SPLEEN
Mes intimes douleurs, surtout celles d'amour, Dans mon cœur ont le sort des femmes de l'Asie; Sous les lois du harem elles y font séjour. Prison, mystère : ainsi le veut ma jalousie.
Quand parfois elles vont dehors, l'œil' du ghiaour Ne peut pas m'inspirer de sombre frénésie;
1. Il a mis aussi dans Y Abbé de Saint-Or un vicomte de Tyannes, qui n'est nommé qu'en passant.
Car elles ont un voile impénétrable au jour, Le voile du symbole et de la fantaisie.
Celui qui songerait à l'ouvrir tant soit peu, Celui-là, je le hais, je le tiens pour infâme. — Que, si j'ai des amis, aucun d'eux ne réclame !
Non, non, je ne saurais sur mes rêves de feu,
Sur les pleurs de mon cœur, les fièvres de mon âme,
Souffrir d'autre regard que le regard de Dieu !
En effet, beaucoup de ces vers ne pouvaient être exposés, au temps où ils ont été écrits, à aucune publicité, lis auraient désigné clairement la femme à ceux qui étaient à portée de la connaître; ils auraient affiché des secrets faits pour être ensevelis dans le silence. Mais la mort a passé sur ces amours, et aussi le temps, qui efface mieux encore que la mort elle-même. Je crois que tout cela pourrait être lu aujourd'hui sans inconvénient. Je respecterai cependant, quant à moi, l'anathème du poëte, en m'abstenant de citer ou de commenter les vers trop intimes : les uns, parce qu'ils renferment des confidences indiscrètes; les autres, parce qu'ils n'ont vraiment été faits que pour elle et lui; le lecteur y assiste à des effusions où il n'a point de part. Je crois, je l'avoue, que les vers d'amour n'ont un vrai charme que si le poëte n'y dit que ce que tous ont
besoin d'entendre; la poésie doit recueillir dans les entretiens amoureux ce qu'on aime à répéter tout haut (sauf les noms), plutôt que ce qui n'est bon qu'à être chuchoté à l'oreille.
Cependant tout intéressera dans ces vers celui qui les lira comme je les ai lus, précisément pour y retrouver la vie de Dondey; on y pénètre le fond de son cœur; on y surprend ses ardeurs et ses ivresses :
Vivuntqae commissi calores...
L'autre sentiment que j'ai dit qui dominait dans sa poésie, celui d'un accablement douloureux, revient d'ailleurs ici par une association naturelle; car l'amour est précisément pour lui le dieu consolateur. Il y a une expression profonde d'Aristote dans un passage célèbre sur la jeunesse, que Dondey avait lu et dont il avait été frappé1; il dit des jeunes gens qu'ils n'ont pas encore été humilies par la vie. Ces humiliations que la vie apporte avec elle, Dondey les sentait plus vivement que d'autres, et il en a cruellement souffert. Qui pouvait mieux l'en relever qu'une femme belle et spirituelle qui l'avait