Notice sur Simon de Quingey et sa captivité dans une cage de fer
Simon de Quingey (i) fut attaché dès son enfauce au comte de Charolais , Charles le Téméraire, depuis duc de Bourgogne, si connu par ses longues guerres avec Louis XI. Il le servait en qualité de page à la bataille de Montlhéry, livrée le 16 juillet 1465, et contribua à lui sauver la vie, en lui donnant son cheval , lorsque le comte, blessé grièvement , eut le sien tué sous lui (2). Ce dévouement valut à Simon de Quingey la confiance de son maître, et le fit employer dans plusieurs missions délicates où il fit preuve de zèle et d'intelligence. Au commencement du mois d'avril 1471, il fut chargé d'un message auprès de Louis XI, afin d'obtenir une suspension d'armes. La trêve fut
(1) Nos documents lui donnent les noms de Symon de Quingé, Simon de Quinçy, de Quigny, de Clingé.
(2) Mémoires de Philippe de Commynes, édités par mademoiselle Dupont, t. I, page 43.
vasiou parut sans doute à Louis XI un heureux prétexte pour intimider les rebelles de Bourgogne par un clràtûnent éclatant et cruel.
A cet effet, Haus Ferdargent , maréchal ferrant , natif d'Allemagne, confectionna, par sou ordre, dans les années 1479 et 1 480, plusieurs cages de fer. La matière première fut achetée de Jean Daulin, marchand de Tours, qui en livra en une seule fois trois mille quatre cent cinquante-sept livres et demie (1).
Eiiiin, le 1 1 mars 1480, le roi, par un message spécial, confia à la garde de sa fidèle ville de Tours Simon de Quingey , comme lui tenant très à cœur ; il recommandait qu'il fût surveillé avec grande vigilance, et toutefois qu'on eût pour lui tous les ménagements possibles. Le conseil de la ville s'assemble sous la présidence du maire, Jean de Goutances. 11 y fut arrêté que Simon de Quingey serait détenu dans la maison du maire, renfermé dans la cage de fer où il était déjà, qu'il y serait gardé par les clercs de la ville , et que les dépenses faites tant pour introduire et loger la cage de fer, que pour l'entretien du prisonnier et de ses gardiens, seraient supportées par la ville. En conséquence, une députation composée de Jean de Coutances et de six des principaux de la ville, Jean Bricounet, Louis de la Mézière, Jean Saintier, Jean Gallocheau et Martin d'Argouges, se rendit au Plessis du Parc , pour rendre compte au roi de la
« lcd. seigneur avait envoyé aud. lieu de Rouen pour lui faire son procez. » Itibl. Imper., Ms. Gaignière, n* 772*, p. 698, 699; Extraits des comptes de lœuis XI pour l'année 1479.
(I) « A llans Fer d'argent, marcschal, nalif du pays d'Allemagne, pour « partie d'une cage de for a mettre prisonniers, XL livres. » — « A luy eotor « LX livres, pour la mesme cause. » — « A Jehan Daulin, marchand ferron « demeurant à Tours, pour l'achapt de 3457 livres et demie de fer que ledit * seigneur a falct prendre et achepter de luy pour faire partie d'une cage de « fer à mettre prisonniers. » Bibl. Imp., Ms. Gaignière, n* 772*, p. 699 ; Extr. des comptes de louis XI pour l'année 1479.
« A Hance Fer d'argent, maréchal, pour une cage à mettre prisonniers. » — m A Johan Daulin, marchand..., pour une cage à mettre prisonniers. • Ms. Gaignière, n° 772', p. 716; Extr. des comptes de Louis XI pour l'année 1480.
décision de la ville. Louis XI donna sans doute son approbation ; car Simon de Quingey fut installé le même jour dans la maison du maire. A son retour du Plessis , la députation fut régalée d'un diner d'apparat, quoique maigre, servi aux frais de la ville.
Laçage avait été envoyée d'avance; on fut obligé de faire des ouvertures de huit pieds de largeur, afin qu'elle pùt entrer dans la maison. Il fallut abattre deux pans de mur, l'un à la porte extérieure de la maison, l'autre à celle de la tour basse et ronde, qui fut choisie par les officiers du roi pour servir de demeure au prisonnier.
La tour fut appropriée à sa destination , des remblais furent faits, des planchers élevés, et les clôtures du logis rétablies (i ) , mais toute cette grosse dépense fut inutile. Les officiers du roi ; qui d'abord avaient accepté la tour, ne l'eurent bientôt plus pour agréable, soit parce qu'elle leur parut malsaine, soit parce qu'elle ne leur présenta pas toutes les garanties désirables pour la garde du captif. En conséquence, on rompit de nouveau les murs de la tour et de la maison , pour en extraire la cage. Le séjour de Simon de Quingey n'avait pas été de trois jours en tiers : entré le M mars, il en sortait le 43. Ce jour-là môme, Jehan Charruau, menuisier de Tours, faisait, aux frais de la ville, un lit en bois pour le prisonnier ; ce lit, destiné à recevoir une couette de plumes , était placé dans la cage. On transporta celle - ci dans un lieu sûr, en attendant qu'une autre chambre fût préparée dans la maison du maire. A cet effet, un grand appartement est disposé au rez-de-chaussée : des verrous et des serrures sont ajoutés à toutes les portes, cent trente-trois livres de fer sont employées à griller étroitement la fenêtre de la salle de détention. La porte, agrandie pour laisser entrer la cage, est rétrécie aussitôt après son passage. Simon de Quingey était en effet ramené le 15 mars dans la maison du maire, sous l'escorte de douze archers de la garde. 11 est reçu par Jean de
(I) Preuves, n M I, II, III, IV, V, IX.
Coutanccs et plusieurs des notables de la ville. Une nouvelle délibération a lieu, dans laquelle est confirmée et maintenue la décision du 11 mars. Deux des clercs de la ville furent donc attachés à la garde et au service du prisonnier, avec ordre de le surveiller jour et nuit. Et comme il fallait que l'un des clercs s'absentât assez souvent pour faire les achats des vivres ou autres choses nécessaires , Jean Nycaut leur fut adjoint un peu plus tard , pour faire les provisions , nettoyer la chambre et assister le prisonnier dans toutes ses nécessités (1). Du reste, toutes les précautions furent prises pour conserver Simon de Quingey en bonne santé. Ainsi, pour que le détenu fût chaudement, et qu'il n'eût point à souffrir de l'air qui circulait tout autour de la cage, on entretint du feu dans la chambre, et il fut acheté, par le commandement du roi , au compte de la ville, plus de douze aunes de bureau, alin d'en tapisser la cage de fer et la partie de la chambre où elle était placée (2).
Le 12 avril 1 480, Louis XI quitta son château du Plessis pour aller au pays de Gatinais ; mais , quoiqu'il fût absent, sa sollicitude inquiète veillait sur la santé de son prisonnier. Quinze jours après son départ, Louis de la Mézièrc, son maître d'hôtel, se présentait muni d'un ordre pour visiter le prisonnier, et constater s'il n'avait point quelque maladie, parce que très-fort se plaignoit. L'ordre portait que Simon devait être déferre de la fillette qui lui retenait une jambe et le blessait. Laurent Volme, cannonnier du roi, avait fait ces Jilleles, sortes de chaînes rivées ou à serrure, avec un boulet et une sonnette au bout : on leur avait donné le nom de filletes du roy, c'est-à-dire, suivant l'acception populaire de ce temps, coucheuses données parle roi , parce que le prisonnier ne les quittait pas plus la nuit que le jour. Laurent Volme conservait la clef de la fillette, de même que les Allemands Hans Ferdargent et ses associés étaient les gardiens de la clef de la cage de fer confectionnée par
(l) Preuve*, n- I, II, III, IV, V, VI, VIII, X, XI, XVIII cl XIX. (î) Preuves, n* XII.
eux (I). Telles étaient les précautions accumulées par le soupçonneux monarque pour empêcher l'évasion de son prisonnier. Cependant les plaintes de Simon de Quingey n'étaient point sans fondement; car la ville de Tours paya à la veuve d'André Petitpas , en son vivant maître apothicaire à Tours, la somme de 79 sous 2 deniers tournois pour divers médicaments donnés par elle au prisonnier, sur l'ordonnance de Robert du Lyon, médecin, et par commandement du roi (2).
Le 1 7 juin , les chausses et le pourpoint de Simon de Quingey, usés dans sa longue captivité, furent racommodés aux frais de la ville (3).
Le 1 er août, une mesure d'humanité qui dut paraître bien tardive au prisonnier, prescrivit d'arranger les barreaux de la cage de fer, de manière qu'il pùt désormais se tenir debout dans sa cage (4).
Enfin , le 23 septembre de cette même année , arriva le plus curieux épisode de cette captivité. Louis de la Mézière, qui avait servi déjà plusieurs fois d'intermédiaire à Louis XI pour cette affaire, alla trouver le maire de la ville, et commanda verbalement, de la part du roi, de mener de suite au château du Plessis Simon de Quingey. Les Allemands sont de nouveau mandés afin d'ôter les fers au prisonnier pour paraître devant le roi; mais on ne le retire pas de sa cage.
De nouvelles ouvertures sont faites à la chambre et au mur de la maison du maire afin de faire sortir la cage. Mais lorsqu'il fut question de la porter, les efforts réunis du maître charpentier, de ses six compagnons et des trois charretiers, s'épuisèrent en vain contre cette lourde masse. On fut obligé d'aller en toute hâte quérir des rouleaux au Plessis ; on la posa dessus à grand renfort de leviers, et elle fut ainsi transportée sur un chariot
(1) Preuves, n* XIII.
(2) Preuve», n* XIV.
(3) Preuve?, n» XV.
(4) Preuves, n- XVI.
à forte membrure, traîné par quinze chevaux. Le prisonnier, accompagné d'une forte escorte, arriva bientôt au château royal (1).
Quel était le puissant motif qui avait pu décider Louis XI à se faire amener Simon de Quingey ? Quoique nos documents se taisent à cet égard, il y a tout à présumer que c'était pour avoir un entretien avec lui. Le roi voulut-il, par des promesses réelles ou trompeuses , attacher à son service un personnage si recommandante par ses brillantes qualités et sa fidélité à ses anciens maîtres ? Avait-il pour but de s'assurer par lui-même de l'état moral et physique de son prisonnier ? Enfin , n'était-ce point le fantôme séduisant de la liberté qu'il voulait faire briller aux yeux du captif, afin qu'il sentit plus amèrement la dure réalité de la prison ? Nos documents nous laissent dans l'ignorance la plus complète sur ce qui se passa au Plessis ; ils nous apprennent seulement que, le 25 septembre, Simon de Quingey fut ramené à Tours , dans la maison de Jean de Coutances. Le même chariot servit pour le retour, mais cette fois il se rompit sous le poids de la cage.
Le maire de la ville, en faisant exécuter l'ordre du transfert du prisonnier au Plessis , s'était flatté d'être délivré de la surveillance qui lui était imposée, et qui faisait de lui un geôlier du roi : il s'était hâté de boucher les ouvertures de sa maison et d'y rétablir tout dans l'ordre accoutumé. Au bout de trois jours, il fallut rompre de nouveau les ouvertures pour recevoir une dernière fois la cage (2). Le prisonnier fut rétabli dans sa chambre, et sa captivité continua, sans que nous trouvions aucun incident à signaler jusqu'au 16 janvier de l'année 4481. Il resta donc en tout 339 jours sous la garde de Jean de Coutances (3), après quoi on le transféra dans l'hôtel de ville (4).
(1) Preuves, n" II, VII, VIII, XVII.
(2) Preuves, n- II, IV, VII.
(3) Preuves, n- II, XVIII.
(4) Preuves, n« II.
fl dut y rester peu de temps, car les comptes de la ville de Tours , qui nous ont donué tous les détails qu'on vient de lire, se taisent désormais.
Nous ignorons donc à quelle époque Simon de Quingey fut rendu à la liberté, et nous perdons sa trace pendant de longues années. En 1487, il fut reçu chevalier de l'ordre de Saint- Georges de Bourgogne, eu récompense de sa fidélité et de ses longs services. Kniiu , Ton fixe sa mort ù l'année 1523 (I).
Quelques renseignements sur ces terribles cages qui servaient si cruellement les vengeances de Louis XI, ne seront pas hors de propos.
Philippe de Communes, qui en avait tasté totict moys, nous fait connaître (2) qu'elles étaient tantôt en fer (3) , tantôt en bois, couvertes de plaques de fer par le dehors et par le dedans (4). lOles variaient de grandeur, suivant la manière dont on voulait torturer le prisonnier : le plus souvent elles avaient sept ou huit pieds de hau leur et de largeur (5) ; mais quelquefois, par uu raffinement de cruauté, elles étaient trop petites pour le prisonnier. C'est ainsi qu'on dut équarrir les solives dont était faite la cage de Simon de Quingey, afin qu'il put se tenir debout. Celle qui était dans les prisons de Loches avait six pieds et demi eu hauteur et en largeur, la mesure prise en dehors , de telle sorte qu'on ne pouvait s'y tenir debout ni couché. Si ou s'en rapporte au dessin fait en 1699, et conservé à la Bibliothèque Impériale (départ, des estampes, 1P volume du département d'Indre-et-Loire, topographie), clic n'avait que trois pieds au plus de profondeur.
(1) Ph. de Commynes, t. III, p. &50, note 3.
(2) Liv. VI, ch. 11, t. II, pag. 264, 265 de l'éd. de mademoiselle Dupont.
(3) Telle était certainement celle que Louis XI fit luire en 1479» et où furent employées.3,457 livres et demie de fer. Voy. plus haut, p. 142, note 1.
(*) Sauvai (Histoire de Paris, t. III, p. 428) a publié le compte de dépense d une de ces cages en bois.
5) Ph. de Commynes, t. II, p. 264.
Ce curieux dessin a été mal reproduit dans le Magasin pittoresque f!84l, toui. L\, pag. 372) ; mais, eu ayant recours au dessin original exécuté pour Gaignière, on peut s'en rendre un compte suffisant. Elle était composée de seize grosses pièces de bois se coupant à angles droits avec seize autres solives sur la face la plus large ; à peu près au milieu de la cage , ou avait laissé une ouverture de trois pouces environ de hauteur sur environ douze de longueur, pour faire passer la nourriture au prisonnier. La porte s'ouvrait eu dehors sur le coté le plus étroit de la cage. De plus, la cage était ordinairement suspendue en l'air, et adhérente à la muraille par un ou deux cotés : on montre encore à Loches dans les vieilles prisons du château, à environ cinq pied au-dessus du sol, les arrachements des attaches de fer qui la soutenaient à cette hauteur. Celle de Chinon , par un système particulier, tournait sur un pivot (1).
Louis XI avait fait faire une grande quantité de ces affreuses cellules : Hans Ferdargent, natif d'Allemagne, en fut le principal fabricant (2). La première fut faite en février 1471 et servit à enfermer le cardinal la Balue, qui eu était, dit-on , l'inventeur (3). En 1474, il y en avait une à l'hôtel des Tournelies, à Paris (4). En 1476 , on en construisit une troisième , dans la cour de la Bastille, pour Guillaume de Haraucourt, évéque de Verdun (5). En 1479, Louis XI fait établir trois forges dans son château du Plessis-lès-Tours , pour y faire faire, sous ses yeux, une cage de fer (G). Entin , outre la cage de fer où fut renfermé, à Tours, Simon de Quingey, et qui
(1) Preuve*, n« XXII.
(2) Yoy. pins haut, p. 142, note I.
(3) Pb. de Commynes, t. III, p. 2G5. Cimber et Danjou, Archives curieuses de l'histoire de France, t. I, p. 92.
(4) Sauvai, Histoire de Paris, t. I, p. 92.
(5) Ibid., t. III, p. 428.
(6) Cimber et Danjou, ibid., t. I, p. 101.
jwuvait bien i trc celle du Plessis , on a la preuve qu'il en existait deux à Loches, une à Chinon , une à Angers et une au Mont Saint-Michel. Celle-ci eut une destinée assez curieuse : elle fut brûlée sous les yeux du roi Louis-Philippe , alors qu'étant encore enfant, et accompagné de madame de Genlis , sa gouvernante, il visita, vers 1777, cette ancienne abbaye, des lors transformée en prison d'État (1). Nous avons cru devoir reproduire, en en corrigeant toutefois l'orthographe, trois lettres non signées, mais d'une authenticité incontestable, écrites , vers le commencement du dix-huitième siècle , à M. de Clairaml>ault, généalogiste des ordres du roi, qui demandait quelques détails sur les cages de Loches (2). Enflu, la dernière période de leur existence nous a paru devoir être sauvée de l'oubli.
Dans la séance du 21 août 1790, de la Société patriotique et littéraire de Loches , M. Jacob-Louis Dupont demande que « tous les membres de cette Société patriotique prient la muni- « cipalité de cette ville d'écrire au comité d'aliénation des biens « nationaux , à l'effet d'obtenir une autorisation pour abattre « et mettre en pièces la prison connue sous le nom de Cage de « fer, renfermée dans une triple prison de l'une des tours de « ce chAteau , pour en vendre le fer au profit des veuves et des (i orphelins des vainqueurs de la Bastille, et pour brûler, dans « le feu de joie du 14 juillet 1791 , le bois qui entre dans sa « construction. »
L'abbé Pottier proposa un amendement qui fut adopté à l'unanimité. 11 rédigea, eu conséquence, une pétition où il sollicitait l'autorisation de briser la cage de fer , d'en distribuer
(1) M. Lehéricher, Âvranchin monumental et historique, tom. II, pag. 300, note 3, donne le nom de plusieurs prisonniers qui ont habité cette cage de fer.— La visite de Louis- Philippe et la destruction de la cage sont racontées par madame de Genlis, dans ses Mémoires. Son récit a été reproduit par l'abbé Desroches, Histoire du Mont Saint-Michel, t. II, p. 324 et sulv.
(2) Preuves, n- XX, XXI et XXII.
le bois à deux ou trois familles les plus pauvres de la ville, à à l'exception de quatre morceaux qui seront réservés pour être consumés dans le feu de joie du 14 juillet 1791 , et de verser dans la caisse du bureau de charité le produit de la vente du fer qui entre dans sa construction.
La Société nomma MM. Potlier et Dupont pour présenter la pétition à la municipalité et demanda qu'un exemplaire du procès-verbal fût envoyé à la municipalité d'Angers , dont le château renfermait aussi une cage de fer (1).
La municipalité de Loches fit droit à la demande de la Société patriotique, et grâce à la motion d'un prêtre charitable, les instruments de torture inventés par la cruauté de Louis XI servirent à procurer quelque bien-être aux pauvres d'une petite ville de France.