‹ Notice sur Philothée O'NeddyChapitre 10 sur 11 · Voir son feuilleton dramatique du 12 juin · texte numérisé non relu

Voir son feuilleton dramatique du 12 juin

distingué dans son ombre, et dont les yeux éclairés par l'amour avaient démêlé ce qui était en lui?

Voyons, ce grand élu, qu'est-ce? un franc plébéien, Qui vient de rien, n'est rien, ne sera jamais rien; Un songeur étonné, tant l'orgueil le domine, De n'être pas de ceux que la muse illumine.

Et plus loin :

Tu ressembles vraiment au dieu de l'Évangile; Car enfin du chétif, du moindre, du dernier, Il te plaît, comme à lui, de faire le premier!

Et encore :

Oui, par toi me voilà (qu'on m'admire et m'envie!) Sûr de ne pas mourir ayant manqué la vie.

C'est la même jouissance d'orgueil qu'il a exprimée sous une autre forme et plus âprement dans un drame dont je parlerai tout à l'heure :

Il faut être héros pour vaincre une héroïne;

Il faut être divin pour prendre une divine ;

L'ange obtient seul de l'ange heur et gloire d'amant;

Le diamant peut seul tailler le diamant!

Tu veux charmer ma fée en sa haute nature :

Nain! deviens donc alors un preux de ma stature!

Je ne sais pas si toutes ces propositions sont d'une

certitude géométrique, mais peu importe à-la poésie et à la passion.

Je ne citerai des idylles que ces vers mystiques qui terminent la seconde ; c'est une apostrophe aux Esprits qui peuplent la nature et en font la vie :

Esprits! rendez pour eux vos voiles diaphanes; Esprits! de tels amants ne sont pas des profanes": C'est leur droit d'admirer l'ordre immatériel. Tous ceux qui de l'amour ont surpris les arcanes Sont, comme Prospero, les maîtres d'Ariel : L'amour, comme la Mort, donne les clefs du ciel.

Dans les Sonnets il y a des pièces amoureuses pour lesquelles il ne craignait pas le jour, et qu'il eût volontiers imprimées. S'il ne voulait pas qu'on sût le nom de sa maîtresse, ni son histoire, il voulait évidemment qu'on sût sa beauté. Les sonnejs intitulés: En Espagne, En Italie (ces titres sont comme un domino) n'ont pas d'autre objet que de s'épancher là-dessus. Insula sacra est la consécration d'un rendez-vous. Méditation touche, quand on sait que cette femme n'a pas vécu longtemps depuis. C'est elle qui parle :

Car pour nous élever, d'un plein et sûr effort,

De cette terre aux cieux, nous n'avons d'autres ailes

Que celles de l'Amour et celles de la Mort.

xAOTICE. 05

l\lais ces offrandes jetées çà et là ne contentaient pas sa religion amoureuse; il voulait élever à son amour un monument, et il conçut le drame de Miranda. Je n'en sais pas la date précise. C'est un travail considérable, où il a mis toutes ses complaisances, et quelque difficile qu'il puisse être de faire goûter une composition si étrange aujourd'hui, et qui l'était déjà alors, je trahirais l'amitié de Don-, dey, pour ainsi dire, si je ne m'y étendais pas.

Le comte Rinaldo, mari de Miranda, a dans son propre frère Brennus, qui convoite sa femme, un ennemi capable de tout. Brennus l'a fait poignarder la nuit dans un lieu désert; mais don Rinaldo tout sanglant s'est jeté du haut d'un rocher dans la mer, et les meurtriers n'ont pu retrouver son corps. Cependant Rinaldo sauvé a été employé par le roi et par le pape à une mission secrète ; on lui a imposé le silence, et depuis vingt jours les siens n'ont aucune nouvelle de lui. Convaincu de sa mort, Brennus avait besoin seulement de la faire reconnaître pour hériter de son titre, de son domaine, et, il l'espère bien, de sa femme même. Or il y avait un archer du nom d'Alvar, que Rinaldo avait rencontré un jour, et qui lui avait offert une ressemblance si surprenante avec lui-môme, qu'il l'avait adopté comme son frère et s'était chargé de sa for-

tune. Brennus a fait assassiner cet Alvar, et l'a fait rapporter mort sous le nom de Rinaldo. Cependant Miranda, déchirée par sa douleur, ne vit que pour découvrir et punir les meurtriers : aussi bien elle est « la fille de don Pèdre et d'Inez de Castro ». Elle a fait dresser dans une salle du château un catafalque; elle a fait tendre de noir tous les appartements, qui ne sont plus éclairés que par des cierges et des lampes, et elle a juré que le jour n'y entrerait plus. Quand la pièce commence, il est nuit; un homme est endormi au pied du catafalque ; c'est Orco, le majordome fidèle du comte. Rinaldo entre, et, après un monologue, réveille Orco et lui révèle tout; mais Brennus avait demandé à Orco un rendez-vous secret dans ce lieu même ; Orco l'écoute en présence de Binaldo, qui reste caché. Sans avouer le meurtre de son frère, il dévoile tous ses projets sur Miranda : si elle ne veut pas l'écouter, il l'enlèvera, pendant des crises léthargiques auxquelles elle est sujette; il surprendra ses sens, et il étale si effrontément sa luxure, que Rinaldo s'écrie et se montre. Brennus croit voir un fantôme ; il se trouve mal; Rinaldo s'efface, et quand Brennus revient à lui, Orco réussit à reconduire, en lui persuadant qu'il a éprouvé une pure hallucination. Nous n'attendons plus que Miranda, et en effet la voici. Elle

est en proie à une espèce de délire; elle prend Orco pour un moine, son confesseur; chose plus étrange, elle prend Rinaldo lui-même pour Brennus, et elle déploie, dans les discours qu'elle tient à l'un et à l'autre, une telle ardeur de passion que Rinaldo n'y peut tenir. Il lui donne la main : ce toucher d'abord, puis un cri qui lui échappe, la réveillent, mais c'est pour la faire tomber comme morte. Rien ne peut la ranimer ; rien, si ce n'est le son de deux harpes, que les deux amants touchaient ensemble autrefois. Hier, Mirandaen ayant touché une, l'autre a résonné d'elle-même; Miranda a vu là un miracle. Orco a l'idée de les effleurer, et Miranda revient à elle. Voilà le premier acte.

Le second acte se réduit à une scène unique, à laquelle les autres ne servent que d'introduction ou de complément : celle où Rinaldo se fait reconnaître à Miranda, et, en présence de Brennus lui-même, lui apprend la trahison à laquelle il a échappé. Il commande à Orco de rassembler le peuple dans la grande salle du château pour qu'il salue son maître ressuscité, et, couvrant Brennus d'un pardon dédaigneux, il le charge ironiquement du soin d'annoncer à la foule que c'est Alvar seulement qui est mort et que le comte est vivant.

Dans une scène de ce second acte, comme Mi-

randa exaltée étale à Brennus le miracle des deux harpes, et comme il se moque de cette illusion, elle leur adresse un nouvel appel, et se met à toucher la sienne, attendant avec confiance que l'autre réponde. Brennus a fait éloigner celle-ci, et Ta fait porter à l'autre bout de la vaste salle ; mais Rinaldo est là, caché dans l'ombre, et la harpe répond encore sous ses doigts. La pièce a pour second titre : Les Harpes fées.

Au troisième et dernier acte, Rinaldo se montre en effet solennellement devant la foule assemblée, qui le reçoit d'abord avec des acclamations; mais Brennus paraît à son tour, vêtu de deuil et l'air sinistre ; il déclare que le peuple est le jouet d'une imposture ; que Rinaldo est bien mort ; que celui qui est là sous son nom, c'est Alvar, un traître qu'il faut tuer sur l'heure, qui ne doit pas vivre un instant de plus. La foule aveugle va en effet massacrer le comte ; les nobles protestations d'Orco, les appels indignés de Miranda demeurent impuissants. Brennus redouble de rage et de perfidie ; il est maître des cœurs; tout est perdu; Orco tire son sabre; Miranda brandit une épée. Alors Rinaldo s'avance, et, dans un discours de cent vingt vers, il reconquiert les esprits. 11 ne reste à Brennus qu'une ressource: il demande le jugement de Dieu par l'épée ; Rinaldo

n'hésite pas à l'accepter, mais Miranda ne peut souffrir qu'il risque sa vie; elle lutte à la fois contre lui et contre le peuple furieux; elle s'épuise en efforts, qui viennent se briser contre le cri obstiné de la foule : Le jugement de Dieu ! le jugement de Dieu! Tout à coup elle saisit l'épée de Rinaldo, et l'enfonce dans la poitrine de Brennus, en s'écriant :

Le jugement de Dieu? le voilà!

Cependant au commencement de l'acte, Orco, qui se défiait de Brennus, avait fait appeler au secours de son seigneur, d'une part les moines de l'abbaye voisine du château, de l'autre une garde sûre.

Les moines et les soldats entrent sur la scène ; les moines chantent des chants religieux aux accompagnements des harpes , auxquelles Miranda vient d'avoir recours comme à une puissance céleste, et qu'on va entendre jusqu'à la fin. Le peuple reconnaît le doigt de Dieu dans ce qui se passe et reçoit son seigneur avec soumission et avec amour.

Cette analyse montre assez que c'est là un drame sans réalité, et l'auteur aurait eu gran'd'peine à obtenir, je ne dis pas d'un spectateur, mais même d*un lecteur, qu'on prît au sérieux des combinai-

sons dramatiques aussi extraordinaires ; mais cette étrangeté ne lui faisait pas peur à lui-même. Il s'y délectait; il l'exagérait avec une naïveté qui s'accuse, non pas seulement dans les vers, mais dans les indications de la mise en scène. Il écrivait : « Dona Miranda, l'épée à la main, de Tair de l'archange qui va réduire le dragon. » — a Don Rinaldo, désinvolte et grand, auguste et stoïque, et parfois s' éclairant d'un sourire grave. » — « Il s'arrête, morne et fatal , au balustre. » — « Orco, le sabre au poing, héroïque et formidable. » — Toutes ces parenthèses nous montrent le drame tel qu'il se jouait dans sa tête : comment n'en aurait-il pas été enthousiasmé ?

Il l'était en effet, et il a caressé toute sa vie dans sa pensée le rêve de sa Miranda mise en pleine lumière, et éclatant aux yeux de la foule comme aux siens. Il avait voulu y traduire l'amour tel qu'il l'imaginait dans ses songes. Rinaldo est amoureux ; Miranda est amoureuse : il n'y a donc plus à leur demander raison de rien de ce qu'ils disent ou de ce qu'ils font, et le poëte lui-même n'a plus de comptes à nous rendre.

On voit-.bien que Rinaldo est encore le Lazare de l'amour. Brennus a telle tirade qui rappelle certaines pages du même roman, ou de Feu et Flammes

mais je ne veux pas trop scruter et interroger, et je ne chercherai dans Miranda que la poésie.

Nulle part le vers du poëte n'a été plus pompeux, plus sonore, plus fortement frappé. Voici, par exemple, une tirade du traître, troublé, au plus fort de ses convoitises, par un songe qui enveloppe Tannonce du dénoûment. Il rêve que Miranda ne résiste plus, qu'il est tout près d'en faire sa proie :

Un pas de plus, un seul, et le coup s'achevait. Jeux d'outre-tombe! à droite, à gauche du chevet, Deux fantômes, oui, deux! surgissent formidables, Muets, spectres jumeaux, tout pareils, tout semblables! Ce n'est pas un Alvar, puis un Rinaldo : non, Ce sont deux Rinaldos! ma chair n'est que frisson,

Le double revenant dont le pouvoir m'arrête,

A l'air d'être vivant, porte un habit de fête;

Nulle blessure au cou, nulle entaille au pourpoint;

Toujours en sentinelle, œil fixe, dague au poing.

Cependant Miranda s'agite, et sur sa couche

Se dresse lentement, sardonique, farouche.

Elle tient un poignard, qui dans ses mains grandit,

Et que vers mon front blême elle allonge et brandit.

Orco, le lâche Orco, d'une étreinte féroce

Me Saisit et m'amène, avec un rire atroce,

Aux atteintes 'du fer de Miranda : ce fer

A plaisir me laboure, ainsi qu'un soc d'enfer!

Tandis qu'on me déchire, au fond le mur s'entr'ouvre ;

Une autre vision à mes yeux se découvre.

C'est le feu roi don Pèdre (oui, je le reconnais)

Qui préside à la mort des assassins d'Inez.

Sur leur échafaud même, au grand. soleil, il siège;

Il me regarde, il rit de me voir pris au piège :

Avec l'autre supplice il savoure le mien,

Et joyeux- à sa fille il crie : Enfant, c'est bien!

A travers ces touches fi ères et lugubres, on est quelquefois surpris et charmé de trouver la grâce. Ainsi dans ces vers où s'exhale le délire de Miranda, qui croit que Rinaldo est vivant, sans autre raison d'espérer que son espérance même :

Ne suis-je pas assise en la vallée ombreuse, Où son premier serment m'a faite bienheureuse? Oui, je vous reconnais, cieux et bois, chers témoins : Si tout m'était ravi, vous me souririez moins ! .

Et plus loin, quand elle raconte comment, ayant touché sa harpe, elle a entendu résonner et répondre celle de son amant :

Amis, vous pensez bien qu'aisément je compris Quel transfuge du chœur des célestes Esprits Effleurait l'instrument de ses ailes de flamme : Merci, dis-je, Dieu bon, qui m'envoyez son âme: Qui la laissez descendre à mes côtés. Merci, Vierge des sept douleurs, qui permettez qu'ainsi L'âme de Rinaldo me prouve sa présence.

A toi, ehère âme, à toi ! Demeure, plus d'absence ; Ta place au paradis, rien ne peut te l'ôter! N'y remonte qu'à l'heure où j'y pourrai monter!

Mais arrivons au dernier acte. Le poëte est peu à peu entré si avant dans sa fable, il s'est pénétré si profondément de son rêve, qu'il semble que le rêve devient réalité. Dans la grande scène de cet acte, quand la foule se précipite déjà sur Rinaldo, et que tour à tour Orco et Miranda se sont jetés en avant pour le défendre : Rinaldo les arrête d'un geste tranquille et prend la parole :

Calme-toi, brave Orco; modère -toi, ma sainte;

Trêve à toute colère ainsi qu'à toute crainte ;

Bas les armes, mes preux. Quoi! vous voulez vraiment

Punir de nos vassaux le noble égarement?

Si leur culte pour moi contre moi les anime,

Est-ce qu'il faut traiter cette erreur comme un crime ?

Mais dans une autre erreur vous tombez tous les deux :

Ils se trompent sur moi; vous vous trompez sur eux.

Gomme c'est à force de l'aimer qu'ils le menacent et l'insultent, cette fureur ne peut le troubler; elle l'attendrit :

Moi qui dans tout combat me jette avec ivresse, D'autant plus exalté que l'ennemi me presse; Moi que le nombre attire ainsi qu'un tourbillon,

Et qui m'élancerais seul contre un bataillon :

Eli bien! ces bras levés, ces clameurs, ces audaces,

Cette foule aux fronts durs, aux yeux pleins de menaces.

Ces prémices de lutte à l'attrait souverain

Me laissent immobile et tranquille et serein.

Me défendre? cela me serait impossible; Combattre mes enfants! Non : victime paisible, Couvrant ces pauvres fous d'un absolu pardon. Je ferais de ma vie un complet abandon. Mais sérieusement quel péril court ma vie? D'abattre un imposteur la légitime envie Ne saurait égarer les esprits à ce point. Qu'avant d'exécuter on n'examinât point.

Déjà dans les regards je vois, je lis le doute; On songe, on fait silence, on hésite, on m'écoute, Et plus d'un cœur loyal, en secret palpitant, Doit se dire : Est-ce lui ? — Si c'était lui pourtant ! J'en suis sûr, à cette heure ici toutes les âmes, Comme on ferait devant les éternelles flammes, Reculent de terreur, devant ce noir danger D'immoler celui-là môme qu'on veut venger. Mieux vaudrait mille fois risquer de laisser vivre Un larron, dût pour tous quelque honte s'ensuivre... Se tairait-il jamais le remords inouï Qui crierait dans les cœurs : C'était lui, c'était lui !

Il les presse alors, il les force de voir, d'entendre, de se convaincre :

Allons, c'est trop douter. Le voilà, vétérans,

Le capitaine heureux qu'applaudissaient vos rangs, Quand il les devançait au choc de la bataille, Quand le premier d'un fort il foulait la muraille. Vous le reconnaissez, veneurs et forestiers, L'ardent chasseur, aidé par vous si volontiers, Lorsqu'à travers les bois, les monts de ses domaines, A courir daims et cerfs il passait des semaines. Paysans, métayers, vignerons et pasteurs, Le voici parmi vous, l'ami de vos labeurs, Le maître qui jaloux d'augmenter vos chevances, Bien souvent dans vos mains laissa les redevances, Et qui de tous ses fiefs, où le pauvre a son pain, Pour jamais sut bannir le démon de la faim.

(Mettant son chapeau et allant se rasseoir sous le dais)

Il se couvre et s'assied devant vous, le grand juge Qui du faible opprimé fut toujours le refuge; Qui maintenait serment, justice, honneur et foi Au-dessus du vouloir et du pouvoir du roi ; Que le félon n'osait regarder face à face, Mais près de qui le simple aisément trouvait grâce!

11 n'est personne, ce semble, qui ne dise en ce moment avec Brennus: Us vont fléchir, et, au bout de quelques vers encore, l'œuvre de persuasion serait en effet accomplie, si l'ennemi ne jetait de nouveau le désordre dans les âmes par son défi désespéré. Il ne reste plus alors que l'élan de Miranda :

Femme, place à l'épée !

7b NOTICE.

— Attends encore un peu : N'est-ce pas, mes amis?

— Le jugement de Dieu!

— Oh! grâce, bon vassaux; songez donc, votre maître De leurs coups de poignard souffre encore peut-être. Oh! ne consentez pas à cet horrible jeu : Grâce, empêchez cela.

— Le jugement de Dieu !

Le jugement de Dieu!

— Mon père! à moi, mon père!

Le jugement de Dieu, le voilà !

(Elle a tué Brennu*.)

Le tonnerre Dormait: mon père en moi soudain s'est éveille; C'est lui qui par mon bras docile a foudroyé !

J'en ai fini avec ce que Dondey a appelé lui-même les vers de sa première et de sa seconde jeunesse. Ils s'arrêtent en 1846, et je ne trouve rien dans ses manuscrits jusqu'en 1856. Qu'est-ce qui a rempli cet intervalle? Il le dit lui-même dans des vers qu'on verra plus loin : une grande douleur, et à la suite l'impossibilité de penser et d'écrire. Le jour où il retourna à la poésie, ce fut en revenant au passé et en se replongeant dans le souvenir de l'amour qui avait rempli sa jeunesse.

Il a daté de 1856 une Préface qu'il a placée en tète de sa Miranda, et qui commence par ces vers:

Pour mieux rêver dans l'ombre où je vis prisonnier,

J'ai repris, j'ai relu, j'ai revu l'an dernier

Tout ce drame, œuvre mienne, au vers parfois sonore,

Grave péché commis quand j'étais jeune encore;

Lequel dans mon tiroir, véritable in pace,

J'avais depuis ce temps justement délaissé.

Il essaye alors une appréciation de son drame : il veut être modeste, mais il ne peut s'empêcher d'être fier et confiant dans son œuvre :

Mais à défaut du grand, peut-être, il le suppose, A-t-il su quelquefois friser le grandiose. Bizarre, il le sait bien, plutôt qu'original : 11 prétend qu'en revanche il n'est guère banal.

Il se flatte d'avoir, dans cette rude escrime, Détaché çà et là quelque vaillante rime.

A défaut d'habileté dans l'art du théâtre, on y sentira la flamme intérieure et l'élan lyrique. Mais il s'arrête dans ce témoignage qu'il se rendait à luimême; il craint l'illusion, et il en a honte:

Chez lui si le bon sens parlait seul, faisant taire Son délire sournois, le pâle solitaire Saurait qu'il n'a rien fait de ce qu'il a rêvé, Et que l'Art, dieu jaloux, le traite en réprouvé.

Les vers suivants expliqueront la pensée pieuse

78 XOTICE.

qui attache à cette œuvre aimée les amis de Dondey qui lui survivent :

Pauvre drame! au tiroir faut-il donc qu'il retourne,

Et que jusqu'à la fin des temps il y séjourne?

Ah! ceci m'eût donné tant de contentement,

De pouvoir l'imprimer mystérieusement,

A l'insu des bourgeois, des journaux, des libraires,

Le tirant seulement à cinquante exemplaires!

Ce petit nombre eût fait sa gloire et son salut :

Maint fervent bouquineur, qui ne l'aurait pas lu,

Pour sa rareté sainte, avec le plus grand culte

L'aurait admis, gardé dans son musée occulte.

En bonnes mains toujours transmis et conserve,

Après quelques mille ans, vierge, on l'eût retrome,

Ainsi que Ton retrouve un pharaon d'Egypte

En entier dans sa gaînc, au profond de sa crypte.

Il n'y faut pas songer : la dure pauvreté

Frappe de son vélo cette humble vanité.

Prendrai-jc cependant le soin de le transcrire0

Doux Phébus! à quoi bon? A qui le faire lire?

Je sais bien quelque part deux ou trois grands liseurs,

Que la prose et les vers des plus minces faiseurs

IVépouvantent pas trop : bénévoles dans l'âme,

A coup sûr ils iraient jusqu'au bout de mon drame,

Faisant cela pour moi, non par grâce et pitié,

Mais par opiniâtre et charmante amitié.

Pourtant il hésite : il est bien vieux (il avait quarante-cinq ans)! et même étant jeune, une certaine pudeur le détournait déjà de produire ses vers :

Aujourd'hui, ruminant plus d'un ancien mécompte, Ma pudeur ulcérée, hélas ! tourne à la honte. Triste Musc! ii vous sied, sans plainte et sans témoin, D'attendre la vieillesse et la mort, dans mon coin!

Ici deux lignes de points préparent l'explosion des vers suivants :

Oh! la jeunesse! oh! dieux! la féerique jeunesse! Certe il raille, l'orgueil, elle rit, la sagesse, Quand elle ose affirmer qu'on peut perdre un tel bien. Et puis s'en consoler : frères, il n'en est rien. Si ferme que l'on soit, si forte qu'on ait Pâme, Lorsque le Temps nous cueille au front ce lis de flamme, On se sent tout à coup déchu, déshérité, Comme un roi que décoiffe un vent de liberté. Être jeune!. . .

Et le voilà qui s'épanche en une chaude tirade, dont je transcris les derniers vers :

Êtes- vous jeune? Eh bien, folie, extravagance, Fatuité, tout vous sied, tout vous est élégance; Vos torts, on leur sourit; vos travers sont goûtés; On vous pardonne tout, même vos qualités; Soyez jeune et malade : un rayon sympathique Vous transfigure, et fait votre mal poétique. Soyez jeune et mourez : charmant martyr du sort, Vous rayonnez jusque dans les bras de la mort.

Je ne crois pas que Dondey ait jamais écrit avec

plus de naturel, plus d'esprit et plus de bonheur. Ici deux lignes de points encore, puis la pièce finit par les vers suivants :

A cette façon d'hymne en vain je m'évertue ; J'ai l'esprit morne et noir, la pensée abattue. Fourmillant dans mon cœur, mille chagrins amers Finiraient, je le sens, par sourdre dans mes \ers~ Si je ne me hâtais de sortir de préface Pour me réfugier dans une dédicace, Où l'évocation d'un gentil souvenir Va m'ôter au présent, me cacher l'avenir.

Cette dédicace, en dix-huit quatrains de vers décasyllabiques (le décasyllabe moderne, partagé par moitié), je la donnerai tout entière : elle a une légèreté de touche assez rare dans ce qu'il a écrit, et puis elle est éclose, on le verra bien, du fond de son cœur :

Or en ce temps-là, riche de jeunesse, Dans une campagne, un beau jour d'été, Songeant à ma fière et tendre maîtresse, Je me promenais le cœur enchanté.

Un parc s'offre à moi; j'en touche la grille; Elle cède et s'ouvre à mes pas rêveurs. A l'ombre, un amour de petite fille Jouait toute seule au milieu des fleurs.

NOTICE. fcl

La chère mignonne a trois ans à peine : Quels fins cheveux d'or sur ce front de lait! Jamais bonne fée à poupon de reine N'a fait si doux charme et si pur attrait.

Je m'approche d'elle, et fou de sa grâce. Quoique tremblant fort de lui faire peur, Mon bras mollement l'enlève, et la place, Tout près de mes yeux, tout près de mon cœur.

J'étais animé de cette tendresse Qu'un père, dit-on, peut seul ressentir; Mon àme en goûtait l'angélique ivresse; De mon célibat j'avais repentir.

La gentille enfant, d'abord effarée.

De ses petits doigts se couvre les yeux, Et puis me regarde, et, tôt rassurée, Reprend son babil et ses cris joyeux.

Car j'avais alors un air moins farouche; J'étais dans mes jours d'espoir triomphant. Et l'amour heureux mettait sur ma bouche Ce sourire ému qui plaît à l'enfant.

Donc le petit ange en mes bras se joue, Gazouille des mots, chante sa chanson, Caresse à deux mains mon front et ma joue, Et pour grand ami m'admet sans façon.

Dans l'herbe à mes pieds sa poupée assise De ses soins pourtant me prend la moitié :

Flottant d'elle à moi, son âme indécise Refait tour à tour nos parts d'amitié.

Son charmant ramage à plaisir répète Un nom, Miranda, mot mélodieux, Qui fait que Shakspeare avec sa Tempête Surgit, passe en moi, sombre et radieux.

Mais de mon esprit l'enquête trompée Dans ce qu'elle dit cherche vainement Si c'est elle-même, ou bien sa poupée, Qui porte ce nom plein d'enchantement.

Soudain un appel, une voix de mère, Sous les marronniers s'élève là-bas :

Le doux angelot, ma fille éphémère, Après deux baisers, glisse de mes bras.

Riante, elle court; moi, je me dérobe.

Au seuil du jardin demeuré pensif, Je suis du regard sa petite robe, Qui disparaît blanche en un vert massif,

Depuis, son image enfantine et chère, Fantôme du ciel, toujours m'a hanté :

Au fond de mon cœur, ne sais quoi d'un père Pour son souvenir toujours est resté.

Rien d'autres enfants, lis purs, tètes d'anges, M'ont paru comblés de dons ingénus ; Mais ces sentiments, ces regrets étranges. Pour d'autres jamais ne me sont venus.

Quand je commençai l'œuvre qu'on peut lire. Ma muse d'abord voulut, demanda Un beau titre, un nom digne de la lyre * L'image survint, et dit : Miranda.

Oui, toi seule as pu, figure ineffable, Me dicter ce nom, car je ne dois rien, Rien à la Tempête, en mon humble fable; Rien n'y brille, hélas! de shakspearien.

C'est donc justement que je te dédie Ce bloc magistral de deux mille vers, Poëme ou roman, drame ou tragédie, Dont se voit privé le triste univers1.

Miranda porte dans le manuscrit le titre suivant : Miranda, ou les Harpes fées, poème dramatique en trois actes et en vers, par le vidame O'Neddy de Tyannes, copié sur le manuscrit original, en l'an de disgrâce i8ol , par . le citoyen Dondey, secrétaire intime du noble vidame.

Avant le mot O'Neddy, Dondey a ajouté depuis : Philotheus Ottavio Marins, c'est-à-dire Théophile Auguste Marie. Je suppose que Marius n'est pas le personnage antique, mais le Marins des Misérables.

i. On peut rapprocher de cette Dédicace la troisième idylle, intitulée : Amor duplex, et le sonnet qui a pour titre : Madonna col bambino.

Il est vrai que les Misérables n'ont para qu'en 1862, et que la copie de Miranda est de 1857 ; mais les trois prénoms paraissent ajoutés après coup en interligne. Quant au nom d'Auguste, s'il a choisi pour le traduire celui à'Oitavio, c'est sans doute en souvenir du Don Juan de Mozart (voir le sonnet intitulé : Don Giovanni).

Dondey a écrit aussi une préface en vers pour le recueil de ses poésies de moins longue haleine ; elle est datée de 1858. Elle se compose de vingt-six sixains. Elle n'égale pas celle de Miranda et fait moins d'honneur à l'écrivain; mais elle est très-intéressante pour l'histoire de l'homme. Il nous dit comment il est né poëte; comment il put croire un moment qu'il avait fait une œuvre et acquis un nom ; puis comment il se trouva obscur et impuissant :

L'espoir me délaissa, puis l'orgueil, puis l'audace; Mais non la passion. Dans mon âme aux abois, Elle resta debout, nerveuse, âpre, tenace ; Elle me ramena de force à celte place, Où je recommençai l'œuvre plus d'une fois Sans meilleure fortune, avec même disgrâce.

11 y avait pourtant quelqu'un pour qui il était poëte :

Cependant quelquefois une aube éclaircissait

Mes limbes un instant; dans mon ciel gris passait Une lumière, un ange aux sourires splendides; Vers mes rameaux son vol alangui s'abaissait; Il cueillait une fleur, et dans ses mains candides, Comme lui tout à coup la fleur éblouissait!

Ce n'était qu'un moment, trop rapide et bien rare, Mais que sa volupté me remontait le cœur!

11 vivait donc par l'amour; il vivait aussi par l'admiration. Il s'enthousiasmait pour toute belle œuvre, et se consolait de ce qu'il ne pouvait faire lai-même par la jouissance de ce que faisaient les génies aimés. Mais tout à coup tout lui manque, c'est-à-dire celle qui pour lui était tout. 11 attendit vainement la visite de l'ange ; l'ange avait plongé dans la nuit.

Longtemps plein de stupeur j'habitai les ténèbres, Ayant abandonné sans esprit de retour Mon misérable champ, si rebelle au labour. Enseveli, perdu dans mes songes funèbres, Je ne voyais plus rien de la vie et du jour, Et je n'entendais plus vibrer les noms célèbres.

Je finis cependant par vivre en cette mort : Le moyen d'échapper au souffle magnétique De notre siècle obscur, voyant, démocratique! L'esprit nouveau revint sur moi, brûlant et fort, Et, sans rien profaner de mon deuil extatique, Il sut galvaniser mon cœur paralytique.

8G \OTICE.

Il rentra dans la vie; il prit sa part du travail de ceux qui préparaient l'avenir. C'est sans doute alors, aux approches de 1848, qu'il écrivit la dernière partie de ses Sonnets, composés de pièces républicaines. Il s'élançait, avec d'autres vifs esprits, vers une révolution.

On savourait déjà l'infaillible conquête. Il se leva, le jour où l'on crut la tenir!... Elle se remontra, la sainte République!...

Au milieu de ce juste enthousiasme, je voudrais trouver l'expression d'un regret, sur ce que la République était venue, non par le seul mouvement de l'opinion publique, qui ne pouvait manquer en effet de l'amener bientôt, mais par un coup de surprise et de force; mais passons.

Ses ennemis alors l'adoraient à genoux : Tous, Pharisiens, docteurs, scribes, princes des prêtres, Plus que les vieux Brutus en paraissaient jaloux: Si bien qu'émerveillés nous disions entre nous : Frères, bénissons Dieu, les justes sont les maîtres. Misère! nous comptions sans les fous, sans les traîtres.

Erostrate et Judas surgirent de l'enfer : L'un jeta ses brandons; l'autre empoisonna l'air. Les hiboux de Tartufe, amoncelés sans nombre, Entre le jour et nous mirent leur masse sombre.

L'étoile du progrès disparut sous cette ombre, Et l'Ange-Liberté remonta dans l'éther.

Mon âme retomba...

L'ange redescendra pourtant; il le croit; il en est sûr; mais que l'attente est pénible! il redit après Michelet combien on souffre de « l'implacable longueur du temps ».

Dans le sentiment de ce vide, il s'est mis à relire ses vers, mais ils sont bien morts. Néanmoins il les recueille :

J'en ai mis en réserve un amas : pourquoi faire? Pour une offrande. A qui ce présent funéraire? A des vivants? Non pas : j'aurais honte et remords. A des morts? En effet. Je destine à des morts L'hommage désolé de ces feuillages morts; A ceux des miens déjà descendus sous la terre.

En janvier 1859 enfin, Dondey ajoutait à ses Tablettes amoureuses le post-scriptum suivant :

L'autre nuit, sous ma lampe, énervé de tristesse, Je tenais dans mes mains ces pages de jeunesse. Oh! comme j'étais sombre! oh! comme j'étais seul ! Dans mon cerveau flottait une image au linceul; Puis des coteaux brumeux, pleins de funèbres arbres, De longs saules baisant des croix, drapantdes marbres. J'écoutais ce penser, qui m'habite et me mord :

Être mort dans la vie et vivre dans Ja mort! Et je disais, sondant le mystère où tout tombe : Où donc est le repos, s'il n'est pas dans la tombe?

Et cependant il relisait ces vers, pauvres débris d'an amour évanoui :

Ces cendres remuaient, me brûlaient quoique éteintes; Nous échangions tout bas de sympathiques plaintes.

Tout à coup il rit : il venait de relire un Épilogue, où il apostrophait son lecteur, lui qui pourtant, au temps même où lui échappait cette apostrophe :

Savait si bien déjà Que l'ombre réclamait ses vers, surtout ceux-là, lit qu'il n'était pour eux d'autres lecteurs possibles Que les dieux, les esprits, les morts, les invisibles. A peine avais-je ainsi pensé, qu'il me sembla (Oh! personne pourtant, personne n'était là). Il me sembla, charmé de deuil, navré de joie, Entendre le frisson d'une robe de soie Et le soupir d'un sein gonflé d'émotion. Ces plis frôlés, ce bruit de respiration, C'était tout contre moi. Je tremblais comme un saule. Je sentis regarder par-dessus mon épaule; Une haleine effleura ma joue, et je surpris Comme un toucher vivant parmi mes cheveux gris.

Ces mots trempés de larmes sont le dernier acte d'amour que j'aie trouvé dans ses vers.

En 1861, la mort frappa un coup sous lequel son àme s'enfonça encore plus avant dans la nuit : il perdit sa mère. Déjà, depuis cinq ans, elle était atteinte de paralysie (elle était née en 1779); mais enfin elle existait; chaque jour, en revenant de son bureau, il la retrouvait, et il avait la joie de se dire qu'il la faisait vivre. Cette mort acheva de l'abattre et de noircir ses pensées; il m'écrivait six mois après :

« L'amère satisfaction d'avoir vu ma mère... quitter la vie dans des conditions aussi dignes que possible ne m'aide pas à supporter stoïquement la disparition de ce qui restait de sa personne. J'y tenais, je m'y sentais attaché, non-seulement par ces forts liens de nature communs aux trois quarts des humains, mais par une juste et nette conscience du peu que j'importe aux gens et aux choses; par le poids sans cesse accru de mes vieux et constants chagrins; par l'accord étrange et l'harmonie que je croyais découvrir entre ses misères et les miennes; par égoïsme enfin, ce n'est pas impossible. Donc, sans parler des sentiments naturels, des vifs souvenirs d'enfance, des motifs normaux, je m'étais mis secrètement à l'aimer de toute la violence de mes maux secrets. »

Nous pénétrons ici le mystère de ses plus profondes tristesses. Je ne sais s'il pressentait qu'il devait être frappé aussi de paralysie, quoique d'une

autre manière que sa mère; mais déjà il se regardait comme paralysé, paralysé dans son génie. Il avait aspiré très-haut, et il n'avait pu atteindre : qui l'en empêchait? Était-ce la santé? les assujettissements vulgaires? les souffrances morales, dont sa vie lui paraissait plus pleine qu'une autre? Il ne savait, mais quelque chose pesait sur lui. Cependant, au temps, où il était jeune, son . triomphe d'amour avait apaisé et charmé le tourment des autres ambitions non satisfaites; maintenant, abandonné de l'amour et de la jeunesse, il ne sent plus que son impuissance, et il ne cesse de retourner en lui ce sentiment sous toutes ses formes.

11 écrivit en 1861 et 1862 les Visions d'un mort vioant, dont le prologue, encore tout personnel, ne fait que mettre en image un vers que j'ai cité tout à l'heure :

Être mort dans la vie et vivre dans la mort.

Ce prologue débute ainsi :

11 a vingt ans à peine; il vague par un site Plein de merveille, où tout le charme, où tout l'excite. Un soleil d'Orient, des cieux profonds et purs, L'éclat changeant d'un fleuve entre des bois obscurs...

Son personnage voit se déployer, sous ses yeux

avides, toutes les magnificences de la nature et toutes les belles émotions de la vie. Il veut en prendre sa part ; il veut s'avancer :

Au premier pas, Par derrière une main surhumaine, invisible, Le prend, le tient, et puis le traîne, irrésistible, Dans un prochain fourré. Là, sur le frais gazon , Un cercueil s'offre, ouvert, vide : en cette prison La main de fer le met vivant, l'étend, le couche, Et sur lui pose, ajuste avec un soin farouche, Non un couvercle, mais un large et long drap noir, Qu'on dirait volontiers vain obstacle, à le voir. Mais qui réellement pèse plus qu'une pierre, Et dont les quatre coins s'enfoncent dans la terre Gomme racines d'arbre. A son oreille alors : Tu peux, dit une voix, t'épuiser en efforts, Dépenser la vigueur de ta mâle jeunesse, Celle des ans futurs que le destin te laisse : Aucun de tes fougueux sursauts ne parviendra A rejeter, ni même à remuer de ce drap; Tu ne quitteras plus cette étroite demeure; T'y voilà prisonnier jusqu'à ta dernière heure.

Et qu'il ne se flatte pas môme d'y dormir, car il y sera tenu éveillé sans cesse par les bruits du dehors. Il faut qu'il attende le dernier sommeil ; mais celui-là n'est pas proche (il ne l'a pourtant attendu qu'une douzaine d'années):

9l2 .NOTICE.

La mort te viendra tard ; sans bonheur et sans crime. On ne la tente guère; elle est peu magnanime. Résigne-toi : tu tiens que le premier plaisir, C'est rêver; eh bien! rêve; on t'en fait le loisir.

Il ne peut croire cependant à sa destinée; il ne peut s'empêcher de promener sa main sur le drap fatal; mais quoi?

C'est du marbre, du roc; c'est un mur inflexible : L'éccrter? le trouer? impossible, impossible!... Allons, puisque la mort nous dédaigne, vivons. Et puisqu'on nous défend d'agir, hélas! rêvons.

Suivent donc ses rêves, partagés en deux visions : celle des Vertus et celle de l'Amour.

La première a deux tableaux; car il y a les vertus du passé et celles du présent et de l'avenir ; les vertus de la chevalerie et celles de la démocratie et de la libre pensée; les héros des croisades et ceux de la Révolution ;

Antiques paladins, preux de la nouvelle ère. Ensemble en un seul culte il faut qu'on vous enserre... Libérateurs, vengeurs, splendides justiciers. Destructeurs de faux dieux, de faux rois, de sorciers : Dès que l'on a hanté votre gloire superbe, Salué votre épée, applaudi votre verbe.

Si voué que l'on soit au servage, à l'oubli. On devient haut et fier, on se sent anobli;

A respirer votre air, on a (sublime leurre!) Comme un ressouvenir de vie antérieure, Où l'on aurait aussi tonné, vengé, vaincu; L'àme est debout, contente et forte. On a vécu.

A la suite de cette vision, il place sous ce titre : Intermède, un spectacle qui n'est plus un rêve, ditil, mais une réalité traversant le rêve. C'est une insurrection démocratique, à la fois formidable et avortée (celle de 183/j, sous Louis- Philippe), à laquelle il s'associe sans que son esprit paraisse atteint d'aucune hésitation, ni d'aucun scrupule. Elle avait commencé au chant éclatant de la Marseillaise, et à la fin, quand tout s'est tû, son oreille entend encore ce chant,

Sous terre cette fois!

Et ce murmure d'en bas berce son âme, qui continue d'attendre le jour de la victoire du peuple. La scène se passe sous le gouvernement de Juillet, mais évidemment c'est contre l'Empire qu'il l'évoque.

La seconde vision, celle de l'Amour, n'est qu'une revue de toutes les belles amours de l'histoire, de la poésie et du roman ; j'entends les amours brûlantes et abandonnées, car pour les idylles paisibles et pures à la façon de l'Astrùe, il leur accorde seulement l'hommage de quelques vers :

Mais un fils de René sous vos hêtres épais

Ne peut languir longtemps : bergers, souffrez en paix.

Ce n'est pas là ce qu'il veut chanter, mais bien

Ces effluves de feu Par qui l'on est démon, satyre, ange, homme et dieu !

il est toujours le poète de Feu et Flamme.

Tour à tour passent sous ses yeux les belles Asiatiques, les belles Grecques, les belles Romaines; puis, au moyen âge, Héloïse, la dame de Fayel, Inez de Castro, Françoise de Rimini , la princesse de Clèves, la religieuse portugaise, la Julie de Rousseau, la Virginie de Rernardin, l'Atala de Chateaubriand, son Amélie, la Delphine de Mme de Staël, et enfin Manon Lescault, à l'heure de la charrette ignominieuse et de la mort. Enfin, par-dessus le monument qu'il leur consacre, il élève en douze vers ce qu'il appelle une coupole, où il .inscrit les grands noms « de quatre demi-dieux » : Dante, Pétrarque, Michel-Ange et le Tasse. Les deux visions ensemble, celle de l'héroïsme et celle de la passion (avec V Intermède entre les deux) sont si pressées qu'elles se réduisent, pour ainsi parler, à des résumés de poésie. Tout cela tient en moins de cinq cents vers. Je ne sais si le génie même de Victor Hugo aurait pu

'porter le poids d'une telle œuvre; Dondey, à cette date, n'a pas sufii à cet effort. Ce poëme n'est guère qu'un témoignage des idées dont son imagination se nourrissait et de la passion avec laquelle il les embrassait toujours; mais il laisse tomber ses vers; il n'a plus la force de manier l'outil avec lequel il les forgeait autrefois. La maladie qui couvait en lui alourdissait déjà son sang et sa verve.

En 1863, il reprit sous un autre titre : le Cul-cle- Jatte, le thème du mort vivant, sans prétendre cette fois à construire sur ce thème toute une Légende des siècles. Il retrouva alors tout son talent ; mais avant d'arriver à cette pièce, je parlerai des Velléités philosophiques l.

C'est une série de pensées en vers : elles n'ont point de dates. Il y a un morceau où il est parlé du dévouement de la guerre de sécession aux États- Unis, et qui ainsi est daté de 1865. Dans ces pièces, il n'a demandé au vers ni musique ni images, mais seulement cette forme arrêtée qui en pressant la pensée l'enfonce dans l'esprit. Il fait à dessein de la prose mesurée et rimée.

Quant au fond, les Velléités philosophiques relèvent de deux inspirations fort différentes. Les cin-

1. Velléités philosophiques, par Auguste-Marie Dondey de Santeny, docteur gallican.

quante-deux premières pages du manuscrit, qui en' a soixante-douze, sont franchement spiritnalistes. Dondey a gardé jusqu'à près de soixante ans la foi de sa jeunesse (je ne dis pas de son enfance) : après avoir cessé d'être chrétien, il demeura religieux, et non-seulement religieux, mais mystique, mais superstitieux quelquefois ; ce n'est pas moi qui le dis, c'est lui-même. 11 est vrai que c'est dans un sonnet amoureux, et qu'en amour on peut laisser aller l'imagination1. Un autre sonnet, intitulé Trouble mental, en dit plus peut-être :

Il est, le croi riez-vous? des dates et des nombres Dont l'aspect me saisit d'un épouvantement; Que ma raison railleuse attaque vainement. C'est une impression pareille aux terreurs sombres

Que le pâtre attardé proche de saints décombres Éprouve quand il voit, on croit voir follement. Devers lui défiler et glisser lentement Des groupes vaporeux de fantômes et. d'ombres.

Un cafard me dirait : C'est le dieu des chrétiens, Qui fâché de t'entendre en arguteur impie D'incrédules propos semer tes entretiens.

1. Le sonnet est intitulé Superstition; il s'agit de celle du nombre treize, et voici le dernier tercet :

Las ! c'est encore un treize avril, néfaste jour ! Qu'elle m'a repoussé, malgré mes sombres larmes, L'orgueilleuse beauté dont j'implorais l'amour !

notice. m

Et voulant, esprit fort, que ton orgueil s'expie, Donne ainsi pour esclave à tant d'absurdités Ta créance, rebelle aux saintes vérités!

Cependant il n'était pas superstitieux tous les jours, mais il était croyant (croyant à un Dieu), et il voulait l'être. Il adressait à celle à qui il parle dans les Tablettes amoureuses une véritable profession de foi. Il lui disait :

Ainsi je t'ai juré que mon philosophisme

Ne pousserait jamais jusques à l'athéisme... etc.

Mais elle se défie ; elle craint qu'il ne tienne pas sa promesse : il la tiendra, et ce ne sera pas seulement par fidélité :

Dès longtemps de ma foi ce grand principe est maître. Qu'une âme immense emplit l'infinité de l'être; Que tout pense, tout corps, toute forme, tout lieu ; Que Dieu renferme tout, que tout renferme Dieu,

Dieu se manifeste surtout par l'amour :

Et si l'univers pense, et s'il aime surtout,

Voilà Dieu constaté; l'athéisme est à bout.

Donc à tes pieds divins, reine, l'amour achève

De prouver à mon cœur que Dieu n'est pas un rêve.

On ne trouvera peut-être pas une pareille théo-

98 AOTICE.

logie très-sérieuse ; mais tout est sérieux chez Dondey, et l'amour plus que tout le reste. Là encore il a été fidèle bien au delà de la mort de celle à qui il avait promis, et on verra bien que ce n'est pas sa faute si, à la fin et bien tard, il a senti sa foi ébranlée.

Cette foi est toute philosophique; les premiers vers des Velléités le disent nettement tout d'abord :

Si je suis athée? oui, théologiquement; Philosophiquement, non; l'extrême athéisme N'est que l'absurde envers de notre dogmatisme.

Et dans un autre fragment :

Le théologien dit, dans la nue auguste : Pécheurs, il est un Dieu; donc il faut être juste. Le philosophe dit, dans un plus clair milieu : Homme, il faut être juste, et cela marque un Dieu.

Voilà le thème qu'il va développer constamment dans la première moitié du recueil. Il ne croit pas au Dieu de l'Église, mais il a un Dieu, et il croit que tous le reconnaîtraient s'ils n'étaient rebutés par le catéchisme. L'incrédulité n'est que l'envers de la foi aveugle, et elle est absurde comme cette foi elle-même.

11 combat cette incrédulité sous sa forme la plus moderne, le positivisme :

Philosophes, d'accord; saluez le connu ; Que le chiffre pour vous reste le bienvenu; Mais après le certain pressentez le possible, Et du visible enfin concluez l'invisible.

À ceux qui lui disent que ce qui dépasse l'expérience est chose superflue, il répond par le vers de Voltaire :

Le superflu, chose si nécessaire.

11 écrit encore :

C'est envers la Raison se déclarer rebelle, C'est mériter son dédaigneux courroux, Que d'oser mettre en parallèle Les songes d'or planant au-dessus d'elle Et les contes bleus rampant au-dessous.

Il s'attache à Descartes, comme Cousin et ses disciples :

Je pense, donc je suis. Verbe de l'évidence ! Fiat lux de la Raison...

Et, comme il est arrivé à plus d'un cartésien, son théisme est un panthéisme :

11 est tout, la raison dernière et la première; Le fini, l'infini; l'ombre avec la lumière; Le plus ancien, le plus nouveau; l'enfant, l'aïeul ; Le grand, le fort, l'entier, l'un, le même, le SEUL!

C'est le terme d'une tirade de vingt-deux vers1.

Un morceau de cent trente vers s'adresse directement à Auguste Comte. 11 a beau jeu contre la religion où ce penseur avait abouti, et dont il s'était fait le grand-prêtre.

Mortels, Dieu n'est plus Dieu, mais je suis son prophète!

La philosophie même de Comte le blesse, par-son dédain à l'égard de l'esprit religieux. Il respecte cependant sa science et l'édifice imposant de son système, et il lui demeure reconnaissant d'avoir établi sur la nature seule l'autorité du droit et du devoir. Tout en se séparant de Comte, il n'est pas loin de Littré.

Ne pouvant s'empêcher d'être inquiet pour ses croyances, il recourt à une ressource à laquelle n'ont pas dédaigné de recourir des esprits dominés par une théologie bien autrement dogmatique : il se sert. du doute pour protéger la foi. 11 oppose aux négateurs le Que sais-je?

Rien pour prouver le tout; rien pour prouver le rien.

Il les accuse d'avoir, comme les théologiens, des mystères, et quand ils soutiennent, par exemple, qu'il n'y a de pensée nulle part que chez l'homme,

\. Ailleurs il définit Dieu « le moi de l'infini ».

de faire précisément à leur manière ce qu'ils reprochent à la théologie :

Aussi haut que la foi, votre négation Proclame l'homme roi de la création!

Enfin il tranche avec un sarcasme :

Le mystique est un fou, le nihiliste un sot!

Après tout, ce qui domine dans sa doctrine, et on doit s'y attendre de la part d'un poète, ce n'est pas précisément l'argumentation ; ce sont les réclamations pressantes de l'imagination et de la passion, qui se croient blessées. Il lui semble que le pur rationalisme attente d'abord à son amour, à cet amour qui était déjà saint à ses yeux quand il l'était le moins aux yeux des autres, et qui a maintenant la consécration de la mort. Il se sent offensé dans son élan vers l'idéal, dans sa foi en la liberté et en la vertu. Il demande compte aux ncanlins, comme il se plaît à appeler ses adversaires, de tout ce qu'il y a de grand dans la vie ; il leur reproche d'en faire un sacrifice au néant,

Cet autre dieu jaloux ;

puis, tout à coup, par un mouvement d'esprit bien périlleux, il se met à défendre, que dis-je? à exal-

ter, non plus le spiritualisme seulement, mais tout songe, toute illusion, toute chimère. Il en appelle aux fantaisies de Platon, aux visions de Jeanne d'Arc, aux utopies de la Convention, àJa dévotion de l'Amérique du Nord, combattant contre le Sud avec des jeûnes et des prières, au romantisme des poëtes allemands après 1813; il demande si tout cela n'a pas enfanté de grandes choses, et apostrophant ces illustres enthousiastes de l'histoire :

0 régénérateurs! qu'importe si ces flammes Viennent directement du foyer de vos âmes. Ou, comme le prétend votre modeste orgueil. Partent de l'infini, notre éternel écueil?

On voit qu'une pareille défense du mysticisme est terriblement sceptique. Il est très-vrai d'ailleurs historiquement que l'humanité étant plongée depuis tant de siècles dans la foi, l'enthousiasme ne s'y est guère montré sans l'accompagnement du rêve-, mais qui doute aujourd'hui que ces deux éléments ne puissent se séparer, et que la raison la plus ferme ne puisse avoir ses héros et ses martyrs?

Il me paraît bien qu'au temps où il écrivait ce morceau, plein de chaleur morale, sinon précisément de poésie, lui-même se sentait entraîné vers le doute. Il venait de lire précisément à cette date

un morceau de Prevost-Paradol, que ceux qui l'ont lu n'ont pas oublié. La philosophie y était représentée comme un parc magnifique, où le sage se promène, les yeux enchantés par des vues ravissantes et des perspectives qui d'abord semblent infinies; mais tout à coup, au détour d'une allée, il retrouve le mur dont le parc est impitoyablemnnt fermé partout. Dondey a été saisi comme tout le monde par cette image, mais ce qui lui reste de foi résiste à ce qu'elle a de décourageant. Il ne recule pas devant l'obstacle infranchissable; il demeure au pied de la muraille,

Toujours la regardant, comme si son regard La pouvait à la fin trouer de part en part... Et, l'àme invulnérable au rire, à l'anathème. Produisant, défaisant, refaisant maint système ; Lesquels mis bout à bout ne sauraient (c'est pitié! ) De la hauteur du mur atteindre la moitié.

Ii rêve obstinément : il rêve des échelles pour escalader la muraille; des ailes pour s'envoler au delà; mais quoi! s'envoler! si au delà il n'y avait rien,

Rien qu'une immense mer de ténèbres...

n'hésiterait-il pas à ouvrir ses ailes-? Il n'hésiterait

pas; il les déploierait, même à travers la nuit et le vide :

Oui, mon vol dans l'espace irait éperdùment;

et il ne pourrait s'empêcher d'espérer que quelque part, si haut ou si bas que ce fût, il rencontrerait enfin la lumière.

Ainsi donc, jusqu'à ce moment, l'espérance au moins, sinon la foi, avait le dessus dans son âme; mais tout à coup cela change, et le scepticisme, si longtemps repoussé, l'envahit. Ou plutôt le scepticisme est si peu selon sa nature, qu'il ne fait, à vrai dire, que remplacer une foi par une autre, l'optimisme par le pessimisme; il dira à peu près comme Proudhon : Dieu, c'est le mal,

lit l'athéisme alors l'ineffable ironie!

Devient une doctrine attrayante et bénie;

et plus loin :

Un grand fait se remarque au destin des empires, Celui-ci, que les plus longs règnes sont les pires; Alors cet univers est à jamais maudit : Son monarque ayant nom l'Éternel, tout est dit.

C'est là qu'il jette en passant ces huit vers, d'un si bon tour :

Qu'est-ce? un bref apologue : il est là qui m'obsède; Il ricane, il m'excite à le rimer : je cède. Un jour certain dervis rencontre au coin d'un bois Des marmots se battant pour quelques las de noix. « Enfants, dit-il, vos parts, je puis les faire comme Dieu même les ferait; voulez-vous? — Oui, saint homme! Oui ! dit la bande. » — Alors il donna bel et bien Tout au plus petit nombre, au plus grand nombre rien ».

Il revient alors sur les actes de foi qu'il proférait jadis si fièrement, pour les rétracter et les effacer :

Je ne sais, mais ce soir ma muse est peu pressée De crier : L'absolu, frères, c'est la Pensée2!

Et cette formule de Descartes, à laquelle il s'était confié, que contient-elle?

Le doute et la souffrance :

Je souffre, donc je suis; je doute, donc je peme... Alors, oui, c'est fatal, de toute éternité, Quelque chose a souffert, quelque chose a douté. Logique, allons, tais-toi; ta fièvre me déroute ; Non, l'Absolu n'est pas la souffrance et le doute.

1. Le même apologue a été mis en vers par M. Eugène Manuel (Poèmes populaires, 1872, p. 214).

?. Il l'avait dit dans un des premiers fragments des Velléités.

Et à propos du cri de Pascal : « Le silence absolu de ces espaces infinis m'effraye » :

0 terreur! l'Absolu, c'est peut-être la nuit!

Voici enfin, dans des vers que je citerai tout entiers, le dernier mot de sa douloureuse philosophie :

Quand j'abordais, jeune homme, avec un sombre zèle,

La question de vie ou de mort éternelle,

De la mort, du néant mon cœur épouvante,

A tout prix réclamait une immortalité.

Cesser d'être à jamais me semblait plus terrible

Que toujours exister dans quelque sphère horrible :

Alors je n'avais pas encore assez souffert

Pour savoir préférer le néant à l'enfer.

J'ai vécu : sort d'esclave, espérances dupées,

Lâchetés, vils dédains, chères âmes frappées.

L'homme infâme auxhonneur5,rhomme juste aux mépris,

Tout cela m'a changé : maintenant j'ai compris.

Aussi je cède, imbu d'affaissement farouche;

Dans un coin, comme un chien flagellé, je me couche,

Et je dis dans mon cœur, dans ma chair, dans mes os :

Rien n'est plus savoureux qu'un éternel repos!

Ni ces impressions, ni ces images, ne lui étaient en réalité aussi nouvelles qu'il l'a cru en écrivant ces vers. Il retombait, sans s'en apercevoir, sur les mêmes idées noires qui fanestenl déjà Feu cl

Flamme. Il sent toujours de même, mais il s'enfonce maintenant jusqu'au fond et pour jamais dans les pensées qui alors traversaient seulement son ciel comme des nuages sombres. Autrefois son désespoir était en dehors de sa philosophie et en désaccord avec elle; il est devenu sa philosophie même. Il avait reçu le coup, si je ne me trompe, des Poésies philosophiques de Mmc Ackermann, qui n'avaient pas encore paru réunies, mais qui arrivaient jusqu'à lui, une à une, et qui le troublaient et le saisissaient dans leur beauté, comme elles ont saisi plus tard un public distrait pourtant par les plus cruelles préoccupations politiques.

D'ailleurs on sent passer à cette date dans ses vers l'effroi de la maladie déchaînée et de la mort qui approche :

Quoi ! mémo encor tu vas, tu marches, tu regardes? Moitié sourd, presque aveugle, ainsi tu te hasardes? L'abîme est là pourtant ; la vague vient toucher Mugissante ton pied qui commence à broncher.

C'est là qu'il a placé, sous le titre d'Épisode, un morceau en trente sixains, imité d'une pièce de Schiller: Y Image voilée de Sais (1795). Cette image est celle d'Isis ; la déesse seule peut soulever son voile pour se montrer telle qu'elle est; nul autre ne doit

108 NO TIC t;.

avoir cette audace. Cependant un jeune homme a pénétré dans le sanctuaire, et il a levé le voile divin. On le trouve abattu aux pieds de la statue ; il vit, mais il est comme anéanti; aucune parole ne sort de sa bouche ; il languit sous le poids d'une tristesse profonde, et ne tarde pas à mourir. Malheur, dit le poëte en terminant, à qui va à la vérité par une voie coupable ! » Dondey retranche cette respectueuse réserve, son thème est simplement : Malheur à qui voit la vérité! Il a d'ailleurs beaucoup amplifié l'original, et il s'en excuse en finissant :

Va, ne m'accuse pas d'avoir cru faire mieux : J'ai voulu seulement, triste, malade et vieux, D'un long rhythme bercer mon cœur sevré des cieuw

Les quatre pages qui restent encore des VellHtès philosophiques sont pénétrées de scepticisme d'une part, de pessimisme de l'autre. Ce scepticisme s'attaque même à la physique, comme celui de Montaigne; le poëte demande si on est bien sûr que la terre soit ronde : c'est en revenir à l'antiquité et aux Academica de Cicéron.

Les savants, il est vrai, dans leurs calculs sublimes, Sont tous tombés d'accord, demeurent unanimes-: Si cela ne prouvait, ô désolation !

Qu'une conformité d'hallucination ?

Et qui est-ce qui parle ainsi? ce sont les sages, si nous l'en croyons:

Et les sages disaient...

C'est par ces mots que le fragment commençait, et il se termine par ces quatre vers :

Ce qui restait de jour de plus en plus baissait ; Autour d'eux l'horizon partout se noircissait, Et, comme dit un vers latin riche de nombre, Ils allaient en aveugle en pleine nuit par l'ombre1.

L'œuvre est couronnée par un sonnet désespéré que je donne tout entier :

Or qu'est-ce que le Vrai ? Le Vrai, c'est le malheur ; Il soufïle, et l'heur vaincu s'éteint, vaine apparence: Ses pourvoyeurs constants, le désir, l'espérance, Sous leur flamme nous font mûrir pour la douleur.

Le Vrai, c'est l'incertain ; le Vrai, c'est l'ignorance; C'est le tâtonnement dans l'ombre et dans l'erreur; C'est un concert de fête avec un fond d'horreur ; C'est le neutre, l'oubli, le froid, l'indifférence.

C'est le pauvre insulté jusque dans sa vertu ; C'est au pied des tyrans l'homme libre abattu ; C'est d'un amour trahi l'angoisse inexprimable.

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