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Notice sur M. Jos. O. Leprohon [microforme]

Dans cette longue série de prêtres dont les noms enrichissent les annales de notre chère eolonie, il semble, en ne consultant que les documents écrits, qu’il s'en trouve peu dont la vie offre quelque fait mémorable, quelque action d'éclat. Cependant, tous, en général, se présentent à notre souvenir escortés des vertus de leur état, des belles actions qu’elles on fait naître, et, par suite, du respect des populations. Assez souvent même, des apostilles flatteuses entourent leurs noms ; mais nous trouvons rarement des détails suffisants sur leur action dans la société qu'ils dirigeaient.

Si parfois leurs noms se trouvent dans quelque récit, ils n’y occupent qu’une place bien amoindrie; et, si les réflexions dont on les accompagne nous font désirer quelques renseignements plus étendus, on ne sait à qui recourir, ni comment compléter des notions vagues et incertaines, surtout quand ces récits sont dénaturés par le merveilleux qu’on re

manque pas d'y coudre, ou embarrassés par le caractère d'autres personnages qu'on sait assez indiscrètement mettre en cause.

Dans un certain monde, il semble que tous les prêtres n'ont agi que par routine, qu'ils n’ont tous exercé qu'un ministère ordinaire, sans autre résultat que celui qu'en ont retiré les fidèles dont ils étaient chargés, sans avantage réel pour les générations qui se sont succédées, et, comme le dirait un homme du progrès, sans presque aucune utilité pour les masses. Qui pourrait dire les conséquences de pareilles préventions ?

D’autres, malgré les mémoires et les notices incomplètes que nos pères nous ont laissés sur le clergé contemporain, sur ses œuvres et sur ses créations, croient, avec plus de justesse, que les prètres ne se sont pas occupés des intérêts passagers seulement, qu’ils ont porté plus haut leurs regards, mais qu'ils n’ont rien entrepris d’un ordre élevé, rien même d’appréciable au point de vue des hommes du jour; et cela, parce qu’ils n'avaient à leurs dispositions que des moyens fort restreints. Avec le siècle, disent ces hommes superficiels, semble commencer une ère nouvelle. Voilà bien encore de pauvres préjugés !..….

Des contemporains plus exigeants semblent persuadés que ces prêtres vertueux et instruits, d’un autre temps, n’ont rien laissé après eux, parce que de leurs essais, et de leurs tentatives, il ne reste aucune trace ; parce que leurs créations, fruit de leurs labeurs, ou résultat de leurs recherches et de leurs travaux littéraires, ne sont pas parvenus jusqu’à nous.

Mais on ne leur tiendrait done pas compte d’avoir eu toujours à lutter pour préserver leur troupeau de l'influence démoralisatrice des barbares, du con!act des nations hostiles à leur foi quiles avoisinaient, et des hommes, ou pervers ou cupides qui exploitaient ou avivaient les passions autour d'eux? On méconnaîtrait donc ce qu'ils ont fait pour

soutenir des établissements utiles, et des institutions de bienveillance, à travers les embarras d’une société encore dans son enfance, pour maintenir constamment les secuurs au niveau des besoins, et ce, avec des moyens aussi circonscrits que ceux qui élaient alors à leur disposition ? Il nous semble, à ne considérer que les modiques ressources mises à leur portée, que leur action n’en a été que plus méritoire, et, par là, plus mémorable. En portant le regard dans la sphère de leur action, 1l nous faut en convenir, la plupart ont rendu d’inappréciables services à la colonie (le respect des populations en serait une preuve au besoin) en donnent une impulsion constante et une direction régulière au peuple, en obtenant des modifications dans les lois et les arrêtés des gouvernements, en prêtant un concours toujours efficace aux institutions publiques ; enfin, en favorisant diverses autres améliorations dans la condition des colons,

Heureusement l'Église du Canada peut se prévaloir d’une heureuse fécondité. Ses annales en mains, on pourrait faire sur ce sujet les démonstrations les plus éclatantes. Son clergé, pour s’être maintenu dans un rôle des plus modestes, ne sut jamais se tenir étranger aux œuvres qu'inspire le patriotisme le plus éclairé, aux œuvres qu'inspire le catholicisme.

Combien de ses prètres après avoir renoncéaux biens de la fortune, se sont refusés aux joies et aux commodités de la vie, et se sont exercés à vivre pour souffrir, ont souffert, en effet, les injures, les peines du travail, les incommodités d’une condition humble pour vivre modestement, frugalement et pour faire ensuite le plus de bien possible ?

Combien d’entre eux se sont interdit toute jouissance, jusqu'aux douceurs de la société, pour se dévouer à l'éducation de la jeunesse, pour lui donner, avec le goût de la science, un ardent amour de la rectitude et de la vertu ?

Combien sont allés dans les missions lointaines couler leurs années dans les services de la charité la plus étendue, après

avoir vaincu, à l’aide de la morale la plus pure, les vils instincts qui murmurent au cœur de l’homme ?

Mais ne parlons pas des grands bienfaits des missions: ne relevons pas ce qu'ont écrit sur ce sujet les historiens les plus véridiques. Pour avoir une idée des assujétissements, de la gêne et même des rigueurs auxquels se condamne un missionnaire il ne faudrait pas chercher au loin, nilongtemps. Les colons, les émigrés, les enfants de la forêt, les tribus de l'intérieur nous diraient les prodiges dont ils sont encore les heureux témoins. La tâche du missionnaire aux siècles précédents était néanmoins plus ardue et comparativement plus glorieuse.

Ceux qui ont été défricher les cantons nouvellement concédés nous diraïient combien d'infirmes ont été consolés dans leur localité respective, combien de boiteux, de paralytiques cnt été encouragés, combien de ménages, accabiés d'enfants, ont été visités, combien de ceux que délaisse le préjugé vulgaire ont été soutenus, affermis et éclairés.

Honorons donc la mémoire de ces âmes d’élite qui se sont refusés aux délices du monde pour se livrer avec courage au service des classes pauvres, des petits, des humbles et même des misérables.

Mais il ne s'agit pas d’énumérer les travaux de l’apostolat. Nous voudrions pouvoir indiquer les œuvres si variées, si étendues auxquelles selivraïent les prêtres généreux qui dirigeaient nos pères et quiguidèrent nos ancêtres aux premiers jours de notre colonie.

Les prêtres ne furent pas, à dire vrai, des hommes avides de gloire, et de ceux qui, pour en amasser quelques parcelles, se sacrifient, ou sacrifient les autres, mais un coup d'œil sur les institutions de bienfaisance et d'utilité publique qui couvrent le sol de notre pays, suffit pour attester leur désintéressement, leur zèle et leur constante occupation à favoriser l'avancement de la colonie. Celui dont nous entreprenons aujourd'hui d’ébaucher la biographie, M. l’abbé Leprohon, en est un exemple. Bien qu'il semble qu'il n’y

ait rien à noter dans cette carrière, qui s'écoula sans évènements bruyants, sans incidents notables, sans orage; dans une position comparativement solitaire, elle fut néanmoins pleine d’études, de méditations, de travaux. Elle fut celle d’un de ces hommes constamment utiles et laborieux, qui s'élèvent lentement, mais pour ne jamais descendre dans l'estime publique, et qui sont d’autant plus recommandables, qu'on ne discute jamais leur mérite, parce qu’il est incontestable. On peut proposer à l'admiration, à la reconneissance, à l’émulation, les vertus et les talents qui ont brillé dans ce digne ecclésiastique.

Professeur, régent de collége, vicaire, curé, directeur d’un vaste établissement d'éducation, il a rempli successivement toutes ces charges avec honneur et distinction, mais aussi, disons le mot, avec une modestie qui démontrait une foi vive à laquelle il sacrifiait les honneurs fugitifs de cette vie. Peu de personnes enfin eurent une existence plus laborieuse et plus utile que celle consacrée par M. Leprohon à l'ornement du sanctuaire de l’Egiise du Canada et à la saactification de la jeunesse du pays. Ses travaux, cependant, furent moins brillants que solides. Toute sa vie, en effet, peut se résumer en deux mots: régularité et simplicité.

Enfin, si l'honneur de la publicité revient à ceux qui, dans des emplois difficiles, ont donné l'exemple du dévouement et des hautes vertus, certainement le digne prètre que nous venons de mentionner y a des droits incontestables.

On admettra, d’ailleurs, qu'il est utile, el même juste de rappeler le souvenir de pareils hommes. Tous les gens de bien aimeront à conserver pieusement la mémoire d’un compatriote des plus dignes, d'un des membres du clergé les plus éminents.

Nous devons néanmoins l'avouer, nous avons hésité à produire au grand jour un homme dont la vertu s’est fortifiée dans la solitude; et, s’il était encore parmi nous, sa piété douce et modeste, suite de l’accomplissement continuel de

ses devoirs envers Dieu, souffrirait du détail que nous sommes appelés à faire de ses actes et de ses pensers. Cependant, comme on l'a remarqué déjà, il y a des hommes privilégiés, en faveur desquels il faut rompre le silence et déroger aux usages. Il est beau que ce soit en faveur de la vertu modeste et presque ignorée. M. Leprohon ayant vécu pour le bonheur de la jeunesse, pour le bonheur ve l'enfance, de cette classe dont la reconnaissance n’a rien à donner à la vanité, a consumé ses jours en faisant du bien à ses frères. Pourquoi le souvenir de ses actions et de ses vertus ne nous inspirerait-il pas aujourd'hui dans le bien, comme sa conduite en a soutenu tant d’autres pendant sa carrière mortelle ?

M. Josepu-O\ésime LEPROHON, connu par ses talents, par ses grands services, et plus encore par ces grandes vertus, naquit à Montréal, le 19 février 1789.

Il était fils de M. Jean-Philippe Leprohon, marchand, père d’une nombreuse famille, et de Dame Marie-Marguerite Parent, son épouse. Sur ce premier enfant les parents concentrèrent leur. tendresse. Il répondit parfaitement aux soins empressés que sa verlueuse mère prit de ses jeunes ans ; il ne la quitlait jamais, se plaisant aux ouvrages qui le retenaient près d'elle. Déjà ses parents formaient mille projets pour cet enfant béni qui faisait naître les espérances les plus riantes. Il était plein de dévouement et les heureux auteurs de ses jours trouvaient en lui un retour à toutes leurs tendresses. Son père, un des premiers élèves de M. l’abbé Curateau (a), au collége de la Longue-Pointe, disait que de bonne heure il se montra bon, doux et candide. Aussi, dès le jeune âge, le gracieux enfant était-il sincèrement aimé, et tous les jours méritait-il de l’être davantage.

M. Leprohon jouissait, dans son commerce, d’une réputation singulière de droiture et d'intégrité. (Cet homme intelligent et actif se montra toujours probe et impartial

(a) M. Curateau de la Blaiserie était originaire de Nantes, en Bretagne. Il arriva en cette colonie au mois de septembre 1754, âgé de près de vingt-cinq ans, et fut ordonné prêtre trois ans après, par Mgr. de Pontbriand, Evêque de Québec. Vu la pénurie des temps, qui ôtait aux familles canadiennes les moyens de payer les frais de l'éducation de leurs enfants à l’étranger, il se décida à fonder, en 1766, à la Longue-Pointe, sous les auspices de la compagnie de Saint-Sulpice dont il faisait partie, un collége qui devint bientôt insuffisant. En 1774, cet établissement, qui ne pouvait être utilisé que pour ceux qui pouvaient payer leur pension, fut transporté à Montréal et prit le nom de collége Saint-Raphaël. Un externat fut ouvert et la maison fut bientôt remplie d'étudiants accourus des villes et des campagnes. Incendié en 1803, ce collége fut reconstruit en 1804, sur une plus grande échelle, dans un quartier de la ville plus solitaire et plus paisible. Il fut ouvert en 1806. M. Curateau mourut au mois de février 1790.

dans les transactions, ne négligeant aucun moyen de faire face aux affaires. Même dans les jours de prospérité, ce bon citoyen conserva toujours une grande simplicité de mœurs. Il demeurait dans une maison sise à l’encoignure des rues Saint-Paul et Saint-Sulpice, autrefois petite rue Saint-Joseph, qu’on a aussi appelée rue de l’Hôtel-Dieu.

Après avoir compté des jours heureux dans le commerce, M. Leprohon éprouva des adversités ; mais il employa son patrimoine et les débris de ses biens à élever ses enfants d’une manière utile et sérieuse. Bon père et bon ami, cet excellent citoyen serait le type le plus complet de la morale publique et privée, si l'opinion, souvent injuste et cruelle, n’attribuait pas les revers de fortune à l'incapacité et à la maladresse du négociant plutôt qu’à l'infidélité et à la négligence des débiteurs et à d’autres circonstances également incontrôlables. Il est mort, au mois de juin 1831, au Côteau-du-Lac, ayant rempli, pendant plusieurs années, avec feu M. Simpson, la charge de collecteur des douanes qui lui avait été donnée pour suppléer à l'insuffisance de ses revenus ; il fut inhumé à Montréal.

Madame Leprohon n’avait pas oublié dans sa maison les douces leçons ni les habitudes paisibles du couvent où elle avait été instruite. (Cette pieuse et noble femme avait d'abord été élevée auprès de son oncle, M. Louis-Laurent Parent, curé de la Rivière-Ouelle, le même que les colons de la Nouvelle-Angleterre avaient si malmené peudant la guerre d’invasion, en 1775 (a).

Celte circonstance nous engage à placer ici un épisode qui, nous l’espérons, ne sera pas sans intérêt pour le lecteur.

(a) Mlle Marie-Marguerite, fille de Sieur Jean-Baptiste Parent, bourgeois, de Montréal, et de Dame Marguerite Seré, son épouse, entra au noviciat de l’Hôpital-Général de Québec, le 6 septembre 1779. Elle fut revêtue du saint habit de l’Ordre le 14 mars 1780, et prit en religion le nom de Saint- Laurent, qui était celui du patron de son oncle et de son bienfaiteur. Elle avait été admise à faire profession au mois de février 1781, et se préparait, dans la retraite, à faire ses vœux solennels, lorsqu'on vint lui annoncer la fatale nouvelle de la mort de celui qui devait payer sa dot.

Les Bostonnais, en arrivant dans cette colonie, cherchèrent à se concilier les Canadiens. Ils ne négligèrent rien pour les attacher à leur cause. Afin de conspirer avec plus de succès, ils s'étaient répandus dans les campagnes et introduits dans les familles en flattant les idées des populations rurales. Ces rebelles se mêlaient à la foule, dissimulaient les intentions du parti, puis exagéraient ses moyens de succès et les résultats qu’ils se promettaient.

Les Canadiens ne prêtèrent pas d'abord attention à leurs propos. Plusieurs, cependant, ne voulaient que la gloire de leur patrie et croyaient y arriver par la révolution que fomentaient ces étrangers. Les plus intimidés et les plus mutins, comme il s’en trouve dans toutes les paroisses, à toules les époques, parurent assez disposés à se rallier à eux et se laissaient persuader. Nous disons les plus timides, car la conduite des Américains était parfois vraiment oppressive ; et l’on craignait plutôt la maraude, le pillage et les torches incendiaires qu’on ne se laissait séduire par les promesses. Le désordre et l'anarchie désolaient ainsi plusieurs de nos paisibles campagnes.

Les rovalistes en général résistaient avec vigueur à ces bandes hardies et rapaces, ne négligeant aucun moyen de se protéger ; mais les rebelles étaient actifs, turbulents et parfois fort audacieux. Ces préludes d’hostilités faisaient craindre d’autres démonstrations. Ils pouvaient être suivis d'attaques plus sérieuses. Ceux qui se croyaient les plus autorisés essayaient vainement de ramener les rebelles à l'ordre. Leurs efforts furent infructueux.

Des bandes tumuliueuses parcouraient les campagnes, dans les paroisses d’en bas. Escortés de quelques hommes pervertis, les mutins se rendirent un jour au presbytère de la Rivière-Ouelle, dans le but de molester le curé, qu'on

disait trop attaché au parti anglais, et que l’on accusait de s’enfermer le soir, avec ses voisins, pour faire des balles et pour fabriquer des armes. Après des criailleries et des vociférations, plus ou moins turbulentes, la maison fut cernée. On y entra tumultueusement, on visita, on pilla assez ouvertement, puis on avertit le curé, devenu prisonnier, de ne faire aucune résistance, afin d'éviter des conséquences plus fâcheuses encore.

Quelques paroissiens, accourus à la hâte, firent mine de vouloir défendre leur curé, mais ils ne purent améliorer sa condition, n'étant pasassez nombreux. Ils voulurent résister, appeler des seccars, on les en empêcha. Enfin, des chevaux sont préparés, on oblige M. Parent, le curé, de monter en voiture. Des gens armés prennent place à ses côtés. On se dirige en toute hâte vers la ville, au milieu des pleurs, des reproches, des clameurs et des menaces de ceux qui étaient les témoins impuissants de cette scène épouvantable.

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