VISITANDINE
Née à Bagnols le ig mai 1810 Morte à Avignon le i3 novembre i85g
N écrivant ces notices biographiques dont la série va prendre fin, nous avons déroulé sous les yeux du lecteur la vie d'institutrices vénérables, de servantes au cœur débordant de charité, nous ne saurions donc, ici, passer sous silence le nom d'une religieuse, d'une sainte fille que ses vertus et sa haute intelligence portèrent au sommet de la hiérarchie de son ordre.
Que l'on n'attende pas de nous le récit des phases de sa vie mystique ; c'est la sœur, c'est la mère, — la supérieure administrant la communauté, — c'est l'institutrice qui nous apparaîtra avec sa candeur adorable, avec sa sollicitude incesante, avec ses talents variés et son tact exquis. La vie contemplative ne nous est que médiocrement sympathique, nous lui préférons la vie réelle, quand son but pratique est dirigé vers la charité, vers la morale en action.
« Bienheureux ceux qui sont doux parce qu'ils posséderont la terre. » Telle est l'épigraphe d'une notice sur la sœur Vernet, étude à laquelle nous ferons de fréquents emprunts. Cette parole du Christ résume, selon nous, la vie de notre digne compatriote.
3o8 NOTICES BIOGRAPHIQUES
A Bagnols, le 19 mai 18 10 une famille pieuse et recommandable se réjouissait de la naissance d'une fille à laquelle on donna le nom de Joséphine. M. et Madame Vernet, née Flaugère, avaient consacre à Dieu leur enfant même avant sa naissance. On raconte qu'étant à Tarascon à l'époque des jeux de laTarasque (i), lanière éprouva un tel sentiment de frayeur qu'elle se réfugia, toute tremblante, dans l'église souterraine de Sainte-Marthe et ce fut là qu'elle voua à Dieu l'enfant qu'elle portait dans son sein. La jeune fille devint un modèle de piété, elle édifiait ses compagnes et les sœurs de Saint- Maur, ses maîtresses. En sortant du pensionnat ses parents lui donnèrent la direction de la maison ; pratique excellente et trop souvent dédaignée, l'expérience prouve que les mères de famille prudentes doivent parachever l'éducation de leur fille en les chargeant des soins matériels du ménage.
A seize ans, Joséphine fut mise à la tête des ateliers de filature de soie de son père. Ayant sous sa direction un grand nombre d'ouvrières, elle introduisit dans ces établissements une discipline presque monacale. En s'occupant des soins matériels et intellectuels de ses dociles travailleuses, la pieuse directrice confectionnait des layettes pour les enfants des mères pauvres et enseignait le catéchisme aux jeunes filles, alors encore presque toutes illettrées.
Mademoiselle Joséphine était d'une modestie et d'une simplicité extrêmes : la toilette n'avait pour elle nul attrait. C'est que de son temps, et dans sa famille surtout, la vanité ne marchait point la tête haute, c'est que le vêtement, le costume, comme on dit aujourd'hui, n'était pas l'unique préoccupation
(1) LaTarasque est la représentalion d'un animal monstrueux que l'on promène solennellement à Tarascon, à certains jours de l'année et qui rappelle selon la légende, une sorte de dragon ou de crocodile dont le pays fut délivré par sainte Marthe.
11 est facile de reconnaître là un symbolisme naif : ((Marthe), une sœur de Lazare), qui débarqua sur les côtes méridionales de la Provence, prêchait la parole de Jésus-Christ : la sainte, vénérée à Tarascon, triomphe d'un monstre hideux : le paganisme.
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dont on nourrissait les pensées de la Jeune fille : aussi chacun, en la voyant passer, pouvait-il se dire: « Voilà une jeune personne qui sera religieuse. » En elTet, sa vocation sembla se révéler un Jour, au monastère de Valbonne, qu'elle visitait au moment où il allait être restauré. Bien que Joséphine eut conservé avec les dames de Saint-Maur les plus allectueuses relations, elle donna la préférence à un ordre cloitré : elle choisit les Visitandines (i).
Des voyages fréquents qu'elle faisait à Avignon sous prétexte d'y revoir une compatriote, la sœur Mathon, développèrent à tel point son grand goût de la vie religieuse que Joséphine résolut de déclarer ses intentions à sa famille. Un refus formel vint s'opposer à ce pieux entraînement. Sa bonne mère était inflexible, M. Vernet ne consentit qu'à demi : « Pars, mais que je n'en sache rien... » dit-il à cette chère enfant.
Le projet était sérieusement mûri : ce n'était point une désertion égoïste qu'allait accomplir Mademoiselle Vernet : si elle abandonnait son père et sa mère, elle avait la consolation que ses bons parents seraient soignés dans leur vieillesse, par ses deux sœurs Mesdemoiselles Agathe et Euphémie.
Mademoiselle Joséphine Vernet quitta sa maison au milieu de la nuit, ce fut en octobre i832 qu'elle franchit les portes du couvent, où elle ne tarda pas à faire l'admiration de toutes les sœurs. Un an après, son père lui permettait de prononcer ses vœux. Ce jour là assistèrent à la prise d'habit, les deux sœurs de la jeune novice, et le curé de Bagnols qui prononça le discours de vèture : un vrai panégyrique, à l'audition duquel la fervente et modeste sœur ne put résister : elle sortit du chœur avec le germe d'une maladie nerveuse qui la tourmenta pendant de longues années et qu'on attribua aux
(1) L'ordre de la Visitation fut instiUié en 1520 par Saint François de Sales, dans le but de soulager et de consoler les pauvres malades... A Avignon le couvent des Visitandines a été fondé — place Pignolte — par iMadame Jeanne de Faucher. En 1632, Marius Plulonardi, archevêque et vice-légat fit bâtir la belle façade de l'église, l'église et le dôme.
émotions profondes ressenties à cause des obstacles opposés à sa vocation.
La sœur Marie-Alexis prononça ses vœux le 2 5 novembre 1834; peu après, la Rév. Mère. M. E. de Chazeaux lui confia une classe de jeunes élèves. Elle montra, pour l'enseignement, une aptitude telle que bientôt elle fut chargée de remplir les fonctions de première maîtresse. Tant que la sœur Alexis s'est acquittée de sa tâche d'institutrice, le pensionnat, qui était la seule ressource de la maison, devint de jour en jour plus florissant. La méthode pédagogique était parfaite et les leçons de morale, les vertus mises en pratique par la sœur enseignante, ne pouvaient que s'enraciner profondément dans le cœur de ses élèves chéries.
Nous ne pourrions relater ici les traits touchants racontés par le biographe de notre pieuse compatriote ; qu'il nous suffise de dire que le récit de ces détails variés est aussi suave qu'édifiant, le lecteur 3^ verra toute sa sollicitude pour réconcilier, avant la nuit, deux élèves qui s'étaient mortifiées mutuellement ; il remarquera son tact parfait consistant à prévenir les fautes pour n'avoir pas à les punir ; le soin qu'elle apportait à maintenir le silence dans les classes et la nomenclature des ouvrages de goût pour lesquels elle excellait, tant étaient remarquables et son adresse et son habileté.
Un trait caractéristique nous frappe : qu'on nous permette d'y insister en quelques mots : la sœur Alexis recommandait le silence, non seulement pour le calme et la régularité des exercices, mais afin que les jeunes filles prissent de bonne heure , et au pensionnat même , une habitude salutaire : modérer l'intempérance du langage... haïr les conversations oiseuses, inopportunes, superflues, et réserver ses lèvres pour n'accentuer que des paroles qu'on n'ait jamais à regretter.
En iS38 la sœur entra au conseil : elle s'y fit distinguer par la droiture et la solidité de son jugement. Ses compagnes voulurent l'inscrire sur le catalogue et la proposer pour supérieure du couvent. Une profonde humilité faisait craindre à la
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sœur Alexis de n'avoir pas les qualités requises pour remplir cette charge si redoutable. D'autre part, ses élèves, capables de Tapprécier, craignaient qu'on enlevât à leur affection la bonne Tante Alexis. Le jour de l'élection de la jeune supérieure il faillit y avoir, dans le pensionnat, une espèce de révolte : les élèves ne pouvaient se consoler et disaient en pleurant : « on nous a pris notre bonne Mère ! »
La nouvelle dignitaire exerça dans la communauté une influence en rapport avec la supériorité de son mérite. Sa tendresse maternelle accueillait avec une bonté touchante les confidences de ses compagnes qui souffraient, qui chancelaient parfois, qui étaient tourmentées par des peines intérieures. Elle avait le don précieux de persuader, de consoler, de rendre le calme autour d'elle.
Le jour et la nuit la sollicitude de cette bonne Mère était incessante, car les belles qualités.de son coeur, son zèle ardent pour la pratique des règles monastiques la faisaient aimer et vénérer par tout le personnel de sa maison. Au physique la Mère Alexis avait dans son attitude quelque chose d'imposant et de religieux qui commandait le respect, en même temps que l'expression de bonté et de douceur répandue sur toute sa personne inspirait la confiance et l'affection, elle ne pouvait donc manquer d'acquérir le plus grand ascendant sur l'esprit de ses sœurs : c'est surtout, dans les occasions graves, qu'elle savait faire prévaloir son opinion, mûrie par la sagesse et entraîner ses compagnes vers les œuvres marquées au sceau du bon sens et de l'équité.
L'auteur de la notice sur la Mère Alexis raconte comment la supérieure fut appelée, par les dames Ursulines de Tarascon afin d'aller transformer leur couvent en monastère de Visitandines -, delà, un rapprochement touchant : celle qui avait été consacrée à Dieu devant le tombeau de Sainte-Marthe, allait relever l'unique maison cloîtrée de cette ville... Cette particularité fut habilement mentionnée dans le discours que prononça le prêtre le jour de l'installation.
3l2 NOTICES BIOGRAPHIQUES
Durant six années consécutives la Mère Alexis avait dirigé le couvent d'Avignon : elle redevint simple sœur avec un sentiment qui honore sa mémoire. Mais en i853 la communauté la remit en charge et c'est pendant les dernières années de sa vie qu'il faudrait la suivre pas à pas. Ses précieuses qualités eurent maintes occasions de se montrer au grand jour ; le suffrage significatif de ses compagnes lui fut acquis de nouveau en i856: « Ah! quelle croix! » s'écria-t-elle, soumise et résignée après cette réélection.
Elle semblait vaincue parla maladie et cependant ses forces lui revinrent au milieu du danger. L'inondation du Rhône lui réservait une rude épreuve. Les murs d'enceinte du couvent s'écroulèrent, les bâtiments envahis par les eaux menaçaient de s'engloutir ; le péril imminent ne put arrêter la Mère Alexis, elle veillait sur son pieux troupeau, elle rassurait ses compagnes et ses élèves épouvantées.
En février 1848 la communauté avait eu à traverser des heures d'angoisses. La Révolution venait d'éclater à Paris : on répandait des bruits sinistres : Avignon semblait ne devoir plus être une ville sûre ; chacune parlait de fuir. La supérieure soutenait le moral de son personnel abattu. On prit le parti de sauver les reliques de la maison. La tourière, déguisée, sortit à une heure avancée, par une nuit sombre, chargée des vases sacrés et de tout ce qu'il y avait de précieux dans le couvent ; elle se dirigea vers Bagnols, où le dépôt fut confié à la famille Vernet. Ce ne fut qu'une panique de courte durée, le couvent et les sœurs n'eurent aucun accident à regretter.
Jusqu'au mois de janvier i858 la santé de la Mère Alexis demeura chancelante, cependant les ressentiments de sa maladie reparurent avec intensité : c'est avec une grande force d'âme et une admirable résignation qu'elle voyait arriver la mort. La communauté restait en prières. Au mois d'août Tanévrisme se déclara par des étoulfements douloureux. Aucun remède énergique ne put calmer ses souffrances. Pour la Mère Alexis l'heure de la retraite venait de sonner : elle
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rentra dans les rangs inférieurs. L'état de sa santé ne lui permettant plus d'occuper aucun emploi, elle s'éteignit dans les pratiques de la règle et dans l'accomplissement des œuvres de piété. Pendant la nuit du i3 novembre 1859 elle rendit son âme à Dien.
La Rév. Mère Marie-Alexis Vernet nous a inspiré de la sympathie parce que, comme institutrice, elle a su former le cœur des jeunes personnes qui lui étaient confiées, et parce qu'elle a pu, bien que cloîtrée, répandre dans le monde le germe des vertus qui ont lait, peu après, des épouses dévouées et d'excellentes mères de famille.
Elle a laissé à Bagnols deux sœurs : Mademoiselle Agathe qui a recueilli, dans notre église paroissiale, son héritage de jeune fille, en acceptant de Mademoiselle Joséphine, le soin et l'ornementation des chapelles consacrées à la Vierge, et Mademoiselle Euphémie, aujourd'hui Madame veuve Brahin.
YCARD (ETIENNE)
MÉDECIN
Ax' à Laiidiin le 7 juin ij58 Mort à
ANS son Histoire littéraire de Nîmes et des localités voisines (i), Michel Nicolas cite Ycard (2), docteur en médecine de Bagnols, connu par un mémoire sur V Histoire des lieux de Laudun, Orsan et Coudoulet. « Ce mémoire, dit-il, a été couronné par la Société royale de médecine de Paris le 27 février 1787, comme un des meilleurs écrits sur la topographie médicale. »
L'auteur borne là ses citations : mais elles suffisaient pour provoquer nos recherches aux archives.
Les actes de l'état civil de Bagnols ne mentionnent point de famille du nom d'Ycard : seulement nous avons lu, au registre des délibérations ce qui suit :
« Le 29 août 1784, le premier consul, maire, fait connaître que M. Ycard, docteur en médecine de la faculté de Montpellier, lui expose que plusieurs personnes distinguées de cette ville l'invitaient à venir habiter Bagnols pour y exercer sa profession, et qu'on le sollicitait par toute sortes de moyens ;
(1) Tome II, p. 3r)5.
(2) Fils de Franrois-Simon-Aiidré Ycard, docteur en médecine et de Henriette Gontard.
3lG NOTICES BIOGRAPHIQUES
qu'il n'avait pas cru devoir condescendre à leurs vœux et à leur empressement, sans en avoir fait part à la communauté, et avoir eu sa sanction ; le sieur Ycard est un médecin dont les talents et le mérite particuliers sont connus, et M. le premier consul, maire, pense que la communauté doit, non seulem.ent approuver son projet de venir s'établir dans le pays, mais elle doit l'inviter, persuadé qu'il sera de la plus grande utilité au public.
Une délibération approbative fut prise à l'unanimité. Le docteur dut venir résider à Bagnols et se fit connaître par ses publications scientifiques.
Ycard avait été reçu bachelier le 2(3 janvier 1781 par l'Université médicale de Montpellier; sa thèse traita delà dii^estion (i).
Nous n'avons nulle trace de la mort du docteur Ycard, dans les registres de l'état civil de Bagnols. Si le médecin de Laudun n'eut pas la velléité de porter ailleurs son bagage scientifique et médical, il se sera éteint en paix, au milieu de nos compatriotes, et son nom aura été de ceux inscrits sur le livre de l'an IX qui n'existe plus aux Archives (2).
(1) Nos recherches à Montpellier ont abouti à nous procurer le titre de la dissertation .
— Stephani, Laudunensis, diocesis ucetiensis, apud occitanos articum liberalium magistri, nec non almœ wiiversitatis medicœ Monspdlensis alumni, disserlatio medica de Digestione, quam deo favente et auspice Dei para in aiigustissimo Ludovico medico MonspeUensi, piiblicis subjicichat disputationibus, die 20 mensis junuarii anni 1781.
Pro bacculaureatus grada conseguendo.
— Thèse médicale sur la digestion, soutenue publi({uement avec l'aide de Dieu et la protection de la Vierge mère, par devant Taugustissime Louis, médecin à Montpellier, le 26 du mois de janvier 1781 à l'effet de conquérir le grade de bachelier, par Etienne... de Laudun, du diocèse d'Uzès, en Languedoc, maître-ès-arts libéraux et élève de la vénérable université de médecine de Montpellier.
(2) Nous avons vu, page 127, que Madame Ycard (peut-être la veuve du docteui') obtenait, en 1812, {)our l'abbé Menjaud, dont elle était la parente, une bourse à Saint-Suljiice. Madame Ycard mourut, à Chusclan, en 1815.