APERÇU GÉNÉRAL
Enchaînements des fossiles
Dès le commencement de mes recherches géologiques, j’ai été frappé de voir que pour déterminer l’âge des couches, il fallait rechercher plutôt les rapports des fossiles que leurs diflérences, de sorte, que les seuls caractères ayant une valeur réelle étaient ceux qui résultaient de la comparaison des formes voisines. En les étudiant à ce point de vue, on voit que les fossiles se disposent dans le temps en séries vraisemblablement continues, de sorte que chaque forme peut être considérée comme résultant de la modilication d’une forme plus ancienne et comme donnant naissance à des formes nouvelles plus ou moins différenciées. Ce sont ces relations de phylogénie que notre maître, M. Gaudry, a très lieuiiaiscmcnt caractérisées par le nom d’enchaînements. Gomme il l’a nettement indiqué, il ne s’agit plus pour déterminer l’âge d’une couche de dresser une liste aussi longue que possible de fossiles plus ou moins caractéristiques, mais surtout d’apprécier le degré d’évolution des
Les bons et les mauvais fossiles
A ce point de vue les fossiles ont des valeurs très variables : les uns évoluent rapidement et constituent une échelle à échelons très rapprochés, ils permettront d’apprécier des intervalles de courte durée, et on doit les considérer
comme de bons fossiles. D’autres, au contraire, et c’est malheureusement le plus grand nombre, ne varient que lentement et persistent sans modifications appréciables pendant une ou plusieurs périodes géologiques, ce sont de mauvais fossiles, dont la présence ne donne au point de vue de l’âge des couches que des renseignements vagues et sans précision. Ce n’est donc pas tant le nombre de fossiles que leur qualité qui devra entrer en ligne de compte ; avant de tirer des conclusions de la présence de tel ou tel fossile, il faudra s’assurer d’abord s’il rentre dans la première catégorie et pour cela se rendre compte des différences qu’il présente avec les formes qui ont précédé et celles qui ont suivi.
Ordinairement ce sont les espèces les plus compliquées qui ont varié le plus vite, ou plus exactement ce sont celles dont les variations sont le plus facile â apprécier. On peut citer comme exemples les Echinides, les Goniatites et les Ammonites, avec leurs cloisons si caractéristiques, et aussi les Vertébrés qui jouent le rôle le plus important à partir de l’époque secondaire.
Les Rudistes
Mais les Vertébrés sont presque toujours des fossiles exceptionnels, et les Ammonites si fréquentes dans les terrains jurassiques, deviennent relativement rares à partir du Crétacé moyen. 11 était donc d’une grande importance de mettre à la disposition des géologues d’autres séries de bons fossiles. Or, p armi les Mollusques, il est un groupe qui se distingue par l’extrême variété de ses formes et par leur grande complication, c’est celui des Rudistes ; Bayle avait commencé l’étude de quelques-unes de ces formes, il y a longtemps déjà (1855-1859), «t ttvait mis en évidence leur structure fondamentale ; dès 1886, j’ai pu montrer l’unité de constitution de tout ce groupe (n» 53) et la possibilité de le faire dériver d’une forme unique, les Diceras ; j’ai ensuite étudié successivement chacune des branches, montré leur origine et leur développement progressif, et fait voir que plusieurs d’entr’elles pouvaient donner aux géologues des indications aussi précises que les Ammonites elles-mêmes. Parmi les formes les plus remarquables à ce point de vue, il faut citer les Hippurites : ce sont à la fois les formes les plus compliquées et celles qui donnent les meilleures indications sur l’âge des couches ; j’en ai publié une monographie détaillée (n<» 74, 88, 94, 96, loi, ii4) accompagnée de 34 planches in-4°. L’ensemble
du groupe lui-même a été l’objet de 12 mémoires successifs, et le sujet est loin d’être épuisé. Je prépare en ce moment une monographie des Radiolites (n« 164).
Classification phylogénique
La reconstitution des enchaînements des formes fossiles n’a pas seulement un but pratique, celui de déterminer l’âge des couches, eUe présente aussi une importance considérable au point de vue philosophique. C’est qu’en effet elle groupe les êtres dans leur ordre de plus proche parenté ; elle constitue par suite une classification essentiellement naturelle, la seule même qui mérite vraiment ce nom, la seule qui ne soit pas une simple vue de l’esprit, mais qui corresponde à quelque chose de réel, à l’ordre suivant lequel les êtres ont apparu à la surface du globe. Voici ce que j’écrivais à ce sujet en 1890 (n» 31).
« La classification générale (des Ammonites) reste encore bien incertaine malgré les nombreux travaux dont elle a été l’objet dans ces dernières années. C’est peut-être qu’on ne se rend pas un compte siilhsamment net du but à atteindre. Sans doute on sait, depuis longtemps, qu’une bonne classification naturelle doit mettre en évidence les affinités réelles des êtres ; d’après Agassiz, elle doit « reproduire l’arrangement systématique de la nature (De l'espèce, p. 10) », « le plan dont les fondemems lurent jetcs a l’origine des choses (ibid., p.8)», « elle ne fait que traduire dans la langue de l’homme les pensées du Créateur (ibid., p. 9). » Ces indications qui paraissent bien vagues par leur généralité même, prennent au contraire un sens net et précis dès l’inslant où on admet la théorie de la descendance : cet arrangement systématique, ce plan de la création, qu’est-ce autre chose en effet que la filiation des êtres ? Voilà le but et l’objet de toute vraie classification ; sans doute il est dimcile à atteindre, quelques-uns diront même impossible, mais n’est-ce pas déjà beaucoup que de pouvoir nettement définir le point vers lequel doivent tendre nos recherches et nos efforts.
« Dès l’instant où la classification devient un arbre généalogique, les divisions qu’elle emploie, les classes, les ordres, les familles, les genres et les espèces devront en représenter les branches et les rameaux de divers ordres. Sans doute ces termes perdent ainsi leur valeur absolue et n’ont plus qu’une signification relative : les classes seront des troncs jumeaux, les ordres, les
conception s’éloigne assez notablement de celle qui est admise par la plupart des zoologues et par un assez grand nombre de paléontologues.
A tous ces points de vue l’étude des Rudistes est d’un grand intérêt, c’est un des rares groupes dont il ait été possible de reconstituer l’arbre généalogique d’une manière à peu près complète.
Répartition des Rudistes
Dans un ordre d’idées tout-à-fait difîérent, la répartition des Rudistes à la surface de la terre m’a conduit à d(« conclusions importantes au point de vue de l’histoire du globe (n» i34).
Partout les Rudistes sont associés ii des récifs de coraux, et on doit en conclure que ces animaux vivaient près du rivage à une faible profondeur et dans des eaux d’une température relativement élevée. Us sont également associés à certains Foraminifères, Orbitolines, Orbitoïdes, OrbltoUtes, dont les seuls représentants actuels vivent egalement dans le voisinage des récifs de coraux : les uns et les autres sont répartis à peu près exclusivement de nos jours dans la zone tropicale. On doit en conclure que la zone d’iialiitat des Rudistes dans les temps géologiques correspondait également à la zone la plus chaude.
La Mésogée
Nous avons donné à cette zone marine le nom de Mésogée ; sa largeur plus ou moins grande est en relation avec la plus ou moins grande élévation de la température moyenne et si l’axe des pôles de la terre a réellement changé de position comme le pensent certains géologues, ses déplacements auront entraîné celui de la zone tropicale, c’est-à-dire de la Mésogée. C’est un point qui demandera à être étudié de très près.
La Mésogée a son point de départ dans le Pacilique et elle s’étendait depuis le Pérou, jusqu’au Texas : de là, elle se dirigeait à l’Est par
le iîolfe <lii Mexique et la mer des Antilles, traversait l’Atlantique, puis occupait la partie méridionale de l’Eurasie, qu’elle séparait de l’Afrique et de la Lérnurie ; elle se prolongeait ensuite par les «es de la Sonde et allait rejoindre l’Oceaii pacilnjue.
Cette ceinture marine continue a isolé pendant tout le Crétacé et la plus grande partie du Tertiaire, l’Amérique du Nord de l’Amérique du Sud, TEurasie de l'Afrique, et cette séparation a une importance considérable au point de vue du développement des faunes terrestres.
Périodicité des périodes froides
Les limites de la Mésogée en tant que mer chaude, tropicale, ne sont pas restées tixes pendant toute cette période, elles ont éprouvé une série d’oscülations ; ainsi dans l’Europe occidentale, tantôt on les voit remonter au Nord jusqu’à Maëstriclit et même jusqu’au Danemark ; tantôt, au contraire, elles redescendent jusque dans le midi de la France. On peut penser que ces oscillations correspondent à dés variations de la température moyenne, à des alternances de périodes cliaudes et de périodes froides. Ces dernières sont indiquées par la dispariUon de certaines lormes francheriient mésogéennes, et il est curieux de constater que les périodes froides correspondent précisément aux limites des étages, à la lin du crétacé et au commencement de l’éocène, à la fin de l’éocène et au commencement
c’est également à la lin du pliocene et au commencement du quaternaire que vient se placer la dernière de ces périodes froides, celle qui est connue depuis longtemps sous le nom de période glaciaire.
C’est toujours pendant ces mêmes périodes froides que viennent se placer les grands mouvements de 1 ecorce terrestre et en particulier le soulèvement des Pyrénées et celui des Alpes.
Cette liypotlièse, que nous avons émise tout récemment, nous paraît mériter l’attention des géologues, et si elle est confirmée, elle jetterait un jour nouveau sur Texplication des grands plienoinenes géologiques.