fàid., p 507. Cf. p
l'antrustion , pouvait ne pas être bénéficier, puisqu'il était même quelquefois incapable de posséder aucun véritable bénéfice, et qu'en fait la plupart des antrustions n'obtenaient pas de bénéfices, parce que, s'il en eût été autrement, plus le roi aurait accru son antrustionage, plus il aurait diminué ses revenus*; il me semble que l'auteur aurait dû se contenter d'alléguer en faveur de l'existence des bénéfices la présomption qui se tire de l'existence des leudes, c'est-à-dire des chefs de bandes reconnaissant le roi comme seigneur, et attachés à son service par un engagement particulier. J'ajoute que M. Guérard , en déduisant du traité d'Andelot les preuves directes de l'existence des bénéfices sous la première race , n'en signale aucune qui s'applique aux antrustions; lesbénéficiers dont il est question sont ou des leudes ou de simples fidèles.
L'existence des bénéfices sous la première race une fois prouvée , l'auteur recherche quelle était la durée ordinaire de ces concessions d'usufruit qui mettaient l'usufruitier dans la dépendance personnelle du propriétaire, dont il devenait V homme et auquel, par conséquent, il devait fidélité. Furentelles d'abord révocables à volonté, viagères ou perpétuelles? Quoique des exemples très-anciens puissent être invoqués en faveur des opinions contradictoires qui divisent à cet égard les savants, M. Guérard pense que, dans l'origine, et d'après la règle générale, les bénéfices étaient doublement viagers, en ce sens
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qu'ils expiraient à la mort du coUateur comme à celle du possesseur, mais que cette règle fut souvent violée d'un côté comme de l'autre , c'est-à-dire que les seigneurs s'efforcèrent souvent de les révoquer à leur gré, et les vassaux, au contraire, de les rendre héréditaires et d'en disposer comme de leur alleu. En résumé , les bénéfices temporaires , viagers et perpétuels, existèrent de fait simultanément dès les premiers siècles de la monarchie ; la concession viagère, qui était la règle sous la première race, ne fut plus que l'exception à partir du règne de Louis lé Débonnaire. Viagers ou héréditaires , les bénéfices étaient révocables lorsque le bénéficier manquait aux obligations qu'il avait contractées envers son seigneur. Ces obligations furent très-soigneusement définies lorsque le système des bénéfices en se développant produisit les fiefs et engendra tbut le régime de la féodalité; mais les documents des deux premières races apprennent seulement que les bénéficiers devaient fidélité et assistance à leurs seigneurs.
On s'accorde généralement à penser que le service militaire était plus obligatoire pour etix que pour les possesseurs d'alleux; M. Guérard incline vers l'opinion contraire , et il croit que le bénéficier était tenu d'aller en personne à larmée , non à cause de son titre de bénéficier, mais seulement lorsque la quantité de terre qu'il tenait en bénéfice était sufiBsante pour lui en fournir les moyens. En effet, un eapitulaire de Gharlemagne, rendu en 803, selon M. Pertz, appelle à l'armée tout homme libre ayant quatre manses en propre ou en bénéfice. Le bénéfi-
cier est donc conyoqué , non comme bénéficier, mais comme possesseur de quatre manses. Il est vrai qu'un capitulaire de Tan 807 oblige au service militaire tous les bénéfîciers indépendamment de Tétendue de leurs bénéfices; mai& il s'agissait alors d'une levée en masse ordonnée dans tous les pays d'outre-Seine; trois manses au lieu de quatre durent fournir un homme du contingent; les personnes m^es qui n'avaient pour tout bien qu'un mobilier de la valeur de cinq sous durent se réunir entre six pour envoyer aussi un combattant. « Il n'est donc pas étonnant^ ajoute M. Guérard^ que, dans cette circonstance^ tous les bénéficiers aient été tenus de se mettre en campagne. » Il me paraît néanmoins que, pour eux, l'injonction de ce capitulaire est absolue y et que les bénéficiers y paraissent plus étroitement obligés que les propriétaires d'alleux et même que les simples possesseurs de mobilier. L'opinion de M. Guérard est donc contrariée par ce texte. Peut-être aussi se concilierait-elle difficilement avec l'obligation d'assistance imposée par la collation d'un bénéfice quel qu'il fût. Puisque le bénéficier , riche ou pauvre , devait assistance à son seigneur, il était tenu sans doute de le suivre à la guerre , où son assistance était le plus nécessaire. Je croirais donc qu'en fait on ne réclamait pas habituellement des plus pauvres bénéficiers l'accomplissement d'un devoir qui leur eût été trop onéreux, mais qu'en droit le service militaire était obligatoire pqur eux à
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regard de leur seigneur, et qu'il était exigé en effet dans les circonstances impérieuses^ comme celle qui provoqua la levée en masse de l'an 807. En d'autres termes , le souverain aurait toujours eu le droit de convoquer à l'armée les bénéficiers royaux , de même qu'un seigneur, dans une expédition particulière, pouvait se faire assister de ses propres bénéficiers ; seulement les bénéficiers des seigneurs, qui ne devient assistance qu'au collateur de leur bénéfice, n'auraient été obligés au service militaire envers le souverain qu'en leur qualité d'hommes libres, possesseurs d'un certain nombre de manses.
Sauf cette légère observation, que je hasarde d'ailleurs avec une extrême réserve, je ne trouverais rien qui ne fût digne d'éloges dans ce travail remarquable sur les bénéfices. L'auteur traite avec la même supériorité des précaires du moyen âge, dont la durée , au lieu d'être arbitraire comme celle du precarium romain^ était soigneusement déterminée. Il n'y avait, en général, que les biens d'églises qui fussent l'objet de ces sortes de concessions d'usufruit faites à quelqu'un, sur sa prière, pour un temps limité. On prenait ordinairement pour terme la vie du preneur et celle de sa femme ; quelquefois la jouissance s'étendait jusqu'à cinq générations et au delà; plus rarement elle était bornée à cinq, dix ou quinze ans. Les précaires à long terme se confondaient à peu près avec le bénéfice ou la censive. Comme les biens tenus en précaire étaient ordinairement ce\ix que le preneur donnait ou vendait à la condition d'en jouir ensuite précairement , l'établis-
sèment religieux ajoutait souvent d'autres biens à ceux-là, et constituait ainsi un usufruit plus avantageux. M. Guérard fait observer que, dans les précaires du Polyptyque^ les preneurs recevaient en usufruit le triple au moins de ce qu'ils donnaient en nue propriété , en sorte que Tabbaye de Saint-Germain suivait, pour ces espèces de placement de rentes à fonds perdu , la règle qui fut plus tard établie ou confirmée par Charles le Chauve.
J'arrive à la seconde sectioa du chapitre vu , qui traite des différentes espèces de biens du Polyptyque et en premier lieu du manse, principal élément de la propriété territoriale, sorte de ferme ou d'habitation rurale, à laquelle était attachée, à perpétuité, une quantité de terre déterminée et, en principe, invariable. Après avoir défini les manses en général, l'auteur les partage en deux grandes classes : d'une part ceux qui sont attachés au domaine , de l'autre ceux qui font partie des tenures. Le manse du domaine, manse dominant ou seigneurial, c'est, sous un autre nom, la terre salique. Soit qu'il fût retenu par le propriétaire ou cédé en bénéfice, il n'en conservait pas moins son caractère de suprématie sur les manses inférieurs donnés en tenure et chargés à son profit de redevances et de services. Les manses tributaires du manse seigneurial étaient ingénuiles , lidiles ou serviles , et ils demeuraient tels , quelle que fût la condition de leurs tenanciers. « Le Polyp-tyque d'Irminony dit M. Guérard*, nous fournit
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quantité de manses iDgénuiles tenus par des serfs , de serviles et de lidiles tenus par des colons, d'ingénuiles et de serviles tenus par des lides. » Ce désaccord entre la condition de la terre et celle du tenancier a-t-il toujours existé? L'auteur ne le pense pas. Il conjecture que, dans l'origine, les manses devaient être tous ingénuiles et possédés par des colons; qu'ensuite, à défaut de colons, des serfs et des lides furent appelés dans des manses vacants , auxquels ils communiquèrent le titre de leur propre condition; que, dans ces distributions de terres, d'anciens manses furent partagés ou appauvris , et qu'on donna aux serfs les lots les plus faibles en exigeant d'eux moins de rentes et plus de services corporels. « Alors, ajoute M. Guérard*, les obligations personnelles furent souvent mêlées avec les réelles, et tels travaux serviles qui n'avaient été exigés de la glèbe qu'à cause de la condition servile du tenancier, continuèrent, au changement àe personnes , d'être exigés de même non par le droit , mais par la force , lorsque le serf fut remplacé par un lide ou par un colon. Ainsi d'abord les personnes communiquèrent leur condition aux terres , et ensuite les terres communiquèrent, à leur tour, leur condition aux personnes. » Que si les textes manquent pour justifier cette explication judicieuse, certains faits du moinâ viennent la confirmer : ainsi les manses ingénuiles du Polyptyque contiennent plus de terres que les lidiles ; et ceux-ci plus que les serviles;
les premiers payent aussi plus que les seconds , et les seconds plus que les derniers ; enfin la nature des charges,dont j'omets Ténumération, établissait encore d'autres différences entre ces trois ordres de manses. . Quoique tous les manses tributaires payassent un cens, il ne faut pas les confondre avec les manses dits censiles ou censuales. Les uns et les autres, à la vérité, étaient soumis au cens, mais les premiers, par une conséquence nécessaire de leur condition permanente et invariable, les seconds en vertu d'une convention librement débattue , dont le terme était fixé d'avance. En un mot , le manse censile n'est autre que la terra censiliSy dont on n'avait, jusqu'ici, donné que des définitions peu satisfaisantes. M. Guérard détermine aussi avec beaucoup de netteté le sens du mol àbsus^ en prouvant que le manse ahsus est celui qui manque de tenanciers réguliers , et non pas, comme Ta dit Du Cange, un manse inculte, en friche. Le Polyptyque^ en effet, qualifie absi des manses qui sont cultivés au moins en partie; ils sont opposés aux mansi vestiti. Le mansus integer ou pienus est le manse entier, complet, par opposition au demi-manse (mansus dimidius^ médius), ou au diminutif mansellus, et probablement aussi â ce qu'on appelait mansurss et curti rnànsi. Le Polyptyque nomme paravedarii les manses tenus de fournir des palefrois ; mais on n'y trouve jpas les qualifications si souvent employées ailleurs de mansi manoperarii et carroperarii j quoique d'ailleurs la plupart des manses de Saint- Germain fussent obligés à des mains-d'œuvre et à des charrois.
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Après avoir traité des manses ecclésiastiques , c'est-à-dire possédés par les églises dépendantes de Tabbaye de Saint-Germain, et des manses tenus par les officiers des fiscs {man$i ministeriales), M Guérard montre quelle fut, dans l'origine, la constitution des manses, et comment le démembrement progressif de ces lots de terre amena la désorganisation d'un système incompatible avec la révolution qui s'accomplissait dans les grands bénéfices et dans les simples tenures. L'édit de Pitres prouve que, dès le milieu du ix* siècle^ les colons du roi et de l'Église s'étaient attribué le droit de vendre , même à des personnes étrangères à leur fisc, soit la totalité , soit une partie des terres de leurs manses, rendant ainsi la perception du cens impossible et détruisant l'économie qui avait présidé à la formation de ces établissements ruraux. M. Guérard ne pense pas, toutefois, que la contenance des manses ait jamais été parfaitement uniforme, et il prouve qu'en la supposant de douze bonniers , l'auteur de la Théorie des lois politiques de la mofiarchie française a transformé en règle générale applicable à tous les manses une loi de Lothaire destinée à prévenir l'insuffisance de la dotation des églises. Les exemples nombreux que lui fournit le Polyptyque l'autorisent donc à conclure, en disant que le manse n'était pas plus une mesure agraire , et n'avait pas moins d'irrégularité dans sa contenance , qu'une ferme de nos jours.
Parmi les dépendances du manse figure en première ligne l'habitation nommée tantôt casa, tantôt
sella ou cellaj suivaDt qu'il s'agit d*un manse seigueurial ou tributaire. Le mot mansus est pris luimême ordinairement dans cette acception restreinte, mais il désigne aussi quelquefois avec Thabitation les terres qui en dépendent, et, dans certains cas , les terres seulement. Curtis^ qui est quelquefois , ainsi qaefactus et hoba ou huba^ synonyme de man" su$ et même de villa, désigne plus ordinairement la cour ou la basse-cour : c'est la signification que ce mot présente dans les lois des barbares et dans le Polyptyque. M. Guérard cite à ce propos un texte de la loi des Bavarois, qui lui paraît signifier « que le jet de la hache marquera , au midi , à l'orient et à l'occident, les Umites de l'enceinte de la cour, et que, quant au nord, qui est le côté sur lequel doit tomber l'ombre de l'enceinte, la limite sera réglée par un jugement ou par un arbitrage \ » Mais on serait, je crois, conduit à une autre interprétation, si, au lieu de mettre un point après occidentem et une virgule après pertingit, on ponctuait ce texte de la manière suivante : « Si autem curtis adhuc cinctus a non fuerit, ille qui defendere voluerit, jactet se- M curem, saiga valentem, contra meridiem, orientem « atque occidentem; a septentrione vero, ut umbra (( pertingit : amplius non ponat sepem nisi deter- « minata fuerit contentio. » Ce passage signifierait alors que les limites de la cour devaient être marquées , au midi, à l'orient et à l'occident, par le jet de la hache, au nord par l'ombre du bâtiment; et
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que y pour excéder ces limites, il fallait y être autorisé par un jugement. A Ténumération des bâtiments qui étaient ordinairement construits dans l'intérieur ou aux environs de la cour d'un manse seigneurial, M. Guérard joint de curieux détails sur ces ateliers de femmes nommés gynécées , qui finirent par se changer en lieux de prostitution. Il retrouve un équivalent du manse dans le fonds colonaire, colonia ou colonica^ qufi Bréquigny nomme colonage et qui consistait ordinairement dans une habitation accompagnée d'une certaine quantité de terres. Rapproché de mansus^ le mot colanica parsut désigner les terres à Texclusion des bâtiments; joint à un nom propre , il devient synonyme de villa et représente soit une terre composée de plusieurs mandes, soit un village ou un hameau ; distingué de la villa , il n'eji comprend que la partie occupée par les serfs laboureurs et composée principalement de manses tributaires. Même dans son acception la plus étroite , le mot colonica s'applique à des possessions beaucoup plus considérables que les hospices, qui, se composant d'un fonds de terre peu étendu , ne formaient pas comme les manses un établissement rural à peu près complet, n'étaient pas soumis, dans Tintérieur d'un même fisc , à des lois communes et constantes , pouvaient être arbitrairement réunis ou divisés, et ne constituaient peut-être, au moins dans l'origine, qu'une tenure temporaire et révocable. D'autres tenures, composées probablement de petites portions de terre, sont appelées dans le Polyptyque uncisa et partes. M. Guérard termine son examen des
biens de Tabbaye de Saint-Germain en traitant des jardins, des moulins, des églises et des chapelles.
Les douze paragraphes suivants, quoiqu'ils soient compris dans le chapitre vu, ne s'y rattachent pas intimement; et, dans le nombre, il y en a six dont la place est marquée dans le dernier chapitre des Prolégomènes j qui traite spécialement des services. Mais, considérée en elle-même, cette digression ne mérite que des éloges. L'auteur constate d'abord l'état prospère de l'agriculture dans les fiscs de l'abbaye au commencement du ix' siècle, et il revendique pour Charlemagne l'honneur d'avoir arrêté la décadence du plus précieux des arts de la civilisation romaine. Il ajoute à ces premières considérations des recherches intéressantes sur les modes de culture usités au moyen âge, sur le nombre et la saison des labours, sur les engrais et les clôtures, sur différents produits des terres de Saint-Germain et en particulier sur la vigne. C'est au milieu de cette dissertation, qui annonce, pour le dire en passant, des connaissances agronomiques peu ordinaires chez un homme de lettres, que M. Guérard a intercalé une discussion approfondie sur le sens des mots riga et curvada, servant à désigner les deux principaux services agricoles des tenanciers de Tabbaye. De la comparaison des différents passages où riga est employé dans le Polyptyque , il déduit la preuve , selon moi incontestable, que ce mot ne peut signifier, comn l'avaient pensé des savants allemands , un service tour de rôle, mais qu'il exprime le labour d'ur certaine quantité de terre* En outre, comme les mo
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fa4^ere rigam unam paraisseat être souvent TéquiTalent de arare perticas vi , il est amené à reconnaître ou que la riga est en soi une mesure déterminée égale à six perches d'Irminon (1 5 ares 42), ou , du moins, qu'elle exprime cette valeur par position et relativement aux mots perticas vi, qu'elle remplace. Le mot curvada, au contraire, désigne les labourages variables et indéterminés, qui pouvaient changer tous les ans, et dont le nombre était ordinairement laisse à la discrétion des officiers du fisc.
Je serais entraîné beaucoup trop loin» si je voulais rappeler ainsi toutes les dissertations spéciales que Tauteur a réunies dans les deux chapitres suivants, qui traitent, Tun des redevances, l'autre des services imposés aux tenanciers de l'abbaye de Saint- Germain. En étudiant le Polyptyque sous ce double point de vue, on y rencontre, à chaque instant, des mots dont la signification avait été ou complètement dénaturée ou définie d'une manière vague et obscure, M. Guérard n'a négligé aucune occasion de rectifier les travaux de ses devanciers , soit en proposant des définitions nouvelles , comme pour le mot magiscaf qui, d'après les continuateurs de Du Gange, devrait s'entendre d'un champ nouvellement réduit en culture et du temps où il est cultivé, mais qui , dans la réalité, désigne des charrois faits dans le mois de mai ; soit en signalant des distinctions délicates jusqu'alors inaperçues, comme celles qui existent entre les mots hoslilitium et carnaticum , ou le nom générique de ces deux espèces de droits de guerre, ad hostem. Il ne manque jamais, dans ces discussions,
de compléter ou de justifier le texte du Polyptyque par des textes analogues, de poser l'exception à côté de la règle, et de distinguer ce qui est absolu de ce qui varie selon les temps et les lieux. De la solution de ces problèmes spéciaux , il déduit souvent des résultats d'une importance générale. Je citerai par exemple sa dissertation sur les droits de guerre, qui Famène à reconnaître que ces prestations , au lieu d'être accidentelles et variables, étaient devenues fixes et régulières, en sorte que Tabbaye de Saint- Germain les percevait annuellement de ses tenanciers, même en temps de paix, comme une sorte d'abonnement qui lui imposait ensuite l'obligation de faire face aux réquisitions plus ou moins fortes que le souverain pouvait exiger : c'est à peu près ainsi que , de nos jours , nous avons vu s'établir et se perpétuer la perception du décime de guerre. Mais, au temps du Polyptyque, les prestations ad hostem étaient, comme le fait observer M. Guérard, une redevance privée et non un impôt public. Il y avait longtemps alors que les impositions personnelles et foncières avaient dégénéré en revenus seigneuriaux et ne se percevaient plus qu'au profit des propriétaires du sol. L'auteur est ramené à cette question importante lorsqu'il s'occupe de la définition du mot census. Il montre que, si des hommes de toute condition payent encore des cens aux rois carlovingiens, ce n'est plus au souverain, c'est au seigneur, c'est au maître de leurs personnes ou de leurs biens qu'ils les doivent, à moins qu'il ne s'agisse de quelques droits indirects, de tributs imposés
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à des peuples soumis , ou d'une taxe purement accidentelle. Il faut remonter jusqu'à la première race pour trouver le mot cemus employé dans le sens d'impôt public ; plus tard le mot subsiste encore , mais Tinstitutiou a disparu ; le cens n'est plus un impôt, mais une redevance privée que des hommes libres ou des serfs payent à leur seigneur.
Une transformation analogue s'est opérée dans les cngarise et le cursus publicus des Romains. Au lieu d'un transport public organisé sur les grandes routes, Vangaria ne désigne plus qu'un charroi exécuté par des hommes de condition servile au commandement de leurs maîtres. Que restait-il, au x* siècle, de l'institution du cursus publicus et de ce vaste système de relais et de gîtes distribués et reliés entre eux dans toute l'étendue de l'empire? un mot qui en rappelle le souvenir, le nom de paraveredi donné aux chevaux de corvée fournis par des tenanciers pour transporter des hommes ou des bagages à des distances presque toujours indéterminées et souvent assez considérables. Comme plusieurs manses du Polyptyque devaient faire des charrois nommés angarise et fournir des palefrois {paraveredi)^ M. Guérard a été conduit, pour mieux déterminer la signification de ces mots, à tracer l'histoire de la décadence des deux institutions auxquelles ils se rattachent , et à rappeler ce que Charlemagne avait tenté pour rétablir le système des postes romaines. Mais , quoique Louis le Débonnaire ait donné quelque suite à la grande pensée de son père, elle avorta comme tant d'autres au milieu des troubles et des
déchirements de l'empire. Cette dissertation remarquable a été citée récemment et appréciée par un juge beaucoup plus compétent que moi. M. Naudet, qui vient d'examiner dans ses moindres détails Torganisation du cursus publicus chez les Romains, a terminé la lecture de son mémoire en louant, dans le travail de M. Guérard, l'érudition et la sagacité qui se font remarquer dans le sien.
Avant de s'occuper de Vangaria et des paraveredi du moyen âge , l'auteur avait eu à discuter la signification d'un mot qui, jusqu'à présent^ ne paraît pas avoir été employé ailleurs que dans le Polyptyque d'Irminon. La wicharisca ou wichariaf suivant l'interprétation des continuateurs de Du Gange , exprimerait un service dû au seigneur par ses vassaux dans la forêt seigneuriale. M. Guérard n'a pas eu de peine à montrer combien est hasardée une interprétation uniquement fondée sur ce que le mot uncha désigne une forêt dans un acte écrit en Angleterre , , plusieurs siècles après la rédaction du Polyptyque. L'un des deux passages où il est question de la wicharisca autorise à croire que ce service devait s'acquitter au moyen d'un charroi : c< Et faciunt omni c< anno, inter totas très decanias^ carrum i ad wicha- <c riscam. » Il est vrai que le mot carrum signifie souvent un chariot; mais, dans plusieurs passages du Polyptyque y il a évidemment le sens de charroi , qui devra être ajouté dans le Glossaire de Du Gange. L'autre passage, ad tertium annum wicharia^ est encore moins explicite que le premier. Réduit à des renseignements si incomplets, l'auteur n'a pu et n'a
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entendu proposer que des conjectures pour Texplication de ce mot. Il fait observer qu'il s'agit d'un charroi extraordinaire, difficile et coûteux, puisqu'il n'est dû qu'une fois tous les trois ans par le fisc de Combs-la-Ville, et que, dans le fisc de Villemeux, le plus riche et le plus peuplé de tous , les trois décanies doivent se réunir pour l'exécuter une fois par an. Il présume donc que la wicharisca pourrait signifier un charroi au port de Wicus , dont les habitants étaient nommés Wicariù De ce nopa propre on aurait formé wicharisca, de même que de Maius on avait dérivé le mot magisca pour exprimer les charrois du mois de mai. Les étymologies incontestables sont assez rares ; celle-là, du moins, a l'avantage de se concilier avec l'histoire, qui nous apprend que Wicus ou QuantowicuSf situé à l'embouchure de la Canche , dans le Boulonnais , fut un port très-fréquenté au moyen âge jusqu'à sa destruction par les pirates du Nord, et que, sous le règne de Charlemagne, l'abbaye de Saint-Germain y envoyait habituellement pour affaires de commerce. Les juges les plus sévères ne regretteront pas que M. Guérard ait risqué une conjecture qui l'a conduit à réunir et à discuter des textes curieux sur l'entrepôt considérable qui existait autrefois à Wicus; ils reconnaîtront d'ailleurs que l'éditeur du Polyptyque se laisse moins que personne entraîner par le goût des hypothèses, et qu'il a pour principe et pour habitude de rechercher avant tout les preuves concluantes et les résultats certains.
Le même esprit d'exactitude qui l'a guidé dans la
rédaction de ses Prolégomènes se fait remarquer dans ses Commentaires f qui contiennent, d'une part, la statistique particulière de chacun des fiscs décrits dans le Polyptyque (Tl^^minon, c'est-à-dire le nombre de ménages ingénuiles, lidiles, serviles et mixtes, la contenance de ces fiscs en terres labourables, vignes, prés, pâturages, marais et bois, la quotité des redevances payées en numéraire ou en nature, et l'indication des différentes espèces de services; de l'autre, le résumé partiel et général des mêmes éléments considérés d'abord sous un point de vue spécial en ce qui concerne les manses de chaque classe et de ch^ue condition, seigneuriaux ou tributaires, ingénuiles, lidiles ou serviles, puis de la manière la plus générale, eu égard à l'ensemble des possessions décrites dans le Polyptyque. Je n'ai pas besoin , je crois, de faire remarquer avec quelle confiance et quel avantage on peut consulter ce dépouillement exact de tous les renseignements contenus dans un recueil authentique et contemporain : des travaux de ce genre se recommandent assez par eux-mêmes.
Quelque développement que j'aie donné à cet article, j'ai dû me borner à une revue presque toujours rapide et souvent incomplète des nombreuses questions que l'auteur a successivement discutées. J'espère toutefois avoir montré que, sous un titre modeste ,^ qui semble annoncer quelques dissertations d'un intérêt assez restreint, se cache Touvrage d'un homme initié de longue main à tous les secrets de la science historique, et qui, du terrain étroit où il s'est placé, domine et découvre au loin tout ce qui
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lenvironne. La séTère attention que j'ai mise à signaler le petit nombre d'imperfections que j'ai cru remarquer dans ce travail considérable m'impose le devoir et me donne aussi quelque droit d'exprimer avec la même liberté tout le bien que j'en pense. Je ne crois pas trop m'avancer en disant que ce livre est du petit nombre de ceux qui suffisent à la réputation d'un savant. M. Guérard, qui a inscrit en tête de son premier chapitre un pieux et touchant éloge des illustres bénédictins de l'abbaye de Saint-Germain des Prés , semble aussi s'être imposé la tache de les prendre pour modèles. Occupé des mêmes travaux , il y apporte la même ardeur, et, ce qui est plus rare, la même persévérance. La publication qu'il vient de terminer est le fruit de quinze années d'efforts, ou plutôt des études de toute sa vie. Là est le secret de cette érudition riche, mais en même temps modeste et contenue, qui ne vise point à se faire connaître mais à instruire, et qui, peu curieuse d'étaler tous ses trésors , garde une juste mesure pour offrir au lecteur le nécessaire ou l'utile en lui épargnant le superflu. La méthode est exacte et sûre comme l'érudition , dirigée par un esprit judicieux , qui serait assez pénétrant pour deviner la vérité, mais qui préfère prendre la peine de la chercher et montrer par quelle route on y arrive. Les faits qu'il découvre lui conviennent toujours, parce qu'il observe avant de conclure. Sévère pour lui-même, il ne croit personne sur parole ; il examine avec indépendance toutes les opinions, et ne les admet qu'après en avoir vérifié la justesse. En tout il veut voir
clair et connaître le fond des choses. Il ne pose une question qu'après Tavoir étudiée sous toutes ses faces, et, sûr alors du but qu'il veut atteindre, il épargne à lui comme au lecteur tous les pas inutiles. Son style, enfin, clair et précis, est en même temps d'une correction remarquable; toujours naturel, il suit sans effort la pensée de lauteur, et s'élève, quand il le faut, jusqu'à cette éloquence calme et sévère qui convient seule peut-être à la dignité de l'histoire. Aucune de ces qualités n'est vulgaire; mais il est rare surtout de les trouver réunies à un degré si éminent. L'apparition de ce livre, à la fois savant , judicieux et bien écrit, est donc un de ces événements qui ne se reproduisent qu'à de longs intervalles, et dont les fastes littéraires de notre siècle doivent conserver la mémoire.
Natalis de WAILLY.