les groupes du monde organique ont apparu dans les temps géologiques ne semblait guère plus compréhensible que l’ordre des fleurs que nous voyons s’épanouir dans nos prairies. Aujourd’hui il n’en est plus ainsi ; la Paléontologie s’est développée dans tous les pays avec une rapidité qui est certainement un des faits remarquables de notre siècle. En France, une forte impulsion a été donnée à l’étude des Invertébrés par la Paléontologie française d’Alcide d’Orbigny, et à celle des Vertébrés par la Zoologie et Paléontologie françaises de M. Oervais. C’est par milliers que l’on compte les espèces fossiles ; û mesure que les géologues slratigraphes dissèquent avec plus de soin l’écorce terrestre, ils la voient se décomposer en une multitude de couches dont chacune est caractérisée par des espèces nouvelles. Parmi ces espèces, on commence à apercevoir quelques traces de filiation qui permettent d’entrevoir un plan dans la Création. On n’est pas d’accord sur la manière dont ce plan a été réalisé : d’éminents naturalistes, considérant les nombreuses lacunes qui existent encore dans la série des êtres, croient à l’indépendance des espèces et admettent, avec Agassiz, que l’Auteur du monde a fait paraître tour à tour les plantes et les animaux des diverses époques géologiques, de manière à simuler la filiation qui était dans sa pensée; d'autres savants, frappés au contraire de la rapidité avec laquelle les découvertes paléontologiques diminuent les lacunes, admettent que la filiation a été réalisée matériellement et que Dieu a produit les êtres des temps géologiques en les tirant successivement de ceux qui les avaient précédés. Cette dernière opinion est celle que je préfère; maisqu’on l’adopte ou qu’on ne l’adopte pas, ce qui paraît bien certain, c’est qu’il y a eu un plan. 11 m’a semblé que faire des efforts pour apercevoir quelque chose de ce plan, c’était travailler à une oeuvre qui mérite l’attention des penseurs; j’ai cru que je ne me livrerais pas à un labeur inutile en tâchant de connaître ce que sont devenus plusieurs des principaux représentants
du monde animal pendant que se déroulaient les âges géologiques.
En dehors de son intérêt philosophique, l’étude des enchaînements des Etres fossiles a son utilité au point de vue de la Géologie pratique. Jusqu’à présent, les personnes qui veulent déterminer l’âge des terrains au moyen des fossiles qu’ils renferment, ont été obligées d’apprendre les listes des espèces notées comme caractéristiques de chaque étage. Ces listes deviennent si étendues que la mémoire la plus fidèle est incapable de les retenir. Mais, s’il est vrai que les Êtres ont apparu suivant un certain ordre, il pourra quelquefois suffire do constater le stade d’évolution des fossiles pour deviner l’âgé du terrain auquel ils appartiennent. Par exemple, on commence à connaître la marche du développement des Mammifères pendant les âges tertiaires; on sait que, dans nos pays, ils ont progresséjusqu’au temps du miocène supérieur et qu’ensuite ils ont diminué; cela étant, quand on apporte à un paléontologiste des Mammifères fossiles dont il faut déterminer l’époque géologique, il regarde s’ils sont plus ou moins Marsupiaux, plus ou moins Ruminants, plus ou moins Solipèdes, plus ou moins Lémuriens, etc. ; souvent il peut ainsi soupçonner leur âge avant de s’être préoccupé de savoir s’ils doivent porter tels ou tels noms spécifiques. Il y a là, je pense, une voie qui sera un jour féconde en applications géologiques.
Les résultats de mes premières recherches sur les enchaînements des Mammifères ont paru dans les Comptes rendus de l’Académie des sciences, dans le Bulletin de la Société géologique de France et surtout dans mon ouvrage sur les Animaux fossiles et la Géologie de fAtlique.
Animaux fossiles et Géologie de l'Attique.
(N-30 de la liste des travaux.)
Dans mes études sur les ossements dePikermi, comme dans tous mes autres travaux, plusieurs de mes maîtres ou de mes amis m’ont prêté un précieux concours; M. Édouard Larlet m’a aidé à déter-
i produits de mes premières fouilles de 1855; M. Vî l’a donné d’uliles conseils au sujet des singes fossiles, â en partie les os d’Oiseaux avec M. Émile Blanchar Reptiles avec M. Duméril.
commencer par fournir quelques indications sur la p t descriptive de mon ouvrage. J’ai consacré 65 planche ation des fossiles de Pikermi (59 in-4° et 6 in-folio) détail de nombreux animaux fossiles qui, jusqu'alors, ét ou sur lesquels on u’avait que des données insuffis.mtes avant les fouilles faites en Grèce, les espèces de Singes fo été déterminées qu’avec un très-petit nombre de morcc
face assez droite, à museau peu proéminent ; son pouce grêle annonce qu’il était moins habile à saisir que les singes anthropomorphes; ses vertèbres indiquent une longue queue; le peu d’inégalité de ses membres de devant et de derrière permet de croire que c’était un marcheur plutôt qu’un grimpeur; ses dents portent à supposer qu’il mangeait plus de bourgeons que de fruits; ses ischions aplatis font croire qu’il avait des fesses calleuses. On parvient même à distinguer les restes des mâles d’avec ceux des femelles, en remarquant que lés premiers sont plus forts, que leurs canines dépassent notablement les autres dents et que la branche montante de leurs mandibules, plus élargie, marque plus de développement des muscles qui servent à
Parmi les Carnivores, j’ai signalé deux genres nouveaux ( Promephitis , Hyœnictis). "Les caractères que j’ai indiqués chez une des Hyènes de Pikermi ont paru assez spéciaux à un auteur allemand pour qu’il ait cru devoir en faire un genre particulier ( Lycyœna). J’ai fait connaître les mombres de devant du redoutable Félidé appelé Machœrodvs. J’ai admis trois espèces d ’lctitherium, et j’ai eu un assez grand nombre d’os de ce genre pour essayer d’en donner une restau-
Aidé de M. Larlel, j’ai vu que les molaires décrites sous le litre de Castor et les incisives attribuées à un genre nouveau ( Lamprodor ) appartenaient à un même animal et que cet animal était un Porc-épic.
L'Edenté auquel j’ai donné le nom â’Ancylotherium est un des fossiles les plus curieux qui aient été trouvés dans le tertiaire d’Europe; j’ai montré ses différences avec le Macrotherhim de Sansan.
Depuis longtemps, on connaissait la tête du Dinothérium , mais on ne savait pas comment les membres de ce gigantesque Quadrupède, étaient disposés. Pikermi m’a fourni plusieurs os de ses membres.
Mes fouilles m’ont procuré un si grand nombre de pièces de Rhinocéros et d ’Hipparion qu’il a été possible de donner les dessins des squelettes entiers de ces animaux.
J’ai décrit les mâchoires d’un nouveau genre que j’ai appelé Lep-
lotion; il m’a paru intéressant parce qu’il présente un type bien plus archaïque que la plupart des animaux avec lesquels il a été associé.
La Girafe de l’Attique, que M. Lartet et moi avons fait connaître, a été la première Girafe fossile trouvée en Europe. A côté des restes de Girafe, j’ai recueilli ceux d’un énorme Ruminant, l’ Helladotherium Duvernoyi;]\\ fait un dessin où j’ai essayé de restaurer son squelette.
Le gisement dePikermi a montré une réunion d’Antilopes, comme on n’en avait vu encore dans aucun autre pays ; j’ai cru devoir établir pour ces animaux plusieurs genres nouveaux : Palæolragus , Palœoryx, Palœoreas, Tragocerus; j’ai donné les dessins des squelettes restaurés de ces deux derniers.
Je citerai encore parmi les nouvelles espèces découvertes à Pikermi : le Coq d’Æsculape, la Grue du Pentélique, le Faisan d’Archiac et la Tortue des marbres.
Je pourrais ajouter plusieurs noms à ceux que je viens de citer, car le nombre total des espèces dont j’ai rapporté les débris est de 50. Aucune région de la terre n’offre plus un rassemblement de grands animaux tel que celui de Pikermi. Tandis que l’Afrique entière possède une seule espèce d’Éléphant, l’Attique a eu en même temps deux espèces de Mastodontes très-différentes et le Dinothérium , le plus gigantesque de tous les Mammifères terrestres. L’Afrique n’a qu’une Girafe; l’Attiquc avait une Girafe, un autre Ruminant plus haut sur jambes qu’aucune des Antilopes vivantes et XHelladotherium auquel nul Ruminant actuel n’est comparable. Il n’y a en Afrique que le type des Rhinocéros à dents de devant rudimentaires, au lieu que Pikermi renferme à la fois le type africain et le type asiatique qui porte en avant de très-fortes dents. Le gros Chalicotherium n’a plus d’analogue vivant. Le Sanglier fossile de Pikermi, appelé Sanglier d’Erymanthe, a un tiers de plus que le Sanglier actuel ( Sus scropha). L’Oryclérope, le plus grand Edenté de l’Ancien Continent, est un être chétif auprès de l’ Ancylotherium. Enfin un des Carnassiers de l’Altique l’emporte sur le Lion.
La comparaison des animaux de Pikermi, soit avec ceux de l’époque
actuelle, soit avec ceux des époques géologiques, m’a offert de curieux indices d’enchaînements. Voici ceux qui m’ont frappé davantage :
Singes. — Le Mesopühecus a été intermédiaire entre les Singes vivants, car sa tête était celle d’un Semnopithèque, ses membres étaient ceux d’un Macaque; il est bien naturel de croire qu’il a été un très-proche parent de ces deux genres.
Carnivores. — On trouve à Pikermi le genre Simocyon qui a beaucoup du Chien, un peu de l’Ours, très-peu du Chat. La Promephitis établit un chaînon entre les genres de la famille des Mustélidés trèscarnivores, comme les Putois, et les genres moins carnivores, tels que les Loutres et les Moufettes. Sur les trois espèces d’ lctitherium de Pikermi, l’une est voisine des Civettes, la seconde s’éloigne un peu des Civettes pour se rapprocher des Hyènes, la troisième ressemble beaucoup à une Hyène. Dans le même gisement, j’ai découvert des espèces de la famille des Hyénidés qui, réciproquement, indiquent une propension vers les Civettes, l’une par ses tuberculeuses ( Hyænictis ), l’autre par ses prémolaires (Lycyœna). Enfin, à côté de ces animaux moitié Civettes, moitié Hyènes, on voit une Hyène proprement dite, intermédiaire entre les espèces communes actuellement en Afrique, l’Hyène tachetée et l’Hyène rayée. J’ai fait un tableau où j’ai placé audessus les. unes des autres les espèces du miocène supérieur, du pliocène, du pleistocène, du quaternaire et enfin de l’époque actuelle; ce tableau indique un insensible passage des lctitherium de Pikermi Hy n qui vivent maintenant. A côté de ces formes mobiles qui se sont longtemps perpétuées, le Machœrodus a présenté l’exemple d’une durée beaucoup moindre; ce genre, qui montre le type Chat parvenu à son plus grand perfectionnement, n’est point arrivé jusqu'à notre époque; la Paléontologie offre souvent ainsi la preuve que ce ne sont pas les Etres les plus parfaits qui ont eu le plus de continuité ; les branches qui avaient leur complet épanouissement se sont éteintes, pendant que les branches plus humbles se sont conservées.
Proboscidiens. — Pour faire ressortir les enchaînements dès plus’ anciens Mastodontes et des Eléphants qui vivent encore, j’ai dressé un
tableau des Proboscidiens depuis le miocène moyeu jusqu’à l’époque actuelle; grâce surtout aux travaux des paléontologistes anglais, on suit le passage entre les formes extrêmes de ces animaux.
Pachydermes. — Pikermi a offert des genres de Pachydermes trèsdifférents des formes actuelles, mais on en voit aussi qui ressemblent extrêmement aux animaux de notre époque ; tels sont le Sanglier d’Erymanthe et surtout le Rhinocéros pachygnathus; la comparaison minutieuse de leurs différentes pièces avec celles des espèces actuelles fournit une preuve de la parenté des quadrupèdes qui vivent aujourd’hui avec leurs prédécesseurs des temps tertiaires. J’ai donné un tableau de la succession géologique des Rhinocéros et des genres que je suppose avoir été leurs ascendants; j’ai placé en bas les animaux de l’éocènu moyen, j'ai mis au-dessus ceux de l’éoçène supérieur, puis ceux du miocène le plus inférieur, puis ceux du miocène inférieur, puis ceux du miocène moyen, puis ceux du miocène supérieur, puis ceux du pliocène, puis ceux du pleistocène, puis ceux du quaternaire et enfin ceux de l’époque actuelle. J’ai dressé un tableau pareil pour les Cochons et les formes voisines qui les ont précédés dans les diverses époques tertiaires; les espèces citées dans ce second tableau se rapportent à douze genres.
Solipèdes. — Les fouilles de Pikermi ont contribué à faire ressortir les liens des Hipparion avec nos chevaux; beaucoup de naturalistes admettent aujourd’hui que ces derniers sont des Hipparion chez lesquels les doigts latéraux se sont atrophiés.
Ruminants. — Les Ruminants de Pikermi offrent aussi des exemples de passages : le Tragocerus a des cornes qui ressemblent tellement à celles des Chèvres qu'il a été d’abord décrit sous le nom de Chèvre Amalthée; cependant il a la dentition et les pattes des antilopes. Le Palæoreas a des cornes d ’Oreas avec la plupart des caractères des Gazelles. Le Palœoryx rappelle XOryx par ses cornes et s’en éloigne par la forme de ses molaires. La Gazelle de Pikermi ressemble bien à des Gazelles actuelles dont les os du nez se seraient allongés. Ainsi la délimitation des genres d’antilopes, déjà difficile quand on regarde
— ailes espèces actuelles, le devient encore davantage, lorsqu’on y ajoute les espèces fossiles.
Voici les conclusions que j’ai tirées, il y a douze ans, de mes recherches sur les fossiles de Pikermi : « Il reste bien des lacunes entre les espèces d’époques consécutives; il en résulte qu’on ne peut encore démoutrer d’une manière positive que ces espèces sont descendues les unes des autres. Mais les vides n’exislent-ils pas dans nos connaissances plutôt que dans la série des êtres fossiles? Quelques coups de pioche donnés aux pieds des Pyrénées, des monts Himalaya et du Pentélique, dans les sablières d’Eppelsheim ou aux Mauvaises Terres du Nébraska ont suffi déjà pour révéler entre des formes qui semblaient très-distinctes des liens étroits. Combien ces liens seront plus serrés, alors que notre science sera sortie de son berceau ! Paléontologistes d’un jour, nous balbutions à peine quelques mots de l’histoire du monde et pourtant ce que nous savons indique de toute part des traits d’union. Peu à peu les découvertes conduisent à adopter la théorie de la filiation des espèces; nous tendons vers elle, comme vers là source oh nous démêlerons le pourquoi de tant de ressemblances que nous apercevons entre les figures des vieux habitants de la
Animaux fossiles du Mont Léberon (Vaucluse).
Les études qui avaient été faites à Pikermi avaient eu surtout pour résultat de mettre en relief les enchaînements des genres. Mais, pour établir que des animaux fossiles ont eu une commune origine, il ne suffit pas d’apercevoir des liens entre leurs genres ou même de décour vrir des. espèces qui ont été très-rapprochées. Il faut encore trouver des preuves que les espèces fossiles ont été assez mobiles, assez plastiques pour passer des unes aux autres. Il m’a semblé que je pourrais avoir de telles preuves si j’explorais un gisement riche en débris d’ani-
maux à peu près semblables à ceux de Pikermi ; car, en comparant un grand nombre d’os des mêmes espèces, j’arriverais à connaître si ces espèces ont été des entités immuables ou bien si elles ont témoigné assez de plasticité pour faire supposer que le Créateur les a tirées les unes des autres. C’est pourquoi j’ai cru que je compléterais utilement mes travaux sur Pikermi en entreprenant des fouilles dans le Mont Léberon près de Cucuron (Vaucluse) ; les recherches qui avaient été faites sur les fossiles de ce gisement par plusieurs savants, notamment par de Christol, M. Paul Gervais, Bravard, M. Pomel, M. Bayle et moi-même, me faisaient espérer que je retrouverais une partie des animaux de Pikermi. En effet, j’ai recueilli dans le Mont Léberon des restes de Muchœrodus. dHvènes, d’ Ictitherium, de Dinothérium, de Bhiuocéros, A'Hipparion , de Sangliers, de Tragocères et de Gazelles qui ressemblent trop aux animaux de Pikermi pour ne pas admettre qu’ils sont descendus des mêmes parents. A côté des ressemblances, j’ai constaté quelques légères différences; ainsi j’ai donné des détails montrant que le Machcerodm, X'Hipparion, le Sanglier, le Tragocère et la Gazelle en passant de Grèce en France ont présenté des particularités suffisantes pour faire supposer qu ils ont formé des races spéciales ; quatorze planches ont été consacrées à la représentation des vertébrés fossiles.
L'étude de la faune du Léberon ajoutée à celle de la faune de Pikermi m’a donné l’occasion de m’occuper longuement de l’époque du miocène supérieur. Cette époque est importante en géologie parce qu’elle représente le moment où le monde organique a eu son plus grand développement. C’est dans la seconde partie des temps miocènes qu’ont apparu les Mammifères les plus gigaulesques et les plus perfectionnés; c’est aussi à ce moment que se sont formés les troupeaux d'Herbivores, soit Ruminants, soit Solipèdes. Les débris de ces animaux sont extraordinairement abondants à Pikermi et dans le Mont Léberon ; j’ai trouvé les restes de 30 individus d’Hippariou dans le Léberon, de 80 à Pikermi: de 90 Gazelles dans le Léberon, de 50 à Pikermi; de 18 Tragocères dans le Léberon, de 50 à Pikermi;
et pourtant je n’ai certainement retiré qu’une minime partie îles os enfouis dans ces localités. J.es troupeaux ont dû donner une physionomie nouvelle à la surface de la terre; les Ruminants et les Solipèdes ont composé des sociétés bruyantes qui contrastaient avec les silencieuses familles des premiers âges géologiques, et, comme ils comptent parmi les plus douces et les plus élégantes bêtes de la création, on peut dire que leur arrivée a marqué un accroissement dans la beauté aussi bien que dans l’activité du Règne animal.
Les Mammifères du miocène supérieur présentent des différences notables avec les espèces actuelles; au contraire les Mollusques de ce terrain sort en partie les mêmes que ceux de notre époque. Dans le Mont Léberon, on trouve, au-dessous des limons où sont enfouis plusieurs genres de Mammifères distincts des genres vivants, des couches remplies de coquilles marines dont plusieurs appartiennent aux espèces de nos mers. Déjà à Pikermi, j’avais vu des Mammifères, très-différents de ceux d’aujourd’hui, ensevelis dans des couches au-dessous desquelles sont disposées en stratification discordante des assises qui renferment des coquilles de Mollusques terrestres identiques avec les espèces actuelles. Il y a là un contraste frappant qui, je crois, m’a autorisé à dire : Les Mammifères de la fin des temps miocènes confirment la croyance que les types des Etres supérieurs ont été plus mobiles que ceux des Etres inférieurs » (Considérations - générales, p. 81). La principale raison de cette inégalité entre la mobilité des Mollusques et celle des Mammifères au milieu de l’époque tertiaire provient sans doute de ce que ceux-ci étant venus les derniers sont encoro tout à fait en voie de développement, au lieu que les Invertébrés étant bien plus vieux sur la terre, leurs principaux traits ont été arrêtés beaucoup plus tût.
La comparaison des gisements du Léberon en France, dé Pikermi en Grèce, de Baltavar en Hongrie, de Concud en Espagne, d’Eppelsheim en Allemagne m’a porté à penser que le miocène supérieur pouvait être divisé en deux sous-étages. A.mesure qu’on étudié plus minutieusement les animaux fossiles, on se persuade davantage que
les changements des êtres à la surface du globe ont été très-multipliés; j’ai dressé (page 86 de mon ouvrage sur le Léberon) un lableau de la succession des faunes tertiaires; en me basant seulement sur l’examen des Mammifères terrestres, j’ai trouvé un chiffre de seize sous-étages, dont chacun est marqué par quelque modification de faune.
Il importe de noter que la plupart des changements d’étages ou de sous-étages ne correspondent pas à de profondes modifications dans la vio organique, mais résultent plutôt de déplacements d’animaux qui ont pu être occasionnés par de légers mouvements du sol, amenant des modifications dans les configurations des fleuves, des étangs, des terres et des mers. J’ai intitulé un des chapitres de mon ouvrage : L’étude des Mammifères miocènes appuie thypothèse que les séparations des étages ou des sous-étages ont été surtout les résultats de déplacements des faunes. Dans ce chapitre, j’ai cité de nombreux faits qui sont ’ inexplicables si on ne les attribue pas à des migrations. Ceci me paraît mériter l’attention des naturalistes, car, si les changements brusques des fossiles, qu’on rencontre quand on passe d’un élageàun autre, sont simplement les résultats de migrations, on n’a plus de raisons de préférer l'idée des créations successives à celle de la création continue.
Les enchaînements du monde animal dans les temps géologiques (Mammifères tertiaires).
Ce livre est un fragment d’un ouvrage où je voudrais rassembler les indices d’enchaînement que l’on commenceàapercevoir dans les faunes des diverses époques géologiques. L’exécution d’un tel ouvrage demande nécessairement plusieurs années. Comme la partie relative aux Mammifères tertiaires a été terminée plus lût que les autres, j’ai cru pouvoir la publier dès maintenant. 312 gravures intercalées dans le texte, et faites pour la plupart d’après nature sur les échantillons du
Muséum de Paris, rendent plus faciles à suivre les faits d enchaînement qui sont signalés.
Les Mammifères de l’époque tertiaire nous offrent des conditions favorables pour étudier les questions relatives à l’évolution A cette époque, la plupart des Invertébrés et des Vertébrés à sang froid (Poissons et Reptiles) ont atteint leur perfectionnement. Il n’en a pas été de même pour les Mammifères; ces êtres, dont la peau est le plus souvent délicate, nue ou couverte seulement de poils, n’ont eu leur complet développement que lors de l’extinction des énormes reptiles secondaires auxquels une peau coriace et quelquefois cuirassée donnait des avantages dans la lutte pour la vie. Comme je l'ai fait remarquer dans l’analyse d’un ouvrage précédent, les mammifères, pendant la plus grande partie des temps tertiaires, ont été très-différents des animaux actuels; ils étaient en pleine évolution.
Dans le premier chapitre de mon livre, j’ai parlé des Marsupiaux. * Ces animaux, qui ont habité nos contrées à l’époque secondaire et ont eu encore quelques représentants dans la première moitié dos temps tertiaires, n’y vivent plus de nos jours. Quand nous voyons les Placentaires succéder aux Marsupiaux et quand nous trouvons des fossiles tels que le Pterodon, XHyœnodon , la Pulceonictis , la Proviverra, YArclocyon , qui présentent un mélange de caractères de Marsupiaux et de Placentaires, il nous est permis de supposer que nos Placentaires peuvent n’être que des Marsupiaux modifiés. Cette hypothèse est vraisemblable au point de vue embryogénique; car, si on ne considère pas l’allantoïde rudimentaire du Marsupial à la lumière de la doctrine de l’évolution, elle semble une inutilité, et le mot inutilité est bien choquant pour les géologues habitués à admirer les harmonies de la nature à toutes les époques; lorsqu’un organe semble inutile dans les Êtres d’un âge géologique, on peut supposer qu’il a eu son utilité dans les Etres qui les ont précédés, ou qu’il aura son utilité dans les Êtres qui leur succéderont.
Le second chapitre traite des Mammifères marins. Malgré toutes les recherches des nombreux géologues qui ont exploré les terrains de
formation marine, et malgré les grandes publications de M. Gervais en France, de M. Van Beneden en Belgique, nous avons encore peu de notions sur les Mammifères marins antérieurs à l’époque miocène; il semble que le règne de ces animaux n’a eu lieu que dans la seconde moitié des temps tertiaires. En présence de cette tardive apparition, je me suis demandé ce qu’il faut croire de la loi terripèto de Bronn. L’habile paléontologiste d’Heidelberg avait supposé que la vie avait commencé au sein de l’élément liquide et que peu à peu les Etres étaient sortis des eaux pour gagner la terre ferme. L'étude des Invertébrés a pu donner quelque vraisemblance à cette hypothèse ; est-elle vraie ou fausse? Je l’ignore. Mais, quand même elle serait vraie pour plusieurs créatures, il ne s’ensuivrait pas que, dans toutes les classes du monde organique,, les genres aquatiques ont précédé les genres terrestres. Puisque les Mammifères marins paraissent avoir eu leur règne plus tard que les Mammifères terrestres, il est difficile de dire qu’ils en sont les ancêtres ; il serait plus naturel de supposer qu’ils en sont les descendants. L’examen du bassin de 1 ’Balitherium tendrait à appuyer la supposition que les Mammifères aquatiques sans membres postérieurs, tels que les Siréniens, sont dérivés de quadrupèdes ayant des pattes do derrière, comme les Mammifères terrestres; car XHalitherium avait ses membres postérieurs bien moins réduits que ses successeurs d’aujourd’hui, les Lamantins et les Dugongs.
De tous les Mammifères fossiles, les Pachydermes sont ceux qui intéressent le plus les paléontologistes par la multitude des nuances que leurs espèces révèlent. Ces nuances présentent des séries de dégradations qui permettent de réunir des formes dont les types extrêmes semblaient très-isolés. On découvre des liens entre le Rhinocéros, YAcerotherium, le Palœotherium , le Paloplotherium ; entre le Tapir, YHyrachyius, le LopModon; entre le Cochon, YHyotherium, le Palæochcerus, le Chœropotamus.
Si les Pachydermes se lient entre eux, ils s’enchaînent aussi avec plusieurs des Herbivores do la nature actuelle. Entre les lourds Pachydermes omnivores et les Ruminants, la distance est grande;
cependant on commence à trouver des transitions entre ces animaux. Comme les Pachydermes, les premiers Ruminants ont été dépourvus de bois et de cornes; comme eux aussi, ils ont eu des incisives supérieures. J'ai donné de nombreux dessins de molaires montrant comment on peut concevoir que les gros mamelons des dents d’Omnivores servant à broyer des substances dures sont devenus insensiblement les minces croissants des dents de Ruminants propres à triturer les
herbes ou les feuillages tendres. Les figures ci-dessus donnent un spécimen de ces dessins. Les gravures ont été faites sur des pièces ho-
mologues placées toujours dans la même position pour faire ressortir leurs lentes dégradations ; ainsi on voit comment on passe d’une dent de Palæochœnis, qui est un omnivore du groupe cochon (Hg. 1 ), à celle du Chœropotamw (fig. 2), de celle-ci à celle de 1 ’Anlhracotherium (fig. 3), de celle-ci à celle du Rhagatherium (fig. 4), de celle-ci à celle du Dicrocerus (fig. 5), de celle-ci enfin à colle des Cerfs, c’est-à-dire des Ruminants herbivores (fig. 6). J’ai réuni aussi beaucoup de gravures d’os des membres pour faire voir comment les pattes lourdes et compliquées des Pachydermes avaient pu se transformer en pattes fines et simplifiées comme celles des Ruminants.
L'histoire des chevaux a présenté des faits du même ordre que celle des Ruminants. On commence à trouver bien des passages pour la forme des dents et des os des membres entre les Ongulés omnivores à doigts compliqués et nos chevaux d’aujourd’hui dont la dentition est herbivore et dont les pattes, devenues si légères, si simples, réalisent le type le plus parfait de l’animal coureur.
Dans le chapitre des Proboscidiens, j’ai rappelé combien il est vraisemblable que nos Éléphants sont descendus des Mastodontes ; mais nous ne savons pas encore de quels animaux les Mastodontes ou les Dinothérium ont eux-mêmes été tirés.
Nous ignorons également la souche primitive des Carnivores. En compensation, nous observons des passages entre les six familles auxquelles appartiennent actuellement ces animaux. On connaît des transitions entre Chien et Ours, entre Chien et Civette, entre Civette et Hyène, entre Civette et Mustélidés, entre Mustélidés et Félidés.
Dans le dernier chapitre, consacré aux Quadrumanes, j’ai fait remarquer que les observations paléontologiques diminuent l’isolement où ces Mammifères semblaient être. L’Adapis confirme les idées de MM. Alphonse Milne Edwards et Orandidier sur les liens des Ongulés et des Lémuriens; le Pachyderme que M. Gervais a appelé Cebochœrus et le singe qu’il a nommé Oreopithecus paraissent combler un peu l’hiatus qui sépare les Quadrumanes des On-
Les exemples que je viens de rappeler m’ont porté à supposer que beaucoup de genres et d’espèces regardés autrefois comme représentant des formes isolées sont simplement des phases d’un même type qui poursuit son évolution à travers les âges. Je suis encouragé à croire que les idées théoriques exprimées dans mon livre sur les Enchaînements ne sont pas sans fondement, car il me semble qu’elles se rapprochent beaucoup des pensées de plusieurs des hommes qui en ce moment étudient de la manière la plus approfondie les Mammifères fossiles, par exemple M. Paul Gervais en France, MM. Owen, Huxley, Flower en Angleterre, M. Rütimeyereu Suisse, MM. Marsh et Cope aux États-Unis, M. Kowalevsky en Russie, M. Forsyth Major en Italie. Je peux ajouter que les recherches de M. de Saporta sur les plantes des époques tertiaires, de MM. lournoueret Fischer sur les animaux invertébrés des mêmes époques, les ont conduits à formuler des conclusions presque semblables à celles que j’ai tirées de l’étude des animaux supérieurs. Quelle que soit d’ailleurs l’interprétation donuée aux faits consignés dans mon ouvrage, j’espère qu’il ne sera pas inutile de les avoir rassemblés.
Remarqties sur les Paloplotherium.
Celte note, qui est accompagnée d’une planche in-4°, renferme la description d un nouvel animal trouvé dans le calcaire grossier des environs de Paris. Dans ce travail, j’ai donné un exemple de la manière dont les prémolaires à deux lobes des animaux ongulés ont pu insensiblement devenir des prémolaires à un seul lobe.
Sur VAnthracotherium découvert à Saint-Menoux (Allier).
J'ai représenté un museau A Anthracotherium. qui montre bien que ce Pachyderme devait faire des morsures aussi redoutables que celles des plus féroces Carnassiers ; les divergences si accusées chez les Êtres de la nature actuelle s’atténuent chez les animaux qui ont été leurs prédécesseurs dans les temps géologiques.
Sur un Hippopotame d six incisives inférieures trouvé fossile en Algérie.
L’Hippopotame que M. Papier a découvert dans le pliocène d’Hippone et que, pour cette raison, j’ai nommé Hippopotamus hipponensis fournit une preuve de plus à l’appui de cetle idée que les espèces des temps géologiques ont eu des caractères plus mixtes, moins divergents que les espèces des temps actuels.
RECHERCHES SDK I.KS REPTILES PRIMAIRES ET SUR LA QUESTION DK L’ARCHETYPE VERTÉBRAL.
Les Vertébrés primaires plus élevés que les Poissons ont été presque inconnus en France jusqu’à ces dernières années. L'Aphelosaurus du permien de Lodève, dont on doit la description à M. Paul Servais, est le seul Reptile qui ait été trouvé au-dessous des formations secon-
daires. Il y avait lit une grande lacune dans l’histoire des primitifs habitants de notre pays ; j’ai tâché de la diminuer par mes études sur les fossiles permiens des environs d’Autun.
' Mémoire sur le Reptile découvert par M. Frossard d Muse ( Saône-et-Loire ).
Depuis longtemps on rencontrait dans les schistes bitumineux des environs d’Autun des coprolithes qui faisaient espérer de découvrir un jour des Reptiles nombreux, grands et variés. En 1867, M. le pasteur Charles Frossard a communiqué au Muséum un Reptile que j’ai décrit sous le nom d ’Actinodon et dont j’ai donné la figure dans une planche in-folio. Les pièces si curieuses de la ceinture thoracique ont été trouvées à peu près dans leur position naturelle et on a pu les dégager de manière â bien étudier une organisation différente de tout ce qui est connu dans la nature actuelle.
En 1876, j’ai vu dans le Musée d’Autun un second crâne A’Actinodon; cela m’a permis d’ajouter quelques détails ; j’ai fait dessiner de nouveau une partie des pièces, en les restaurant légèrement pour mieux faire comprendre leur disposition (n° 66 de la liste des tra-
Tout récemment, M. Vélain m’a communiqué plusieurs vertèbres de XAcünodrm qui ont été découvertes par M. Roche. Les morceaux de ces vertèbres étaient disposés isolément dans le schiste, car elles ont le singulier caractère d’être formées d’os qui ne sont pas encore bien soudés ensemble; en comparant leurs facettes, j’ai pu assembler les pièces d’une des vertèbres comme on le voit dans les dessins ci-après; le cenlrum est formé de trois os : un os inférieur ou centrum proprement dit et deux os qu’on peut appeler plcurocentrum, parce qu’ils occupent les côtés du centrum; le milieu de la vertèbre a dû être occupé par la notocorde. Cette disposition
des Reptiles primaires jette quelque lumière sur la manière dont s’est formé le type vertébré : tandis que l’examen des Êtres siluriens et dévoniens a révélé des vertébrés tout à fait rudimentaires, tantôt sans colonne vertébrale, tantôt avec des vertèbres sanscenlrum,
l’étude des Reptiles permiens montre des colonnes vertébrales qui accusent de notables progrès ; leurs éléments déjà en grande partie formés, mais non encore soudés indiquent le moment de l’évolution où va se terminer l’ossification de la colonne vertébrale ébauchée dans les temps dévoniens.
L ’Archegosaurus du permien d’Allemagne a des vertèbres qui sc
rapprochent beaucoup de celles de 1 ’Actinodon, mais degré moindre d’ossification; les échantillons qu’on n’étaient pas dans des conditions de fossilisation auss
A côté d’indices d’une organisation qui n'est pas achevée, le permien des environs d’Autun a fourni un os que M. Roche a bien voulu m’adresser et qui annonce un grand Reptile dont les bras étaient armés de muscles plus puissants et plus compliqués que chez les Reptiles actuels; voilà un animal qui en fait supposer bien d’autres, car il est trop élevé pour être considéré comme un type initial. La description de l’os que je mentionne ici et celle des vertèbres de 1 ’Actinodon sont encore inédites.
Sur la découverte de Batraciens dans le terrain primaire.
On trouve aussi dans le permien d’Autun de nombreux débris d’un tout petit Batracien voisin des Salamandres aquatiques. Je l’ai décrit sous le nom de Protriton et figuré sur deux planches. Avant les découvertes faites à Autun, les Ratraciens des types actuels paraissaient être d’une date géologique récente ; leurs restes n’avaient pas été signalés d’une manière cerlaine dans les terrains plus anciens que les terrains tertiaires. On s’étonnait justement que des vertébrés d’une organisation aussi peu élevée fussent arrivés si tard sur la terre.
Un des caractères du Protriton est d’avoir une toute petite queue, de sorte que son aspect devait tenir le milieu entre celui des Salamandres et celui des Crapauds ; je viens de recevoir de M. Pellat, une bête qui en est voisine, mais a une longue queue et porte des côtes sur les premières vertèbres caudales; elle forme un nouveau genre que je vais décrire. Ainsi on peut compter maintenant cinq genres de Reptiles dans le terrain primaire de la France.
Il résulte des découvertes p&léontologiqucs que les vertébrés n’ont pas été dérivés d'animaux conformes à l’idée qu’on s’était faite de l’archétype vertébral. Les prototypes vertébrés semblent au contraire avoir été très-éloignés de l’archétype vertébral, car l’archétype est supposé un composé de vertèbres placées bout à bout et peu modifiées, tandis que le caractère principal des Vertébrés les plus anciens parait être d'avoir eu leur colonne vertébrale incomplètement formée. Plusieurs des plus anciens poissons primaires ont été dépourvus de vertèbres ou bien ont eu des vertèbres dont le cenlrum n’était pas ossifié. Après les poissons, ont apparu les Reptiles anallautoïdiens représentés de nos jours par les Batraciens; parmi ces Reptiles il y en a eu plusieurs qu’on peut appeler dès Vertébrés imparfaits, puisque leur notocorde subsistait encore dans leurs vertèbres dont les éléments étaient incomplètement ossifiés. On ne peut pas dire que la têté des Vertébrés n’est qu’une expansion des vertèbres ou que leurs membres sont des dépendances des vertèbres, car les os de la tête et des membres ont été formés avant les vertèbres. Les premiers vertébrés qui ont paru dans le monde se rapprochent plus de la disposition des crustacés que de celle qui a été attribuée à l’archétype vertébral.