Ibant obscuri soin sub nocteper umbram
C'est Peut-être, A quoi bon? Qu'importe? Je ne sai, Pourquoi ? Comment? Où donc ? Voilà, voilà le Vrai. Ah ! le Vrai n'est pas beau, le Vrai n'est pas aimable1 !
Je n'argumenterai pas contre ce pessimisme impitoyable: il n'y a pas à argumenter en présence d'un homme qui souffre, mais à compatir et, si on peut, à consoler. Mais si ce désespoir menaçait de nous gagner nous-mêmes, disons-nous, pour le conjurer, que ce qui l'engendre logiquement, c'est précisément d'avoir espéré et présumé trop de la nature et de l'humanité. Celui qui ne s'est pas fait d'illusions, qui a reconnu combien l'homme est peu de chose et combien courtes sont ses facultés et ses espérances, reconnaît aussi en revanche que, dans une situation quelconque, aucun effort n'est jamais perdu, et que le résultat n'en est jamais à dédaigner, si faible qu'il soit, puisqu'il est en proportion avec notre être. Nous ne ferons qu'un pas, mais ce pas est beaucoup pour nous; nous n'obtiendrons qu'un tout petit bien, mais qui compte, rapporté à
1. D'un amour trahi l'angoisse inexprimable. Ce trait est le seul de ce genre dans tout ce que Dondey a écrit, en y ajoutant ces trois vers de V Épisode imité de Schiller (auxquels rien ne répond dans le texte) :
Or que ht sa maîtresse, et que devint sa mère ? La première, on l'admet, point ne le reconnut ; En le reconnaissant la seconde mourut.
iXOTICE. III
notre mesure. Tout le monde connaît la phrase do Rousseau : « Que je fasse encore une bonne action avant que de mourir. » On peut dire aussi : Que je fasse encore quelque chose avant de désespérer; et il est vrai que pour celui qui se plaint le plus d'être impuissant, quand il compare ses forces à son ambition, il y a cependant toujours moyen de faire quelque chose, je ne dis pas de grand, mais d'utile. Le malade que soigne ce médecin finira toujours par mourir : est-ce que pour cela le médecin dédaigne de l'empêcher de mourir aujourd'hui?
Je reviens en arrière jusqu'en 1863, où fut composé le Cul-de-Jatte. Je trouve dans le manuscrit ce titre en anglais : The cripple, by the old 0'Neddyi qu'il a ensuite raturé. Il a écrit le Cul-de-jatte, et il a mis au-dessous cette épigraphe :
« C'est moi-même, messieurs, sans nulle vanité. » Molière, le Misanthrope, act. V.
Il a encore ajouté : Épilogue gênerai. Cette indication m'autorise à terminer par cette pièce mon analyse.
Il commence ainsi :
Dans un repli de haie, au bord de la grand'route, Établi sur son torse, arebouté de ses bras,
Il réside, humble et fier. Quand il ne rêve pas, Quand ses yeux ont assez de l'éternelle voûte, D'un air ardent, avide, il regarde, il écoute Les entiers, les complets, leurs travaux, leurs débats.
Lui, fier? Oui, par instants sa mine devient haute ;
On sent qu'un grand démon de superbe est son hôte ;
On dirait qu'il est fort et qu'il ose braver;
Mais qu'un rustre, un quidam se mette à l'observer,
11 rougit, il pâlit, pauvre nain pris en faute,
Et vite en son néant il sait se retrouver.
Je continue, et je citerai presque tout, car je me sens entraîné, malgré quelques mots moins heureux, par-dessus lesquels il faut passer de temps à autre :
Sa mutilation, d'où vient-elle ? On ignore S'il naquit invalide, ou s'il l'est devenu. Quelques-uns, lui trouvant des airs de méconnu, Pensent qu'il a dû, jeune, être assez ingénu Pour monter sans école un fougueux cheval more, Qui vous l'aura jeté par terre, et court encore.
Que ce soit par sa faute, ou que ce soit le sort, Envers les gens pourvus d'une complète vie 11 est, sachez-le bien, pur de haine et d'envie ; Il s'abstient des vœux noirs du faible pour le fort. Que dis-je! il est heureux, il a l'âme ravie, 11 applaudit tout franc, admire avec transport,
Lorsque par le chemin passent, vifs et robustes,
Bien découplés surtout, bien jambes sur leurs bustes, De parfaits cavaliers sur d'excellents chevaux. Pour peu qu'ils aient dans l'œil l'éclair des temps nouveaux Il prétend voir en eux des vaillants et des justes, Gourant pleins d'énergie à quelques saints travaux.
Il fait plus ; de leur course à tel point il s'enivre, Qu'il pense être des leurs: quel rêve! il croit les suivre, Et comme eux s'élancer ; par monts, par vaux il court ; Centaure irrésistible, il prend part, il concourt A la grande aventure, au triomphe. Il secourt, Il répare, il console, il relève, il délivre !
C'est alors que, dressant son chef transfiguré, Luit hautain son regard, et vibre altier son verbe! C'est alors que le tient son démon de superbe! Mais le réveil est prompt : alors, tout effaré, D'une vergogne amère il se sent pénétré ; Il voudrait se cacher, disparaître sous l'herbe.
Quand ainsi le réel de nouveau le flétrit, N'eût-il que des amis pour témoins, il lui monte Au visage une pourpre aussi vive, aussi prompte, Que si des Philistins voyaient, raillaient sa honte. xMéconnaissant, hélas ! l'amitié qui guérit. 11 soupçonne, il est sûr qu'au fond de l'âme on rit.
il a, pour surmonter ces pudeurs douloureuses, Un philtre souverain : c'est l'indignation;
Ce sont les beaux courroux, les colères heureuses Qui s'emparent toujours des âmes généreuses Au seul aspect du mal en pleine ovation, Et du bien lapidé, navré d'abjection.
Que sur quelque insolent et princier véhicule, Litière ou palanquin, viennent à passer là Falstaff avec Tartufe, en habits de gala : Notre nain vous les toise avec un œil d'Hercule, Et, sans craindre un moment de sembler ridicule. Contre eux de l'honnête homme il pousse le holà !
Qu'à l'horizon lointain de longues funérailles Serpentent, exhibant les attentats d'un roi. Il forge un anathème au feu de ses entrailles, Et c'est redoutant peu que l'on raille sa foi. Qu'il profère en son coin le sombre Hors la loi, Le cri dantonien des saintes représailles!
Vainement il se voit regardé de travers ; En vain, à ses côtés, certains ont l'air de dire : Vieux fou ! vieil impuissant! que te sert de maudire? Que peut faire ta rage aux tyrans, aux pervers? S'ils savaient que pour eux, dans ta tête à l'envers, Se dresse maint gibet, daigneraient-ils en rire?
Fou? peut-être. Impuissant? il ne l'accorde pas. Il croit que tous les cris des âmes soulevées Par les méchantes mœurs des castes dépravées; Par les viles torpeurs des plèbes énervées,
Par les fraudes, les sacs, les monstrueux trépas,
Les lâches coups de ceux d'en haut sur ceux d'en bas ;
Il tient que ces haros des bons sur tous les crimes,
Qu'ils émanent des plus obscurs, des plus infimes,
Des grabats, des fossés, de l'exil ou des fers ;
Loin d'être de vains bruits s'éteignant dans les airs,
Ou des voix se perdant au vague des déserts,
Vont, avec les grands pleurs, les râles des victimes,
Former les réservoirs d'où partent les typhons, Les trombes, les simouns, les ouragans profonds^ Que la dive Équité, quand l'heure sonne, envoie Faire aux endroits maudits de notre humaine voie, Parmi* les nations de misère et de proie, Des bouleversements terribles, mais féconds.
Vous voyez qu'il admet du divin, du céleste ;
La justice idéale est réelle à ses yeux.
D'elle non-seulement il est servant pieux,
Mais encor de ses fils, de ses saints, de ses preux.
Il est clair qu'entre eux tous il exalte, il atteste
Monseigneur don Quichotte et le grand comte Alcestc !«
A propos de ces noms, je ne puis m'empêcher De trahir un secret qu'il n'a dit à personne, Un rêve où sa raison se plaît à trébucher, Un mirage d'orgueil où son cœur s'abandonne :
1. Alceste doit être comte, en effet, car il ne peut pas être marquis ; mais je ne sache pas que cela soit dit nulle part.
La chose est en deux ppints curieuse à toucher. D'abord il s'imagine (hélas! qu'on lui pardonne)
Que si le très-noble homme aux rubans verts demain,
En berline, fuyant l'indigne genre humain
Pour se réfugier dans la probe nature,
Devers son pli de haie arrivait d'aventure,
11 ferait, l'avisant, arrêter sa voiture,
Et grave en descendrait pour lui serrer la main.
Secondement son âme, au vertige adonnée, Se figure que si l'amant de Dulcinée, Sous l'armet de Mambrin et sur sa haquenée, Plein d'ardeur héroïque et d'amoureux ennui, Au gré de sa monture et du ciel aujourd'hui Suivait cette grand'route, il viendrait droit à lui.
Et (fiction versée et bue à pleine coupe!) L'appellerait cher frère, et d'un bras vigoureux. Tout à fait étonnant chez ce vieux valeureux, L'enlèverait du sol, et, le prenant en croupe, Sans se préoccuper de létrange du groupe, L'enlraînerait sublime au monde aventureux.
Donc, malgré Pauperlas, sa tenace compagne,
Et le mépris des forts, des nantis, des prudent?.
Tout comme un autre il a ses châteaux en Espagne.
Son corps, vieux tronc, vieux terme, en des songes arden
11 le fuit ; son esprit bat si bien la campagne,
Qu'en ses fugues parfois il prend le mors aux dents.
notice. in
Il goûte encor l'oubli quand, des monts descendues, Les ombres, de leur calme ayant empli les champs, Lui ramènent, parmi de doux et vagues chants, Des apparitions blanches, comme perdues Dans les blancheurs de lune alentour répandues : Sous leur regard il dit : Qu'importent les méchants?
Mais l'âge vient : les beaux transports d'enthousiasme, Le zèle impétueux qui voudrait tout briser, Des rêves surhumains le délire et le spasme, Dans son être se font rares, semblent s'user. Sa pauvre âme, où décroît le don de s'abuser, Devient moins impassible au vulgaire sarcasme.
Encore un peu de temps, et les illusions Le vont laisser : adieu les hautes visions ! 11 ne percevra plus, dans son milieu farouche, Que des ricanements et des dérisions.
Plus rien pour l'empêcher d'entendre mainte bouche ■ Murmurer : Vieux truand! vieux rageur 1 vieille souche !
Meurs, misérable! Allons, meurs en temps opportun, Pendant que ton esprit garde encor quelque sève; Yattends pas que tu sois destitué du rêve, Et que par le réel moqueur foulé sans trêve, Cherchant tes anciens dieux, tu n'en trouves aucun : Meurs; laisse-toi glisser dans le fossé commun.
Là tu vas savourer le charme sombre, immense, Qui sait avoir raison de tous maux, l'immanence Du sommeil des sommeils et de la nuit des nuits.
Là (tu dois sûrement t'en réjouir d'avance) Du monde des vivants les plus énormes bruits En murmures ne sont pas même reproduits.
Quoi ! vraiment? nul écho de l'homme? est-ce possibh Quoi ! la clameur d'un peuple entrant en liberté, Je ne l'entendrais point ! j'y serais insensible ! Quoi ! mon trou sépulcral serait inaccessible A ce que chanterait la sainte humanité, Faisant un pas de plus vers la Divinité !
Non, je n'en crois rien ; non.
Non, l'accomplissement des vastes espérances. Non, l'équitable fin des publiques souffrances, Les grands événements, les grandes délivrances, Ne peuvent sur ce globe éclater, retentir. Sans atteindre mes os, sans me faire sortir De ce neutre absolu qui prétend m'investir !
Quand des vrais chevaliers l'élite magnanime, Dans l'auguste intérêt de ces choses, tiendra La campagne, et de vol en vol, de cime en cime. Ira vers la victoire, ou bien en reviendra ; Fasse quelque bon Dieu que leur galop sublime Sur la fosse où le vieil infirme dormira.
Passe et repasse, ardent, rhythmé, plein d'une gloii Formidable, imposant silence à tout moqueur: Et je tressaillerai dans ma demeure noire, Et je me gaudirai sous ces géants d'histoire.
Et qui tendra l'oreille ouïra mon fier cœur Bondir à l'unisson du fier galop vainqueur !
Voilà la pièce; je n'ai passé que quatre stances. Je ne crains pas de dire qu'elle est le chef-d'œuvre de Dondey, et je ne suis pas étonné de trouver une note de sa main par laquelle il demande que ce morceau soit imprimé avec sa chère Miranda.
Jamais il n'a trouvé une expression plus heureuse et plus noble, soit de ses tristesses, soit de ses fiertés. Quelle fermeté tout d'abord, puis quel élan! Gomme il rentre paisiblement en lui-même, et comme il éclate ensuite ! Après des grondements pleins de menaces, son vers s'apaise et se fait discret et digne pour la rencontre d'Alceste ; cette fiction originale est un de ces traits qu'on n'oublie pas. Plus loin, il est difficile de n'être pas touché quand l'ombre aimée traverse tout à coup sa nuit et l'éclairé. Puis le voilà qui retombe lourdement dans sa mort et dans son néant, et on croirait que tout est fini, quand on est réveillé par un cri superbe :
Quoi! la clameur d'un peuple entrant en liberté..., etc.
Quelque noble que ce moi ait paru jusque-là dans son orgueil, on est heureux qu'il sorte de lui, et qu'étant lui-même entraîné, il se montre cette fois
plus occupé de la cause de tous que de la sienne.
Si on demande maintenant quels étaient, parmi les vivants, les grands noms à qui s'adressait son enthousiasme, il suffit de se reporter à la date de ces vers pour deviner qu'il pensait surtout à Garibaldi. Il ne connaissait rien au-dessus de Garibaldi, dans l'ordre de l'action : dans l'ordre de la pensée, son admiration était à Victor Hugo d'abord, puis à Michelet et Quinet, et aussi alors à Renan, dont la Vie de Jésus venait de paraître. C'était avant que Renan eût accordé aux choses du passé la protection, d'ailleurs passablement dédaigneuse, de son grand esprit et de sa pensée originale.
Dondey a mis lui-même à ces vers la date d'août 1863, et au-dessous de cette date il a écrit: « Juste trente ans, hélas! après l'impression de Feu et Flamme, dont la préface porte la date du 10 août 1833. »
Cependant le nom de Dondey, que le public ne lisait plus nulle part depuis 18^3, venait de reparaître au jour. Charles Asselineau, qui préparait sa Bibliographie romantique, consacrait à Philothée O'Neddy et à Feu et Flamme un article qui parut en octobre 1862, dans le Boulevard, et qui devint un chapitre du livre publié en 1866. On ne peut pas dire que cet article soit complaisant, et le critique
est loin de se livrer au poëte. Tout l'éloge qu'il fait de lui se réduit à ces quelques lignes :
« Quant à Philothée-Théophile Dondey, la part faite des outrances exigées par les statuts de la confrérie, ce n'était rien de moins (lisez rien moins) qu'un poëte sans valeur. Il avait la couleur, le mouvement... et ses incorrections étaient au moins des audaces. Théophile Gautier, qui l'a connu et bien jugé, nous disait de lui qu'il était un forgeur d'alexandrins. Gela est vrai : son vers ferme et vigoureux le prédestinait à la satire et au théâtre. »
Cependant il lui rendait du moins justice par l'étendue même de son article et par la place qu'il lui donnait dans l'histoire de l'école. Dondey lui écrivit pour le remercier, en mêlant aux remercîments quelques réclamations, au fond très-modestes. Cette lettre est fort intéressante, et on a bien fait de l'imprimer et de la publier après sa mort l.
Peu après la fin de la guerre de 1870, pendant le règne de la Commune, Dondey se sentit assez malade pour être obligé de demander un congé; il
1. Lettre inédite de Philothée O'Neddy, auteur de Feu et Flamme, sur le groupe littéraire romantique, etc. Paris, Rouquette, 1875. On annonce, dans un Avant-Propos de cette édition, que je dois publier les Poésies inédites de Dondey : il y a là une méprise. On a confondu l'étude sur les œuvres de Dondey, qui est la présente Notice, avec la publication de ces œuvres, dont je n'aurais pas eu le loisir de me charger.
m NOTICE.
eut sa retraite en janvier 1873. Cette retraite, hélas ! ne fut pas une paix, ni pour lui-même, ni pour sa sœur, qui avait attaché sa vie à la sienne. La paralysie qui le consumait exaspérait une humeur qui n'avait jamais été bien traitable; il souffrait constamment, et on souffrait près de lui; le cerveau même était malade. Quoiqu'il eût encore deux ans à vivre, on peut dire qu'il était déjà mourant1.
11 lui vint à travers ses souffrances une consolation. Théophile Gautier, à qui était dédiée la seconde édition de la Bibliographie romantique d'Asselineau, 1872 (c'est celle que j'ai sous les yeux), écrivit dans le Bien public du 14 avril de cette année un article sur Philothée O'Neddy, qui était un chapitre d'une Histoire du romantisme. C'a été pour Dondey une satisfaction, qu'il a vivement goûtée, de voir ses titres littéraires reconnus par un tel critique avec cette publicité.
Il se montra aussi très -sensible à la déférence
1. Tant qu'il fut capable d'occuper ses yeux et son esprit, il prenait plaisir à^ses livres, non pas seulement à les lire, mais aussi à les regarder. Il aimait passionnément les livres, il les avait aimés de très-bonne heure, et, à force de les aimer, il .'tait venu à bout de se composer une bibliothèque supérieure à ce qu'on aurait pu attendre de «es ressources.
que lui témoignaient de jeunes poètes , tels que M. Armand Silvestre et Mlle Louisa Siefert.
Sous ces influences bienfaisantes, et peut-être aussi, hélas ! parce qu'il avait plus besoin d'appui, se sentant plus faible, sa défiance farouche se détendit un peu.
Il me fit lire en 1872 cette Miranda, tenue sous clef si longtemps1. Je la lus, dans de telles circonstances, avec une émotion très-vive, qui se traduisit dans la lettre par laquelle je le remerciai. C'est alors que, touché de ma sympathie, il me donna ses manuscrits.
Il écrivit de sa main, avec une écriture déjà indéchiffrable, sur le cahier qui contenait Miranda: « Donné à mon ami Ernest Havet tous les manuscrits achevés. Dondey, 6 novembre 1872. »
11 est mort le 19 février 1875. Le service eut lieu le 21 à Saint-Étienne ; je prononçai au cimetière une courte allocution. M. Vacquerie, en l'insérant dans le Rappel, y ajouta quelques lignes (non signées). M. Grimaud et M. Armand Silvestre écrivirent sur Dondey deux articles, le premier dans le Bulletin français du 22 février , le second dans
1. 11 m'avait communiqué déjà, mais seulement en 18G8, le Cul-de- Jatte, écrit en 1863.
V Opinion nationale du 2k> Ce dernier est le témoignage, non plus seulement d'un critique et d'un ami, mais encore d'un poëte.
En résumé, Dondey a eu, sous la vie terne et obscure du dehors , une vie intérieure toute de passion et de poésie. Il a fait de la critique parce qu'on l'a appelé à en faire, et sa critique a son prix, soit en elle-même, soit parce qu'elle contribue à éclairer un moment très-intéressant de l'histoire littéraire de notre époque ; néanmoins Dondey avant tout était poète. Il l'a été tour à tour pour le public, pour une femme et pour lui-même; car il aimait la poésie de ce « pur amour » des mystiques, qui n'a pas besoin de récompense. La muse l'avait doué ; au début, son talent a été reconnu dans un petit cercle de jeunes gens amoureux de l'art comme lui; il a pu croire qu'il irait plus loin. Ses vers, ayant monté jusqu'à Chateaubriand et Béranger, leur ont fait attendre quelque chose; puis il s'est perdu dans l'ombre. Un je ne sais quoi l'empêchait d'entrer en pleine communication avec ses lecteurs, comme dans la vie un je ne sais quoi aussi faisait obstacle à son commerce avec les hommes. Il était aussi trop myope, en quelque sorte, pour voir son public; enfermé dans sa pensée, il ne pénétrait pas jusqu'à celle des autres, et n'avait pas le sentiment
des soins à prendre pour mettre son esprit en harmonie avec le leur. Il ne craignait pas de choquer, ou ne s'apercevait pas même qu'il pût choquer. 11 ne réussit donc pas du premier coup ; n'ayant pas réussi, il ne pouvait trouver d'éditeur pour d'autres vers, et il n'était pas assez riche pour s'en passer. S'il l'avait été, et qu'il eût pu se faire imprimer, peut-être, à mesure que son talent et son âme se développaient, qu'il eût forcé l'attention des critiques, malgré son peu de souplesse et de savoir-faire, et une fois écouté, son talent même serait devenu plus grand et plus pur, par l'influence heureuse du succès, qui d'une part lui aurait donné des forces, et de l'autre lui aurait fait entendre plus distinctement la voix du public.
Au contraire, il a toujours travaillé seul, sans l'applaudissement qui aiguillonne et sans la critique qui avertit. De là les singularités ou les longueurs par lesquelles on est arrêté dans ses vers. Je ne sais jusqu'à quel point ces défauts pourront nuire aujourd'hui encore à l'effet de ses poésies; mais il y a une chose dont je me tiens sûr: c'est qu'on y trouvera des morceaux dont le prix ne sera conteste par aucun juge, et qu'il n'y aura personne pour dire . Celui-là ne valait pas ia peine qu'on parlât de lui.
Au moment où j'achève cette Notice, je relis un article sur Feu et Flamme qui parut en 1833 dans la Revue encyclopédique (tome LIX). Averti par le livre d'Asselineau de l'existence de cet article, je m'y suis reporté, et il me semble qu'il y a quelque intérêt à en parler.
L'article est tout entier dans le préambule et la conclusion ; le reste n'est qu'une suite de citations.
Voici ce préambule :
« Nous avons souvent eu l'occasion de nous élever contre les vaines et dangereuses idées répandues dans ces derniers temps au sujet de la poésie; nous nous sommes plaint de l'immoralité de cet art sans but et de l'absurdité de cette idolâtrie exclusive de la forme. Nous profiterons de l'occasion de ce livre, non point pour renouveler ces critiques, mais seulement pour montrer par quelques citations à quel point d'égarement ces théories peuvent entraîner les âmes trop ardentes et trop abandonnées. On verra quelles passions sociales et quelles vertus demeurent dans les jeunes gens auxquels on a appris à ne rien estimer au delà d'un vers bien ciselé et d'une strophe bien panachée, et une fois jetés ainsi hors de la vie réelle (dont le Génie, suivant la parole du maître, brise les portes avec ses pieds d'acier), une fois lancées ainsi par l'univers sans autre dessein que d'y rencontrer de merveilleuses exaltations pour faire des odes et de pompeuses apparitions pour en nourrir des métaphores, on verra quels rêves étranges les assail-
lent et les tourmentent. Nous nous abstiendrons donc de toutes réflexions, et nous laisserons le poëte manifester lui-même son sentiment et ses douleurs. Les vers sont en général faciles, et sur tous les points il est aisé de reconnaître la manière de M. Hugo, exagérée et tenue dans l'excès, comme font toujours les disciples. »
Cette dernière phrase est tout ce qu'on trouve d'appréciation littéraire dans l'article, qui n'a qu'un objet moral. L'auteur, qui signe T..,, termine ainsi1 :
« Nous conseillons à nos jeunes poètes de se méfier des séductions qu'un homme de génie peut souvent exercer, et de ne jamais quitter les choses vraies et sérieusement senties pour se mettre à la recherche des fantômes et des strophes à effet. L'exemple qui se présente à nous dans l'analyse de ce livre est le meilleur que nous puissions citer pour montrer où s'acheminent les talents les plus faciles et les plus clairs, du jour où ils commencent à jeter loin d'eux la réalité de leur patrie et de leur temps, comme chose trop banale et trop vulgaire. »
Voici ce que Dondey répondait à ces reproches trente ans plus tard, dans sa Lettre à Asselineau, en désavouant de bonne grâce certaines excentricités :
1. 11 paraît que c'est Jean Reynaud qui signait T ou Tesner, anagramme d'Ernest, qui était un de ses prénoms.
« Ceux qui pensent que nous vivions dans un certain détachement de la cause populaire se trompent tout à fait. Nous étions républicains pour la plupart... Le brave Petrus était montagnard; le jeune O'Neddy, lui, était girondin (ici vous ne l'accuserez pas d'outrance)... Nous rêvions le règne de l'art, c'est vrai... mais nous voulions encore autre chose. La préface de Feu et Flamme énonce des vœux de révolution sociale. Nous avions parmi nous des adhérents du saint-simonisme et du fouriérisme. Aussi O'Neddy, dans le temps, a-t-il été bien étonné quand il s'est vu gourmande si vertement, dans la Revue encyclopédique, pour son malheureux Pandœmonium. Il croyait pourtant avoir été d'une précaution oratoire suffisante, en prenant le soin de griser outrageusement ses personnages, avant de les rendre coupables des énormes propos qu'ils débitent. »
Sa défense est bien modeste, et il aurait pu répondre plus hardiment. Il est certain que l'article qu'on a lu est d'un esprit droit, qui s'appuie sur des principes fermes ; mais rien ne montre mieux que le bon sens, et les principes ne suffisent pas toujours pour juger l'imagination et la passion, et par conséquent la poésie. Car le critique s'est évidemment trompé en deux points : d'abord quand il a pris pour de pures phrases et de simples effets de style des rêves, des exaltations, comme il dit, que lui-même ne ressentait pas, mais qui n'en étaient
pas moins « sérieusement senties » par le,poëte, et qui ont été, on peut le dire aujourd'hui, son existence même ; ensuite quand il a cru que pour aimer a un vers bien ciselé » et d'une fière tournure, on se condamnait à être indifférent aux passions et aux vertus sociales, « à la réalité de sa patrie et de son temps, comme à chose trop banale et trop vulgaire. »
La vie de Dondey et ses œuvres protestent également contre ce jugement porté sur sa jeunesse. Nul n'a pris plus à cœur les droils de la raison et de la justice et la grandeur de son pays; il était là-dessus en communion parfaite avec ceux qui lui faisaient ainsi la leçon, et ce n'est pas seulement aux littérateurs, c'est aux philosophes et aux démocrates que j'offre cette étude sur un homme dont l'âme et le talent ont appartenu sans réserve à la république et à la libre pensée, et dont la foi et le dévouement n'ont jamais fléchi.
Octobre 1875.
Ernest Havet.
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PARIS. — lmpr. J. CLATE. — A. Quantix et C\ rue St-Benoit.
La Bibliothèque Université d'Ottawa
Echéance
The Library
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Date due