‹ Notice sur M. DaunouChapitre 14 sur 70 · Le 3 messidor (22 juin · texte numérisé non relu

Le 3 messidor (22 juin

de la dernière révolution , en contradiction avec le pouvoir et d'accord avec le parti de la liberté. Souvent, en effet, ce sont les temps et non les hommes qu'il faudrait accuser de changement; et tel qui défend un gouvernement libéral, combattra, sans dévier de sa ligne politique, un gouvernement d'un genre opposé.

Aussitôt que M. Daunou crut voir poindre le despote dans Bonaparte, il devint son adversaire et résista opiniâtrement à toutes les entreprises contre les libertés publiques. Son opposition, d'abord circonspecte et timide, se prononça davantage à mesure que les tentatives d'arbitraire lui parurent plus menaçantes. Elle éclata dans toute ça force, lorsqu'après l'explosion de la machine infernale du 3 nivôse, qui mit en danger la vie du premier consul, le gouvernement proposa l'institution de tribunaux spéciaux contre le brigandage , les conspirations et les attroupements séditieux. Le projet de loi fut vivement attaqué dans le Tribunat. Benjamin Constant prit à tâche d'en critiquer les détails, et M. Daunou , se chargeant de l'attaquer au cœur, démontra qu'il était foncièrement inconstitutionnel, prédit qu'il serait funeste, et fit les plus grands efforts pour qu'il fût repoussé*. Néanmoins le projet passa, à la vérité péniblement et à la majorité de quarante-neuf voix contre quarante et une. Son discours plein de force et d'éloquence, que l'assemblée n'avait pu entendre sans une profonde émotion,

i. Séance du 7 pluviôse an ix (27 janvier i801)

fut mutilé par la police dans le journal officiel ; mais il le fit imprimer dans son entier, et se plaignit en outre dans une note des altérations qu'il avait subies. Son courage dans cette circonstance est d'autant plus digne d'éloge , qu'à cette époque ; en luttant contre Fautorité, même avec tout le bon droit possible, on était loin d'être soutenu par Topinion populaire.

Le premier consul ne se montra pas irrité contre M. Daunou ; au contraire , il lui fit quelque temps après de nouvelles avances. A la suite d'un dîner aux Tuileries, auquel il l'avait invité, il l'attira dans une embrasure de fenêtre, et le pressa vivement d'accepter au conseil d'État la place qu'il avait jadis refusée. M. Daunou , qui ne voyait aucun motif de revenir sur sa première résolution, et qui ne voulait pas s'exposer à l'embarras d'aller soutenir au Corps législatif des projets de loi peu d'accord avec ses propres opinions, répondit par un second refus. Bonaparte, sans se rebuter, lui offrit la place de directeur général de l'instruction publique. Mais cette oflfre n'ayant pas eu plus de succès, il perdit patience, et se montra fort offensé. Il finit même d'une manière peu polie, par exprimer à M. Daunou l'éloignement qu'il avait pour lui. M. Daunou n'était pas sur ce point en reste avec le premier consul, et ne fuyait pas Toccasion de lui faire la même confidence. Mais ne Croyant pas nécessaire de s'exprimer dans les mêmes termes, il prit un autre tour qui rendit aussi bien sa pensée, car il se borna, pour toute réponse , à protester de son amour inal-

térable pour sa patrie ^ et n'ajouta aucun autre témoignage.

Une scène de ce genre n'était pas propre à rapprocher deux hommes de vues si opposées. Leur mésintelligence fut bientôt portée à Texlrême par un autre événement. D'après la constitution de Tan viii, lorscpi'une place de sénateur devenait vacante , le sénat lui-même y nommait sur une liste de trois candidats^ présentés Tunpar le Cîorps législatif, Tautre par le Tribunat, le troisième par le premier consul. Or j M. Daunou ayant atteint sa quarantième année, ses amis formèrent le projet de le faire entrer dans ce corps. Une première tentative au Tribunat ne fut pas heureuse, tout en lui procurant un nombre in^osant de suffrages^ Mais une seconde place de sénateur vaqua bientôt , et cette fois il eut plus de bonheur. Il l'emporta sur son concurrent le général LamartilUère , d'abord au Corps législatif*, et deux jours après au Tribunat, en réunissant ainsi deux candidatures. Le premier consul, qui s'était déclaré chaudement en faveur du général Lamartillière , le choisit pour troisième candidat, et se promit bien de lui faire avoir la préférence. Il est vrai qu'il se trouvait particulièrement intéressé au succès.

Au rapport d'un historien très-exact, qui fut luimême acteur dans ces débats ^ la double élection

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