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volontiers dans les coulisses des Celestins. Ne trouverions-nous pas des circonstances atténuantes pour excuser cette préférence ? il aimait passionnément le théâtre et il avait à peine vingt ans. Son démon favori l'étreignait de plus près : il rêvait les succès de la scène, de la rampe et du foyer des artistes.
C'est que, derrière le rideau, Mathon appercevait son parent Justin Gensoul dont les myrtes et les lauriers lui paraissaient plus dignes d'envie que la couronne civique du chirurgienmajor. Justin avait écrit des comédies, des vaudevilles qui lui valurent une réputation dans le monde littéraire. Certaines pièces de Gensoul étaient encore au répertoire, le petit cousin ébloui se sentait entraîné vers la trace lumineuse du poète : le voilà, échafaudant dans sa tète méridionale, intrigue sur intrigue, ruse contre ruse, caractères opposés , types divers , dialogues piquants ; le tout accentué de romantisme pur. Ce style à eflet était alors à la mode. Quoique entraîné par une exhubérence d'imagination Adolphe avait le germe d'un goût fin et délicat: les exemples des maîtres devaient finir par développer en lui la simplicité, et le fond de bonhomie de son caractère : il ne sacrifiait donc qu'à regret à l'engouement de l'époque.
Mathon était impitoyable, on le voyait poursuivant ses camarades à table, au café, à la promenade, et, sans pitié pour leur repos, il les forçait à écouter jusqu'à la fin ses essais dramatiques.
Cependant, à notre compositeur enthousiaste, Lyon finit par devenir un champ, j'allais dire : un théâtre trop restreint : il alla à Paris; c'était dans les premiers mois de i835. Nous l'avons vu à cette époque, logé dans la rue du Paon, tout près de l'école de médecine, mais hélas ! loin des salles de spectacles ; car il fallait traverser la Seine et payer le péage au pont quand on voulait aller au ^"audeville.
Mathon quoique inscrit au tableau des étudiants, ne paraissait que rarement aux leçons des professeurs : rarement encore le voyait-on à la 7 are r;ze, alors en face de l'école de médecine.
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mêlé aux groupes des élèves barbus, aux cheveux longs, bouclés à la Perinet-Leclerc. Il ne trouvait point de charmes dans les réunions de la Chaumicrc^ où les étudiants ses collègues se rendaient assidûment les jours de bal ou de fêtes nocturnes. Que préférait-il donc à tout cela r — sa chambre solitaire, modeste, et sa table de travail où, à côté des œuvres de Bichat ou de Roche et Samson relégués dans l'angle, s'étalaient les feuilles griftbnnées de rimes et de prose dialoguée.
Enfin un Jour notre jeune et infatigable écrivain se hasarda à faire aux auteurs le plus en vogue de l'époque des confidences sérieuses : il eut la bonne fortune d'être accueilli favorablement par Scribe qui l'adressa à Bayard son gendre, dont on applaudissait alors le Gamin de Paris. Bayard lut avec intérêt la pièce qui lui était présentée ; il la trouva bonne et offrit au débutant sa collaboration. Le 17 décembre i(S36, \c Gymnase dramaliqitc donna la première représentation de Les deux manières, comédie-vaudeville en deux actes, qui obtint un franc et honorable succès.
Peu après, sous les deux mêmes signatures : Bayard et Mathon, fut jouée au Palais-Royal la Tante mal gardée, intrigue nouée avec beaucoup d'art et dialoguée d'une façon charmante.
Pendant que la Tante faisait quarantaine chez le directeur, Adolphe eut assez de loisir pour écrire des pièces destinées au Théâtre Beaumarchais, à Y Ambigu et à la Gaité. Il était alors seul auteur des vaudevilles présentés à Vimpressario. Malheureusement, pour l'auteur impatient, des embarras financiers forcèrent le directeur à se retirer, et MM. Montigny et Meyer, qui avaient déjà des engagements pris avec d'autres compositeurs, s'obstinèrent à ne point tenir la promesse faite par celui qui les avait précédés en charge : de là, procès. Mathon eut un triomphe complet ; mais, comme il le disait spirituellement lui-même : s'il avait gagné son procès, il avait perdu sa cause. Son amour propre était satisfait ; et, mieux encore, lui jeune homme inconsistant, venait, par sa seule énergie, de
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faire décider un point de Jurisprudence Jusque là fort conteste'. L'arrêt de la Cour reçut dans tous les Journaux une grande publicité. On sut que désormais : « tout directeur devait des indemnités proportionnées aux auteurs dont il s'était chargé de faire jouer les pièces (i). »
Fatigué des lenteurs interminables du procès qui attiédit monientanément son enthousiasme dramatique, Mathon chercha à participer à la rédaction d'un journal : il fut chargé d'écrire pour la Pairie les comptes-rendus des pièces de théâtre. Malheureusement encore la feuille, vendue aux enchères publiques, reçut de ses nouveaux propriétaires une transformation qui obligea ses rédacteurs à se retirer : ceci se passait en
Adolphe songea alors à retourner à Bagnols : sa famille le reçut avec Joie, il était lui-même ravi. Dans quelques feuilles intimes qu'il nous a été donné de lire, ses sentiments de piété filiale sont exprimés avec une émotion attendrissante. Sa bonne mère tomba malade : il lui était réservé de lui fermer les yeux. C'est avec son cœur d'élite qu'il trace ses impressions, ses regrets et ses douleurs à ce moment suprême, où, oubliant tout à la fois ses déceptions et ses succès à Paris, il se console au lit de mort de celle qui l'avait tant aimé.
... « Et quand Je pense, dit-il, que ce rôle pieux, consolateur et consolant à la fois, il eut suffit d'un rien pour me le ravir \ qu'une réussite moins négative à Paris, des succès de théâtre ou de presse, pouvaient me retenir éloigné des lieux où se mourait ma mère, ah ! j'aurais volontiers baisé la rude main qui m'avait si impitoyablement ramené auprès de ce lit, où j'avais mieux à faire que de courir au loin la vogue et la fortune.
« Rendu à moi-même j'étais tout à ma pauvre mère. Pro-
(1) Ad. Matlinn él;iil, iTic)nl)re sdciélnii'c de l'Associalion des ailleurs et compositeurs dramatiques.
longer sa précieuse existence, c'était désormais mon unique désir, mon rêve. De dévouement, d'abnégation, de cœur, j'en mis à cette pénible tâche autant qu'il y en avait en moi... «
Adolphe Mathon mûri par l'âge et laissé presque seul au monde, accomplit respectueusement les dernières volontés de sa tendre mère : il se maria. Sa compagne, Mademoiselle Fortunée Raymond, était de Saint-Geniés de Comolas. Consentant à prolonger son séjour à Bagnols, Mathon occupa ses loisirs à la rédaction des Petites Affiches^ journal hebdomadaire de l'arrondissement d'Uzès, alors imprimé à Bagnols. Le littérateur exercé soutint cette feuille jusqu'en i852, année où, par l'intervention de M. Cotton, alors inspecteur général du ministère de la police à Lyon, il put obtenir un poste de commissaire de police.
Le caractère de littérateur dramatique était diamétralement opposé à celui que l'on prête assez communément aux fonctionnaires de cet ordre, aussi est-ce à grand regret que, vaincu par la nécessité du moment, Mathon se décida à entrer dan s une carrière qui lui paraissait antipathique. Il avait le courage d'accomplir un devoir et il préférait sa propre estime aux préjugés du monde.
Ce fut en décembre i852 qu'il débuta dans la carrière administrative à Marcign}' iSaône-et-Loire) ; deux mois après il était à Privas (Ardèche;.
Là, Mathon eut l'occasion de se livrer à ses goûts littéraires : ne négligeant rien de ses fonctions de magistrat, il occupait ses loisirs et même de longues heures de la nuit à écrire pour le journal de la localité, des articles qui lui valurent un succès réel. L'Eelio de VArdèche qu'il dirigea pendant six ans, fit apprécier les tendances du rédacteur en chef : — livrer aux lecteurs une publication utile, intéressante, instructive ; — visant à moraliser les masses en vulgarisant les simples notions du juste, du vrai, du beau ; — écho de tout ce qui se fait de bien et de bon ; restant muet pour toute chronique ou fait
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scandaleux, à moins qu'il n'y eût nécessité absolue de les dévoiler...
De 1859 à 18(37, Mathon nommé commissaire central de police, passa successivement à Alais, à Limoges, à Bordeaux et à Marseille. Dans ces villes importantes, il avait sous ses ordres un personnel nombreux d'agents et de commissaires de 1'""-' classe. A tous ces postes éminents, il se fit remarquer par son tact, sa réserve et son aménité. Un zèle sans exagération et un esprit de justice bien entendu le distinguaient aux yeux des administrations départementales. Aussi, en 18(59, pi^t-il obtenir le titre de commissaire spécial sur le chemin de fer de Paris-Lyon-Méditerranée. Il remplit ces fonctions honorables jusqu'au i*-''" décembre 1874, où, par limite d'âge, après vingtdeux ans de services, il fut admis à faire valoir ses droits à la retraite.
Pendant son séjour à Bordeaux Mathon fut fait chevalier de l'ordre du Christ, par S. M. très catholique le roi du Portugal, de passage en cette ville. Le prince avait été profondément touché de la brillante réception qui lui fut faite.
Mathon a, dans toutes circonstances, donné des preuves de son dévouement et d'une rare énergie. Rappelons un épisode douloureux qui ne s'eflaçait point de son souvenir. Pendant les jours néfastes de la Commune, Adolphe faillit périr dans l'incendie de sa demeure, n° 10, rue de Lyon. La maison avait été désignée pour devenir la proie des flammes. Déjà, dans la nuit du 24 au 25 mai, trois incendiaires venaient de pénétrer dans l'intérieur afin d'exécuter l'horrible décision du comité ; tous les locataires étaient dans les caves, dans les escaliers ou les vestibules, moins exposés, là, aux projectiles, l'énergie de notre compatriote, auquel surent se joindre les autres locataires, eut raison des trois délégués : il venait de sauver la vie à sa famille et à ses voisins.
Depuis 1874, Adolphe Mathon vivait modestement entouré des soins affectueux de sa compagne et de son fils, employé, lui aussi, dans l'administration des chemins de fer. Rentré
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'dans la vie pdvée, il se plaisait à revenir de temps à autre, à Bagnob;; il 3^ coulait ses jours dans la retraite; n'entretenant guc des relations peu suivies, même avec ses amis d'enfance. Son caractère, jovial pendant les belles années de sa jeunesse, semblait être sensiblement assombri. La perte d'un fils chéri modifia beaucoup ses allures d'autrefois : ce n'était plus le littérateur aflblé de ses succès dramatiques ; Mathon était devenu silencieux, réservé. Son éducation première, la vie intime et calme dont sa famille lui avait donné l'exemple, réapparaissait pleine de charmes et de consolations. On le retrouvait sincèrement pieux, homme de foi inébranlable. A Bagnols, il dirigeait ses pronienades préférées vers le champ des morts : il se complaisait avec sa compagne à s'entretenir de leurs regrets amers, à côté de la tombe de leur enfant bicn-aimé. — Plut à Dieu, disait-il, que j'eusse pu recueillir les restes de mon pauvre père : il fit la mort d'un saint. »
En eflet le père d'Adolphe Mathon, qui, dans les dernières années de sa vie s'était voué aux pratiques religieuses, assistait un jour à la messe. Comme membre du Conseil de fabrique il était agenouillé au banc de l'ceuvre. Les personnes, à ses côtés, l'entendaient prier avec ferveur. Profondément recueilli, il se tenait la tête entre les mains et récitait ses oraisons .. bientôt ses lèvres ne laissèrent entendre qu'un murmure, puis le silence succéda, M. Mathon était mort.
Sa fille se voua à la vie monastique, ses fils, vivement impressionnés par ce malheur inattendu, en conservèrent un souvenir qui ne s'est jamais effacé.
Adolphe Mathon résumait à lui seul les qualités et les vertus de ses grands parents : il devait, comme eux, terminer une vie dont les dernières années étaient marquées au sceau du bonheur intime et de l'édification. A la veille d'un voyage dans le Midi, il sortit le 20 janvier [878, pour faire une visite d'amitié. Arrivé dans le salon, il causa comme d'habitude et se mêla à la conversation générale avec le même entrain et la même amabilité que la veille. Il achevait une phrase qui avait