RODE VIRTUOSE ET COMPOSITEUR
Analyser le talent de Rode comme exécutant est chose assez difficile aujourd'hui. l\ en est des grands virtuoses comme des grands comédiens : lorsque est passée la génération qui a eu le bonheur de les applaudir et de les admirer, il ne reste plus d'eux qu'une trace lumineuse, mais confuse, et le souvenir d'une gloire que la postérité doit tenir pour légitime sans avoir le droit ni la possibilité d'en rechercher les causes directes, et sans pouvoir ratifier un jugement auquel elle serait heureuse de s'associer. En ce qui concerne spécialement Rode, nous
n'avons même pas, pour ainsi dire, le souvenir écrit de sa valeur, et nous devons nous contenter de celui de ses triomphes. A Fépoque de ses grands succès, c'est-à-dire à la fm du dernier siècle et au commencement de celui-ci, la vraie critique musicale n'existait pas encore, et les seuls articles de journaux auxquels on peut recourir, faits par des écrivains inexpérimentés sous ce rapport, et qui d'ailleurs n'étaient généralement pas musiciens, se bornent à constater les succès de l'artiste et à exprimer des généralités sans valeur, n'entrant jamais, et pour cause, dans le détail et dans l'analyse du jeu du virtuose. Et comme, ainsi que nous en avons eu la preuve, Rode cessa de bonne heure de se montrer au public, il ne reste à son égard aucun témoignage valable et précis. Le tout se borne à ces lignes, malheureusement beaucoup trop sommaires, qui terminent l'article que Fétis lui a consacré dans sa Biographie universelle des musiciens :
(( .... Malgré la susceptibilité d'artiste dont il a donné de si tristes preuves vers la fin de sa vie. Rode n'avait pas d'orgueil au temps de ses succès, au temps où son talent était le modèle du fini le plus précieux uni à la chaleur la plus entraînante. Ne parlant jamais de lui, admirant sincèrement tous les artistes de mérite, aimant passionnément le beau, de quelque genre qu'il fût, jamais il ne^^connut Tesprit d'intrigue ni la jalousie, malheureusement trop ordinaires dans la carrière des arts. Une vive amitié l'unissait à Baillot, son rival en talent : l'attachement que ces deux grands artistes s'étaient voué ne se démentit jamais. C'était vraiment un spectacle touchant que celui de leur empressement à augmenter les succès de l'un par l'autre. Rode devait-il se faire entendre quelque part, Baillot se réduisait au rôle de
simple accompagnateur; et quand venait le tour de Baillot, Rode lui rendait le même service. Je me rappelle encore une cérémonie du Conservatoire où Baillot fit entendre un de ses trios, accompagné par Rode et Lamarre; la perfection ne fut jamais poussée plus loin; mais le dévouement que ces grands artistes témoignaient l'un pour l'autre était peut-être plus admirable encore.
» Comme compositeur pour son instrument, Rode mérite d'occuper une place parmi les plus distingués. Son instruction dans l'art d'écrire avait été négligée, et d'abord il dut avoir recours à ses amis pour instrumenter ses concertos ; mais ses mélodies ont une suavité remarquable, le plan de ses compositions est bien conçu, et ses traits ont du brillant et de l'originalité. Ses quatuors, qui se composent d'une partie brillante de premier violon, accompagnée d'un second violon, d'un alto et d'une basse, n'ont pas eu moins de succès que ses concertos, lorsqu'ils étaient joués par lui... »
Rode fut certainement le meilleur et le plus célèbre élève de Viotli, ainsi que le constate Mentelle dans l'article sur Yiotti , inséré par lui dans la Biographie Michaud : « Parmi les artistes que Viotti a lui-même formés, nous devons placer en tête Rode, son ami, son plus illustre élève, qui le visita dans l'étranger, qui ne cessa d'être en correspondance avec lui, et dont l'affectueuse obligeance nous a procuré les détails biographiques qu'on vient de lire » Et pourtant on peut dire
qu'à cette époque, si étonnamment fertile en excellents violonistes, Viotti a formé un grand nombre d'élèves d'un rare mérite. Au nombre des meilleurs, je me bornerai à citer J.-B. Cartier, artiste des plus remarquables, qui, ainsi que Baillot, a publié un Art du violon; Libon, qui jouit pendant la Restauration d'une si grande et si
légitime renommée; Alday, qui savait se faire applaudir aux côtés môme de Rode et de Kreutzer; La Barre, Wacher, et M^^^ Germini, qui était à la fois violoniste et cantatrice (^).
Rode n'en reste pas moins le meilleur disciple de Viotti, et celui qui lui fit le plus d'honneur, — car je ne compte point parmi ceux-ci Baillot, dont l'éducation était faite et terminée lorsque Yiotti lui donna quelques conseils. On sait que son jeu se faisait remarquer surtout par une rare justesse d'intonation, par un son d'une grande pureté, par un archet à la fois souple et nerveux, par une remarquable expression dans la manière de chanter, par une chaleur cornmunicative et entraînante, enfin par un style plein de poésie, d'une grande franchise, d'une grâce exquise et d'une extrême élégance. C'est vraiment à lui qu'on aurait pu adresser ces deux vers, placés par Racine dans la bouche d'Assuérus parlant à Esther :
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
C'est surtout par l'étude de ses œuvres qu'on peut
(*) A propos de cette artiste, le Mercure de France du 27 novembre 1790 publiait un article dans lequel, après avoir parlé de Vllaliana in Londra, de Cimarosa, qui venait d"ètre donnée au théâtre de Monsieur, il signalait ainsi un second opéra dont il ne donnait pas le titre : « Le second opéra est un pasticcio arrangé pour le début de la signora Germini. Tout rintcrét roulait sur la débutante, dont la manière de chanter n'a pas rempli l'idée qu'on en avait donnée d'avance. On a trouvé sa voix belle à beaucoup d'égards, mais sa méthode a besoin d'être perfectionnée. Elle a bien mieux réussi sur le violon. On l'a fort applaudie dans un concerto de Viotti, qu'elle a joué avec une précision singulière, une habileté d'exécution fort extraordinaire dans une femme, et qui la place au rang des meilleurs professeurs. »
comprendre et analyser toutes les brillantes qualités du jeu de Rode, les compositions d'un virtuose étant naturellement conçues de façon à faire ressortir ces qualités, et écrites dans le genre qui convient le mieux à son talent. Il est facile de voir, en étudiant celles de Rode, que ce talent était fait surtout de charme, de tendresse et de suavité. Les chants si élégants et si gracieux de ses concertos (voyez le 1^^, le 5% le 7«, le 8^), le caractère si distingué, si noble, parfois si touchant et si mélancolique de ses Études, l'allure si aimable de ses airs variés, tout indique que ces qualités formaient le fond môme et Tessence de son jeu d'exécutant. D'autre part, la franchise et la hardiesse des traits dont sont parsemées ses compositions nous font voir que le virtuose joignait à ces qualités la solidité du style, la fermeté d'archet, et une ardeur pleine de noblesse.
Ses Etudes sont vraiment des modèles du genre, et resteront longtemps encore l'un des meilleurs éléments de travail de nos jeunes violonistes. Le titre exact de ce recueil est : 24- Caprices en forme d'études^ et ce titre est parfaitement justifié, car ces Caprices n'affectent point une forme absolument rigide et scolastique, et s'il en est (nos \ 2^ 4^ g^ g^ 49^ ^^^^ l'allure ostimta semble faire comme un long exercice destiné à briser les doigts ou l'archet à une difficulté particulière : trilles, martelé, triolets, détaché, octaves, il en est d'autres qui réunissent dans le même cadre différents genres de difficultés, et. d'autres encore qui sont de vrais morceaux de style, d'une inspiration tantôt mélancolique et élégiaque, tantôt ardente et fière, tantôt chaleureuse et passionnée. Je citerai particulièrement, sous ce rapport, les n°^' 5, 7, 11, 12, 13, 14 (un chef-d'œuvre!) et 21. Je dois faire remarquer aussi les jolis andante qui précèdent quelques-
uns de ces Caprices, et faire observer que ceux-ci sont écrits dans les vingt-quatre tons de la gamme, ce qui a pour but de familiariser l'élève avec les difficultés particulières à chaque tonalité. Les Études de Rode partagent, avec celles de Kreutzer, de Baillot, de Fiorillo, d'IIabcneck, de Gaviniés et de Campagnoli, Thonneur de servir à renseignement dans les classes du Conservatoire de Paris. Ce fait, et leur grande valeur, rendent d'autant plus singulier l'oubli de Fétis, qui a négligé de les mentionner dans son catalogue des œuvres de Rode.
Il serait trop long d'entrer ici dans une analyse détaillée de ses concertos, dont le style si pur, dont les traits d'un rhythme si fier, dont les chants si pleifls de tendresse et d'élégance n'ont pas vieilli d'un seul jour. Les premiers me semblent supérieurs aux derniers; mais j'ai plaisir à constater cette fleur de jeunesse qui les embellit tous, parce que c'est là le propre des œuvres vraiment belles, de voir passer sur elles les années sans en ressentir les atteintes. Le premier, qui débute avec magnificence, est plein de noblesse et de grâce; dans le quatrième, les chants en double corde de Yallegro ont à la fois de la grandeur et du charme, et le rondo en 6,8, d'un caractère un peu rustique, est tout à fait aimable; le sixième est absolument enchanteur, d'un grand style et d'une inspiration exquise; le septième est depuis longtemps célèbre, et passe pour le meilleur de tous; enfin, le dixième est d'un très beau caractère dans son premier allegro^, et la Polacca qui le termine est adorable. Ces quelques mots suffiront à faire apprécier la valeur de ces belles compositions, qui sont d'ailleurs très bien ordonnées et conçues dans une forme excellente. Dans le catalogue des œuvres de Rode, que j'ai essayé de dresser plus loin, j'en donnerai une liste thématique, en
faisant remarquer que Fétis n'en cite que dix, tandis qu'il en existe treize, dont un posthume. Au reste, il n'est pas inutile d'observer que le catalogue donné par Fétis est fait avec fort peu de soin, qu'il est fautif en beaucoup de points, très incomplet, et que, en particulier, il passe absolument sous silence les œuvres posthumes de Rode, qui sont loin pourtant d'être sans importance (').