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Une troupe de canadiens, réunie le plus promptement possible, se mit en marche pour délivrer M. l’abbé Parent des mains des ravisseurs. On les força bientôt de se disperser en leur faisant savoir que s'ils tentaient quelque mouvement, s’ils soulevaient quelques difficultés à la marche du convoi, le curé serait la première victime.
Bientôt le plus bruyant personnage de la bande tapageuse propose au prêtre de se faire instrument, de persuader à ses paroissiens de grossir leur parti, de faire lui-même joyeuse contenance, de montrer de la sympathie pour ses adversaires, enfin, de se donner, pour un moment, comme un des leurs. Tantôt on le questionne sur les moyens de succès
des royalistes, on veut qu'il révèle les noms des principaux opposants à leurs mesures. Tantôt on le menace, mais en vain ; il s’obstine dans un héroïque silence. Les rebelles, remplis de haine, ne ménagent pas leurs expressions; ils indiquent clairement leur disposition à triompher, même par le crime, et à ne pas reculer devant les attentats. Rien n'y fait. Enfin, la constance de la victime lassa la rigueur de ceux qui menaçaient de se faire ses bourreaux.
Ce serait assurément mal juger les Canadiens, partisans des Bostonnais, que de croire qu’ils étaient prêts à sacrifier un prêtre aux intérêts de ia politique d'étrangers généralement mal vus. Ils ne prétendaient pas se porter à des excès. Is firent leurs représentations. Bientôt l’animosité publique ouvrit les yeux des envahisseurs et des mercenaires à leur suite. On leur reprocha de ne rien respecter, de maltraiter les prêtres, de profaner tout ce qui tombait sous leurs mains sordides. De leur eôté, les rebelles sentirent bientôt que ces enormités nuisaient à leur politique. Les atrocités, en effet, gâtent toutes les causes, et eelle des Bostonnais était déjà bien gravement compromise.
Le bon curé de la Rivière-Ouelle fut rendu à la liberté, après avoir été fraîné de poste en poste, jusqu’à Beaumont, selon les uns, et seulement jusqu’à Saint-Jean-Port-Joli, selon d’autres. Ce prêtre courageux avait succédé, à la Rivière-Ouelle, au mois d'octobre 1769, à M. l'abbé Dosque, appelé à la desserte de la paroisse de Notre-Dame de Québec, (a). M. Parent dirigea sa paroisse, avec zèle et prudence,
(a) M. Bernard-Sylvestre Dosque, arrivé en cette colonie au mois d’août 1758, fut nommé curé à la Rivière-Ouelle en octobre 1765, et desservit ce poste
jusqu’au mois d’octobre 1769, qu’il passa à la cure de Notre-Dame de Québec. Il mourut en cette ville au mois de janvier 1774.
jusqu'au mois de mars 1781, malgré des infirmités qui le tenaient périodiquement dans de-grandes souffrances (b).
À «tte époque, se rendant à Québec, par des chemins difficiles, pour y prêcher, à l'Hopital-Général, le sermon de circonstance, au jour de la vêture de sa nièce, mademoiselle Marguerite Parent, il tomba malade en route, et parvint, mais avec peine, jusqu'au presbytère de Saint-Pierre de la Rivière-du-Sud, où la gravité de la maladie obligea son confrère, le curé du lieu, à lui donner l'extrème-onction. Cependant, s’élant bientôt rétabli quelque peu, et ne consultant que ses afleclions, il poursuivit sa roule jusqu’à Saint- Valier, où il expira le 143 mars 1781, et fut inhumé dans l'église paroissiale du lieu {c). Il avait alors près de soixante ans, dont (rente-quatre passées dans le Saint-Ministère. Il avait desservi successivement Saint-Pierre de Sorel, l'Assomp tion de Bellechasse, etc., etc.
Soit que sa nièce n’eût personne qui püt s’intéresserà elle, dans l’état de détresse que la guerre de 1775 avait fait à la communauté, comme aux individus, soit qu’on n’eût pas trouvé-.en elle les preuves d'une vocation bien solide, elle dut retourner dans sa famille, à Montréal ; et, quelques années après, le 12 septembre 1783, elle épousa M. Leprohon, son parent.
Cette femme d'élite, qui s'était préparée longtemps à remplir les desseins de la Providence, par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, avait un cœur noble et ardent de charité. Elle était sincèrement aimée dans sa famille. Tous goûtaient la délicatesse de ses sentiments, le charme de
(@) Il souffrait, depuis plus de vingt ans, d’une tumeur causée par le déplacement des viscères.
(c) M. Louis-Laurent Parant fut remplacé en la cure de Notre-Dame de Liesse de la Rivière-Ouelle, par M. Bernard-Claude Panet, qui y desservit jusqu’en 1825. En 1806, il fut choisi pour coadjuteur de Mgr. Joseph-Octave Plessis, évêque de Québec. M. Panet laissait la desserte de la paroisse de Saint-François-Xavier de Batiscan, lorsqu'il passa à la cure de la Rivière- Ouelle.
sa piété et des vertus que la religion alimente. Elle jouissait, mais sans vaine gloire, des dons qui formaient son heureux caractère. Noble, pleine de droiture et de fermeté d'esprit, elle était, par suite, toujours simple, toujours calme, sérieuse, juste et réfléchie. Aussi était-elle profondémentaimée, lorsquelamort, toujours en quête d’une proie, l’enleva à l'affection des siens, elle, si tendre, si compatissante, faisant, sans s’en douter, le bonheur de ceux qui vivaient auteur d'elle. A un esprit élevé et fort cultivé, elle joignait de belles qualités et une force d'âme au-dessus des épreuves de l'infortune. (C’est après onze ans de mariage, passées dans une intelligence parfaite, et dans une rare tranquillité, que la mort la sépara de’ son époux chéri et de sa famille éplorée.
Le jeune Joseph n'avait que sept ans lorsqu'il perdit sa bonne et pieuse mère. Son âme religieuse et résignée accepta cette épreuve. Il aimait sincèrement sa mère et la regretta longtemps, elle qui avait suivi avec tant d'intérêt les premiers développements de son intelligence, qui avait encouragé ses premières leçons et applaudi à ses premiers succès.
Cette circonstance obligea son père de le placer, peu après, au collége de Montréal (collége Saint-Raphaël), bien qu’il fût dans un âge encore tendre. Jusqu'alors il avait reçu, à la maison paternelle, une éducation purement élémentaire, mais, toute empreinte de la tendresse maternelle. On convient que son père ne pouvait le mettre à même de puiser le savoir-à une source plus pure et plus féconde qu'à celle qu’il lui ouvrait. L'enfant ne montrait pas encore de bien grandes aptitudes ; l'essor de son talent fut tardif, mais le travail, auquel il se livra avec persévérance, déve-
loppa bientôt les ressources naturelles qui ne lui faisaient pas défaut. D'ailleurs, il était sage, modéré et d’un sens élevé, bien au-dessus des enfants de son âge. Il commençait à peine à bégayer la langue de Virgile qu’il se montrait déjà un de ces caractères façonnés dès l’enfance à la gravité. Au reste, les premières impressions reçues dans la famille, respect pour l'autorité, affection pour ses frères, bienveillance pour tout le monde, il ne les mit jamais en oubli.
À l’âge de quatorze ou quinze ans, sa santé, de faible qu’elle avait été jusque là, s’améliora, se fortifia un peu. Modeste, plein d’urbanité, doué d’une grande exactitude de jugement, ce jeune écolier sut bientôt plaire à ses directeurs ; et, pieux comme Décalogne, dont l'abbé Proyart a si bien écrit l’édifiante vie, il mérita de bonne heure leur confiance el leur estime.
Cependant, M. Leprohon voulut que ses autres enfants conformassent leur vie à la maison et réglassent les exercices de la journée sur ceux que suivaient les pensionnaires au collége, sauf les modifications à ce règlement que les plus jeunes auraient revendiquées. Tous les accidents de la journée étaient réglés sur les observances du collége. La même heure était assignée pour tous au lever, à l’étude, aux repas, à la récréation et aux autres exercices. Tout s’y faisait en commun. L’aîné, Joseph, était chargé de veiller à l'observation de la règle de la maison. En vain les plus légers, les plus espiègles offraient-ils quelque résistance aux prescriptions de leur laborieux frère, en vain se seraient-ils plaint à leur père de la vigilance trop assidue du jeune Joseph ou de ses exigences, ils savaient que le papa donnait une telle confiance à leur aîné, qu'il n’aurait que fort mal
accueilli leurs doléances ou leurs murmures. De son côté, le jeune Mentor, studieux et appliqué dès le jeune âge, comme on l’est d'ordinaire à quarante ans, exigeait de ses frères la même application, la même assiduité.
Ainsi, sous les auspices de son vertueux père, ce professeur improvisé se faisait à l’enseignement des sciences, aux devoirs de l'administration, et à lous les détails de la vie pratique. 11 était parfois décidé, hardi, mais plus souvent doux et conciliant ; sachant toujours disposer les autres à la docilité et à la soumission. On lui cédait en tout.
Ce qu'il avait été à la maison, le jeune Joseph le fut bientôt pour tous ses condisciples. Il était l'arbitre de leurs jeux. Les plus tapageurs cédaient à ses observations, s’inclinaient devant ses volontés, et allaient, parfois, au devant de ses
désirs. Sile jeune Leprohon respectait ses condisciples, s’il les aimait ; eux, de leur côté, le protégeaient dans l’oc-
casion, le favorisaient de concert. Les plus fiers, les plus altiers, il les subjuguait par sa douceur. Malgré sa jeunesse, ses condisciples acceptaient tous sa direction, on peut dire sa protection, sans redouter son ascendant. Heureux enfant, il faisait le bien sans éclat, présidait sans vanité, et sans exciter de jalousies parmi eux.
Une conduite aussi régulière de la part de ce jeune étudiant ne tarda pas à attirer l’attention des directeurs de l'établissement. Bientôt, cet ascendant sur ses condisciples devint très-sensible, et l’on put constater qu’il était avantageux à bon nombre d’entre eux. Plusieurs de ses compagnons d'étude aimaient à nous attester Je fait que nous avons recucilli, cependant, de bouches plus autorisées.
Directeur précoce, et moniteur avant l'âge, le jeune Joseph Leprohon s’acquittait à merveille de ses emplois auprès de ses condisciples externes, comme il les avait exercés auprès de ses frères, avec un succès marqué. Ses heureuses dispositions n’échappaient pas à ses instituteurs ; mais ce qui les relevait à leurs yeux, c'était sa grande modestie qui semblait rendreinutiles les encouragements qu’on lui prodiguait.
Tantôt on le voyait combiner les moyens de prévenir les divertissements usités en certains temps de l'année et auxquels de jeunes externes, peudéfiants, s’associaient presque toujours au préjudice de leurs mœurs. Tantôt il prévenait les relächements des vacances, ou des autres jours de congé ; de ces jours, où l'absence de la discipline régulière porte d'ordinaire les jeunes gens, à des amusements souvent préjudiciables à leur santé ou funestes à leur innocence. A celte époque, les uns, par troupe, visitaient les marchés, les places publiques, les quais, les embarcations qui y abordaient, et causaient ainsi à leurs parents des inquiétudes prolongées ; les autres, sans guides, sans protecteurs, organisaient des partis de chasse, de pêche, ou se livraient à des exercices immodérés, à des marches fatigantes, ou à des jeux peu en rapport avec la mesure de leurs forces. Heureusement pour nous, plus d’une fois, les aveux, quelque peu indiscrels de ses jeunes confrères, mirent ses supérieurs en mesure de rendre justice à son mérite. ‘Oh! disait, à ce sujet, un homme dont le témoignage en cette
matière fait autorité, je pense qu'il faisait autant de bien que le prêtre directeur de la maison en pouvait faire iui-
même parmi les externes’ (Expressions de M. Jos. A***). En effet, Joseph était ingénieux à rendre toute espèce de
services à ses jeunes camarades. I} leur faisait de petits présents, et recourait à maintes autres pieuses industries pour les encourager à assister aux réunions, aux exercices de piété qu'il leur faisait établir entre eux. Ce ne serait pas trop dire que d'affirmer qu'il inspirait la piété, le zèle et la vocation à la jeunesse qui l'entourait.
Il était bien jeune encore, le bon Joseph, lorsqu'il fut jugé digne de faire sa première communion.
Comme, toute sa vie, ils'est efforcé de plus en plus d'aimer le Dieu de toute consolation, qui demeure dans les saints tabernacles, on peut présumer qu'il apporta à cette grande action tous les soins, tous les sentiments qu'elle réclame.
Nous ne dirons rien de son esprit rempli de foi, de sa piété, de son attitude recueillie, de sa ferveur devant le saint autel au grand jour de la première communion. Ilyena tant de ces petits anges de la terre, sur les fronts desquels les anges du ciel laissent projeter les rayons de la lumière céleste au jour de leur admission à la table sainte !
Un fait, un seul fait nous fera mieux juger des dispositions de l'enfant. On va voir comme il aimait dès lors la vertu et comme il donnait déjà tout son amour aux cho:es de Dieu, sans égard aucun pour ce qui est du monde et de ses pompeuses bagatelles.
Après la messe, les grâces terminées, le signal du départ fit éloigner de l’autel le pieux enfant de ses gracieux pelits amis. Mais, voilà qu'à la porte du temple même, deux petits frères, deux communiants, enfants de bonne famille, vifs, espiègles et turbulents, mais encore intimidés, se querellaient à propos d’une paire de gants, de qualité inférieure, qu’une bonne maman avait donnée à l’un deux,
sans arrière-pensée, mais uniquement pour se gxspenser d’en acheter de plus fins, de plus élégants comme- ceux qu’elle avait donnés à l'autre. y
Le jeune Leprohon, se trouvant au passage, s’informa ingénument du motif du différend, et les deux petits prétentieux parlant à la fois, lui font voir que c'est à propos d’une modeste paire de gants qu’ils font étalage de paroles aigres-douces, de propos fâcheux et d’allures peu édifiantes. Pendant la messe, les gants avaient été changés, substitués par le frère mécontent au préjudice de celui que la mère avait semblé favoriser.
—0h! gardez donc le silence, leur répliqua aussitôt le pacifique écolier.........Prenez mes gants. Je vous les donne. Pour moi, je n’en voudrais jamais porter plutôt que de faire des choses aussi inconvenantes........E#t il leur laissa, en effet,ses gants sans y attacher aucune importance.
Ce procédé, si noble et si gracieusement accompli, plut à tout le monde, édifia partout ; car, dans la journée, on en parla partout, on l’admira partout.
Aïinsi.l’homme modeste à lui-même étranger, Nous plaît sans le savoir, charme sans y songer.
Cependant, de retour à la maison, l'enfant se reprochait d’avoir disposé de ses gants sans le concours de la volonté paternelle. Il aborde franchement son papa, homme d’une humeur toujours accorte et bienveillante, puis sans détour aucun lui dit :-—Ce matin, papa, au sortir de l’église, j'ai vu deux petits garçons qui se querellaient à propos d’une paire de gants; et, pour les tranquilliser, je leur ai donné les miens. /
—Mais, mon cher, dit le père,.ce n’est pas bien—vous n’en avez plus maintenant, qu'allez-vous faire ?...……
—Je vais tout simplement m’en passer ; ans la crainte qu'il ne m'arrive, comme à eux, d'offenser Dieu pour des ‘bagatelles.
—Æ% vous vous en passerez, sans doute, jusqu'à ce que d'aigres vous arrivent, n'est-ce pas ?....
—Non, papa, ajouta-t-il naïvement ; j'aime mieux n’en pas avoir... n’en jamais avoir. Ils ont offensé le bon Dieu, peut-être, et moi j'ai donné les miens sans permission. Pour réparer ma faute et pour en prévenir d’autres, j'aime mieux m'en passer toujours ! oui, toujours... !
Et, depuis ce jour heureux, M. Leprohon ne s’est jamais servi de gants. Dépouillement volontaire qu'il pratiquait pour expier les fautes d’autrui et pour se garantir lui-même de celles dans lesquelles tombent si fréquemment tant de personnes attachées aux bagatelles dont se compose ce qu’on appelle une toilette.
Quels traits de pinceau assez purs, assez riants, pourraient rendre tout ce que cette charmante action avait de grandeur et de noblesse ? Quelle délicatesse de conscience!
Et ceux qui ont connu M. Leprohon diront que cette délicatesse de conscience marqua toujours tous ses procédés.
Nous avons vu que le jeune étudiant ne aégligeait aucun moyen de se rendre agréable à ses compagnons. La promptitude et la modestie de ses démarches montraient qu’il était constamment attentif à procurer tout le bien-être possible à ses chers condisciples.
Toujours actif, toujours aimable, toujours compatissant, le jeune Joseph, au milieu de ses petits amis, était toujours aux aguets, plaignait l’un dans ses peines, aidait l’autre dans l'exécution de ses devoirs, dans l'étude de sa tâche, et savait récréer même par des propos gais, piquants, où l’on trouvait intérêt, amusement et plaisir.
Si, comme le dit un docteur de l'Eglise, l’obéissance introduit les autres vertus dans l’âme chrétienne, on comprend quels dons, quelles faveurs d’en haut dut recevoir cet enfant si charitable envers ses égaux et si prévenant pour ses maîtres.
Voyons maintenant ce qu'il fut à l'égard de sesdirecteurs, de ses précepteurs el autres.
Des prètres qu'il vénérait avaient initié le jeune Leprohon à l'étude des sciences. Ils eurent la direction de son esprit et de son âme durant les années si décisives de l'enfance et de la jeunesse. Il leur garda toute sa vie le souvenir le plus respectueux et le plus reconnaissant. Dès le bas âge, il avait été témoin de leur zèle pour l'instruction de la jeunesse. Pendant la construction du collége (a), après l'incendie de 1803, pour ne pas interrompre les études, les élèves du collége étaient reçus en classe dans les chambres des prêtres. Cette sollicitude, ce dévouement n'’échappèrent point - au jeune Leprohon.
Ses inclinations répondaient aux leçons qu'il recevait, aux exemples dont il était entouré. Il développa son intelligence par des études sérieuses qu'il n’interrompit jamais. A un esprit plus réfléchi qu’ardent, à un jugement sain et müûri, se Joignait en lui l’énergique foi que l'éducation reli-
gieuse avait conservée à son âme, et qui l’anima et le dirigea toujours. Dès le jeune âge, il se sentit dominé par
(a) Le collége de Montréal était sis dans la rue Saint-Paul, au bas de la place Jacques-Cartier, dans une maison autrefois occupée par le gouverneur de Montréal, de Vaudreuil. M. Curateau fut remplacé dans la direction de cette maison par M. Chicoisneau, qui était encore directeur de ce collége lors de l’incendie du mois de juin 1803. L'élément destructeur consuma l’ancienne église des Jésuites, alors à l'usage du culte anglican, leur résidence,
lors convertie en prison, et plusieurs autres maisons adjacentes. Après cet accident, les MM. de la compagnie de Saint-Sulpice bâtirent le collége de Montréal, qui futouvert à la jeunesse le 20 octobre 1806, sous la direction de M. Rocque, prêtre du diocèse de Vabres. M. Jean-Bte. Marchand:le remplaça dans cette charge, qu’il laissa peu après, lorsqu’il succéda à M. l’abbé Dufau, dans la desserte de la mission de Sandwich, où il mourut, su mois @août 1825,
le désir d'une perfection plus haute. Assurément, on ne doit pas accepter sans réserve les dispositions manifestées dans un âge encore tendre et peu expérimenté; on conviendra, toutefois, que ces heureux commencements doivent offrir une présomption bien avantageuse en faveur d’un sujet.
Il nous serait inutile de prolonger les détails recueillis sur les années de son enfance. D'après les notions reçues, il est facile de voir que ce jeune étudiant vivait au milieu du monde sans être du monde, au milieu de la société sans s'y mêler plus qu’il ne fallait, et qu’il se fit remarquer par sa piété douce et communicative, comme par ses autres aptitudes si précieuses et si louables.
Elevé en quelque sorte à l'école de Saint-Sulpice, nourri de la doctrine de cette maison, pénétré des sentiments les plus tendres envers ses pieux instituteurs, en quelque circonstance qu'il se trouvât, M. i'abbé Leprohon montra constamment pour cette véritable école du sacerdoce l’attachement le plus respectueux. Il consultait les directeurs de cette maison, même après avoir quitté le collége, comme lorsqu'il vivait sous leur discipline si salutaire. Ce ne fut point sans répugnance qu’il quitta le collége de Montréal, ce foyer de sciences et de vertus. Il s'en consola, d’abord,
“en continuant toute sa vie de suivre la règle à laquelle 1l avait été façonné, et ensuite en y retournant chaque année, passer quelques jours dans la retraite, sous la direction de ces habiles maîtres de la vie spirituelle. On a pu voir, par quelques lettres qu'il écrivait, il y a déjà plus de quarante ans, que pour lui le respect ne consistait pas seulement dans les formes. Dans ces écrits, rapides et nullement calculés, . il y avait de Ja chalenr, du sentiment et del'onction. C'était
l'élève reconnaissant, c'était le cœur dévoué, sensible et affectueux qui eût voulu faire apprécier le mérite de ceux qui avaient formé son esprit, développé son intelligence et enrichi sa mémoire, mais qui se sentait incapable de démontrer tout ce que cette tâche leur avait coûté d'efforts et de peines.
En effet, le développement des institutions d'éducation en cette province, offre des exemples soutenus et continuels de zèle, de lutte et de sacrifices, qui méritent dêtre remarqués, et que l'Histoire comme la Religion savent seules apprécier. Tous les bons eitoyens eonservent une reconnaissance sans bornes à ces bienfaiteurs de la jeunesse, qui ont soutenu et soutiennent encore, au prix de leurs jours, des établissements que ie dévouement a créés, et que le dévouement maintient. Nul doute que l'exemple et la conduite des instituteurs de M. l'abbé Leprohon nel'aient puissamment encouragé lui-même, lorsque ses supérieurs ecclésiastiques l’appelèrent au service de la cause de l'éducation. Ses travaux, ses actions calqués sur ceux de ses maîtres, étaient animés d’une charité, d'un.zèle tel qu'ils ont pu servir de modèle à ses successeurs. Le feu sacré qui l’anima pour former la jeunesse s’est accru entre ses mains; et, lorsque sa santé délabrée l’obligea de quitter l'asile des sciences, au succès duquel il avait sacrifié plus de vingt-cinq ans de son existence, sa plus douce consolation fut de voir cette flamme, confiée à des mains dévouées et intelligentes, brûler plus ardemment encore au profit des générations qui s’y succédaient.
Or a dit plus haut que M. l'abbé Chicoisneau avaitremarqué le jeune Leprohon au collége de Montréal. Dès qu'il eût apprécié le mérite réel de ce jeune étudiant, il en parla à M. Raimbault.
M. Chicoisneau avait exercé, au Séminaire d'Orléans, l'emploi de directeur, jusqu’en 1792, que la tourmente révolutionnaire l’arracha à ses devoirs. Après des épreuves, il fut employé à la direction du collége de Baltimore, qu'il quitta bientôt, sur ordre des supérieurs de Saint-Sulpice, pour remplir auprès des étudiants du collége de Montréal cette même charge dont il avait exercé avec distinction tous les devoirs pendant bien des années. Il avait connu M. Raimbault à Orléans et lui donna, depuis, bien des marques d'intérêt, entre autres, celle de lui choisir, lorsqu'il fut fixé à Nicolet, pour professeurs et pour régents, les jeunes gens qui avaient le plus d'aptitude pour ces emplois. Son expérience, son savoir, ses hautes recommandations enfin, firent goûter à M. Raimbault le jeune abbé Leprohon. Iln’eut qu'à se louer d’avoir accordé, sans réserve aucune, sa confiance à ce pieux sujet dont il se promettait tant. Ses tentatives réitérées pour le retenir auprès de lui sont des témoignages non équivoques de ses bonnes dispositions à l'endroit du jeune ecclésiastique qui s'était présenté à lui, muni d’une si puissante protection.
C’est donc dès son entrée dans la milice du sanctuaire que le jeune abbé Leprohon fut appelé à faire les classes au collége de Nicolet. On lui confia les commençants. C'était selon ses goûts. Il se proposait de ne pas changer d'élèves, mais de faire suivre lui-même, successivement, tous les cours à ceux avec lesquels il débutait dans l’enseignement.
M. Leprohon se consacra volontiers à la tâche qui lui était assignée. Il se donna spontanément aux travaux de l’enseignement et remplit avec fruit, tour à tour, les fonctions de régent, de professeur et autres. Ses vertus l'avaient désigné bien vite à ces emplois pénibles et jamais assez rémunérés.
En effet, sous le rapport matériel, les professeurs dans les colléges sont assez mincement rétribués. Mais, dans la société chrétienne, et surtout dans l'Eglise, les supérieurs mettent l'élite de ses membres au service du pauvre, du faible, de l’enfance et de tout, enfin, ce qui sollicite assistance et appui, parce que, parmi les enfants de l'Eglise, tout procède de la charité qui anime, qui vivifie et qui féconde tont. Les subordonnés, agissant par vertu et par dévouement, apportent un zèle d'une application constante à leur tâche, sans s'occuper de leurrétribution. 1psa virtus premium sibr. Au reste, ils donnent l’enseignement aux mêmes conditions qu'ils l'ont reçu, sans chercher à se soustraire aux tribulalions qui se rattachent à leur emploi. Agissant par vertu, ils attendent leur récompense du Dieu des vertus, qui est aussi le Rot de Gloire.
On aimera à connaître les noms des professeurs alors employés à la maison de Nicolet, quand l'Evêque Plessis associa son zèle à leur courage et à leur dévouement.
Lorsqu’au 4er octobre 1809, M. l'abbé Leprohon se rendit au collége de Nicolet, il n’était pas encore tonsuré. Il s’y trouva en compagnie de MM. Cadieux, alors sous-diacre, professeur de mathématiques, Gaulin, plus tard évêque de Kingston, alors professeur de belles-lettres, Joseph N. Provencher, l’illustre apôtre du Nord-Ouest, de M. Paul L. Ar- <hambault, plus tard curé de Saint-Michel de Vaudreuil, et
de M. Pierre-Marie Mignault, le foudateur lu collège de Chambly. M. l'abbé Paquin (a) était alors directeur du collége de Nicolet. C'était un homme qui joignait une grande cagacité à une grande énergie. Soninfatigable activité s'occupait de tout. Le collége n'offrait toutefois qu’un théâtre assez étroit à cet homme insatiable de travaux. Ce promoteur zélé de l'éducation, cet ami de l’agriculture, à laissé des traces de ce que pouvaient, dans des temp difficiles, des hommes animés des vues les plus patriotiques. M. Cadieux lui succéda, en octobre 1819. Dès son arrivée au collége, M. l'abbé Leprohon se lia d'amitié avee M. Cadicux, alors professeur. C'était un homme plein de mansuétude, d’une grande exactitude et doué d'une âme sensible. Les chagrins consumèrent le feu de ce beau génie. Il s'était montré homme d'inspiration et de verve. M. Cadieux ne marqua son passage dans la chaire sacrée que pour laisser après lui les plus grands regrets.
Au mois d'octobre 1813, M. l'abbé Cadieux céda ia direetion du collége à M. Paul-Loup Archambault. La santé de ce dernier ne s’accommodant guères de la vie sédentaire et recluse, il quitta ce poste, en 1816, pour le ministère pasloral. «Il ne fit que passer par le collége, disaient ses commensaux, cependant ses arrangements étaient pleins de mo-
(a) M. J.-B. Paquin, ordonné prêtre au mois de septembre 1808, succéda à M. Antoine Parent dans la direction du collége de Nicolet. M. Parent, qui fut plus tard supérieur du séminaire de Québec, n’était encore que diacre lorsqu’il fut appelé à Nicolet (dans l’hiver de 1808), à remplacer M. Jos.-Ch. Bédard, dès lors malade d’une pleurésie qu’il avait contractée à Nicolet. Il avait accompagné les élèves qui patinaient sur la glace de la rivière, un peu plus bas que l’église. La glace se rompit sous ses pas ; il tomba à l’eau et contracta la maladie qui l’obligea d’abandonner son poste. On a prétendu que M. Bédard était mort presqu’aussitôt après cet accident, mais l’acte de sépulture de ce digne prêtre, dont nous reproduisons un extrait, fait disparaître tout doute à cet égard.
‘ Le premier juillet 1808, fut inhumé à St. Ambroise, le corps de M. Jos.- Ch. Bédard, directeur du collége de Nicolet, décédé l’avant-veille, à l’âge de vingt-quatre ans, neuf mois et vingt-huit jours... ............…..
“« (Signé), ANT. BEDARD, Ptre., curé de St. Ambroise.”
dération et de sagesse. » L’aménité de son esprit le faisait aimer comme Ja beauté de son caractère le faisait respecter. M. Leprohon fut appelé à lui succéder, comme on le verra plus bas.
M. l'abbé Leprohon avait mesuré la tâche qui lui était dévolue. Il savait combien il était difficile de remplacer de tels hommes et de continuer leurs œuvres ; maisil comptait sur la Providence et sur les avis de ses supérieurs. Il savait de plus que M. Raimbault était près de lui. D'ailleurs, les prévenances de Monseigneur Plessis le rassuraient. C’est dire qu'il avait une confiance illimitée dans les lumières du prélat. De son côté, l'Evêque de Québec, qui connaissait son mérite, se promettait beaucoup du talent de l'abbé Leprohon. Déjà une suite de bonnes œuvres avaient révélé son âme tendre et son zèle charitable, quoiqu’elles eussent été accomplies sans bruit et sans éclat. Il avait une ardente soif de faire le bien et, toujours, disait-il, le moyen de l’accomplir lui faisait défaut.
L'agrément de son commerce le rapprocha davantage de M. Raimbault qui, plus tard, l’appela auprès de lui. L'amitié naît de la parole. Aussi M. Leprohon appréciait le doux savoir de M. Raimbault et les tendres causeries de son esprit et de son âme. En communiquant ses connaissances à ses élèves, il en acquit lui-même de nouvelles. Pendant toute sa belle carrière, il perfectionna ses études en dirigeant celles des autres. Car, comme le dit Le Franc de Pompignan :
Le temps de mille erreurs a fait des vérités, Tout le savoir humain n’est qu’un grand labyrinthe, L'étude nous conduit dans cette vaste enceinte.
De son fil embrouillé, qui s’allonge toujours, On suit péniblement les tortueux détours.
Doué d’une intelligence forte, d’un jugement droit, il plut bientôt par sa merveilleuse activité, et par sa patience inaltérable. Son goût sévère se révélait par les efforts industrieux qu'il faisait pour porter les élèves à la pureté du style, à la perfection des écritures, des devoirs, des compositions, elc., par de continuels travaux et par une exactitude souvent minulieuse en apparence. Il étudiait les bons modèles, les analysait, en faisait ressortir le mérite, revenait sur les bons endroits, recherchait les beaux exemples et surtout multipliait les bons conseils.
Nous sentons qu'avant de suivre M. Leprohon dans l'exercice de sa charge de directeur, nous devons nous occuper, plus amplement d’abord, de la manière dont il se conduisit comme professeur, comme régent et comme vice-directeur. En 1813, M. Archambault voulut avoir pour assistant M. Leprohon, qui n’était alors que vicaire. Aussi M. Leprohon consentait à se charger de ce surcroît de besogne sans vouloir prendre un titre qu’il appelait honorifique.
Ce digne ecclésiastique donnait tout son temps à l'avancement des élèves. Il lisait avec eux, commentait leurs leçons, leur communiquait le fruit de ses lectures, leur indiquait les actions de courage, de vertu, et en faisait ressortir le mérite. Il leur montrait les principes faux à écarter, les erreurs à redresser, les vérités qu'il fallait établir ou adopter avec fermeté pour ne s’en départir jamais. Toujours vigilant, il leur montrait, dans leur conduite, les infidélités plus ou moins odieuses à punir, les artifices plus ou moins méprisables à écarter, les manœuvres insidieuses à prévenir. Partout on le trouvait attentif à stimuler les indifférents, à exciler les inattentifs, à avilir la mauvaise foi et à
en faire toucher du doigt les inconséquences pour rendre ses élèves prudents, circonspects, francs. fermes contre les mauvais exemples et habiles à éviter le contact des mauvaises passions.
Le professeur ne se bornait pas à être toujours et partout vigilant. Il traçait longtemps d'avance, et avec une grande justesse, tout ce que les élèves avaient à faire.
Il savait
Jmmoler à l'étude, état, repos, plaisirs.
Les obstacles qu'ils rencontraient, il les avait prévus, et les aplanissait. Il les aidait à surmonter les difficultés du travail, ses fatigues et ses ennuis ; et c'était avec la même bonté, la même patience envers tout le monde. Dans les corrections, sa méthode n’était pas d’humilier l'élève ou de le rebuter en lui faisant supporter une tâche pénible et avilissante. Au contraire, il s'appliquait à le consoler, à l'assister, à lui apprendre à ne pas se laisser vaincre, à s’estimer luimême. C'était bien le fait d'un moraliste observateur et religieux. Pour chacun de ses élèves c'était un plan d'opération qu'il dressait patiemment, et où tout semblait prévu d'avance. Et ces jeunes gens, qu'il initiait aux sciences, il les aimait, les assistait, les aiïdait en toutes choses, comme s'ils eussent été ses frères, ses enfants. Tous étaient ses petits protégés.
La simplicité et la droiture faisaient le fond de son caracère. A une grande justesse d'esprit, il joignait une volonté ferme et préparait ainsi l'avenir de bien des jeunes gens témoins de l’ascendant qu'il avait sur les passions. 11 possédait, en outre, les qualités qui font aimer et respecter. C’était à qui lui donnerait le plus de témoignages d'affection et de sympathie.
Dans les fêtes, dans les congés, dans les récréations, M. l'abbé Leprohon encourageaïit la gaîté la plus vive, la cordialité la plus franche. A ses chers enfants il distribuait tout ce qu'il recevait, tout ce qu'il pouvait se procurer, et
loujours ses distributions se faisaient sans préférence marquée et sans aucune ostentation.
Toujours étranger à toute autre ambition qu'à celle de remplir fidèlement les devoirs de son état, M. Leprohon ne se preoccupait aucunement de sa mise. Son costume, qu’on aurait plutôt trouvé négligé, montrait un homme qui s'inquiélail peu des avantages extérieurs. Cependant, il ne faut pas croire qu’en rompant avec l'élégance des manières et l'extérieur du bon goût, il ait abjuré aussi en toute occasion Paménité d'esprit qui le distinguait. Bien au contraire, 1} était toujours d’une conversation attrayante, pleine d’agréments, et d’une animation où régnait une douce piété.
Voici un fait qui prouve jusqu'où sa grande sensibilité Femportait, lors même qu’il croyait pouvoir exercer sur luimême un empire parfait. Son père, ayant jugé à propos de convoler à de secondes noces, épousa, au mois de janvier 1798, une personne fort respectable qui se dévoua entièrement au soin de sa famille. De son côté, le jeune abbé professait à son endroit un respect et une sympathie sans bornes. II à loujours tenu compte à cette belle-mère de l'intérêt constant qu'elle avait donné à ses jeunes frères. Eors de son décès (en 1810, au mois d'août), M. Leprohon, qui se rendait à Montréal, au commencement des vacances, se montra plus jaloux d’être utile dans cette pénible circonstance que de s'associer à des marques de deuil froides et vaines.
Dès que la mort eût frappé sa belle-mère, il se rendit à la maison et s’y tint constamment en prières, la nuit comme lejour. Ayant assisté le lendemain à la sépulture du père
de Mgr. Plessis (a), honnête et industrieux paroissien de Montréal, il admira la grandeur d’âme du prélat, qui, quoique arrivé le matin même de Québec, voulut prendre part aux absoutes et adresser quelques paroles aux citoyens réunis autour des dépouilles mortelles du regretté défunt. Ce ne fut pas, à bien dire, l'éloge du défunt que fit le prélat ; il se borua à donner des avertissements aux uns et des encouragements aux autres. Dans ce moment, le jeune abbé, ne consultant que son âme naturellement tendre et sensible, qui le portait facilement à tout ce qui était noble et bon, demanda à remplir quelque charge, le lendemain, aux obsèques d ‘1 belle-mère. Il lui fut accordé de porter la croix au convoi funéraire. Mais ni la force de l'âge, ni celle de son caractère, pas plus que les précautions qu'il se ménagea (en s’enveloppant dans les rideaux d’une fenêtre) ne purent maîtriser son émotion quand il fut dans la chambre mortuaire, en présence des restes inanimés de cette bonne et vertueuse femme. Il éclata en sanglots. Un autre dut le remplacer, et il lui fallut demeurer à la maison. Après le départ du convoi, se reprochant d’avoir trop cédé à la nature, il se mit en prières, suppliant le Seigneur d'accorder à sa pieuse bienfaitrice la béatitude des saints.
M. l'abbé Leprohon retourna, après les vacances de 1813, à sa chère solitude de Nicolet, d’où la voix du supérieur, qui voyait en lui tous les indices d’une vocation sainte, devait bientôt l'appeler. Pour lui être fidèle, il fallut quitter bien des amis, et se séparer aussi d’un homme bien vénérable par sa science et ses verius, réunissant les talents et la simplicité de l’homme éminent, M. Raimbault, auquel le jeune
(a) M. Joseph-Amable Plessis-Bélair fut inhumé à Montréal, le 23 août 1810.
abbé avait voué un attachement inviolable et un dévouement religieux. Ce ne fut pas sans alarmes que le modeste abbé vit arriver le jour heureux et solennel de sa promotion au sacerdoce.
C'est à Deschambault, le 6 février 1814, que Mgr. Plessis voulut ordonner M. Leprohon. M. Dénéchaud {a), le curé de celle paroisse, était allié à sa famille. Les parents et les amis se réunirent pour l'occasion ; la joie, la satisfaction animait tous les visages. Ce fut une vraie fête de famille, et une vraie fête religieuse pour la belle paroisse.
M. le curé, alors souffrant d’une inflammation des yeux, qui menaçait de le conduire à une cécité complète, était chargé de la desserte de la paroisse de Saint-Charles des Grondines. M. Provencher était auprès de lui comme vicaire ; mais l'Evêque nomma ce dernier à la cure de Saint- François de la Longue-Pointe, dans l'Ile de Montréal, et voulut que M. Leprohon le remplaçât auprès de M. Dénéchaud.
Quoiqu'il lui fallut se faire à un nouveau genre de vie, à Deschambault, le collége de Nicolet conserva dans les affections du jeune vicaire une place privilégiée. Il préparait aux classes quelques élèves qui, plus tard, après avoir fait leur cours classique à Nicolet, rendirent d'importants services à l'Eglise. Nommons, entre autres, MM. Delisle, mort curé de la paroisse de Saint-François-Xavier, dans le comté de Charlevoix, Courteau, pendant plus de quarante ans employé aux missions du Golfe (b), J. Naud, le respectable curé de Saint-Laurent, Ile d'Orléans, etc.
(a) M. Chs.-Denis Dénéchaud, né à Québec, était le fils de Jacques Dénéchaud, écuyer, médecin, originaire de Bordeaux, et fit son éducation au petit séminaire de Québec. Il fut ordonné prêtre, à Québec, le 25 mai 1793. Il mourut à l’Hôtel-Dieu de Québec, le 22 avril 1837, et y fut inhumé, vû le mauvais état des chemins, malgré les instances réitérées de ses paroissiens éplorés. Ils firent bien des démarches pour obtenir la faveur de faire dans leur église paroissiale l’inhumation du bon curé qui avait desservi Deschembault, pendant plus de quarante ans, avec un zèle constant et prudent.
(6) Mort au Cap Breton, au mois de mai, 1869.
Le jeune abbé Leprohon se livra, en outre, au ministère avec un courage admirable. Il partagea son temps entre l'étude, la prédication et la direction des consciences, De plus, il montrait en toutes choses un esprit d’ordre sans égal, une piété ardente et éclairée, qui s’alliait à un profond sentiment du devoir, relevé par un esprit calme et judicieux en toutes occasions. Dans ses discours, dans toute sa conduite, le jeune vicaire laissait apercevoir une grande sagesse qui captivait à la fois les esprits et les cœurs, et qui faisait concevoir les plus hautes espérances. Sa douce piété, sa fermeté, que tempérait sa douceur, enfin cette maturité de jugement, qu'il montrait dans les affaires difficiles, lui gagnaient Lout le monde.
Deschambault offre un charmant paysage. C'était autrefois un de ces lieux enchanteurs et privilégiés que les touristes appréciaient davantage. Le Cap Leuzon, l'Anse, la limpidité des eaux du fleuve, les opulentes paroisses circonvoisines, les bosquets de pins séculaires qui couronnent les hau.urs à distance, offrent des scènes variées et attrayantes. M. l'abbé Leprohon appelait Deschambault sa solitude enchantée. 11 y invitail les prêtres du collége de Montréal, ses guides et ses modèles, pour lesquels il professait toujours une si grande vénération ; etle vieux euré, M. Dénéchaud, éprouvait une joie vive et indicible, lorsqu'il avait la bonne fortune d'accueillir dans les vacarees quelques-uns de ces vieux direcieurs de la jeunesse. Les prêtres étaient peu déja bien recuice.… … …
Un des admmrateurs de evtte parcsse, M Jean-Bile Be dard, prêtre, cure de Sasmi-ems, dans une de ses visites à
Deschambaull, avait composé les vers suivants. qui nous donnent une description chaste et précise de ce beau paysage. Le bon curé Dénéchaud aimait à les mettre sous les yeux de ses visiteurs :
A solis radiis, super alti culmina montis Pineti veteris te frigida protegit umbra.
Sub pedibus fluvii spatiosi volvitur unda :
Flatibus et Boreæ, fumive vaporibus actæ, Coram te naves spectacula grandia currunt.
Te super et zephirus ludit stridentibus alis Te felix sedes ars et natura decorant.
Voilà bien certainement des vers limpides et classiques, dont plus d'un amateur se plut à admirer les beautés; et, comme pour les plus modestes pièces, de même que pour les plus importantes, les traducteurs soni, d'ordinaire, les fléaux des auteurs, ils furent d’abord assez mal traduits en français, mais, finalement, on les a rétablis comme suit :