PRÉHISTOIRE
En 1898 mourait Gabriel de Morlillet, l’éminent préhistorien. Il occupait à l’Ecole d’anthropologie la chaire d’anthropologie préhistorique, depuis la fondation de l’Ecole. Mes collègues, les professeurs de l’Ecole d’anthropologie, me désignèrent pour lui succéder dans cette chaire. J’étais, en
effet, un de ses plus vieux élèves ; depuis 1872, je suivais son enseignement et m’occupais activement d’archéologie préhis-
II me parut que, tout en suivant à grands traits les idées et les méthodes excellentes du maître, il fallait engager la préhistoire dans une voie nouvelle, en la mettant au niveau des autres sciences d’observation et qu’elle devait prendre plus d’envergure en s’assimilant les méthodes et nombre de découvertes
■ siècle,
grands savants du xvni' et de la première moitié du xix' compte à peine soixante ans d’existence.
L’étude des précurseurs sur ce chapitre est aussi fort inté-
La géologie et la géographie physique ont ensuite fait l’ohjet d’un exposé détaillé, en tant qu’étude des milieux divers où ont évolué les premiers hommes et conditionnant nécessairement leur existence. J’ai ensuite traité successivement les sujets suivants en les adaptant à nos recherches spéciales :
La stratigraphie, qui, par son analyse minutieuse des superpositions de terrains, apprend à déceler et à bien classer les restes de l’homme primitif ou de son industrie dans les dépôts successifs qu’il a laissés ou qui se sont formés d’âge en âge. C’est donc un moyen précieux de dater les diverses civilisations et d’en connaître l’époque.
La pétrographie permet de reconnaître, par l’examen microscopique en lumière polarisée des coupes minces de roches, les divers minéraux employés par les primitifs pour fabriquer leurs outils et leurs armes. Ces constatations ont une réelle importance aux points de vue ethnographique et social.
La paléontologie étudie les animaux si divers qui turent les compagnons des premiers hommes. Elle permet de les déterminer exactement au moyen de débris souvent peu importants. Or, chaque faune caractérise un âge déterminé de l'évolution humaine (à la base du quaternaire : faune chaude, à éléphant, rhinocéros et hippopotame ; au quaternaire moyen : faune froide avec éléphant et rhinocéros à toison ; au quaternaire supérieur : faune glaciale avec renne surabondant). On comprend donc que la découverte de tel ou tel fossile caractéristique permet de dater tel ou tel débris humain ou objet façonné. De là, la très grande importance de la paléontologie.
L’industrie ou étude des produits du travail humain aux divers âges constitue les seuls renseignements immédiats que nous ont laissés nos lointains ancêtres sur eux, sur leur modus vivendi, leur sociologie, leur culture. Ce sont les seuls matériaux avec lesquels, aidés des données scientifiques annexes
en œuvre serait malaisée si l’ethnographie ne venait pas au secours du préhistorien. La vie des primitils récents reproduit en général la vie des primitifs antiques et l’élude des premiers permet de saisir nombre de points obscurs de la vie des seconds. On comprend donc que l’étude de l’ethnographie soit indispensable au préhistorien. Nous nous en sommes très fré- (|uemment occupés et à tout instant nous sommes forcés de faire des incursions dans son domaine.
L’histoire, elle aussi, fournit à la préhistoire d’excellentes indications surtout pour la période transitoire entre la préhistoire et l’histoire : la protohistoire. C’est alors que quelques traditions, quelques textes, quelques inscriptions jettent un peu de lueur sur ce ténébreux passé de la préhistoire. On comprend donc qu’à ce. point de vue, les études des plus anciennes civilisations de la Gaule, de la Germanie, de l’Orient peuvent fournir au préhistorien de fort intéressants renseignements. C’est encore un point que je n’ai pas négligé dans mon enseignement et dans mes travaux.
La mise en œuvre de ces innombrables matériaux implique une méthode scientifique rigoureuse où la part du certain et de l’hypothèse doit toujours être soigneusement établie, où la prudence scientifique doit être extrême, où les conclusions sont toujours susceptibles de révision et très fréquemment modifiables du fait de nouvelles découvertes. La lâche est difficile, mais fort intéressante. C’est qu’en effet, l’histoire de l’homme primitif se rattache intimement à la nôtre. C’est chez elle qu’il faut aller chercher l’origine d’une foule de manifestations humaines qui nous intéressent, nous, médecins, hygiénistes et ethnographes. C’est ainsi que la pathologie préhistorique est en train de se constituer et l’élude des arthrites déformantes de nos vieux ancêtres, de leurs fractures, de leurs érosions dentaires, etc., ont apporté déjà de fort curieux documents. C’est ainsi aussi que nombre d’usages et de coutumes, nombre d’états psychiques singuliers ne sont que des restes ataviques
pierre... et il serait facile de multiplier ces exemples.