‹ Notices biographiques du GardChapitre 15 sur 68 · JOURNALISTE · texte numérisé non relu

JOURNALISTE

Né â Bagiiols le 23 juillet ijg4 Mort à Bagnols le /'-''' ////;/ nSO'j

AGALON était fils d'un artisan qui jouissait d'une modeste aisance : ses premiers succès classiques engagèrent son père à lui laisser suivre la voie des études latines. Après un séjour au Collège de Bagnols sous l'abbé Dumas, le jeune Dominique, qui à treize ans venait de terminer sa rhétorique, se rendit à Nîmes pour faire ses mathématiques au lycée. Vers iSii, envoyé successivement aux écoles de droit de Grenoble, de Toulouse et d'Aix, il se lia d'amitié, dans cette dernière ville, avec de jeunes compatriotes dont les noms ont, depuis, retenti à des degrés ditférents, dans la presse et dans la politique, MM. Mignet, Thiers, Victor Augier, Emile Teulon, Barginet, Barbaroux.

En 1814, il vint à Paris achever ses études de droit. L'an d'après, lors du débarquement de l'Empereur Napoléon, il se trouvait à Bagnols : il prit parti sous les drapeaux du duc d'Angoulême ; mais il a écrit, depuis, que l'exagération des ?///r<i-royalistes du Midi le jeta dans l'opposition.

Désormais, Magalon ne devait plus avoir à Bagnols ni un emploi, ni une carrière à suivre : il aspirait au séjour de la capitale, c'est à Paris qu'il croyait trouver un théâtre plus vaste et plus en rapport avec ses goûts littéraires , Le journalisme

lui souriait de loin. Sourires perfides ! En effet le jeune et ardent méridional à peine arrivé, se lançait, en imprudent, dans la rédaction de quelques feuilles passionnées, qui avaient toujours un lazzi, une pointe acérée contre le ministère chatouilleux de la Restauration, Avertissements, amendes, prison, rien ne fut épargné : Magalon luttait toujours. Les jeunes amis qu'il avait su gagner à son projet, écrivirent avec lui dans l'Album (i) des articles pleins de verve et d'esprit : nous citerons MM. Alph. Rabbe, Loëve-Veimar, Béranger, Delavigne et surtout Alexis Duménil qui, par une collaboration plus assidue, imprimait au journal le caractère de son talent personnel dans les matières politiques et religieuses. Mais à cette époque la censure ne tolérait pas longtemps de telles hardiesses -, aussi une ordonnance du ministre comte de Corbière, vint-elle supprimer dictatorialement le journal incriminé qui avait subi déjà neuf condamnations, — i823.

Les journaux de Tépoque étaient moins répandus que ceux d'aujourd'hui, et si les lecteurs se comptaient en plus petit nombre, les attaques directes, frappant juste, n'en passionnaient pas moins les intéressés. Magalon se ruina, il compromit même la fortune de sa femme, et nous le voyons cependant toujours sur la brèche défendant les principes du libéralisme auxquels il est resté constamment fidèle.

Notre compatriote publia vers cette époque : le Portefeuille des Troubadours^ recueil de poésies fugitives et quelques romans qui eurent du succès; il les écrivait sous les verroux.

C'est à l'occasion de l'une des condamnations encourues par Magalon que fut commis à son égard, l'insigne abus de pouvoir dont l'histoire a conservé le souvenir et qui montre le danger d'abandonner à des subalternes inintelligents les détails des mesures intéressant la liberté des prisonniers.

Un matin Magalon fut saisi, chez lui, séparé brutalement

(i) Les artistes en renom de l'époque concoururent à illustrer l'Album. Nous voyons dans ce recueil des lithographies de Carie Vernet, Charlet, Prud'hon, Lescat, Wattier, Laurent, Thomas, etc., etc.

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de sa Jeune femme, amené à la prison de la Force, de là à Sainte-Pélagie et à Poissy : des agents de la police avaient pénétré dans le bureau du journal, afin de s'emparer des papiers et des registres. Lire sa brochure : ma Translation^ c'est assister à un spectacle de violence et de cruauté. Cet écrivain n'avait pourtant commis qu'un simple délit de presse, et les ordres sévères venus de haut lieu le signalèrent comme devant être traité avec rigueur. Il le fut avec la plus révoltante dureté. Toute la presse libérale protesta. — On venait de conduire un Journaliste dans les cachots de Poissy : il avait traversé Paris, en plein Jour, enchaîné avec des voleurs et des galériens ivres, et lié, par une menotte de fer, à la main d'un forçat dévoré d'une gale hideuse. Mais laissons le prisonnier raconter luimême sa Translation l'il

«• J'étais arrivé au mur de ronde, où Je me trouvais

entoure de gendarmes et de onze malfaiteurs... c'étaient d'affreux bandits. Lorsque le chef des gendarmes les eut attachés deux à deux, il s'approcha de moi avec un air d'indifférence dédaigneuse et il me présenta la chaîne... Je sentis mes genoux ployer... il me fallut rappeler tout mon courage pour regarder cet homme en face. Je lui dis : Monsieur^ vous connaissez la nature de mon délit, J'espère donc que vous me permettrez de prendre une voiture à mes frais... — « Eh ! que m'importe votre délit ? me répondit-il en montrant ses ordres. — Mais il y a erreur, lui dis-Je, — • êtes vous Magalon ? — oui, Monsieur, — c'est bien, voyons... » Il me présenta de nouveau la chaîne. Cependant, Je lui dis encore : au nom de la morale, de l'humanité, faites-moi donner une voiture ; Je la paierai : Je paierai les gendarmes qui m'accompagneront... c'est m'assassiner que de me conduire ainsi... Je ne pourrai Jamais, avec ma faible santé, faire, à pied, un voyage de sept lieues... »

« Enfin Je m'offris en holocauste... le gendarme me serra

(1) MM. Jay et .Jouy élaiciit ;i Sainte-Pélagie avec Magalon lorsijue l'ordre arriva de conduire ce dernier à Poissy. — Lire les Ermites en prison, T, I, p. 19 et suiv., par MM. Jay el Jouy. — Voir ci-après la note A.

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fortement à la chaîne commune par une corde qui me prenait au bras; ma main fut liée par des menottes à celle du plus hideux de ces misérables.

« Nous sortîmes de Sainte-Pélagie... Au carrefour Bussy, un bruit tumultueux se lit entendre tout à coup. La foule se précipita vers nous... Les parisiens sont avides de ces spectacles affreux et stupides !... je m'affaiblis de nouveau; la honte d'être confondu avec ces misérables... enfin accablé de ma position, je parlais avec feu, je dis que je n'étais point criminel ; mais la faible victime de puissantes vengeances. La foule parut se presser autour de moi pour m'entendre : mes compagnons étaient stupides d'étonnement : je vis plusieurs hommes pâlir; je vis des signes de vif intérêt sur quelques figures !...

« Arrivés aux Champs Elysées les voleurs demandèrent

du vin qu'on leur apporta... le vin mit en gaieté mes compagnons ; ils entonnèrent des chants obscènes... à Boulogne on leur servit encore quelques brocs, au point qu'en entrant dans Nanterre, ils étaient complètement ivres. Ils vociféraient après chaque refrain : vivent les voleurs ! vivent les galériens ! honneurs aux i^-alériens ! nous sommes des galériens !

« Mon voisin raconta son histoire, il déclara que le délit pour lequel il était condamné ne l'eut point ramené aux bagnes. Les bagnes^ disait-il, sont le Paradis des Prisons.

« En traversant Saint-Germain mes compagnons signalèrent leurs passages par de nouvelles vociférations. Ils hurlaient, ils injuriaient tout le nionde, ils renversaient les étalages... la population indignée, se sauvait à l'approche de ces bandits... Nous arrivâmes à trois heures de l'après-midi, j'étais brisé. «

Assurément de tels actes sont incompréhensibles aujourd'hui, et il faut remonter aux époques de passions politiques et d'absolutisme pour les juger.

A Poissy l'avocat stagiaire condamné, assimilé aux autres détenus, revêtit l'habit des voleurs et dut se livrer à un travail quotidien en rapport avec ses forces épuisées : on l'utilisa à l'atelier de chapellerie, où il tressait de la paille. Nous venons

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de parler des protestations et de marques de S3^nipathies favorables au Jeune détenu, les noms suivants nous viennent sous la plume : M. le comte Alexandre de Laborde, députe de la Seine, à qui l'écrivain dédia ses Veillées de Ste-Pélagie^ M. Kœchlin, de TAlsace, Chateaubriand, Victor Hugo, l'honorable et pieux duc de Larochefoucault-Liancour et bien d'autres littérateurs qui écrivirent, à son sujet, dans les journaux du temps.

Pendant son séjour à Poissy, Magalon a tenu note jour par jour de tout ce qui lui arriva dans cette prison. Ainsi nous savons que le i"-'"" mai 1823 le comte Alexandre de Laborde lui olTrir son concours i ; que la famille de Saint-Aignant vint le visiter et le consoler \ que M. de Chateaubriand demanda et obtint son extradition de Poiss\^ à Sainte-Pélagie : et à cette occasion, Magalon ajoute :

« 5 juin — je dois donc à M. de Chateaubriand la cessation de mon infâme persécution ; que dis-je ! je lui dois la vie, j'allais périr... »

Magalon arriva à Paris le q juin. Ses amis lui offrirent un banquet dans la prison même ; la police avait accordé à Madame Magalon l'autorisation d'assister à cette fête : deux mois après un ami généreux se rendant caution de la somme de 3,5oo francs montant des frais et amendes dont était frappé le prisonnier, celui-ci recouvra sa liberté.

Cependant le vaillant champion continuait la bataille littéraire. Dès le mois d'août, il venait de publier un recueil de poésies et avait trouvé moven de payer envers M. Victor Hugo une dette de reconnaissance. Le poète qui fut, peu après, l'auteur admiré de Notre-Dame de Paris^ adressa à Magalon une lettre qui honore et celui qui l'écrivit et celui qui la reçut : nous tenons à en reproduire le texte :

« Monsieur, on vient de me faire lire la note qui me

(1) Lire les trois remarqualiles nrticles de cet écrivain patriote imprimés et reproduits dans le Courrier Français, le Journal du Commerce ou le Constitutionnel (1823).

concerne dans votre recueil de poésie. Vous vous exagérez beaucoup l'importance des très légers services que j'ai été assez heureux pour vous rendre, mais cette exagération me prouve la noblesse de votre àme. Permettez-moi de vous remercier de m' avoir fait connaître un cœur généreux de plus.

« J'avais exprimé mon opinion en trouvant vos vers bons, vous avez émis la vôtre en trouvant les miens mauvais : nous ne nous devons rien l'un à l'autre. Depuis, vous avez été malheureux ; le hasard de ma position m'a mis à même de contribuer peut-être au soulagement de ce malheur ; j'ai fait ce que tout autre eût fait à ma place. J'aurais manqué à mon devoir en ne consacrant pas mes faibles eftbrts à épargner une injustice au pouvoir et des souffrances à un homme de lettres prisonnier.

« L'action dont vous voulez bien me remercier et dont, il parait, on a pris la peine de vous informer, n'est donc que simple et naturelle, la vôtre est honorable et rare, permettezmoi donc de refuser des remercîments que je regrette de ne pas mériter et de vous prier d'accepter tous les miens.

« Votre gratitude s'adresse légitimement à des hommes tels que M. de Chateaubriand et, à ce qu'il a fait pour vous, on reconnaît aisément cet illustre soutien des lettres qui leur révèle son amour par ces bienfaits depuis qu'il ne peut plus le leur prouver par ses ouvrages.

« Adieu, Monsieur, la note que vous m'avez consacrée est certes un souvenir de poète ^ puissent ces soin'enirs poétiques n'être bientôt plus ceux d'un prisonnier (i'.

« Yoivc bien dévoué serviteur,

« Victor Hugo, n Le 30 août 1823.

Magalon continua sa vie littéraire et accentua de plus en

(1) Le livre aïKjuel Victor Hugo fait allusion, compose par deux détenus, Magalon et Barginet, avait pour titi'e : Souvenirs poétiques de deux prisonniers.

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plus ses tendances politiques : les persc'cutions multipliées n'avaient pu attiédir son ardeur méridionale : il était encore à Sainte-Pélagie lorsque la Révolution de Juillet i83o éclata. Le bruit du canon des trois journées tonnait sous les voûtes de la prison, et ce fut seulement le 29 que les portes s'ouvrirent pour les détenus politiques. La garde nationale pénétra dans l'enceinte et Magalon, un des défenseurs de la liberté, sortit porté sur une sorte de brancard formé par un faisceau de fusils, aux cris joyeux des patriotes commandés par le capitaine Duruy (i).

De i83o à i835 Magalon séjourna à Paris : sa mission comme écrivain était finie puisqu''il assistait au triomphe de ses idées politiques. Le journalisme n'était plus une ressource pour lui, il dut solliciter une position qui ne fut pas seulement honorifique : il ne put l'obtenir. « Le roi Louis-Philippe » fit alors sur sa cassette personnelle une pension à l'écrivain libéral. En i83i M. de Montalivet, ministre de l'intérieur, lui accordait une pension annuelle de 1,200 francs ; pareille somme lui était servie par le ministère des Beaux-Arts.

Vers la fin de l'année i835, Magalon se décida à revoir Bagnols, de nombreux amis l'y attendaient. Là, son temps fut partagé entre la littérature et le calme de la vie à la campagne. Il fut un de ceux qui encouragèrent l'imprimerie ; il contribua à la rédaction des Joiiniaiix de la localité; il fonda rAlbwn^ journal de Bagnols; il publia avec Léon Alègre l'Album pittoresque du Gard. Comme feuille hebdomadaire, après V Album vint Y Hirondelle du Gard^ puis les Petites Affiches. Mais bientôt, sans y prendre garde, la presse tombait dans le mercantilisme ; on regrettait fort de telles tendances car ces différentes feuilles entretenaient la vie au sein de nos populations rurales. Sans avoir la prétention de viser à de hautes portées les journaux bagnolais, écrits avec entrain, traitaient de littérature, de poésie, de commerce, d'industrie locale et osaient

(1) V. ci-après la note B.

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aborder qL]cle|ucs fois l'histoire et la critique : hélas ! ces feuilles sont tombées, et leurs fruits n'ont pu venir à maturité. Il est toujours difficile, dans un pays industriel qui ne compte que six mille âmes, de trouver assez de dévouement et de loisir pour alimenter un journal : les grands centres absorbent tout. Cependant Magalon cherchait à utiliser les heures de ses longues journées. Il publia une ceuvre qui malheureureusement est restée inachevée : Nous voulons parler de V Histoire du Languedoc. Cette œuvre suspendue à cause des infirmités précoces de son auteur, a été diversement jugée. Ce n'est point un résumé de la grande publication des Bénédictins, c'est une course rapide, attachante, émue, au travers de nos annales Languedociennes. Si l'auteur n'a pas su pardonner aux exagérations des hommes dans les siècles qu'il a voulu flétrir par ses attaques mordantes, n'en accusons qu'un reste de cette humeur irascible de la jeunesse du bagnolais. Quoiqu'il en soit, les deux premiers volumes de cette histoire, font regretter le dernier, dont les notes insuffisantes ne permettent plus d'espérer le complément. IS Histoire du Languedoc favorablement accueillie par l'Académie du Gard, a valu à notre compatriote l'honneur d'être nommé membre correspondant de cette savante compagnie.

En 1807, Magalon écrivait encore : il envo3'ait de Bagnols, des articles aux journaux de Paris. Le Commerce^ le Siècle^ l'accueillaient dans leurs colonnes. Louis Desnoyers un des rédacteurs de cette dernière feuille, le félicite sur ses articles littéraires, — bien écrits, bien pensés, — mais il a le regret de ne pouvoir les accepter tous. — « Journaliste, vous-même, lui disait-il, vous savez que la qualité n'est pas la seule règle en matière de presse et que chaque journal a ses convenances et ses nécessités qui tiennent aux habitudes et à la nature de sa publicité... V intéressant bien plus encore que r/z/^/rz/c///" voilà ce que le grand nombre cherche dans un feuilleton... »

Nous avons dit que Magalon rédigeait le journal YHiron-

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