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Aucun traitement n’était raisonné , aucune observation suivie. L’expérience des médecins était perdue , ou plutôt il n’y avait pas d’expérience. La pratique , la pliarmacie, le formulairé fourmillaient d’erreurs , et la mortalité était effrayante. Comment n’être pas frappé de tant de maux à la fois ? M. Yilet le fut plus que personne. Il le dit et fut persécuté : mais la publicité qu’il donna à ses Mémoires, l’approbation de tous les médecins distingués de l’Europe, le tems et la vérité entraînèrent enfin l’opinion publique. Une administration plus humaine et plus éclairée adopta les réformes proposées par M. Yitet et par ses collègues, et leur décerna ainsi la seule récompense dont leur zèle pût être touché.
Mais l’envié est un sentiment trop haineux pour qu’ôn en puisse étouffer jusqu’à la dernière semence. On dirait que le bien, comme le mal, ne reste jamais impuni. Dans la vivacité de leur triomphe, les trois amis obtiennent de la ville; et du collège des médecins qu’il sera construit à •Lyon un laboratoire de chimie, un cabinet d’histoire naturelle , et un amphithéâtre pour les démonstrations anatomiques. Oq attache à ce nouvel établissement trois chaires que les trois amis se partagent. Les cours sont ouverts ; les élèves accourent en foule : mais la jalousie ourdit sourdement sa trame. On fait circuler dés bruits alarmans ; l’envie ét la malveillance échauffent la plus dangereuse des passions, le fanatisme. Le peuple s’ameute ; les partis se rencontrent et se choquent : au milieu du tumulte et de la.fureur, on fait irruption dans la salle des médecins ; on pille, on disperse ; on détruit par la flamme, peu s’en faut que l’incendie ne gagne le collège et la bibliothèque publique. L’autorité songea trop tard à .réprbmer le scandale et à prévenir l’effusion du sang. Les professeurs que l’on accusait de disséquer des enfans tout vivans, furent dépouillés ; et sur la permission de l’archevêque, les prêtres de l’Oràtoirè s’étant approprié les salles où se faisaient les cours , cet utile établissement fut ruiné sans ressource. .
Peu de tems après, une cause célèbre, celle de la fille Lerouge, fut portée devant les tribunaux, de Lyon. On accusait les frères Para d’avoir étranglé cette fille , et de l’avoir précipitée dans le Rhône. Heureusement pour les, accusés, M. Vitet venait de faire paraître un Mémoire sur les noyés : Mémoire fondé sur des observations anatomiques très-précises , et où il combattait, sur des points essentiels , le sentiment de l’illustre Louis. Ge mémoire éclaira la religion des juges, et sauva l’innocence et la vie aux frères Para.
Vers la même époque, le ministère fondait à Lyon et à Paris des écoles vétérinaires, sous la direction de Bourgelat- Un petit incident (i) inspira à M. Vitet lé désir d’étudier à fond l’orgahisâtion du cbeval, du bœuf et de la brebis. Il réunit dans des écuries séparées, plusieurs de ces animaux malades ; 'il s’attacha à suivre 4e l’œil la ' marche de leurs diverses maladies, et l’action si variée des médicamens. Enfin, après dcj&ze ans 4un travail opiniâtre;. ' il publia, en 3 vol. in ~8 ‘. un Traité de Médecine vétérinaire : ouvrage qui se répandit bientôt dans toute l’Europe, qui fut traduit en plusieurs langues , et dont les progrès de l’art vétérinaire'n’ont point encore fait oublier le mérite.
A peine ce grand ouvrage terminé ; le collège des médecins invita M. Vitet à composer une Pharmacopée. Malgré le nombre presque incroyable de recherches et d’expériences qu’il faillit faire pour donner quelque solidité à un travail aussi ingrat 4 ailleurs, M. Vitet publia, au bout de cinq ans , la Pharmacopée de Lyon, un vol. in-Lf \ 1778. Toutes les parties dé l’art pharmaceutique y sont traitées avec le plus grand soin. L’auteur y avait joint ses vues propres sur faction des médicamens, et sur la classification des maladies. Il était bien difficile qu’un ouvrage de
(1) Bourgelat avait chassé de son école un professeur qui s’occupait , avec ; M. Yitet, d’anatomie comparée.
cette nature èt de cette étendue fût reçu avec un applaudissement universel. Quelques esprits jaloux ou délicats s’offensèrent du titre. On contesta à M Vitet le droit d’en décorer son ouvrage. L’affaire devint sérieuse ; des tribunaux intervinrent, et par le crédit de la faculté de médecine , le parlement de Paris prononça la suppression d’un titre qui paraissait usurpé. Dans ce singulier procès , on voit moins la présomption de M. Vitet que l’infidélité de ses confrères ; il ne voulut s’en venger que par de nouveaux succès. Pendant les quatre années de 1780 à 1784 , il publia chaque semaine, avec un collaborateur digue de lui, un Journal de Médecine, où ces deux écrivains consignaient l’histoire des maladies précédentes, les bons effets des remèdes, les précautions d’hygiène à prendre pour l’avenir, et les observations météorologiques de chaque jour.
La réputation toujours croissante et l’infatigable activité dé M. Vitét furent enfin remarquées de l’administration. Un intendant dé Lyon, M. de Flesselles , jeta sur lui les yeux pour l’établissement d’une école gratuite en faveur des sages- femmes de la campagne. Cette .école était si nécessaire , elle fut fondée avec une telle sagesse, et produisit des effets si heureux, que c’est la seule institution qui ait résisté aux ravages de là politique , et quelle subsiste encore aujourd’hui , seulement avec de légères modifications. '
Cependant M. Vitet, dans le cours d’uiie pratique trèsetendue et très-heureuse , avait formé un recueil immense d’observations sur les maladies. Ces observations étaient faites au lit du malade ; elles étaient suivies jour par jour , et,pour ainsi dire, phénomène par phénomène. Les maladies y étaient représentées au vif, avec toutes les physionomies que leur font'prendre successivement, soit l’action spontanée de la nature, soit l’action des remèdes, et les secours du médecin. M. Vitet se préparait à mettre à profit ces précieux matériaux ; il allait en construire un grand ouvrage pratique -, sous le titre d a Médecin du Peuple,
lorsque les événemens de x 789 éclatèrent; Le mouvement qu-ils imprimèrent à toute la France engagea M. Vitet dans les affaires publiques. Il fut notable, administrateur du district, maire de Lyon pendant deux ans ; et par l’inévitable effet de cette rapidité de choses qui entraînait les volontés avant qu’elles eussent le tems de se former , il fut député en 1792 à la Convention nationale. Enveloppé dans le siège de Lyon , fugitif êt proscrit, il sé tint un ân càché dans le canton de Zurich, et ne quitta la Suissé que lorsqu’il lui Fut permis de reprendre, en France ses droits de citoyen et ses fonctions de député. L’heureuse révolution du 18 brumaire le fit enfin sortir des agitations politiques, et le rendit à luimême et à ses occupations favorites.
Dans le calme de sa nouvelle situation, il reprit ses travaux qu’il sé reprochait presque d’avoir abandonnés. Trois ouvrages importans sortirent bientôt et presque, en même teins de Sés mains. Le premiër était lé Médecin du Peuple, interrompu depuis tant d’années ; le second, sa Médecine expectante, qui parut à Taris , en 6 vol. in- 8°- sous la daté de 1800 ; le troisième , à l’impression duquel il n’a pu présider , est un Traité sur la Sangsue médicinale. Traité enti ère ment neuf, et sans contredit le plus complet qu’on pût attendre sur une telle matière. Nous ne devons entrer ici dans aucun détail sür le mérite de ces ouvrages. Le peu que nous en avons dit suffira sans doute pour faire entrevoir dans quel esprit ils ont été composés. Les médecins y otit trouvé des répétitions , une méthode défectueuse, des négligences et quelques singularités dans les préceptes de traitement ; il y a des parties qui ne sont qu’ébauchées. En revanche, ils j ont reconnu une grande variété d’observations , de là simplicité dans les vues, des remarques origi-r nales; en Un mot, tputel’empreinte d’un esprit indépendant et expérimenté.
Le trait le plus propre à caractériser la pratique de M. Vitet, on le trouve dans le titre dè son grand ouvrage de la Médecine expectante . L’expectation était son moyen de prédilection. Il laissoit marcher librement une maladie,
et il attendait, pour agir, que ce développement naturel' ouvrit un jour favorable aux remèdes. Belle et sage conduite, formellement recommandée par Hippocrate : conduite qui fait le salut du malade ,1a gloire du médecin, et la meilleure apologie d’un art qui souvent ne triomphe que par l’inaction. Toutefois M. Yitet savait mettre une juste mesure à sa circonspection. Toujours en garde contre les pièges de l’apparence , et toujours préparé â l’action, souvent il déconcertait le mal avan t qu’il pût éclater, et ne semblait temporiser dans les maladies graves, que pour porter des coups plus rapides et plus sûrs. Aussi ne maniait-il que des médicamens héroïques , et spécialement le quinquina, remède qui, dans des mains habiles^ produit quelquefois des prodiges comparables à ce- qu’il y a de plus merveilleux dans les fables de l’orient. Que ce mélange si heureusement tempéré d’audace et de prudence est supérieur à la servile témérité de l’habitude ! Aussi M. Vitet avait en horreur la médecine qui ne fait qu’agir et brouiller, et dont tout l’art consiste à aigrir les maladies en les défigurant. Cette prétendue médecine lui avait coûté la vie de son père et presquela sienne. Du reste, il serait superflu de rappeler ici qu’à tant de connaissances et de talent , M. Yitet joignait le désintéressement le plus noble, la bienfaisance la plus empressée, et la plus tendre humanité pour les malheureux. Plein de candeur et de droiture, de sévérité pour lui-même et d’indulgence pour autrui ; ennemi de tout mensonge et de tout manège ; quelquefois ombrageux, par l’ardeur de sa vertu ; mais prompt à revenir quand on le détrompait ; jaloux de sa liberté , mais ne cherchant l’indépendance que dans sa soumission" aux lois; aimant l’ordre, l’économie, la simplicité i tel était le médecin éclairé, le citoyen utile, le père de famille estimable , qu’à l’âge de 70 ans, la mort a frappé tout d’un coup, le 25 mai dernier, au milieu de ses travaux: , de ses projets (1), nous pourrions dire-au milieu de ses malades qu’il venait de visiter, et presque au milieu des siens , qu’il
C 1 ) Mi Yitet préparait une Topographie de !a ville dl 1 Lyon.
venait de quitter pour goûter un peu de repos. Jusqu’au moment fatal ,, il avait conservé toute la vigueur de sa constitution, et tout le feu de son esprit. « Cette énergie » physique et morale, qui l’avait rendu capable de tant dé » choses, le mettait au-dessus des atteintes mêmes de la » vieillesse. On aurait dit qu’il n’avait pas le tems d’y son- » o-er ». Il s’est éteint dans la plénitude de sa force, et, pour ainsi dire, tout entier ; fin tranquille et désirable, digne prix d’uûe vie consacrée au bien public , et qui n’a été douloureuse que pour les amis qui survivent à sa perte.
M. Vitet avait une taille élevée, une physionomie imposante et vénérable , des manières simples et ouvertes, un langage naturel et,sans apprêt. Il avait été membreoorrespondant deTancienne Société royale de médecine de Paris, et membre de l’Académie- de Lyon, ou il avait succédé a M. Poivre. Il était dans ses dernières années membre honoraire de la Société d’agriculture du département de la Seine.
E. Pariset.,/