LACROIX
déprave qui présidait plus tard, à la décoration ridicule de leur demeure, à l'achat d'images enluminées, de gravures monstrueuses et bizarres. De là, le goût faussé, généralement répandu dans un pays, où ce n'était qu'à de rares intervalles seulement que des objets d'art perfectionnés faisaient leur apparition.
On appelait cela dessiner et faire école : eh bien, nous ne jetons pas brutalement la pierre à tous les professeurs de ce temps : s'ils ont fait quelque peu de mal, ils ont fait aussi beaucoup de bien, car le bon M. Lacroix, dont nous venons d'écrire le nom était assurément le plus consciencieux des maîtres. Son enseignement fut toujours méthodique et précis (i).
Une discipline parfaite régnait dans la classe : les conseils paternels y étaient abondamment fournis et, de plus, afin de maintenir le silence, le maître faisait, lui-même, la lecture de quelques pages de l'histoire des Peintres. Ainsi tout en esquissant une tête, tout en crayonnant patiemment des hachures correctes, les élèves retenaient le nom des grands artistes et de leurs œuvres capitales '2'.
M. Lacroix était peintre... Après 181 5, lorsque les grandes guerres furent terminées, la France sembla retrouver son calme d'autrefois. Le clergé reprenait une influence favorable aux beaux arts ; nous devrions dire : à la décoration des églises. Alors nos peintres de la province, Calvier, de la Drôme,
(1) Il était basé, pour le tracé d'ensemble, sur l'emploi des lignes droites et l'appréciation de l'ouverture des angles. Lacroix procédait par grandes masses et arrivait progressivement aux détails. L'étude du dessin était fondé sur la géométrie.
(2) Dans les dernières années de sa vie, Lacroix se plaisait à citer comme son meilleur élève, Camille iloipicplan. M. Roqueplan père (jui, pendant jtlusiéurs années a été, à lîagnols, employé des contiibutions indirectes, lit élever ses fils au Collège, L'un et l'autre ont conservé de ce pays un excellent souvenir, qui s'est traduit par le don à la Bii)liolhèque de (juelques volumes, de la part du littérateur Nestor et par l'offrande au Musée d'une toile de Camille, — don de Madame .\myot, leur sœur. Camille Roqueplan a laissé au Musée de Versailles quelques tableaux d'histoire très l'emarquables,
Fleuriot, de Vaucluse, Jusky, de Pont-Saint-Esprit, reçurent des commandes : il en fut de même à Bagnols. M. Lacroix, pour le Gard ou pour l'Hérault, produisit un grand nombre de tableaux d'église, fit de bons portraits, couvrit de vastes carrés de toiles, exécuta beaucoup de copies : mais ces copies étant faites le plus souvent d'après des gravures noires, l'artiste inventait un coloris de fantaisie et ne pouvait, de la sorte, faire qu'une œuvre fort incomplète.
Cependant nos autels étaient parés de cadres ainsi exécutés : rex dono aiictoris les accompagnait généralement. Cette indication n'a pas trouvé grâce devant l'inflexible rigueur des fabriciens et des curés (i) qui peu après ont fait le vide : ils ont substitué aux œuvres de Lacroix des toiles données par l'État et traitées par des peintres plus connus. Pourquoi n'at-on pas conservé les moins imparfaites de ses œuvres ? Ce manque de déférence pour les auteurs ne peut que décourager les donateurs futurs (2).
Nous le disons encore une dernière fois : soumettons-nous au contrôle des gens de goût et ne substituons plus les articles à la mode^ — aux objets d'une valeur réelle, et précieux surtout par les souvenirs qui s'3^ rattachent.
Aux administrations jalouses des progrès artistiques et industriels dans les masses, à ceux qui ont à cœur de voir le génie de l'art français planer au-dessus des nationalités voisines et rivales, nous dirons : créez des musées cantonaux ; dans toutes les écoles, mettez sous les yeux des jeunes élèves des gravures, des tableaux qui attirent les regards ; propagez l'étude des arts du dessin, vous aurez fait naître le bon goût.
(i) C'est à l'un des derniers que l'on doit la dispersion des anciens tableaux de Romain, de Jean Jean, de Coulon. M. B. . . vendit pour cent francs au curé de Calvisson (Gard) le Christ, V Assomption, de Lacroix et la sainte Victoire, de sa fille Sérapliine !.. .
(,2) Le fondateur du Musée de Bagnols, ancien élève de M. Lacroix, a tenu à posséder une œuvre de cet artiste de mérite : un saint Gérôme en prière, offert par Mademoiselle Lacroix (sœur saint Benoît), supérieure de Saint-Maur à Toulon.