‹ Notices biographiques du GardChapitre 39 sur 68 · GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

GÉNÉRAL

Né à C annaux le /'■''" jnai's lyS^ Mort à Lille le /^''' septembre 1814

ERS le 1 8 novembre i 780, un jeune pâtre de Connaux, ramenait le soir ses brebis au village : il allait à la bergerie, chantonnant un air de Réi'ié alors fort connu. Près de la route, l'écho des rochers des Gajan répondait à la voix sonore du berger. A cette même heure, une bande de Caraques se rendant à la foire de Bagnols dut s'arrêter pour laisser passage au troupeau dout le conducteur enhardi agaçait deux filles de bohème, suivies de leur vieille mère. Celle-ci frappée de l'allure ouverte du pâtre, lui jeta à la face, sous forme de bonne fortune, ces mots prophétiques : « Saras soudar, e heu coumo un prince. »

Le berger regagnant la bourgade resta frappé de l'étrange prédiction : il en riait, à la vesprée, pendant le souper de famille... La farinetto lui paraissait, en ce moment, plus succulente et la trempo moins fade... que de beaux rêves et la nuit et le jour! notre jeune héros en perdit la tète; il résolut de fuir \i\ jasso hospitalière et la maison paternelle : rien ne put le retenir, pas même le plus doux des serments, prêté tant de fois à sa fiancée trop crédule.

l62 NOTICES BIOGRAPHIQUES

Ce berger, de Connaux, se nommait Joseph Pages : son père, Antoine, et sa mère, Louise Dauran, étant sans fortune, avaient loué leur fils chez un ami du voisinage. L'enfant était intelligent, actif, intrépide et probe : nous allions ajouter fidèle, niais il ne le fut point, le jeune aventureux : certaines déceptions et une vague espérance de voir réaliser sa bonne for lune l'entraînèrent loin de ceux qui l'aimaient.

Le 4 mars 1781 Joseph Pages s'engageait dans le régiment d'Artois (i) : oi^i alla-t-il tenir garnison, nous l'ignorons encore. Le volontaire avait préféré un régiment de cavalerie légère. Deux ans après, le 2 février 1783, Pages fut nommé brigadier; il était maréchal-des-logis en mars 1783 et maréchal-des-logis chef le i'^'' avril i7()i .

Celui qui abandonnait, à Connaux, sa houlette de berger, maniait vaillamment le sabre de dragon, car depuis le i*^'" janvier i7i.)i, le régiment d'Artois, était devenu le 12"""-' régiment de ce corps de cavalerie (2).

Pages, doué d'une intelligence remarquable, songeaità développer chez lui les premiers éléments d'instruction classique : il apprit à lire et à écrire. C'était chose peu aisée à cette époque tourmentée où les catastrophes et les événements imprévus se succédaient avec un elfro^^able rapidité. Mais d'ailleurs la Patrie en danger ne demandait que des soldats pour la défendre et non des académiciens pour haranguer. Notre compatriote devint officier. C'est comme tel qu'il fit la campagne dans l'armée de la Moselle, parcourant la contrée depuis Longwy jusqu'à Bitche, et dans l'armée du Nord, allant de Dunkerque à Maubeuge. En septembre 17Q2 il est sous-lieutenant : on le nomme lieu-

(1) Créé en 1G35 par Louis XIII.

(2) Dragons. — Régiment fondé en 1558 par le maréchal Ch. de Cossélirissac. C'étaient des arijuelnisiers à cheval qui devaient se transporter le plus rapidement possible d'un point à un autre et mettre pied à terre pour combattre.

En vertu de la loi du i^r janvier 1791 les régiments (pillèrent leurs noms particuliers pour prendre le numéro de leui' rang d'ancienneté de création.

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tenant un an après et deux mois plus tard il est promu au grade de capitaine, — lo octobre lyqS.

Connaux pouvait déjà être fier de l'héroisnie d'un de ses enfants : l'avancenient de Pages était rapide, aussi le voyonsnous, le 8 avril i704-) chef d'escadron et chef de brigade le i'3 juin de la m^me année ; mais ses exploits de l'année précédente doivent être énumérés ici.

Quoique grièvement blessé le 6 septembre 1793 à l'affaire de la forêt de Mormal (i), le vaillant officier, à la tête de ses compagnons d'armes, continua de charger avec tant de vigueur et d'audace qu'il parvint non seulement à se dégager, mais encore à faire plusieurs prisonniers à l'ennemi.

A cette époque, d'après les plans du général Dumouriez, la Convention avait adopté un vaste système pour la défense du territoire ; les armées de la République occupaient les frontières et le littoral.

Nommé capitaine le 20 vendémiaire an II, il fut choisi, le 27 du même mois, pour commander un détachement composé des plus braves soldats de tous les corps de cavalerie bloqués dans Maubeuge ; il avait ordre de traverser le camp ennemi accompagnant le représentant du peuple Drouet ^ il remplit avec succès cette honorable et périlleuse mission.

Pages fit partie de l'armée de Sambre-et-Meuse, en ijqo et 1796. Le métier de soldat était rude, alors qu'en guerre avec l'Europe coalisée, les armées françaises avaient à lutter contre les ennemis du dehors, lutter avec la trahison des émigrés, avec les patriotes turbulents de l'intérieur.

En 1797 le 12"""-' dragon fut incorporé dans l'armée du Rhin ; en 1798 il est dans les armées d'Angleterre et d'Allemagne; en 1799, 1800, 1801, dans les armées d'Italie et d'observation du Midi, En 1S04 ce régiment alla à l'armée des côtes de l'Océan. A toute occasion Pages se faisait remarquer par sa bravoure éclatante. Ses glorieux états de services mentionnent

(1) Où il reçut un coup de feu au pied.

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qu'à la tète de son régiment il se distingua, le ro juillet 1796, au passage de la Lahn, où, comme chef d'escadron, il était sous les yeux de l'adjudant général Ney, de Kléber et du général en chef Jourdan (i).

Le i5 août 170Q, jour de la fatale bataille de Novi, Pages reçut un coup de feu au menton et un autre à l'épaule. Son régiment, sous les ordres du général Richepanse, se trouva dans la mêlée déployant un courage héroïque contre les Austro-Russes, de beaucoup supérieurs en nombre.

Au 2 juin 1800, le 12'"^ dragons avait quitté l'armée d'Italie ; nous le retrouvons aux frontières de l'Allemagne à Kiersberg : là, Richepanse tenait tête à l'archiduc Ferdinand. Sa division réunie à celle de Moreau ne comptait que 2,000 hommes alors que les impériaux, au nombre de 2 5, 000 débouchant par Gutzell abordèrent les troupes françaises. Nos soldats surent opposer une résistance assez vigoureuse, mais ils n'obtinrent la victoire que grâce à l'arrivée du général Ne}^ qui franchit ri lier, et prit, par la gauche, la première ligne des assaillants de Kiersberg. Le brave adjudant général, avec un sang-froid et une sûreté de coup-d'œil admirables fournit à Richepanse le moyen de reprendre l'oftensive et de rentrer, l'épéc à la main, dans le village abandonné par l'ennemi. Ce fut dans ce combat mémorable que Pages se tit remarquer à la tête de son escadron.

Une distinction insigne devait, le i i décembre iSo3, récom-

(1) V. le Panthéon de la Légion iVhonneur, T. IV. (Pages)... « Chef d'escadron le 20 germinal snivant (an II), il fut fait chef de brigade le 25 prairial dans le même corps où il était entré comme soldat treize ans auparavant. Le 8 messidor, à Fleurus, il exécuta une charge brillante qui contribua puissamment au succès de celte bataille et qui fonda la belle réputation du 12nie dragons. Le 18 du même mois, aux Quatre bras, il enleva quehiues pièces de canon à Tennemi et lui fit un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait un général autrichien. Le 18 vendémiaire an 111, à Julien, avec deux escadrons de son régiment, tomba de nouveau sur les Autrichiens, en avant de la ville, leur reprit la position et plusieurs pièces que notre infanterie avait élé obligée d'abandonner et tua de sa main un de leurs généraux... »

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penser tant de bravoure et d'actions d'éclat : Pages fut nommé chevalier de la Légion d'honneur ; le i3 juin 1804 il reçoit le titre d'officier du même ordre (i).

Jour par jour, un an après, le i3 juin i8o5, notre héros se maria, à l'âge de quarante-un ans, il épousa une jeune personne distinguée et de famille noble, Mademoiselle Marguerite-Octavie Cot d'Ordan, de Hesdin (2).

En récompense de sa belle conduite à Austerlitz, le 24 décembre de la même année, l'empereur Napoléon le nomma général de brigade. Pages remplit successivement plusieurs fonctions militaires qui prouvent surabondamment la valeur de l'homme et du soldat.

Nous le voyons emplo3^é au quartier général de l'armée de Naples le 14 janvier 180G ;

— Commandant une brigade de dragons à l'armée d'Italie le 5 janvier 1807 ;

— Emplo^'é au dépôt général de cavalerie à l'armée d^'Allemagne à Passau — le i5 septembre 1809 — et commandant le dépôt de cavalerie de l'armée d'Espagne, à Tours, le 19 novembre de la même année.

Sorti des rangs obscurs des humbles travailleurs, notre compatriote avait fourni une brillante carrière, il s'était élevé aux plus hauts grades dans l'armée, nous ne sonmies donc point surpris que Napoléon ait tenu à combler d'honneurs ce vaillant soldat. Il entrait dans les vues de l'empereur de récompenser les grands services rendus, d'exciter une louable émulation, d'augmenter l'éclat du trône. A peine proclamé chef suprême, il rétablit les titres de l'ancienne noblesse et en crée une nouvelle. Les titulaires des grandes dignités de l'empire portaient le titre de prince ; leur fils aîné celui de duc, les fils

(1) Ce dernier tilre lui donne le droit d'être électeur dans le département du Gard.

(2) Nos recherches auprès des notahles de Ilesdin ont abouti à ceci : il y a hien longtemps un commandant de place du nom de Col d'Ordan, vint à Hesdin, où il resta à peine un an : il avait une tille...

I()l) NOriCHS BIOGRAPHIQUES

puinés prenaient le titre de comte ou de baron (i\ Ce dernier titre était également réservé aux personnages distingués soit dans Tarmée, soit dans la magistrature.

Joseph Pages obtenait le titre de baron de Tempire le 17 mars 180S (2); par décret du même jour, il obtenait en outre une dotation de 4,000 francs sur les biens réservés en Westphalie (3).

Le 8 mars 18 10, par un décret impérial, il fut mis à la retraite.

Si, dans la splendeur de son existence, l'ancien pâtre de Connaux rappelait ses souvenirs de jeunesse il pouvait ne plus douter des prophéties de la caraquc.

Pages avait été un soldat d'élite et de plus, il marchait à régal des princes de son époque.

Bonne fortune lancée au hasard par une pauvresse famélique, voilà pour le domaine de la poésie ; d'autre part, désirs et souhaits, réalisés par la volonté ferme d'un homme sérieux, par son énergie puissante, par sa conduite honorable, par sa valeur égale à sa probité.

Joseph Pages, avons nous dit, s'était marié dans le nord de

(!) Baron, du mot Bitr qui, en langue germainque, signifie Homme. .

Sous la Féodalité, les propriétaires des grands domaines reçurent généralement le nom honorifique de Baron : hommes tenant un rang illustre par leur mérite ou par l'étendue de leurs l)iens.

(2) Les renseignements puisés à la Chancellerie nous précisent le 10 mars 1810. Les lettres patentes ont régie ainsi les armes du baron Pages : Coupé, le premier : parti de sinopie au casque d'urgent et de gueules, au signe des barons tirés de C armée ; le deuxième : d'azur à la tour d'argent, sommé d'un cheval issant d'or et adexlrés et senestrés d'une branche d'olirier au pal d'argent.

{?>) Ces biens réservés provenaient de la cession de terres situées en pays étrangers et dont les revenus appartenaient à la France. C'est à la suite du traité de Vienne (14 octobre 180Î!) que l'Empire posséda des biens immenses.

En 1810, Napoléon institua le Dumnine extraordinaire : « ... Composé de biens mobiliers et immobiliers que l'empereur, exerçant le droit de paix et de guerre, acquiert par des conquêtes ou des traités, soit patents, soit secrets. L'empereur dispose du Domaine extraordinaire : lo pour subvenir aux dépenses de ses armées ; 2» pour récompenser ses soldats et les grands services civils ou militaires rendus à l'État... »

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