CASSEUR DE PIERRES
A^c' à Saint-Na^aire le ^794
Mort à
^u.E serait aussi curieuse qu'instructive l'histoire des modifications advenues dans certaines familles, tantôt au haut de l'échelle sociale, tantôt dans les rangs des travailleurs obscurs... Mais ce qui console ces derniers, c'est que très rarement un ouvrier honnête, assidu, probe, économe et prudent reste ignoré et éprouve des malheurs irréparables.
Nous l'avons déjà dit ailleurs (i : : si vous traversez le petit village de Saint-Nazaire, vous pouvez rencontrer un bon homme, petit, vieux et vêtu comme les paysans ses voisins : on l'appelle Coco!, son nom est Montcocol ; celui de ses ancêtres était Moiitccuculli... Je veux vous apprendre, jeune ami lecteur, ce qu'était en i536 un des devanciers de ce vieillard notre compatriote, mort il y a peu d'années.
«• Sébastien de Montecuculli, gentilhomme de Ferrare, vint d'Italie en France à la suite de Catherine de Médicis et fut
1) V. l'Album pittoresque dn Gard, arrondissement tVUzès, par Magalon H
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attache au dauphin en qualité d'cchanson. Il accompagnait ce prince dans un voyage qu'il fit sur le Rhône, au milieu de l'été i5'3(k Arrivé à Tournon, le dauphin s'étant échauffé en jouant à la paume, demanda de Teau fraîche que Montecuculli lui présenta dans une tasse de terre rouge. Il en but avec beaucoup d'avidité, tomba malade et mourut au bout de quatre jours. On ne voulut pas voir un événement naturel dans la mort prématurée d'un prince que ses belles qualités rendaient déjà l'idole de la France et Montecuculli fut soupçonné de lui avoir donné du poison. Quelques connaissances qu'il avait en médecine et un Traité des poisons qu'on trouva dans ses papiers parurent des preuves suffisantes. Conduit à Lyon pour y être jugé, il fut appliqué à la question et fit, au milieu des tortures, les plus étranges aveux. Il déclara qu'en effet il avait empoisonné le dauphin, mais qu'il avait été poussé à ce crime par les amis de Charles-Quint : que son intention était d'empoisonner François P'' et ses deux fils. »
Après une instruction solennelle qui eut lieu en présence du roi, des princes, des cardinaux et des ambassadeurs étrangers invités à y assister, Montecuculli fut condamné à être traîné sur la claie, puis écartclé. Cet arrêt fut exécuté à Lyon le 7 octobre i53(). Le peuple exerça sur le cadavre déchiré les plus grandes horreurs et en jeta les lambeaux dans le Rhône.
L'histoire a absous Charles-Quint d'un crime aussi odieux qu'inutile. Les inipériaux avaient cherché à le rejeter sur Catherine de Médicis qui, en faisant périr le dauphin, rapprochait du trône son mari Henri II \ mais cette princesse a été reconnue également innocente à cet égard. En effet, les historiens les plus sages et les plus impartiaux, déclarent que le dauphin mourut d'une pleurésie déterminée par la quantité d'eau fraîche qu'il avait bue.
La tradition rapporte que cette malheureuse victime de l'incertitude des jugements humains avait un fils qui, afin de fuir l'éclat du grand monde et le bruit fait autour de son nom, se réfugia dans un village du Vivarais, à Vinezac, près Lar-
MONTCOCOL ir»y
gentière, et qu'il y exerça les modestes fonctions de maître d'école. Il est à remarquer que dans cette commune de l'Ardèche un quartier du territoire porte encore le nom de Moimtcoucuieù. De la souche vivaraise serait sortie la branche |qui plus tard a pris racine à Saint-Nazaire (i).
Cette famille était, vers 1824, connue du cardinal de La Fare, alors propriétaire de la terre de Saint-Georges et du château de Vénéjan. C'est à cette époque que Son Éminence parla des Montcocol à l'ambassadeur allemand qu'il eut occasion de rencontrer à Reims lors du sacre de Charles X. Sans doute le prince tudesque qui portait ce nom illustre s'est peu soucié de ses parents obscurs et peut-être dégénérés à ses yeux !
Les Montcocol ont vécu comme de bons paysans occupés à travailler les maigres terrains de la montagne... Puis, en hiver, que faire dans un village sans ressources agricoles et sans industrie ? Tout le monde ne peut pas y être charretier et, en renfort^ voiiurer au haut de la montagne de Roquebrune les carrioles pesamment chargées. Cocol songea donc à faire quelque chose. Vers 181 3, il devint casseur de pierres ; non pas comme ce pauvre hère du tableau d'un maître fameux (2), mais en industriel intelligent.
Nos routes sont aujourd'hui admirablement entretenues et nous sommes loin de l'époque où, dans nos promenades du jeudi, nous remarquions les ornières profondes et des charrettes abandonnées là, faute de bêtes de traits et dans l'impuissance de briser les mottes durcies du chemin. Le pauvre charretier d'alors restait littéralement dans l'ornière.
« Cependant, se disait Montcocol, la montagne est formée d'un calcaire excellent dont on fait de la bonne chaux. La main-d'œuvre n'est pas chère^ ne serait-il pas possible lors-
(1) La généalogie des Montcocol a été dressée en 1825 pour Jean, un Montcocol, de la Capelle, remplaçant au service son frère qui signait MontecucuUi.
(2) Le peintre Courbet.
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qu'ont lieu les adjudications publiques, de prendre la fourniture de pierrailles cassées, destinées au macadam ? » Cocol qui raisonnait sensément persévéra : il eut un et bientôt plusieurs tombereaux à son service. Bientôt aussi quelquesuns de ses compatriotes firent comme lui, et l'industrie nouvelle acquit de l'importance (i). Aujourd'hui, les travaux entrepris par la population active de Saint-Nazaire se chiffrent par vingt à vingt-cinq mille francs chaque année ! c'est donc à Cocol que le pa3^s doit ce progrès réel et le bien-être dont ce genre de travail fait bénéficier tous ses compatriotes.
Selon nous, l'on peut dire qu'à sa manière, le vieux Cocol a bien mérité de son pays. Dans le village, sa mémoire n'est point oubliée. On l'estimait, on le vénérait comme un des sages de la commune. Il y a loin de son succès modeste et de sa gloire sans bruit, sans fracas, à l'éclat des grands faits d'armes de cet autre MontecucuUi qui, en 1675, disputait à Turenne le titre de général le plus habile de son siècle ! notre Montcocol repose en paix au cimetière de Saint-Nazaire; aucune inscription pompeuse ne parle des services rendus, tandis que pour l'illustre Raymond de MontecucuUi on a écrit sur le marbre :
Sta viator, herocm calcas !
« Arrête-toi, ô voyageur, tu foules aux pieds la cendre d'un héros ! »
A nos yeux, mieux vaut la croix de bois pour le travailleur modeste, que les splendides mausolées à l'honneur des conquérants renommés. Il nous souvient d'avoir vu, à Rome, le tombeau d'un personnage illustre, de la Suède, qui ne demanda pour toute épitaphc que ce mot : nihil, — rien, — et qui fit mettre sur la tombe de sa compagne bien aimée : ombra, — une ombre.... Mais, que nous sommes loin de ce brave casseur de pierres qui fut plus heureux que bien des grands de ce monde !
(,1) Ouitard, son gendre, les Jouviu et autres...
MONTCOCOI.
Cocol épousa en i8i3 Marianne Imbert, de Saint-Gervais.
Les fils et les petits-fils de Laurent continuent les bonnes traditions de leur père : ils travaillent et vivent honorablement, entourés de l'estime publique (i).
(1) La mort du vieux Cocol est ici une liction, (jue le lecteur voudni bien nous pardonner. Ce l)iave homme qui compte aujourd'hui 86 ans, a le Ijonheur de voir prospérer sa famille et le pays qu'il a su enrichir en donnant l'exemple du travail et de la probité.