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LU PAR

M. Eugène GUILLAUME

PRÉSIDENT DE l’aCADÉMIE

DANS LA SÉANCE PUBLIQUE ANNUELLE Du 18 octobre 1884.

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

Séance publique annuelle du iS octobre 1884.

Messieurs,

J’ai le devoir de rappeler aujourd’hui devant vous les faits qui se sont produits, cette année, au sein de notre Académie; et je dois, en les résumant, me rendre l’interprète des sentiments qu’ils nous ont inspirés. Pourquoi faut-il que je n’aie d’abord à exprimer que des regrets? Pourquoi faut-il que j’attriste cette réunion de souvenirs douloureux? Depuis un an, la mort nous a frappés de coups redoublés, si nombreux que' tous les vides qu’ils ont causés parmi nous ne sont pas encore remplis. Presque au lendemain de notre dernière séance publique, alors que ' mon cher prédécesseur était heureux de dire que, sous sa présidence , les deuils nous avaient été épargnés, nous perdions M. Lesueur, le doyen de la section d’architecture. M. Lesueur avait construit l’ancien Hôtel de Ville qui a péri dans le détestable incendie de la Commune. Personne n’a oublié ce

monument justement admiré : car l’éminent artiste qui l’a remplacé par un autre édifice a pensé que, si îe nouveau palais devait surpasser l’ancien, pieusement et de loin il pouvait le rappeler. M. Lesueur avait assisté à la destruction de son œuvre et l’avait supportée avec une contenance impassible. En dehors d’un cercle intime, il ne fit jamais paraître de regret, si bien que le monde ne songea point à le plaindre. Mais nous ne pouvons passer sous silence ni cet événement, le plus cruel qui puisse affliger un artiste, ni l’exemple de constance qu’il nous a valu. Par un singulier contraste, cet homme stoïque était en même temps d’un caractère enjoué. M. Lesueur, occupé des travaux les plus sérieux, faisait des chansons, était membre du Caveau. Mais, à vrai dire, l’étude était sa seule passion. Pendant toute sa vie, notre confrère n’avait cessé d’approfondir la théorie de son art, de l’enseigner, d’écrire des ouvrages d’une science fort abstraite. Arrivé à un grand âge, il poursuivait ses informations et ses recherches, fréquentait les bibliothèques, et, maître dans un art dont il était un des représentants les plus érudits, ne se regardait, lui aussi, que comme le doyen des étudiants de France.

Bientôt un autre maître, un des chefs de l’École française, nous était enlevé : la sculpture était frappée dans la personne de M. Dumont, qui appartenait à notre Académie depuis 1838. Statuaire excellent, il a produit des œuvres de premier ordre, parmi lesquelles on doit citer le Génie qui surmonte la colonne de Juillet. Nous respections, nous aimions ses qualités rares : sa

fidélité, sa dignité inaltérable et sa raison. Chez lui, le caractère et le talent ne pouvaient se séparer. C’était un sculpteur de race, et qui, de corps et d’esprit, semblait d’un seul jet. Homme de tradition, alliant, par principe, l’amour du naturel à la pureté du goût, M. Dumont a enseigné pendant quarante ans. Il a formé de nombreux et brillants élèves qui lui ont voué un attachement filial. Ils ont tous éprouvé sa bonté, cette bonté voilée de gravité et de mélancolie qui, elle aussi, avait tant de prix pour nous. M. Dumont a été le dernier d’une ancienne famille d’artistes ; mais son nom reste inscrit sur ses beaux ouvrages et son souvenir est confié à des cœurs reconnaissants.

Tandis que ces deux vénérés confrères s’éteignaient chargés d’années, Victor Massé mourait, jeune encore. Est-ce donc vrai? L’auteur de Galatée, des Noces de Jeannette J des Saisons, de Paul et Virginie, de tant d’œuvres pleines de grâce et de fraîcheur, a été terrassé par un mal lent et implacable qui peu à peu lui a pris tout son corps. Je ne puis songer à Massé sans me représenter le charmant jeune homme qui fut mon compagnon à la villa Médicis. Quel éclat! Que d’esprit et de vie ! Jamais personne ne parut moins que lui fait pour la souffrance et pour la mort. Plus tard nous l’avons revu : mais alors toute sa force s’était réfugiée dans son âme. Alité, il travaillait sans cesse, maître de sa pensée, maître de lui-même. C’est ainsi qu’il a composé un grand opéra qui a pour titre Cléopâtre, kYec, quelle fièvre de création il expliquait son sujet, définissait ses personnages et leurs passions ! Avec quelle

éloquence il vous transportait au milieu des péripéties du drame. C’était un noble et déchirant spectacle, celui qu’offrait cet artiste triomphant ainsi de ses maux et montrant au milieu de ses misères ce qu’est, sur le corps, la royauté de l’esprit. Qui sait ce que l’amertume d’une situation désespérée a fourni à ce talent, naturellement ouvert aux idées gracieuses, d’inspirations tragiques? Nous avons sans doute un chefd’œuvre. Mais, quelle que soit l’opinion et quels que soient nos vœux, l’opéra de Cléopâtre sera-t-il jamais représenté ?

Messieurs, on pouvait croire que la mort s’était lassée, quand dernièrement nous avons été surpris par un coup soudain. Au sortir d’une de nos séances, l’architecte de l’église Saint-Ferdinand de Bordeaux, de l’Hôtel de Ville d’Angoulême, le savant restaurateur de Saint-Front et de tant d’édifices qui marquent dans l’histoire monumentale de la France, Abadie tombait foudroyé. Par une triste ironie de la destinée, il laisse inachevée l’église du Sacré-Cœur qu’il avait été chargé de construire à la suite d un biillant concours. Quelle perte ce serait pour l’art contemporain, si un pareil édifice n’était pas terminé dans le style que son auteur a voulu lui donner! Cette œuvre ausfère, d’un caractère puissant, émeut déjà, lorsque l’on voit sa partie inférieure, la seule qui soit achevée. Espérons que la pensée du maître sera respectée et que Paris verra dans le sanctuaire de Montmartre un beau monument de plus!

Ces chers confrères emportent avec eux nos pro-

fonds regrets, auxquels s’ajoute un sentiment particulier de tristesse. Si brillante qu’ait été leur carrière, elle a été éprouvée d’une manière cruelle. Parmi leurs œuvres maîtresses, celle-ci a été détruite; celle-là est interrompue, brisée peut-être? et cette autre sera-telle jamais connue? Mais écartons ces idées douloureuses pour ne songer qu’à ce que l’existence de ces artistes nous laisse de pensées fortifiantes. Pour eux, ils sont restés vaillants jusqu’à la dernière heure; ils ont tous conservé jusqu’à la fin la plénitude de leur intelligence et de leur volonté. Alors, M. Lesueur était encore occupé de ses études savantes ; M. Dumont veillait sur son école; Massé ajoutait quelque accent pathétique à sa Cléopâtre; Abadie voyait déjà dans sa pensée le sanctuaire du Vœu national achevé. Ils sont morts vivant pleinement par l’esprit et prêts à continuer de vivre. Le travail et l’amour de l’art les ont ainsi maintenus en possession d’eux-mêmes. Nous pouvons les plaindre, mais il faut les envier et, après les avoir loués, nous devons les donner en exemple.

Messieurs, à l’hommage rendu à nos confrères se rattache justement celui que nous devons à nos donateurs. Leur générosité fait naître en nous des sentiments pieux. Aujourd’hui, je salue avec respect la mémoire de M^^® Mélanie Desprez. Sœur d’un statuaire distingué dont elle a voulu consacrer le souvenir, elle a institué, sous le nom de prix Desprez, une récompense qui sera décernée l’année prochaine, et qui est destinée à un sculpteur que vous choisirez. Ainsi s’accroît la fortune de l’Académie. Les prix dont elle

dispose sont de plus en plus nombreux et ont des attributions diverses. Quelques-uns d’entre eux sont accordés à des œuvres d’art; d’autres à des mémoires écrits sur des sujets mis au concours; d’autres encore sont destinés à encourager et à consoler des artistes; un d’eux, le prix Deschaumes, est un véritable prix de vertu. Mais on s’étonnera peut-être que, jusqu’ici, aucune de ces fondations ne nous mette à même de récompenser directement les écrits qui ont l’art pour objet. Il faut qu’un prix, dont l’Académie dispose, le prix Bordin, ne soit pas accordé à raison de la faiblesse du concours, pour que nous puissions jeter les yeux sur les livres librement publiés en dehors de notre initiative. Ç’a été le cas cette année et par là l’occasion nous a été donnée de distinguer deux ouvrages importants, quoique de genre divers. L’un^ consacré à l’étude des monuments de la sculpture antique, présente, avec d’excellentes figures, un texte à la fois savant et pénétré du sentiment de l’art. L’autre, travail d’érudition étendue et délicate, établit d’une manière solide la chronologie des médaiîleurs italiens au xv® et au xvi® siècle. Mais en couronnant M. Olivier Bayet et M. Alfred Armand, l’Académie a le regret de ne pouvoir, de longtemps sans doute, honorer comme elle le voudrait d’autres publications telles que celles qui lui avaient été soumises et qui sont aussi dignes d’éloges. Elle doit donc aspirer à un accroissement de ressources qui lui permette d’exercer un jour, à son honneur et aussi, croyons-nous, au profit des arts, une compétence qui est bien la sienne.

Ce vœu d’ailleurs ne se trouve-t-il pas justifié par le grand nombre de livres qui lui sont journellement offerts et dont les auteurs semblent ainsi jaloux d’obtenir son approbation?

L’Académie ne reçoit pas seulement des livres dont il lui est fait hommage. D’autres dons lui assurent une sorte de richesse. Cette année, il lui en a été fait un qui est des plus précieux. Un recueil considérable de dessins de Charles Percier lui a été offert par le neveu de ce célèbre architecte, M. Villain, architecte aussi et ancien lauréat du prix de Rome. 11 a remis entre nos mains, pour que nous en soyons les gardiens, ces rendus et ces croquis originaux qui offrent une variété infinie. Réunis à d’autres pièces du même maître que nous possédions déjà, ils montrent clairement, et à l’encontre du préjugé, ce que l’on doit penser de leur auteur. Percier n’est pas le représentant d’une idée morte ; loin de là, car le premier il a pleinement abordé la décoration des édifices et, à ce point de vue, il a exercé une influence décisive sur toute notre école d’architecture. Que M. Villain reçoive ici l’expression de notre reconnaissance pour nous avoir confié ces documents si parfaits en eux-mêmes, si importants pour l’histoire de Fart contemporain.

L’ancienne Académie royale de peinture et de sculpture, à laquelle nous nous rattachons, recevait aussi des dons et des fondations. De celles-ci, deux existent encore, bien qu’ elles aient été transférées à l’École des beaux-arts : le prix de la tête d’expression, dû à la libéralité du comte de Caylus, et le prix

de la demi-figure peinte, institué par Quentin-Latour. Il est dans nos usages de les proclamer ici en souvenir de leur origine. Qu’on me permette encore d’autres rapprochements. Notre devancière avait formé des collections précieuses pour sa propre liistoiré, qui se confondait presque avec l’histoire de l’art de son temps. Elle avait les morceaux de réception dont un grand nombre existent encore au Musée du Louvre et à l’École des beaux-arts ; elle avait les portraits de ses dignitaires dont la précieuse série est également déposée à l’École. De plus, la bibliothèque de cet établissement possède un grand nombre de dessins que les académiciens exécutaient en même temps que les élèves dont ils dirigeaient les exercices. Tous ces documents nous parlent d’une époque bien différente de la nôtre. Les Salons qui, alors, dépendaient aussi de l’Académie, ont pris une autre forme; nous ne le regrettons pas. Mais ce qui nous reste d’elle, c’est la direction des hautes études, et c’est le meilleur de son héritage. Sur ce point encore, elle avait des usages qui se sont perdus. Les conférences que faisaient ses membres et qui, à partir de 1667, se sont continuées jusque vers sa fin, tenaient une grande place dans ses travaux. Elles touchaient à tout : à la philosophie de l’art, à sa théorie, à sa technique et même à sa pédagogie ; elles ont été le point de départ de la critique moderne. A bien prendre, elles n’ont qu’un objet : marquer le but élevé auquel doit tendre l’éducation de f artiste; donner à ses études la méthode et la sûreté ; éclairer son jugement, guider sa pratique ; en

résumé, codifier l’enseignement dans le mesure do possible. Elles sont, elles aussi, un signe des temps. D’abord d’un caractère doctrinal et pénétrées de la grave philosophie qui était au xvii® siècle l’aliment des esprits, on les voit au siècle suivant aborder des sujets plus humains, traiter des questions d’une casuistique spéciale. On y recherche, par exemple, quels sont les moyens de ménager, dans les études, l’originalité des jeunes talent. Et une autre fois on y établit ce que l’élève doit à ses maîtres. Si bien que cette sorte d’éloquence académique semble suivre, dans son évolution, l’éloquence sacrée et, comme celle-ci, passer doucement du dogme à la morale.

Aujourd’hui, nos habitudes sont moins oratoires, et si nous faisions des conférences, l’histoire y tiendrait une grande place. Nos idées aussi sont moins absolues; mais nos sentiments sont les mêmes : ce sont ceux d’une profonde sollicitude pour les jeunes talents et pour l’honneur de l’art français ; toute notre attention se porte sur l’École de Rome. Nous n’avons plus, sur les envois des pensionnaires, ces entretiens auxquels les élèves étaient appelés à prendre part; nous faisons sur ces travaux un rapport écrit. A notre tour nous jugeons les grands prix. Mais, ce qui est tout à notre avantage, c’est la séance annuelle dans laquelle nous les distribuons, c’est cette fête de la jeunesse qui nous réunit aujourd’hui et que nos devanciers nous envieraient. Enfin, nous avons repris et nous développons une idée qui s’était produite parmi eux et dont on trouve de vagues essais dans leurs archives : nousr

m DISCOURS DU PRÉSIDENT.

travaillons à un dictionnaire des Beaux-Arts. Il vient de paraître une nouvelle livraison de cet ouvrage qui est une de nos principales occupations. Tel est, messieurs, le tableau de notre vie académique.

Mais, qui ne le comprend? l’activité de notre Compagnie n’est pas seulement intérieure et collective. Chacun de ses membres a la sienne dont nous ne devons aucun compte, mais qui nous intéresse, car n’est-il pas naturel que nous suivions nos confrères dans leur carrière, avec l’idée qu’il existe entre nous tous une sorte de solidarité? Aussi, que quelques nouveaux édifices, se découvrant peu à peu, dégagent à nos yeux leur noble ordonnance; qu’une belle toile paraisse au Salon ; que le burin du graveur en médailles fasse revivre avec une saisissante énergie l’image d’un grand orateur politique ; qu’une œuvre musicale émeuve Paris, ou que, ne pouvant se faire entendre en France, elle excite l’enthousiasme d’un auditoire étranger; qu’un travail imposant fasse revivre dans notre temps et dans un de nos monuments les plus populaires le grand art de la mosaïque, l’Académie, si les auteurs de ces brillantes productions lui appartiennent, prend sa part de l’honneur qu’ils se sont acquis : c’est son droit, ce me semble, et qui pourrait le lui dénier?

Messieurs, si en exprimant ces sentiments je ne dis rien que de juste, personne ici ne me pardonnerait de passer sous silence un fait, un événement auquel nous avons eu aussi notre part. Il y a quelques mois s’ouvrait une exposition qui restera mémorable. Un des plus illustres parmi nos confrères avait réuni, et c’était pour une

bonne action, le plus grand nombre de ses œuvres, le fruit d’un travail de cinquante ans^ Quel spectacle il nous a donné! Quelle unité dans sa carrière, quelle force et quelle constance dans son talent! Quel exemple et quelle leçon que cette poursuite infatigable et à tout prix de la perfection et de la vérité! Non, parmi tous les confrères qui m’entourent, je n’étais pas le seul à être touché, le seul à me sentir fier? Ces beaux ouvrages ne sont-ils pas comme des actes publics et authentiques qui témoigneront de nous dans l’avenir? On ne sait lequel on doit le plus admirer en eux de l’art qu’ils attestent ou de l’idée qui les inspire. Le profond respect de l’exactitude historique, cherchée jusque dans ses moindres détails, leur donne une autorité qui nous frappe et qui leur survivra. Art essentiellement moderne, en définitive, dans lequel les dons de la nature apparaissent fortifiés par une science consommée, par une observation inouïe, et qui montre d’une manière certaine que la conscience est devenue désormais une condition nécessaire à la réalisation de la beauté.

Et, sur ce point, il faut s’entendre. La conscience a son histoire. L’idée qu’elle implique a été longtemps dépourvue de valeur dans le domaine de l’art. On ne songeait pas à louer le peintre ou le sculpteur de n’avoir pas épargné sa peine. L’intention de bien faire a toujours été estimable. Chez nous, cependant, et nous le savons, hélas ! elle ne suffit pas. Mais la

1. M. Meissonier et l’exposition de ses peintures faites au profit de l’œuvre de l’Hospitalité de nuit.

m DISCOURS DU PRÉSIDENT.

connaissance approfondie de la nature et de l’histoire a donné, de nos jours, au mot de conscience une haute signification. En l’employant aujourd’hui, on parle du devoir rigoureux qui incombe à l’artiste de s’approprier tout ce qu’une science certaine met au service de son sujet : il s’agit d’une nouvelle probité. Je ne sais ce que la postérité pensera de cette vertu que nous exigeons du talent; mais si elle la méconnaissait, il faudrait qu’elle eût perdu à la fois la juste notion de la forme et le respect de l’histoire.

A vrai dire, l’idéal de l’art moderne n’est pas facile à réaliser. Le talent tout seul n’y suffit pas, et l’habileté naturelle a besoin, pour nous fixer, de certains accompagnements. Aujourd’hni le sentiment doit toujours être uni à une érudition d’un caractère particulier et à un goût raffiné, même dans les choses que nous estimons un peu grossières. On doit (pour emprunter les mots d’un grand écrivain) nous montrer les sujets avec un tel choix de circonstances et une si grande variété, avec un air si propre et si nouveau dans les moindres détails, avec tant d’art pour transporter le spectateur ou l’auditeur dans le temps où les faits se sont passés, qu’on s’imagine y être et qu’on s’oublie dans la fiction. On doit encore joindre à cette justesse une grande imagination du caractère et de la beauté. Enfin, quelque allusion aux écoles anciennes ne nous déplaît pas... Et avec tout cela il faut être soimême.

Messieurs les lauréats, être soi-même, voilà certainement l’idée dont chacun de vous est occupé; et

rien n’est plus juste. Mais laissez-moi vous le dire : le problème n’est pas d’être soi-même, mais bien de le rester. Dans les arts, il ne faut pas se chercher au dehors, mais se garder la fidélité. Vivre avec sa pensée, n’en rien laisser sortir qui ne soit conforme à une certaine idée que l’on ait en propre, c’est pour nous une règle de vie, c’est un devoir. Le point essentiel est toujours de savoir, si ce que l’on peint, si ce que l’on sculpte, si ce que l’on chante est l’exacte expression de ce qu’il y a de plus profond dans le sentiment; si l’on ne sacrifie rien de cette vision, invisible à tout autre, que l’on porte en soi; si on ne lui donne pas une forme mensongère, si l’on ne se trahit pas. Cas de conscience perpétuel, dirai-je, travail d’honneur que l’artiste doit faire sur lui-même, et qui, dans l’élaboration mystérieuse de son œuvre, est le seul dont il ait le secret.

Vous allez, messieurs, passer quelques années en Italie. Tout a été dit sur ce séjour, sur l’influence de ce ciel, de cette terre où, si vous êtes attentifs, pas un instant ne sera perdu pour l’art, ni de vos heures de travail, ni de vos heures de loisir. Là en effet, plus qu’ailleurs, et en vertu de nos affinités latines, il se produit à chaque instant quelqu’un de ces faits et quelqu’une de ces impressions qui sont comme un signal pour la pensée. Groyez-le : ceux qui ont fondé l’Académie de France à Rome ont voulu donner aux jeunes artistes l’occasion de perfectionner leur goût; mais ils ont surtout prétendu les mettre à même de tirer tout le parti possible de leur génie.

Qu’entendez- VOUS dire cependant? c’est que là-bas^ le temps se perd. Les uns estiment, par exemple, que le musicien n’a que faire en Italie, car, paraît-il, on y fait peu de musique ; selon d’autres, ce séjour est dangereux pour le peintre et pour le sculpteur, parce qu’ils y trouvent une foule de chefs-d’œuvre des arts auxquels ils se sont voués. Je n’essaye pas de mettre d’accord ces opinions contraires. Peut-être ceux qui les professent croient-ils également, mais pour des raisons opposées, que l’étude des chefs-d’œuvre tend à l’imitation, tandis qu’elle est faite pour servir d’uno manière générale au perfectionnement de l’esprit. 11 n’est pas impossible, non plus, que l’on vous mette en garde contre notre influence. Mais l’Académie n’est vraiment pas en cause : elle ne réclame rien pour elle ; elle ne vous parle que du respect que vous vous devez. On la dit intolérante, aveugle ; elle ne saurait l’être, parce qu’elle n’est pas un parti..

Nous ne l’ignorons pas : les conditions de l’art sont changées. Nous ne sommes plus au grand siècle où l’on cherchait dans toutes les productions du génie cette fermeté et cette sobriété de caractère qui étaient l’expression de la raison parfaite. Nous avons besoin de mouvement, de nouveauté, et même de qualités voyantes. Nous aimons à découvrir l’artiste dans son œuvre; nous le préférons à son sujet; et s’il relève véritablement de lui-même, s’il est original, nous lui pardonnons beaucoup.

, Je reconnais la vérité de ce point de vue, je l’ac-* cepte et je vous dis : Quel lieu est mieux fait que la

villa Médicis pour servir au développement de l’originalité? Rendez-vous compte, messieurs, de l’existence qui vous y est ménagée. Sachez comprendre le bienfait de la demi-solitude qui en est la loi. Il faut l’embasser comme le moyen le plus sûr de vous tenir à l’écart des systèmes, de vous affranchir des préjugés, même de ceux que nous vous aurions donnés. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que les grandes éducations d’artistes, comme d’écrivains, ne se sont pas faites par l’étude des contemporains. Mais ce que je puis vous répéter, c’est de ne pas venir demander à nos modes un mot d’ordre et des recettes d’originalité; c’est de n’aliéner jamais en vous la plus précieuse des possessions, la propriété de votre pensée. Le séjour de la villa Médicis sera favorable à l’étude sincère que vous ferez de vos facultés créatrices ; il vous soutiendra dans le travail d’attention persévérante dont se dégagera, grâce à votre volonté bien qu’à votre insu, votre véritable originalité. Là vous resterez vous-mêmes, ce qui est votre devoir; et j’ajoute : là, encore, vous resterez fidèles au génie de la France, ce qui est aussi une obligation sacrée. ‘

C’est ainsi, messieurs, que notre temps voit se développer dans le monde de l’art des faits d’un caractère philosophique particulier ; que le respect de notre personnalité et le respect des vérités acquises deviennent pour nous des obligations qui ne se séparent point; que, si le sentiment individuel acquiert maintenant plus d’autorité, la science, en même temps, nous demande davantage; et que, pour nous élever à

la hauteur de notre tâche, notre conscience doit grandir avec notre liberté. C’est ainsi, enfin, que la notion du devoir, pénétrant dans l’esthétique, tend à établir, sur plus d’un point, la morale de l’artiste à côté de sa psychologie.

Mais finissons ce discours. Vous attendez, messieurs, la proclamation de nos prix ; l’appel de nos lauréats dont la présence excite une si vive sympathie; l’éloge éloquent d’un confrère dont nous honorons la mémoire. C’estl’objetde cette séance. Puissé-je, en ce qui me concerne, avoir tenu un compte exact des faits et avoir été le fidèle interprète de l’Académie !

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