‹ Notice sur M. DaunouChapitre 15 sur 70 · Le 9 nivôse an x (30 décembre 180i · texte numérisé non relu

Le 9 nivôse an x (30 décembre 180i

3. Stanislas de Girardin, Journal et Souvenirs, t. III, p. 243 et suivantes.

de M. Daunou avait eu lieu non-seulement dans un esprit d'opposition au pouvoir, mais encore dans une intention directement hostile au premier consul. Elle constituait même, au jugement de Cambacérès, un véritable acte d'insurrection , et devait être considérée comme une déclaration de guerre contre le chef de la RépubUque. «En effet, disait-il, pouvaiton oublier qu'après le 1 8 brumaire , Daunou s'était constamment opposé aux principes de la Constitution ; que, chargé de la rédiger, il avait profité de cette occasion pour en faire une rédaction malicieuse et hostile; que, nommé conseiller d'État par Bonaparte , il n'avait pas accepté ; qu'enfin dans la dernière session du Tribunat, il avait déclaré ne vouloir plus y revenir, sous le prétexte qu'il y avait tyrannie dans le gouvernement? » Ces reproches, il en faut convenir, étant assez bien fondés , la nomination de M. Daunou au Sénat conservateur pouvait avoir de graves conséquences pour le pouvoir établi.

Le premier consul prit, non sans raison, la chose à cœur. Il vit le danger, et sentit qu'il était placé dans l'alternative ou de restreindre les grands projets de son ambition, ou de maîtriser au plus tôt les corps constitués. Comme il avait pour lui le peuple et l'armée , il n'hésita pas un moment sur le choix. Il manda les sénateurs chez lui *, et les avertit qu'il regarderait la nomination de M. Daunou au Sénat comme une insulte personnelle, ajoutant d'un ton

i. Le 12 nivôse (2 janvier 1802).

fort sérieux qu'ils savaient bien que jamais il n'en avait souffert aucune.

Ce langage n'était pas équivoque; aussi le Sénat, qui ne voulait pas d'un nouveau 18 brumaire, auquel Bonaparte aurait bien été capable de recourir au besoin, se le tint pour dit , et nomma Lamartillière à l'unanimité moins deux voix. Cet exemple asse:^ remarquable de lâche complaisance ne suffisait pas , et le premier consiul n'aimait point les demi-mesures. Comme le foyer de la résistance à ses prétentions despotiques était dans le Tribunat, il résolut sur-le-champ d'épurer ce corps à sa manière. Dans ce but, au lieti de laisser désigner au sort le cinquième des membres à renouveler chaque année, il obtint du Sénat, à qui le droit de nommer les tribuns était réservé par la Constitution , qu'il serait procédé à ce renouvellement par la voie du scrutin. Par ce moyen il fit éliminer tous les membres qui le gênaient le plus , et remporta la victoire sur les restes encore vtvaces des pouvoirs civils \

Ce fut en vain que les sénateurs voulurent maintenir M. Daunou au Tribunat, son exclusion fut exigée impérieusement, et personne ne trouvera plus étrange qu'ils aient obéi. Il y eut néanmoins vingttrois voix indociles qui résistèrent. Il y en aurait eu davantage si M. Daunou , en s'abstenant de siéger avec ses collègues depuis la fameuse loi des tribunaux spéciaux, et surtout en déclarant qu'il ne pa-

\. Daunou, Notice sur Parent-Réalf p. 9 et jO,

raîtrait plus tant que durerait la tyrannie, n'avait rendu lui-même sa réélection extrêmement di£Qcile. Il sortit donc du Tribunat, dans le mois de janvier 1 802, avec Chénier, Ginguené, Benjamin Constant , Parent-Réal et d'autres amis de la liberté publique. Il ne rentra dans les assemblées législatives que plus de dix-sept ans après, sous la Restauration ^

Cet exil des affaires publiques et le triomphe d'un système qu'il regardait comme funeste à son pays, durent le navrer d'une douleur bien profonde, s'ils furent cause de la maladie grave qu'il fit à cette époque. Mais si la disgrâce qu'il encourut priva l'État des services d'un éminent citoyen, elle tourna du moins au profit de la république des lettres^ dans laquelle il s'établit définitivement. Cette seconde patrie, qui n'est pas non plus à l'abri des orages, où régnent aussi les dissensions , les rivalités et les haines, où les partis se font également la guerre pour la renommée et l'empire, resta pour lui le sanctuaire de la paix et du bonheur. S'il éprouva encore des contrariétés et des disgrâces, ce fut à l'occasion de ses fonctions et non de ses écrits.

1. Lorsque Mme de Staël, d'accord avec M. de Girardin sur la principale cause de la réformation du Tribunat, ajoute (dans ses Dix années d'exil) que M. Daunou étail un républicain probe et éclairé , mais certes nullement ^ craindre , elle veut sans doute dire seulement qu'il n'était pas homme à se mettre à la tête d'une insurrection ou d'une conspiralion; car elle ne pouvait méconnaître combien sa fermeté à défendre les libertés publiques, et son opiniâtre résistance à l'arbitraire, auraient suscité d'embarras soit au premier consul soit à l'Empereur.

L'arrêté consulaire' qui supprima la classe des sciences morales et politiques, dont il faisait partie, lui causa peut-être quelques regrets. Bonaparte, regardant cette classe conune un séminaire d'idéologues, et n'ayant pas de goût pour le genre des travaux qu'elle pouvait produire, la fondit dans la nouvelle division qu'il fit de l'Institut en quatre classes, chacune répondant à l'une des anciennes académies. Mais M. Daunou, ne se trouvant pas moins bien à sa place dans la classe d'histoire et de littérature, qui reçut en 1814 le nom d'Académie des Inscriptions et Belles -Lettres, dut facilement prendre son parti sur cette réorganisation.

La destitution dont il fut menacé dans les commencements de l'Empire, l'aurait sans doute affecté plus péniblement. Le botaniste Yentenat, intendant général des jardins de l'impératrice Joséphine et l'un des bibliothécaires du Panthéon, fut désigné pour la place d'administrateur perpétuel de cette bibliothèque. Dès que M. Daunou fut informé de ce projet, il voulut prendre les devants et donner sa démission. Mais un de ses amis le retint, et le pressa d'écrire à l'Empereur. Il fit même la lettre, et le força, pour ainsi dire , de la signer. La lettre ayant été remise par Davout, l'Empereur signifia sur-lechamp au ministre de l'intérieur Champagny son intention de maintenir M. Daunou, auquel en outre il répondit par la lettre suivante :

a Monsieur Daunou, membre de l'Institut, j'ai été

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