III. - SUR LE NOIR D'ANILINE
De toutes les matières colorantes artificielles, le noir d’aniline est incontestablement la plus importante; aucune ne peut être mise en parallèle avec lui pour le nombre et la variété de ses applications. Ce fait tient d’abord à ce que, d’une façon générale, les couleurs noires sont les plus fréquemment employées, ensuite à ce que ce noir est d’une extrême résistance à tous les agents, propriété précieuse et fort rare; enfin la simplicité de son mode d’application a permis de l’associer à presque toutes les autres couleurs et de créer un grand nombre de fabrications nouvelles.
Un autre caractère le distingue des matières colorantes artificielles et lui donne une place tout à fait à part. Tandis que ces dernières sont préparées dans les ateliers de produits chimiques et livrées par eux à
la consommation, le noir est produit directement sur les tissus par les imprimeurs ou les teinturiers; insoluble dans tous les réactifs chimiques, il ne saurait, en effet, une fois préparé, être mis dans un état qui permette sa combinaison aux tissus.
Le noir d’aniline est obtenu par la déshydrogénation de cette base; on a montré il y a quelque temps déjà que le bichromate ou le chlorate de potasse, le perchlorure de fer, etc. produisent un abondant précipité foncé dans une solution acide d’aniline; la plupart des oxydants possèdent cette propriété; j’ai moi-même signalé, entre autres, l’action de l’eau oxygénée. Chose curieuse, dès l’origine on a fait connaître le parti qu’on pourrait tirer de ces réactions en les appliquant à là coloration des étoffes; on a montré notamment qu’en imprégnant un tissu de coton d’un mélange de chlorhydrate d’aniline et de chlorate de potasse, on développait une couleur bleu foncé par la simple dessiccation du tissu; il a fallu cependant près d’un demi-siècle pour que cette observation fût utilisée industriellement.
Ce n’est, en effet, qu’en 1863 que ces colorations plus ou moins intenses, variant du bleu au violetfoncé, furent transformées en un véritable noir, et c’est à M. Lightfoot qu’en revient l’honneur : il montra qu’un mélange de chlorhydrate d’aniline, de chlorate de potasse et de chlorure de cuivre, imprimé sur tissu, se fonce peu à peu et se transforme à une température de 4o° à 5o° en un noir solide. La beauté de cette couleur, sa résistance, son bon marché expliquent l’importance qu’on attribua à cette découverte et justifient l’empressement avec lequel elle fut accueillie. Malheureusement, on ne tarda pas à rencontrer dans son application de nombreuses difficultés : ce mélange ne se conserve que peu de temps sans altération; il attaque énergiquement les rouleaux et les racles d’acier des machines à imprimer; le tissu imprimé est profondément altéré et affaibli. Bien des tentatives ont été faites pour obvier à ces inconvénients : elles ne donnèrent que des résultats imparfaits et il parut à ce moment qu’on dût renoncer à une conquête qui s’était si brillamment annoncée.
J’entrepris à mon tour quelques recherches sur ce sujet : je constatai tout d abord que le mélange de chlorate et de chlorhydrate d’aniline ne produit un beau noir que s’il se trouve en présence d’un métal facilement réductible, ou plutôt d’un métal dont le chlorate est aisé-
ment décomposable, ensuite que l’emploi des sels métalliques, notamment ceux de cuivre, est impossible pratiquement pour les raisons signalées plus haut. J’ai eu recours alors à l’intervention d’un composé de cuivre insoluble dans l’eau et dans les acides, inactif par conséquent au moment de l’impression, mais capable de devenir soluble ultérieurement et d’agir alors sur le chlorate. Le sulfure de cuivre atteint ce but; son insolubilité met les racles d’acier et les rouleaux à l’abri de toute attaque ; il n’agit pas sur le chlorate de potasse dans l’étatde dilution où se trouve le mélange, qui se conserve par conséquent sans altération ; il n’est pas acide et ne peut donc affaiblir le tissu. Mais une fois imprimé, et pendant la période d’étendage, dans les chambres tiëdes, qui suit l’impression, il s’oxyde, passe à l’état de sulfate et, ce dernier, réagissant sur le chlorate, forme du chlorate de cuivre dont la décomposition détermine la formation du noir.
Toutes les difficultés ont ainsi disparu et l’emploi du sulfure de cuivre a rendu possible l’application d’une couleur précieuse, autrement condamnée à l’abandon.
11 est intéressant de voiries résultats que peuvent avoir, pour l’industrie, des observations analogues à celle que j’ai signalée : M. Albert Scheurer, secrétaire du comité de Chimie de la Société industrielle de Mulhouse, a bien voulu me renseigner sur ce point; il a reconnu, après une enquête des plus minutieuses, qu’on a imprimé en Alsace seulement, par mon procédé au sulfure de cuivre, plus d’un million et demi de pièces de 100“, ce qui correspond pour le monde entier à une production d’au moins cinquante millions de pièces, c’est-à-dire à un chiffre d’affaires de plusieurs milliards de francs ( * ).
Séance du i3 juillet 1892.
quantité de pièces de ioo” imprimées en noir d'aniline au sulfure de cuivre (procédé Lauth) depuis 1864, e’est-à-dire depuis l’origine de cette découverte qui compte parmi les plus importantes de celles qui ont enrichi, depuis un siècle, l'industrie de l’impression. Ce n’est, en effet, qu’à partir de ce moment que le noir d’aniline destiné à se développer
On peut remplacer l’aniline par d’autres amines, la naphtylamine, la nitraniline, les phénylènes et les toluylènes-diamines, et obtenir ainsi toute une gamme de couleurs très variées et solides.
Je n’ai parlé jusqu’ici que des applications du noir d’aniline à l’impression ; on l’utilise également, sur une large échelle, pour la teinture. Mais ici le procédé au sulfure de cuivre n’est pas pratique. J’ai proposé la méthode suivante : fixer sur la fibre un oxydant insoluble et la passer ensuite dans une dissolution acide d’aniline. J^e bioxyde de manganèse est très avantageux pour cette opération : on imprègne la fibre de chlorure de manganèse, on décompose ce sel par un alcali et on oxyde ensuite par un passage en chlorure de chaux; on réussit
ussi la production du noir d aniline ne prit son essor qu immédiatement apres 1 applicaion du sulfure de cuivre. Dès l’année i865, c’est par milliers de pièces que chacun des
Le relevé de cette production faite depuis cette époque, en Alsace seulement, atteint le
mieux encore en plongeant la fibre, imprégnée de manganèse, dans une chambre remplie d’ammoniaque gazeuse ; le protoxyde se transforme ainsi très aisément en oxydes supérieurs. Les fils chargés de ce bistre sont trempés dans une dissolution étendue de chlorhydrate d’aniline acide; la réaction est instantanée, le noir se développe et il prend la place du composé métallique.
D’après les renseignements qui m’ont été donnés, cette méthode, sans avoir eu, à beaucoup près, l’importance du procédé au sulfure de cuivre, aurait cependant reçu des applications assez étendues et très variées, tant avec l’aniline qu’avec d’autres amines.
Quoi qu’il en soit, elle m’a amené, au cours de l’étude approfondie que j’en ai faite, à observer un certain nombre de faits nouveaux et qui méritent d’être signalés : au moment où le bioxyde de manganèse a terminé son action, la matière colorante formée, tout en possédant les propriétés du noir, est néanmoins encore un corps intermédiaire; elle exige pour être amenée à son état définitif une oxydation ultérieure, comme, par exemple, un passage dans une solution bouillante de bichromate de potasse ou d’autres oxydants : le noir est dès lors absolument solide; ainsi préparé, il a reçu le nom de noir inverdissable, nom que justifient et expliquent les observations suivantes : L’oxydation de l’aniline dans les conditions de la formation du noir donne
naissance à trois séries de corps différents : le moins oxydé, ou éméraldine, est bleu plus ou moins foncé à l’état de base et vert à l’état d’acide; le second produit, plus oxydé, le noir d’aniline ou nigrani-, line, est d’un bleu noir indigo très foncé et vert très foncé à l’état d’acide; les agents réducteurs, l’acide sulfureux notamment, le transforment en éméraldine en diminuant par conséquent son intensité; enfin le produit ultime de la déshydrogénation de l’aniline est le noir inverdissable qu’on obtient, comme je l’ai montré, par l’action des oxydants à chaud; il est complètement insoluble dans les agents chimiques et ne verdit ni sous l’influence des acides ni sous celle des réducteurs.