MICHEL I
la Poulagière et du Ruisseau ; lorsque les frondes faisaient le moulinet sur la tête de nos guerriers imberbes, Michclé et ses amis, Jouaient aux chapelles. Ils n'étaient point éloignés ces jours sinistres pendant lesquels les cérémonies du culte catholique prohibées par la loi, le prêtre, recueilli dans les maisons hospitalières, était caché dans un coin inaccessible du logis, car il }' allait de la vie des fidèles trop fervents. On se souvenait de ces temps malheureux, on en parlait souvent, on en racontait les émouvantes péripéties : les enfants mêmes en avaient été les témoins dangereux. Mais le culte étant rétabli, les petits garçons plus que tous autres étaient frappés de la splendeur des cérémonies religieuses : aussi sous la direction du ieune préi'ôt voulaient-ils se livrera la pratique de tous les exercices réguliers, comme dans l'église même. Michclé a passé là, disait-il, les plus délicieuses Journées de sa vie : il y trouvait un confortable inusité chez lui et des friandises fort goûtées.
Michel était déjà i^Taiidct : il dut abandonner son poste d'honneur, envié par ses collègues au canonicat.
En sortant de sa stalle de prévôt de chanoines, Michel trouva place au lutrin : il était habile plaiiichanislc et sa mémoire prodigieuse lui rappelait et les antiennes et les versets et les hymnes de chaque fête de l'année. Notre chantre amateur obtint bientôt un grade de plus, il fut nommé serpent de la paroisse : l'instrument, seul, était une curiosité ; mais depuis que le révolutionnaire Sax a introduit les monstrueux ophiclcïdcs (i\ le serpent i.sans clefs'; du lutrin s'est glissé dans l'ombre : il a disparu. Il est certain que le son grave, éclatant et métallique du cuivre, ou bien l'harmonie ample et savante d'un orgue dechceur, sont préférables, pour l'accompagnement des chants d'église, à ce bruit sourd et monotone que rendait la trompe recourbée en cuir bouilli.
Cela dura ainsi pendant plusieurs années.
(1) 0]ihicleide, dn groc Ophis, serpent et Cleidos, clef.
l5o NOTICES BIOGRAPHIQUES
Mais le brave Michèle, chantant et soufflant pour la plus grande gloire de Dieu, n'avait la perspective que de gagner le ciel, après sa mort... et il fallait vivre. On lui conseilla de devenir instituteur. En effet, son brevet arriva et il se mit à l'œuvre. Naturellement, sa classe devait se peupler d'enfants, jeunes et recommandés. Alors les salles d'asile n'étaient pas instituées, et les autres écoles privées ne voulaient pas admettre les enfants embrayés de la veille. Voilà donc encore ce bon M. Michel au service des petits et se faisant petit avec eux... toujours simple et toujours modeste.
Michel n'avait qu'une passion : l'église; il s'y dévouait entièrement et y faisait tout ce qu'un laïque peut faire pour le service de Dieu et de ses ministres : aussi, la plupart des curés de Bagnols furent-ils reconnaissants : c'était trop juste.
Parlons d'une œuvre dont l'origine est peu connue. C'est Michel qui, avec un autre saint homme de Tresques, établi, ici, comme instituteur (i), et avec l'agrément du curé, réunit quelques lidèles à l'église et posa les fondements de cette confrérie de Saint -Josepli qui est, à Bagnols, l'émule de celle des Pénitents. Il proposa de porter les morts au cimetière, plutôt que de confier ce soin à des salariés, et donna l'exemple lui-même... La confrérie a prospéré et peu de ses membres savent aujourd'hui, ce qu'il a fallu à ces braves initiateurs, de persévérance, de dévouement et de mépris du respect humain pour arriver à ce but.
C'est encore Michel qui dirigeait les exercices aux processions de laféfe de Dieu... Elles étaient pompeuses et recueillies, alors, ces solennités religieuses. Pendant plus de quarante ans, il exerça les thuriféraires à marcher au pas, à projeter adroitement vers le ciel la fumée odorante de l'encensoir, à exécuter ces mouvements pittoresques qu'a traduit, en vers provençaux un félibre du pa3^s (2).
(11 M. Lacroix.
(2) V. Garidf't... {la fi'sfo de Diev), recueil de poésies en langue d'oc, par Léon AlèoTo.
Mai n'en veici'n redoù, que balin, que balun Balancejoun lou fum daù pople i capelan,
Quand latecan, S'aùsis : pan, pan, Alors d'encensaire li tiero.
r)ins lou milan de la carriero Se reunisson touti dos Au signau dôu libre de bos.
Touti, — pan, pan, — baisson la testo Per saluda, — pan, pan, — soun dre.
— Pan — reston très au même endre E de chasque constat s'en quiho dous ; lou reste Soulennamen marco lou pas Barra, dubert, fasént coumo s'èro un colLunjjas. Pièi, — pan, pan, — li rinq turifero , Davans lou très Sant-Sacramen, Bandisson au même moumen L'encens au cèu, l'encens en terro. Pièi lou libre pico encaro un E fraire tournamai ari-(mguieira, coussejo Coume cadeno de prefum.
La tubèio que guirlande jo.
E vague ! sempre Znu ! e balin e balaii L'encensié balança daù pople i capelan.
Enfin, c'est toujours Michel qui assignait la place des petits clercs portant les bastoun Jloiiris, les bastoun doura, comme des tyrses antiques, les canastcro remplies de fleurs, sous les quelles les mamans avaient caché un pastissoiin ou une roustido boudenjlo. C'est lui qui classait à son rang, saint Jcan-Baptistc et son agneau enrubanné, la Madeleine aux longs cheveux, le petit évèque, le petit abbé, le berger et sa bergère... et toutes les représentations naïves qui nous venaient, comme la fête, elle-même, de la poétique Provence.
Mais la vieillesse marche ; elle avance peu à peu et quelquefois sans qu'on sans doute : Michel dut abandonner le lutrin, le chœur, le serpent et l'orgue : car ce bon Michèle, avait encore
un faible dont il ne se doutait pas : — se croire musicien, par cela seul qu'il savait plaquer un accord sur la dominante et un autre sur la quinte de chaque chant religieux qu'il accompagnait. Le maestro ne connaissait que de nom la science de l'harmonie, le faux-bourdon, le canon, la fugue : mais il se délectait sur son épinette !... dirions-nous, ici, Tinstrument c'est l'homme!... peut-être, oui, Michel, en effet, n'avait aucune affinité avec ces puissants engins d'où s'échappent des sons vibrants, retentissants ou mystérieux comme Torgue.. . Michdé était naïf-, il chantait comme chante un oiseau de l'air, et plus tard, il le disait en souriant de regret : « mi niiraii souu creba. » Faisant ainsi allusion à ce qu'on dirait d'une cigale à laquelle ou aurait crevé l'élytre intérieur dont le frottement produit son chant strident du mois d'août.
Il fallut fermer l'école, parce que d'autres établisssments sérieux s'organisaient. Il fallut songer aux vieux jours, aux infirmités, aux dernières années d'une existence improductive. Malgré les bons soins que lui prodiguait sa compagne, (car, entre matines et laudes, il avait eu le temps de se marier, le chantre instituteur-faïencier, était loin d'être heureux en raison de l'exéguité de ses ressources. Un petit négoce apporte à peine le nécessaire, et encore faut-il se loger et tenir un rang hono- Irable. Ce pauvre Michèle a résolu le problème : grâce aux amis qui l'ont aidé ; d'abord ceux de la maison qu'il habitait, puis les administrations diverses qui toutes l'ont recommandé à la sollicitude du ministère, comme ancien instituteur zélé et malheureux.
Depuis la fondation delà Bibliothèque-Musée, M. Michel a été nommé conservateur-adjoint : fonctions peu rétribuées, c'est vrai, mais qu'il a remplies avec un scrupule dépassant souvent ses forces qui finirent par l'abandonner.
Michel s'est éteint le i'''" avril i8So... Il a éprouvé des déceptions commerciales avec certains hommes à la probité desquels il se fiait entièrement, et cependant il n'emporte pas dans la