CHIMIE THÉORIQUE
STÉRÉOCHIMIE
J’ai exposé sous une forme nouxelle, dans mon Traité de chimie organique, la stéréochimie du carbone et de l’azote ; j’ai fait sur ce dernier sujet deux conférences dans l’amphithéâtre de chimie de la Sorbonne. Ces conférences ont été réunies et publiées dans les Actualités Chmtques.
J’ai recherché, dans le cours du travail fait en commun avec M. Choay, sur le chloral, s’il pouvait exister des relations entre la forme cristalline et la forme de la molécule chimique. [Annales de chimie et de physique, t. XXVI, mai 1892.) Les résultats, sans être tout à faits concluants, ont été encourageants.
J’ai, à propos de la stéréochimie, fait quelques communications pour répondre à des objections, pour en développer ou en interpréter certains points.
Je vais les signaler ;
1” Sur la théorie du pouvoir rotatoire. — M. Wyrouboff a émis une théorie particulière sur les corps doués du pouvoir rotatoire et voici en quels termes il s’exprimait à la Société chi-
« La conception des chimistes sur la symétrie, s’écarte notablement de celle qu’établit la géométrie. Les plans ne sont qu’un
des éléments de la symétrie; il existe encore des axes et un centre. Si l’on considère, comme on doit le faire, tous ces éléments à la fois, on peut démontrer facilement qu’aucun polyèdre symétrique ne peut être construit avec des éléments dissemblables; que, dès lors, des atomes ou des groupes d’atomes différents ne peuvent entrer dans la contexture d’une molécule polyédrique douée de symétrie. Quelle que soit la différence qu’on établisse entre le cristal et la molécule chimique, il faudra toujours bien que la symétrie des unes soit identique à la symétrie des autres.
« Il est très regrettable que les chimistes, en imaginant la théorie du tétraèdre, n’aient pas songé à cette condition fondamentale de la physique moléculaire.
« M. Wyrouboff saisit cette occasion pour citer quelques faits nouveaux qui viennent confirmer d’une façon très précise ses idées sur le pouvoir rotatoire moléculaire. Dans sa récente thèse, .M. Topin a montré que les tartrates neutres des trois amides, oxamide, acétamide et urée, avaient même forme cristalline, mêmes propriétés optiques et même pouvoir rotatoire. D’autre part, M. Jungtleisch a trouvé que le chlorhydrate et le bromhydrate de chinchoniline, géométriquement et optiquement isomorphes, avaient pour « la même valeur. »
J’ai répondu à M. Wyrouboff que la molécule cristalline et la molécule chimique sont essentiellement distinctes; que la molécule chimique s’associe pour donner une molécule cristalline bien plus complexe qu’elle; on est averti de ce fait par le dégagement de chaleur produit pendant la cristallisation.
11 est impossible d’admettre que la molécule cristalline subsiste en solution et qu’on doive lui attribuer le pouvoir rotatoire observé. En effet, la molécule cristalline du chlorate de soude possède le pouvoir rotatoire ; la molécule chimique à l’état de dissolution ne le possède pas. L’essence de térébenthine ne cristallise pas et possède cependant, à l’état de vapeur, à l’état
liquide ou en solution,le même pouvoir rolatoire moléculaire; ici donc, la molocnle cristalline n’a rien à faire. Nous avons la notion précise de la molécule chimique par la cryoscopie, la tonomélrie, l’étude des phénomènes osmotiques et de la tension superficielle; mais nous ne savons rien sur le nombre de molécules chimiques contenues dans une molécule cristalline. Nous savons seulement que celle-ci est plus complexe que la molécule chimique.
11 n’y a pas de relation simple entre la forme de la molécule chimique et celle de la molécule cristalline. Quelle que soit l’idée que l’on se fasse de l’édifice moléculaire construit autour d’un atome de carbone, un dérivé du méthane, dont les quatre atomes d’hydrogène seraient remplacés par quatre restes identiques R, situés à la même distance de cet atome central, devrait donner, s’il cristallisait, un corps appartenant au système cubique; or, l’expérience est négative sur ce point. Ces fails sont contraires à la théorie de M. Wyrouboff.
11 suffirait de démontrer que la molécule chimique, en passant à l’état de molécule cristalline, n’a jamais de symétrie inférieure à celle tirée de la considération du tétraèdre pour que l’hypothèse du tétraèdre soit confirmée; les molécules cristallines de symétrie supérieure à celles que fait prévoir la considération des plans de symétrie du tétraèdre pouvant résulter de l’agencement de molécules de symétrie inférieure.
2" Sur les éthers acylés du tartrale déthyle. — M. Kreundler, en étudiant les éthers de l’acide tartrique, avait trouvé que, sous l’influence des dissolvants, il se produisait des perturbations dans le pouvoir rotatoire et que les choses se passaient comme si ces éthers se dissociaient en un anhydride d’acide et en un oxyde correspondant aux éthers tartriques :
CH —O — CH —0-