RENSEIGNEMENTS DIVERS
Aucun biographe n'a fait connaître ce fait, pourtant assez intéressant, que Rode était chevalier de la Légion d'honneur. A une époque où Ton ne prodiguait pas les rubans comme on le fait aujourd'hui, il fallait à un artiste une bien grande notoriété pour obtenir une telle distinction. A qui la dut le grand virtuose? au premier
(') Paganini faisait grand cas de la musique de Rode, et jouait ses concertos. Le fait a été relaté par plusieurs historiens, et notamment par M. Giancarlo Conestabile, dans son livre : Vita di Niccolo Paganini (Perugia, 1851, in-8°). Voici ce qu'il dit à ce sujet, en rendant pleine justice à notre belle école française de violon : — o Si la France est inférieure à l'Italie et à l'Allemagne dans l'ordre des compositions dramatiques, elle ne l'est certainement point en ce qui concerne les violonistes, et, sous ce rapport, son école a pris naissance sous le règne de Charles IX, vers l'année 1600, c'est-à-dire presque en même temps qu'en Italie. Elle peut se vanter d'avoir produit de grands hommes en ce genre, et nous citerons notamment Baillot, Rode, Kreutzer, Boucher, Lafont. A ceux-ci on peut ajouter Mazas, élève du susdit Baillot, Labarre, Grasset, Senaille, Guérillot, Gaviniés et autres. Ceux-ci furent aussi de vaillants compositeurs. De fait, les trois premiers cités ont composé ensemble une Méthode, dont faisait usage l'illustre Onorio De-Vito au Conservatoire Parlhénopéen, quoique actuellement elle ne me semble point la meilleure. Rode est l'auteur ^'exercices ou éludes, et de concertos vraiment exquis, parmi lesquels le septième, en la mineur, et le premier, en ré mineur, que jouait Paganini, méritent la préférence. »
Empire, ou au gouvernement de la Restauration? Je pencherais pour la seconde hypothèse, et voici pourquoi : c'est sur trois des publications faites par Rode que j'ai découvert cette mention : « par P. Rode, chevalier de la Légion d'honneur. » Ces trois publications spnt : le 7® thème varié, dédié à Vogt; le 13^ concerto, dédié à l'empereur de Russie, et les deux quatuors dédiés à Reicha. Or, le thème varié est numéroté œuvre 26, le 12® concerto œuvre 27, et les deux quatuors œuvre 28. N'ayant pas' trouvé de numéro d' œuvre plus élevé, j'ai donc lieu de croire que ce sont là les trois derniers ouvrages publiés par Rode de son vivant, et qu'il a dû être décoré dans ses dernières années, c'est-à-dire sous le règne de Charles X. On comprendra que je n'affirme rien à cet égard, n'ayant point de certitude absolue; mais on me permettra de croire que je suis bien près de la vérité, aucune des autres œuvres connues de Rode, toutes antérieures à celles dont je parle ici, ne portant la mention que j'ai signalée.
Il existe à Bordeaux une rue à laquelle on a donné le nom de Rode. C'est un hommage qui fut rendu au grand artiste, il y a trente ans, en 1842, par ses compatriotes reconnaissants. C'est à l'un des tronçons de la rue Sainte-Thérèse, qui s'étendait jadis dans trois directions, qu'on a donné ce nom. Située en plein quartier des Chartrons, à côté même du marclié des Chartrons, la rue Rode s'étend du cours Portai à la rue Sainte- Thérèse actuelle, entre les rues Sicard et Saint-Joseph,
On m'assure que M'"'' veuve Rode n'est morte qu'il y
a peu (.rannées. On me dit que des descendants do l.i famille habitent encore Bordeaux, et Ton croit pouvoir m'affîrmer que M. Rode, négociant, chef de la maison Castaingfoix et Rode, était le petit-neveu du violoniste. Je ne puis vérifier la valeur de ces assertions, et je suis obligé de me borner à les enregistrer purement et simplement.
Je n'ai pu découvrir qu'un seul portrait de Rode qui ait été mis dans le commerce; encore ai-je lieu de le croire extrêmement rare (^). Gravé sur acier. par Lambert jeune, il a été publié par Frey, l'éditeur de musique, ami du célèbre virtuose et violoniste lui-même. Le costume indique sufTisamment que ce portrait date de la Révolution, et par conséquent de l'époque aes grands succès de l'artiste. Rode est représenté presque de face, avec un habit dont le collet montant couvre jusqu'à la nuque, et dont une rangée de boutons s'étend jusque sur l'épaule même. Une immense cravate enveloppe non seulement le cou, mais le menton; les cheveux sont en broussailles, selon la mode du temps, et cachent en partie le front, qui paraît devoir être fort développé; l'œil est clair et doux, le regard franc, le nez un peu aquihn, la bouche assez large, la physionomie placide et honnête. Mais dans tout cela, on cherche vainement le caractère artistique, on ne sent pas la flamme du génie. La gravure est sèche et froide, et cette figure prosaïque
(') Ce portrait est de format in-octavo. Le seul exemplaire que j'en aie pu voir se trouve à la bibliothèque du Conservatoire de Paris, dans un recueil factice de portraits de grands violonistes publiés par Frey. L'intelligent éditeur avait fait relier ce recueil d'une façon somptueuse, pour l'offrir ensuite gracieusement à la Bibliothèque. C'est un document très précieux.
et bourgeoise n'inspire point la sympathie, ne vous montre point que vous êtes en présence d'une intelligence de premier ordre.
Mais ceci, je pense, est la faute du dessinateur; car il m'a été donné de voir un autre portrait de Rode, ressemblant au précédent, mais singulièrement préférable à tous les points de vue, et offrant précisément les qualités qui manquent à celui-ci. Ce second portrait, dont Fheureux possesseur est M. Richault, l'éditeur de musique, est, je crois, aux deux crayons, et de la grandeur d'une miniature. 11 date de la même époque, car le costume est semblable, ainsi que la coiffure. Mais ici la tête est pleine d'élégance, le visage est animé, expressif, les yeux sont pleins de feu, et l'ensemble général est flatteur et tout à fait excellent. Voilà bien Rode tel qu'on peut se le représenter, et tel qu'il s'offre à Timagination. Malheureusement, ce charmant dessin n'est point signé, et je n'en ai pu découvrir l'auteur (^).
Rode a été l'objet d'un grand honneur. Le 9 mars 1828, la Société des concerts du Conservatoire, fondée par Ilabeneck, donnait sa séance d'inauguration, et à cette première séance un concerto nouveau de Rode était exécuté par M. Sauzay, élève de Raillot. Rode, dit-on, avait adressé ce concerto à son ami Raillot lui-môme ; mais celui-ci s'étant trouvé indisposé, obtint du Comité
(') Le 16 février 1874, c'est-à-diro dans un peu plus d'un an, un siècle se sera écoulé depuis la naissance de Rode. La ville de Bordeaux, aidée de la Société de Sainte-Cécile, ne pourrait-elle célébrer dignement cet anniversaire, et ne pourrail-on, d'après l'un ou l'autre des portraits signalés ici, exécuter un buste qu'on inaugurerait en cette circonstance?
de la Société l'autorisation de le faire exécuter par son élève Sauzay, premier prix de violon de Tannée précédente (1).
Plusieurs fois encore, Rode eut au Conservatoire les honneurs de l'exécution. Le 24 avril 1831, un autre élève de Baillot, et des meilleurs, Halma, obtenait un très grand succès en jouant un fragment d'un de ses concertos; le 1^"^ avril 1832, M""" Damoreau venait chanter, avec son goût exquis, les variations si connues sous le nom de Variations de Rode; et enfin, en 1838, Lafont, alors âgé de cinquante-sept ans, Lafont, l'ami et l'émule de Rode, élève comme lui deYiotti, lui rendait un public hommage en exécutant aussi un de ses concertos (^).
Rode possédait deux superbes violons de Stradivarius. Après sa mort, ces deux magnifiques instruments furent
(') Voyez VHistoire de la Société des concerts du Conservatoire, par M. Elwart. Paris, Castel, ïn-\2, 48G0.
(^) Je ne connais point de composition de Rode publiée sous le titre de Polonaise; du moins mes recherches ne m'ont pas amené à la découvrir. Pourtant il est un morceau de ce genre qui a obtenu sans doute un grand succès, puisqu'on en a fait des transcriptions pour divers instruments, et que les éditeurs Jauet et Cotelle en ont publié les arrangements suivants : Polonaise de Rode, arrangée pour la flûte avec piano, par E. Berbiguier; et Polonaise favorite de Rode, arrangée pour piano, par L. Rheims. Peut-être s'agissait-il de la jolie Polacca du dixième concerto? En tout cas, ce renseignement m'a paru mériter d'être noté.
Enfin, dernier détail. Le prince Antoine Radziwill, amateur fort distingué de musique, violoncelliste et compositeur, qui fut plus tard gouverneur du grand-duché de Posen et à qui l'on doit une musique fort estimée en Allemagne sur le Faust de Goethe, publia en i804 une « romance en réponse à celle de Garât : Je t'aime tant, composée et dédiée à Rode ». (V. la Correspondance des professeurs et amateurs de musique, du 7 avril 1804.)
vendus par sa veuve à un amateur distingué de Bordeaux, M. Filhon, violoniste, mort lui-môme à Paris il y a quelques années, et dont le père, violoniste aussi, avait appartenu à l'orchestre du Grand-Théâtre de Bordeaux. M. Filhon avait payé ces deux Stradivarius la somme de 6,000 fr., qui semblerait certainement bien minime aujourd'hui pour deux instruments d'un si beau choix, et, afin de faire constater leur provenance et leur authenticité, il avait pris la précaution de faire dresser pour cette vente un acte notarié.
Que sont devenus les deux Stradivarius de M. Rode?
Après avoir beaucoup cherché, j'ai fini par le découvrir. — L'un était passé entre les mains d'un amateur de Niort, M. Naurez, qui le vendit l'an dernier, au prix de 5,000 fr., à MM. Gand et Bernardel, luthiers à Paris. Une personne qui a vu cet instrument alors, me communique la note suivante : « C'est un Stradivarius d'une belle coupe et d'un superbe vernis. Il est orné d'un filetencadrement en nacre de perle, si j'ai bonne mémoire. Cette riche ornementation gâte un peu, selon moi, l'instrument, mais rend ce violon original. M. J.-B. Vuillaume m'a dit en avoir vu un pareil en Angleterre, mais on ne signale de bien connu que celui-ci comme orné d'un tel encadrement. » Ce violon a été acquis par M. Charles Lamoureux, second chef d'orchestre de la Société des concerts, ancien élève et premier prix de la classe de Girard au Conservatoire, qui, dit-on, en a refusé à Londres, d'un riche amateur anglais, 500 livres sterling ('). — L'autre violon de Rode est aujourd'hui la propriété de M. Bouchot, amateur à Saint-Malo, si je m'en rapporte du moins à l'indication donnée par M. Jules
(') Comme l'odo, M. I.Mmonronx OPt l]ni-i1cl;iis.
Gallay dans son petit livre : Les Instninients des écoles italiennes.
Rode n a jamais été l'objet d'une étude biographique ou critique spéciale, et le présent travail est le premier qui ait été publié sur lui (^). En ce qui le concerne, la bibliographie est donc absolument muette. Je ne sache même pas qu'il existe, dans aucun journal, un seul article retraçant sa vie ou sa carrière, appréciant son talent ou ses œuvres. Je me bornerai donc à rappeler ou à signaler ici les notices sommaires insérées à son sujet dans divers recueils biographiques : le Dictionnaire historique des musiciens j de Choron et FayoUe ; la Biographie portative et universelle des contemporains (1830); le Dictionnaire de la conversation et de la lecture; la Biographie Michaud; la Biographie universelle des musiciens ^ de Fétis (dont l'article sur Rode, parfois inexact au point de vue du renseignement, est néanmoins, sous le rapport critique, le plus intéressant, le plus développé et le mieux fait (|ui existe); la Nouvelle biographie générale (Firmin Didot).
Mais je ne puis passer sous silence une publication faite à Bordeaux vers 1822, et peu connue ailleurs: Album bordelais j ou Caprices ^ par Gustave de Galard. C'est un recueil (format in-folio) un peu capricieux, comme l'indique son titre, composé de lithographies dessinées par Gustave de Galard, et représentant soit des vues de Bordeaux, soit des types du pays, soit des
(i) On peut s'étonner et regretter que Baillot, qui maniait la plume avec tant de pureté, d'élégance et de noblesse, n'ait pas jugé à propos de faire pour ses deux excellents amis, Rode et Kreutzer, ce qu'il avait fait pour son maître Violti, et qu'il n'ait pas publié une notice sur chacun d'eux. Quelle juste, saine et excellente appréciation nous aurions du talent de ces deux admirables artistes 1
portraits de Bordelais célèbres. Ces lithographies sont accompagnées d'un texte explicatif qui n'est point signé, mais que l'on sait dû à un écrivain nommé Marandon. V Album bordelais contient un assez bon portrait de Rode, que Ton dit fort ressemblant, et qui me semble en effet meilleur que celui publié par Frey. La notice, pour laquelle des renseignements auront sans doute été fournis, sinon directement par Rode, du moins par quelqu'un ôes siens ou de ses amis, me paraît aussi fort exacte, bien que, pour ma part, elle ne m'ait révélé aucun fait nouveau.
Comme dernier renseignement, je constaterai qu'il existe, dans le foyer du Grand-Théâtre de Bordeaux, un portrait de Rode, peint à l'huile. J'ai le regret de ne point l'avoir vu, ou du moins de ne me le point rappeler, et de n'en pas connaître l'auteur.