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NOTICES

ET

L'Académie de médecine a eu l'heureux privilège de compter au nombre de ses membres les trois grands naturalistes de notre temps : Cuvier, Geoffroy Saint- Hilaire et Blainville. Cuvier a exercé dans la science une domination incontestée; la louange ne lui a pas été épargnée de son vivant; on la lui a prodiguée après sa mort. Plus entreprenants, moins contenus, moins habiles dans la conduite de la vie, Geoffroy Saint-Hilaire et Blainville ont du combattre et lutter pour leurs idées. Mais les hommes disparaissent, le temps s'écoule, les passions s'apaisent, et les œuvres restent. Déjà des voix éloquentes, déjà une savante

(1) Notice historique sur la vie et les travaux de M. de Blainville, lue dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine le 15 décembre i8G3.

BÉCLARD. i

2 NOTICES ET l'ORTIUITS.

plume guidée par la piété filiale, ont rendu à la mémoire de M. Geoffroy Saint-Hilairc un hommagedigne de lui. M. de Blainville attend encore aujourd'hui des juges équitables.

Dans l'avertissement qui précède le Traité de l'organisation des animaux, M. de Blainville a dit avec une noble fierté : « Je ne réclame pour moi aucune découverte ; c'est à l'historien impartial de la science^ si jamais il en existe un, qu'il appartiendra de juger si j'ai eu l'avantage d'en faire de plus ou moins importantes. »

L'historien impartial dont parle M. de Blainville, nous avons, messieurs, l'ambition de l'être.

Je voudrais vous montrer comment un gentilhomme normand, destiné d'abord à la carrière des armes, puis détourné de sa voie par les orages de la Révolution, livré à lui-même presque au sortir de l'adolescence, abandonné à tous les écarts d'une nature ardente et emportée, s'éprend tout à coup de la science avec f enthousiasme d'une âme vigoureuse^ devient presque aussitôt f émule de ses maîtres, passionne la jeunesse par son enseignement, et, dans des aperçus pleins d'originalité et de grandeur^ s'élève aux plus hautes conceptions de la physiologie générale.

Henri-Marie Ducrotay de Blainville naquit à Arques, près de Dieppe, le 12 septembre i777, du mariage de Pierre Ducrotay, écuyer, sieur de Blain-

ville, et de Marie- Catherine-Suzanne Pauger. Sa famille, d'origine étrangère, était venue se fixer en Normandie au commencement du xv" siècle, à l'époque de l'occupation de la France par les Anglais. D'après la tradition recueillie par M. de Blainville, Guillaume du Grotay était un de ces gentilshommes écossais qui vinrent, à la suite de Douglas, mettre leur épée et leur rancune au service de Charles VIL Vers la fin du siècle suivant, François du Crotay, celui des aïeux de M. de Blainville qui paraît avoir poussé le plus loin la fortune de la famille, était capitaine-gouverneur du château d'Arqués, conseiller du roi, seigneur d'Épinay, du Bois-Guillaume, du Traversin, et de Belleville en Caux. Peu de jours avant d'être frappé à mort par le dominicain Jacques Clément, le roi Henri III écrivait au sieur d'Épinay : « Montez incontinent à cheval pour aller assister le duc de Montpensier, mon cousin » ; et, quelques semaines plus tard, renfermé avec le Béarnais dans les murs du château d'Arqués, François du Crotay prenait part, contre Mayenne, à cette mémorable lutte dont l'enjeu était une couronne.

Après la mort de Henri IV, le gouvernement du château d'Arqués passa dans d'autres mains, et lorsqu'il fut démantelé sous Louis XIV, les Ducrotay, abandonnés du vent de la faveur, vivaient obscurément au fond de leur province. Mais les temps approchaient où le talent compterait plus que la nais-

sance, et le blason efïacé des seigneurs d'Épinay allait bientôt rayonner d'un éclat nouveau et désormais impérissable.

A peine âgé de cinq à six ans, Henri de Blainville perdit son père et resta confié aux soins d'une mère pieuse et dévouée. Après avoir reçu du curé du voisinage les premières leçons élémentaires, le jeune Blainville rejoignit son frère aîné à l'école militaire de Beaumont en Auge, dirigée par les moines bénédictins de la congrégation de Saint-Maur.

Quelques années se sont écoulées. Dominé déjà par cette impétuosité qu'il devait apporter en toutes cboses, Henri de Blainville quitte subitement l'école militaire, et se rend, au péril de sa vie, à bord d'un bâtiment qui se trouvait en croisière dans la Manche. On était alors en 1793. Le jeune volontaire de seize ans apprend bientôt que sa mère est inquiétée, poursuivie. Il abandonne le navire, vole auprès d'elle, et cherche à la dérober par la fuite à la prison qui la menace. Il a raconté lui-même qu'errant dans la campagne par une froide nuit d'hiver, il était monté sur le toit d'une chaumière isolée afin d'en arracher quelques brins de paille pour réchauffer les membres glacés de sa mère. Madame de Blainville ne put cependant se soustraire longtemps aux recherches dont elle était l'objet; elle fut arrêtée, et ne recouvra sa liberté qu'à la suite du 9 thermidor.

Trois ans plus tard, nous retrouvons M. de Blain-

M. DK. BLAINVILLE. 5

ville h Rouen. Désireuse de voir entrer son fils dans le service public du génie et des ponts et chaussées, madame de Blainville l'avait confié à Descamps, directeur d'une école de dessin ouverte en cette ville. C'est là que se révélèrent chez M. de Blainville les premiers germes d'un talent qui devait plus tard devenir, entre les mains du professeur, un merveilleux auxiliaire. Le caractère rigide et les inœui's austères de. Descamps ne s'accordaient guère avec la fougue de son jeune pensionnaire. X quelques semaines de là. Descamps écrivait à madame de Blainville : « La plus grande passion de cet enfant est d'apprendre; tout le reste est absorbé par des idées

mal combinées Il veut prendre un maître de

mathématiques qui a du mérite sans vertus ; j'espère que tout cela s'arrangera. J'aimerais mieux nous séparer que nous haïr. » Cette lettre laissait entrevoir de premiers froissements, et il était aisé de prévoir, d'après l'humeur peu flexible du maître et de l'élève, que des dissentiments plus sérieux ne se feraient pas attendre. L'année ne s'était pas écoulée, qu'une séparation était devenue nécessaire. M. de Blainville revenait à Arques auprès de sa mère, et obtenait de se rendre à Paris pour y continuer ses études.

Henri de Blainville arrivait à Paris dans un moment critique. Au sortir de la tourmente qui venait de régénérer la France, au milieu de la confusion

6 NOTICKS ET PORTRAITS.

des idées et des croyances ébranlées, la société parisienne, fatiguée de la lutte, oublieuse des leçons de l'histoire, se livrait, sans souci du lendemain, à l'entraînement des fêtes et des plaisirs. Jeté brusquement dans un monde nouveau pour lui, bientôt privé des conseils d'une mère chérie qu'il a la douleur de perdre, seul, sans direction, encore incertain sur la voie qu'il doit suivre, dominé par les premières ardeurs de la jeunesse, Henri de Blainville ne résiste pas longtemps à l'ivresse de ses vingt ans et s'abandonne à toutes les folies de son âge.

Mais le plaisir n'est pas un aliment suffisant pour cette insatiable nature. Doué d'un profond sentiment de l'art, sa vive imagination cherche à se répandre. La poésie, la musique, remplissent les loisirs de sa vie dissipée. Il s'essaye dans la comédie et dans l'opéra-comique, genre alors fort en vogue. Puis, empruntant les accents de Tibulle, il chante, dans une langue riche d'images, les charmes de la séduisante Eucharis, les vertes prairies de sa vallée natale, et les saules charmants dont les rameaux flexibles semblent pleurer d'amour. Dans ces essais qui n'ont jamais vu le jour circule comme une sorte de fièvre. On compte les palpitations de ce cœur passionné. En lisant ces pages brûlantes on se prend à aimer celui qui les a tracées. On prévoit que la sensibiHté de cette âme exaltée réagira vivement au contact des hommes et des choses; on sent enfin que ceux qui

M. DE BLAINVlLLli. 7

n'ont VU plus lard en lui qu'un adversaire ombrageux et difficile l'ont jugé avec leur indifîérence.

Cependant M. de Blaiuville n'avait pas rompu tout commerce avec ses premières études : il était entré dans l'atelier du peintre Vincent, et assistait quelquefois au cours de physique du Collège de France que professait alors M. Lefèvre-Gineau. Admis dans l'intimité du professeur, dans un salon où se pressaient les représentants les plus éminents de la science, il ne tarda pas à sentir naître en lui l'ardent désir de marcher de pair avec cette élite au milieu de laquelle il éprouvait, non sans amertume, le sentiment de son infériorité.

C'est à cette époque qu'assistant par hasard à une leçon de Cuvier, une révolution s'opère en lui : la science de la vie, avec ses mystères, avec ses vastes horizons, s'empare tout à coup de cette imagination mobile et inquiète. Attirer autour de lui une foule attentive, la dominer par la parole, remporter, sur ce nouveau théâtre, des applaudissements et des couronnes, lui apparurent comme le plus enviable des succès, comme la plus noble et la plus vive des jouissances.

Dévoré par la soif de connaître, c'est avec une sorte d'emportement qu'il s'abandonne à cette passion d'apprendre qu'avait si bien devinée son premier maître. Désormais le travail, un travail obstiné, sans relâche, remplit ses jours et ses nuits. Le 30 août

1808, il soutenait sa thèse de docteur; et, dès l'année suivante, il ouvrait un cours d'anatomie humaine. M. de Blainville avait alors trente-deux ans.

Dans le courant de l'année 1814, un jour qu'il travaillait dans les galeries du Muséum, dans le dessein conçu depuis quelque temps de rassembler les matériaux d'une myologie générale, Cuvier, auquel il n'avait jamais parlé, le fit appeler, ayant, disait-il, une proposition à lui faire : il s'agissait de se joindre à lui pour l'exécution d'un grand ouvrage sur l'anatomie comparée, auquel il travaillait depuis longtemps.

Ces deux hommes, que séparait seulement une distance de huit années, étaient alors dans une situation bien diiïérente. Cuvier n'était plus, suivant la poétique expression de l'abbé Tessier, l'humble violette qu'il avait découverte dans les herbages de Fiquainville. En possession de la chaire d'anatomie comparée du Muséum, professeur au Collège de France, membre de l'Institut, chancelier de l'Université, chacun de ses pas avait été marqué par une victoire. Accessible à la jeunesse studieuse, plein de dévouement pour ses élèves, il était en toute occasion disposé à les appuyer de son crédit, prêt à ouvrir sa bourse, mais non pas à partager sa gloire.

Nouveau venu dans la carrière de la science, plein de promesses, mais n'ayant pas encore donné sa'

mesure, M. de Blainvillc était impatient de mettre au service de la grande entreprise à laquelle il était convié sa rare énergie pour le travail. Mais, rebelle à toute domination, animé du sentiment de sa valeur, fier d'avoir été distingué, il se montrait peu disposé à faire l'abandon de la part qu'il apporterait à l'œuvre commune.

L'année n'était pas terminée qu'il se plaignit, avec sa vivacité accoutumée, de ce qu'il considérait comme un déni de justice. C'est à cette occasion que madame Cuvier lui écrivait : « Permettez à ma vieille expérience de vous donner le conseil d'être un peu indulgent pour les travers de vos semblables. Croyez que l'on vous saura plus de gré des qualités que vous supposerez aux autres que de toutes celles que vous posséderez. » Sensible aux doux accents de ces reproches, M. de Blainville était capable peut-être de dompter la violence de son caractère, mais il n'était pas dans sa nature de consentir jamais à être le disciple effacé d'un maître.

Ce premier nuage dissipé, M. de Blainville reprit sa place dans le laboratoire de Cuvier; mais, pendant les cinq années que durèrent encore leurs rapports, d'ailleurs fort relâchés, le calme ne se rétablit jamais entièrement. L'occasion ne tarda pas à se présenter, qui devait mettre un terme à cette collaboration orageuse. Il s'agissait d'une découverte récemment faite par deux des amis de M. de Blainville,

el que Cuvier crut devoir attribuer à un autre. M. de Blainville, que l'injustice ne trouva jamais résigné, soutint le droit méconnu avec d'autant plus d'énergie, que la cause qu'il défendait n'était pas la sienne, et dans la chaleur de la discussion laissa échapper de ces paroles qu'on ne pardonne pas.

Cet éclat ne fut, il faut le dire, que l'occasion d'une rupture depuis longtemps inévitable. Tous deux avaient rêvé une alliance impossible. Accoutumé à ne rencontrer autour de lui que des admirateurs ou des disciples dociles et complaisants, le tout-puissant chancelier venait de se heurter contre un de ces esprits inflexibles qui ne peuvent sentir le joug sans le briser aussitôt.

Cet événement, qui allait décider de sa destinée, laissa dans le cœur de M. de Blainville une trace profonde. Quelques années plus tard, dans l'épanchement d'une causerie intime, il disait à Constant Prévost, son ami : « Quel bien Cuvier m'a fait en me retirant sa faveur! Je lui dois ce redoublement d'ardeur pour le travail, ce feu dévorant qui me permettront, je l'espère, de m'élever à sa hauteur. Sans cette rupture qui m'afflige, je me serais engourdi et ne serais qu'un protégé. »

Occupé à recueillir des matériaux et à miîrir ses idées dans le silence de la méditation, M. de Blainville n'avait pas encore produit de ces œuvres capitales qui devaient illustrer son nom, mais il s'était

fait connaître par quelques essais où perçait déjà l'originalité de ses vues en zoologie. Dans un article sur Vorqamsation des mammifères, inséré dans le nouveau Dictionnaire d'histoire naturelle, il abordait trois grandes questions : la composition vertébrale de la tête, la disposition générale des muscles dans ses rapports avec le squelette, et la comparaison des membres antérieurs et postérieurs. Dans un travail publié dans les Bulletins de la Société philomat/iique sous ce titre : Prodrome d'ime nouvelle classification du règne animal, apparaissaient les premiers germes d'une grande pensée qu'il devait développer plus tard.

Chargé par Cuvier de le suppléer à l'Athénée, dont l'enseignement était alors dans tout son éclat, et plus tard au Collège de France, M. de Blainville avait brillamment débuté. Il y avait huit années à peine que s'était opérée sa conversion scientifique, qu'il obtenait, à la suite du concours de 1812, une chaire de professeur adjoint à la Faculté des sciences. En possession d'un enseignement où il ne relevait que de lui-môme, son talent avait grandi rapidement.

M. de Blainville possédait, au plus haut degré, l'une des principales qualités de l'orateur, la première, s'il faut en croire l'Athénien qui s'y connaissait le mieux, l'action. Ce n'était pas le professeur correct qui se complaît dans l'harmonieuse cadence d'une période, et qui fait consister l'art plutôt dans la

nuance de l'expression que dans le rapprochement des idées. Il cherchait moins à séduire qu'à enLramei\ Sa parole était vive, colorée, pittoresque, souvent inégale, toujours soutenue par la passion, et s'élevant parfois jusqu'à l'éloquence. Plus d'un, parmi ceux qui m'écoutent, a reçu de lui ce premier élan qui décide d'une carrière.

Burdach, le célèbre physiologiste de l'Allemagne, lui écrivait : « Vous avez fait un miracle, vous m'avez rendu l'écolier le plus assidu de la Sorbonne. » A son école s'est formé l'éminent disciple (1) qu'une tardive justice vient enfin de placer dans la chaire du maître; et déjà, comme autrefois, retentissent sous les voûtes de la Sorbonne des applaudissements depuis longtemps oubliés.

Le moment est venu, messieurs, d'examiner le rôle qu'a joué dans la science M. de Blainville, et de rappeler les doctrines qui formaient, pour ainsi dire, l'âme de son enseignement.

De 1815 à 1850, c'est-à-dire pendant une période de trente-cinq ans, M. de Blainville a prodigieusement écrit. Outre les nombreux mémoires et les ouvrages qu'il a publiés, des manuscrits considérables et de volumineuses correspondances ont été pieusement recueillis par les mains d'un ami. Ce n'est point ici le lieu d'entrer dans des détails dont le poids nous accablerait. Je ne m'attacherai qu'aux grandes cornai) M. Gratiolet.

positions qui, renfermant toutes les autres, doivent aussi les dominer toutes.

Appelé presque au sortir des bancs, dans la chaire du professeur, M. de Blainville s'arrêta d'abord aux questions de méthodes et de classifications, ces instruments logiques de la connaissance.

Dans son discours sur les animaux, Buffon avait dit : « Il y a en quelque sorte dans l'animal deux êtres, deux existences : l'animal intérieur où se passent les mouvements du fluide nourricier, et l'animal périphérique en rapport avec le monde extérieur. » Celte grande image, qui avait illuminé Bichal, frappa non moins vivement l'esprit pénétrant de M. de Blainville. Le sentiment et le mouvement : voilà bien la caractéristique de l'animal; c'est de là qu'il partira. Le principe, la raison de la classification méthodique des animaux, ce sera ce qu'il appelle Vanimalité. A l'opposé du végétal, l'animal a la conscience de son existence, et c'est à la sensibilité qu'il le doit. La locomobilité, pour nous servir du terme qu'il emploie, n'est qu'une manifestation de la sensibilité; évidemment elle en dérive. Ce n'est donc ni par la composition moléculaire, ni par la structure anatomique qu'on peut définir l'être vivant : la sensibilité et la locomobilité, tels sont ses premiers attributs.

Dès l'abord, M. de Blainville se rencontre avec la célèbre définition de Linné. Mais voici où il apparaît

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lui-même. La sensibilité, qui tient la locomobilité sous sa dépendance, est une propriété nécessairement périphérique, en contact avec le monde extérieur qu'elle doit sentir et qui la complète. Ces deux ordres d'organes, organes sensoriaux et organes locomoteurs, sont liés au milieu dans lequel l'animal est appelé k vivre. Donc, la forme qui limite l'animal, et la surface qui le sépare du milieu nécessaire, constituent dans l'ordre naturel ce qu'il y a d'essentiel et de primordial.

Tel est le principe de la classification de M. de Blainville : elle procède de la forme, et l'on peut à bon droit l'appeler morphologique. Cette classification l'auteur l'a exposée dans divers mémoires et développée dans son Traité de l'organisation des animaux, ouvrage resté malheureusement inachevé.

o Mon point de départ, dit M. de Blainville dans le livre dont nous parlons, je le prendrai en moi, parce que les phénomènes de la vie me sont mieux connus par ceux que je sens, que j'observe sur moimême ou dans les individus de mon espèce, que ceux que j'observe dans les autres êtres. » On a souvent reproché à M. de Blainville le passage que je cite; on a dit que- sa classification des animaux, et on a cru l'avoir ainsi condamnée, était fondée sur la méthode à priori. Cette expression, il l'employait volontiers lui-même, parce qu'il pensait, et il l'a souvent répété, que pour se faire une idée abstraite

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de ranimai, l'homme ne pouvait évidemment concevoir ce type qu'en lui et d'après lui. Sans doute, la méthode expérimentale à l'aide de laquelle on recherche dans les espèces dont la composition est la plus simple, la solution des problèmes réduits à leurs conditions les plus essentielles; sans doute, cette méthode est précieuse. Mais alors que l'homme poursuit le composé dans le simple, que veut-il découvrir, sinon le secret de ce qui est complexe, et que pourrait être une semblable étude s'il ne savait ce qu'il y cherche ?

La classification de M. de Blainville, au moins dans les grandes divisions, présente une certaine analogie avec celle de Cuvier. Cela est tout simple. Le système nerveux, c'est-à-dire l'appareil de la sensibilité, est aussi le centre autour duquel gravite la classification de Cuvier, classification dite naturelle qui procède évidemment de Linné et dont les Jussieu avaient fourni le modèle. En avance sur l'état présent de la science, moins appropriée aux nécessités actuelles de l'enseignement didactique, la conception systématique de M. de Blainville n'a pas eu et ne pouvait avoir la même fortune que celle de Cuvier, mais elle repose sur une grande idée qui préoccupe aujourd'hui tous les naturalistes, et déjà l'on peut prévoir le jour où la morphologie prendra dans l'étude des êtres vivants la première place.

La science des animaux consiste-t-elle uniquement

à former des groupes et à les disposer dans un ordre plus ou moins conforme à l'ensemble de leurs affinités? En vérité, on serait tenté de le croire, à en juger par les résistances que les tentatives faites en dehors du domaine de la zoologie descriptive ont trop souvent rencontrées.

Cuvier, sous l'autorité duquel on se retranche volontiers, ne l'avait pas pensé ainsi. Lorsqu'il cherchait à reconstituer, à ressusciter pour ainsi dire les espèces fossiles à l'aide de quelques débris épars au sein de la terre, deux grands principes nés de l'étude comparative des êtres vivants présidèrent à son entreprise : le principe de subordination et le principe de corrélation. Il savait que les organes n'occupent pas le même rang dans l'échelle des nécessités vitales ; que leur coordination est assujettie à un ordre déterminé, qu'en un mot les animaux sont des combinaisons définies ot^i il n'y a point de place pour les associalions fortuites.

Plus frappé par les différences que par les analogies, peu disposé à abandonner la recherche des faits et de leurs conséquences les plus immédiates, Cuvier, de crainte de s'égarer, n'alla pas plus loin. Mais les principes qu'il avait lui-même posés ne se rattachent-^ls pas à une donnée plus générale et plus élevée? Serait-il donc interdit au naturaliste de poursuivre dans l'ordre des organismes l'admirable série de rapports qui enchaîne si harmonieusement

M. DE BLAINVILLK. "

tous les phénomènes de l'univers? Le langage, encore mysléricux, de celle innombrable variété de formes que la nature étale à nos yeux, serions-nous condamnés à ne le jamais comprendre ?

Il appartenait à l'un des hommes les plus extraordinaires de son temps, qui fut à la fois un poète illustre, un profond romancier, un historien habile et un grand botaniste, il appartenait à Gœthe d'aborder ce problème et d'affirmer l'unité fondamentale du plan de construction des êtres organisés. Geoffroy Sainl-Hilaire et Oken, avec des tendances diverses, l'un plus anatomiste et l'autre plus naturaliste, se sont proclamés les disciples de la doctrine de l'unité. Pour eux les différences de l'organisation procèdent toutes d'un fond commun; il n'y a que des inégaUtés de développement dans les limites d'un même type. Rattachant le développement de certaines parties et l'état rudimentaire de certaines autres au double principe des connexions et du balancement des organes, Geoffroy Saint-IIilaire avait principalement édifié sa théorie des analogues sur le squeletle des animaux vertébrés : sa doctrine n'était pas complète. Il a dù faire effort pour relier les types inférieurs aux types supérieurs; et lorsqu'il a voulu voir des vertèbres dans ' les anneaux des animaux articulés, lorsqu'il a cherché à plier les mollusques à sa loi des analogies, les oppositions ne lui ont pas manqué. C'est à celte occasion que prit naissance cette lutte

nÈCLARD. 2

18 NOTICliS KT P0UTI5AITS.

avec'Cuvier qui euL autrefois tant de retentissement. D'abord circonscrite autour du" point en litige, la discussion ne tarda pas à sortir des limites dans lesquelles elle était primitivement renfermée, et la doctrine de l'unité devint bientôt le sujet principal du débat. Froid, mesuré, toujours maître de lui et de sa parole, Cuvier avait une supériorité marquée sur un adversaire ému et impatient. Cuvier avait encore un autre avantage : prudent en matière de science, comme en toutes choses, il combattait un système, et n'en avait pas lui-môme à défendre.

Sans doute il y a dans la doctrine de Geoffroy Saint-Hilaire plus d'un point vulnérable. Quand on s'engage dans une voie nouvelle, il faut s'attendre à rencontrer plus d'un obstacle. Mais si la critique a ses droits, la justice aussi a les siens, et l'illustre auteur de la philosophie anatomique a été glorifié dans cette enceinte comme il méritait de l'être.

Lorsque Cuvier, qualifiant dédaigneusement d'idéale toute tentative de ce genre, affirme, de son côté, que les divers embranchements du règne animal sont nettement limités, absolument distincts, qu'on ne peut passer de l'un à l'autre, et qu'une circonvallation infranchissable les sépare, on se rappelle involontairement la dispute fameuse de Guillaume de Champeaux et d'Abeilard. Les universaux ont-ils donc une existence réelle et concrète? Les embranchements, les ordres que représentent-ils,

sinon des catégories subjectives et nominales? Que sont-ils, sinon des concepts revêtus d'un mot et n'ayant d'existence réelle que dans l'esprit?

M. de Blainville, qui avait placé la sensibilité au sommet de sa doctrine, devait s'associer à ce mouvement. De l'unité de composition à l'unité de fonction il n'y a qu'un pas. Plus physiologiste qu'anatomiste, il chercha cette unité bien moins dans la comparaison des pièces du squelette que dans celle des appareils, et il s'attacha par-dessus tout à ce qui lui parut être le véritable problème de la zoologie, c'est-à-dire à l'étude des rapports des groupes animaux les uns avec les autres, et, comme conséquence, à leur coordination en série.

Transportant dans le domaine des applications l'idée philosophique de Leibnitz, il entreprit d'établir sur une base scientifique la doctrine de l'échelle des êtres, que Bonnet n'avait entrevue que d'une manière vague et confuse. De même qu'il avait cherché à saisir les relations de l'être avec le milieu qui l'entoure, de même il chercha les relations des êtres entre eux.

Embrasser dans sa pensée, non -seulement toutes les espèces vivantes, mais remonter le cours des siècles par-delà les époques historiques et jusque dans les profondeurs d'un passé où l'homme n'existait pas encore, interroger les couches du globe, consulter ces vastes feuillets qui nous enseignent la longue histoire des transformations qu'il a subies,

20 NOTICES KT l'OUTIlAlTS.

retrouver les formes perdues, combler les lacunes dont il a lui-même mesuré l'étendue, rétablir enfin la continuité en apparence interrompue de la série des êtres : telle est l'œuvre qu'a tentée M. de Blainville, et voilà ce qui imprime à sa conception le sceau d'une véritable grandeur.

Science toute récente encore, née des recherches de Pallas et du génie de Cuvier, la paléontologie est en quelque sorte le lien à l'aide duquel il assemble et réunit Les parties disjointes de la nature vivante. Partout cette grande pensée se fait jour. C'est pour donner à la démonstration qu'il poursuit plus d'évidence encore, qu'à l'âge de soixante ans, il entreprend le grand ouvrage d'ostéographie auquel il travaillait encore quelques heures avant sa mort, et qui restera dans l'avenir comme le principal monument de sa gloire.

Mais M. de Blainville n'a pas eu seulement cette belle et lumineuse idée de fondre en une grande unité tout l'ensemble de la création animale; on peut dire aussi qu'il a été l'un des fondateurs de la paléontologie. Dans son mémoire sur les bélemnites il montra de bonne heure toute la sagacité de son esprit. Dès l'année 1827, il avait affirmé que ces corps allongés, coniques, de consistance pierreuse, qu'on avait pris souvent pour des productions minérales, n'étaient que l'os intérieur d'un mollusque céphalopode analogue aux sèches et aux calmars; el

lorsqucn 18 M, M. Owcn découvrit des échanlillons plus complets de bélemnites, les prévisions de M. de Blainville, qui avaient été contestées, se trouvèrent entièrement vérifiées. Une autre fois, il montra que les os conservés dans une habitation des environs de Bordeaux et que la croyance populaire avait longtemps pris pour la dépouille du prétendu géant Teutobochus, roi des Cimbres, n'étaient que des ossements fossiles de Dinothérimn. Ai-je besoin de rappeler encore l'important mémoire sur les poissons fossiles, l'une des premières œuvres sorties de sa plume?

Dans son Traité d'ostéographie, M. de Blainville s'est attaché, je le répète, à faire rentrer dans la série des êtres vivants tous les fossiles connus; il a voulu démontrer que les diverses formes animales qui se sont succédé depuis les époques géologiques les plus reculées jusqu'à nos jours, appartiennent en réalité à une même série, et correspondent à un seul plan. Chacun sait que Cuvier avait subdivisé les animaux vertébrés en quatre grandes classes : les mammifères, les oiseaux, les reptiles et les poissons. M. de Blainville, dont la classification embrasse à la fois les êtres vivants et les êtres fossiles, partage les osléozoaires, qui correspondent aux vertébrés de Cuvier, en sept classes. Comme groupes de transition il interpose les ptérodactyles entre les oiseaux et les reptiles, et entre les reptiles et les poissons, les ichthyo-

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sauriens et les amphibiens. Au reste, l'échelle de M. de Blainville est plutôt l'échelle des groupes que celle des espèces. Dans la comparaison des êtres et dans l'étude de leurs liaisons réciproques, il tient compte bien moins des individus, dont un grand nombre nous sont encore inconnus, que de la somme de leurs caractères fondamentaux.

Cuvier croyait aux créations successives. Il supposait qu'à la suite de chacune des révolutions géologiques, de nouveaux êtres vivants étaient apparus, entièrement différents de ceux qui les avaient précédés. Persuadé que ce besoin de faire intervenir l'action sans cesse répétée d'une cause suprême n'est de la part de la science qu'un aveu d'impuissance, M. de Blainville ne concevait pas les retours d'une force qui recommence d'un côté ce qu'elle anéantit de l'autre. Pour expliquer l'apparition première des êtres vivants au sein du monde inorganique, il invoquait l'intervention d'un Dieu créateur, mais il était fermement attaché à la croyance d^une création unique. Pour lui, l'unité de plan dans la série des êtres impliquait l'unité de création. Tous les animaux existant à la surface du globe ou enfouis dans le sein de la terre sont sortis du même coup des mains du Créateur. Chaque espèce vivante qui s'éteint s'ajoute à la série fossile, et chaque espèce disparue que l'on ramène à la lumière vient remplir une lacune dans l'ensemble des êtres. Quant à la série entière, nous

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ne la posséderons, nous ne la connaîtrons qu'après avoir découvert toutes les espèces fossiles, si jamais il nous est donné de les retrouver toutes.

L'opposition de M. de Blainville à la doctrine de Cuvier n'a pas tardé à porter ses fruits. La croyance îi l'extinction absolue des diverses populations vivantes qu'aurait fait surgir la succession des révolutions géologiques a été chaque jour s'affaiblissant. La doctrine de M. de Blainville s'accorde- t-elle mieux avec les faits aujourd'hui connus de la paléontologie? Les animaux passés et présents ont-ils été tirés du néant tous ensemble; la chaîne était-elle complète dès le premier jour? Il faut bien le dire, la composition des couches fossiles les premières formées ne témoigne guère en faveur de cette supposition. Est-il vrai, comme M. de Blainville semble aussi le croire, que dès le moment où ils sont sortis des mains du divin Ouvrier, les anneaux de cette chaîne vivante étaient assujettis à une inaltérable constance?

Sans doute, lorsqu'on envisage l'état actuel de notre globe, lorsqu'on se renferme dans cette période d'un jour que l'homme peut remonter dans sa propre histoire, tout semble fixe et immuable. Mais cette terre sur laquelle nous vivons n'a pas toujours été ce que nous la voyons aujourd'hui. De nombreuses révolutions en ont bouleversé la surllice. Le sol, les eaux, l'atmosphère, d'abord confondus, et plus tard distincts, tout a subi l'action d'une lorce sans cesse

24 NOTICES El' PORTRAITS.

agissante. Comment et à quel moment la vie, d'abord absente, est apparue dans les abîmes de la mer et sur la .croûte solidifiée de notre planète? nous l'ignorons; peut-être l'ignorerons-nous toujours. Tout ce que nous pouvons présumer ici, c'est qu'une série incalculable de siècles nous sépare de ce mémorable instant. Mais descendons dans les entrailles de la terre, remontons les gigantesques degrés superposés par la lente action des siècles, et, pour emprunter à Geoffroy Saint-Hilaire une belle image, consultons les vestiges autrefois animés qui éternisent dans la mort les formes de la vie. Que voyons-nous? A des êtres d'une composition plus simple succèdent des êtres plus composés. A mesure que nous nous rapprochons des assises les plus récentes, les espèces disparues se montrent de plus en plus semblables aux espèces actuellement vivantes. A aucune époque, depuis que la vie est apparue, les êtres vivants n'ont été les victimes d'une entière destruction. Les faunes superposées présentent entre elles des ressemblances, des affmités, une véritable filiation dans la succession des types organiques. Un grand principe domine l'hisloire des êtres fossiles, le progrès.

L'espèce, cette catégorie première que rencontre le naturaliste, est-elle immuable et toujours identique avec elle-même ; ou bien, n'est-elle, à un moment donné de l'évolution de notre système, que l'une des phases du mouvement continu qui transforme toutes

choses? Lamarck, dans sa Philosophie zoologirjue, en faisant dériver des besoins et des facultés de l'animal les modifications des formes organiques et la succession des changements par lesquels elles ont passé, plaçait dans l'être vivant lui-même la raison de ses métamorphoses et n'avait convaincu personne. Mais, parce que la loi de ces changements nous échappe encore, devons-nous renoncer à la jamais connaître?

Quelles que soient les ressemblances que présente la collection des individus qui se reproduisent entre eux, et qu'on appelle l'espèce, ces individus ne sont pas identiques. C'est en vertu de leur tendance à la variabilité que l'homme, qui peut dans une certaine mesure précipiter ou ralentir le cours des fatalités naturelles, est parvenu par les croisements, le régime et les habitudes, à créer ce qu'il appelle des variétés. Dans sa courte expérience, l'homme, il est vrai, croit avoir atteint la hmite du possible, et la barrière qui sépare la variété de l'espèce, il semble ne pas pouvoir la franchir. L'espèce se maintient avec une constance relative qui permet de la distinguer comme si elle était réellement fixe et invariable; les dépouilles des animaux conservés dans les catacombes de l'ancienne Egypte nous offrent des formes qui rappellent les espèces actuellement vivantes. Mais qu'est-ce que six mille ans dans l'histoire du monde? Qu'est-ce que deux cents générations d'hommes dans l'histoire de l'humanité?

Ces ossemenls humains, retrouvés dans les cavernes de Pondres, de Bize, de Néanderthal, d'Engis et d'Aurignac, sur les récifs coi-aliens de la Floride, ou dans les bancs de gravier de Moulin-Quignon ; ces os d'animaux fossiles coupés, taillés, par une main intelligente; ces haches de silex enfouies dans des terrains dont la formation remonte aux dernières convulsions de notre planète; ces objets travaillés, recueiUis dans les tourbières du Danemark et dans le lac Prasias de l'ancienne Péonie; ces vestiges d'une industrie naissante, épars au milieu des débris engloutis des habitations lacustres de l'h'lande et de la Suisse; tout indique que l'homme est apparu sur la surface de la terre à une époque dont il est impossible de fixer la date, mais dont on peut, dès aujourd'hui, aflirmer la haute antiquité. Les quelques milliers d'années, qu'à l'aide des monuments écrits ou de la tradition, l'homme peut remonter en arrière, ne représentent qu'un moment de son histoire, et tout annonce que l'espèce perfectible à laquelle il appartient a passé par une longue enfance.

Pour embrasser dans toutes les phases de son existence une seule espèce, la dernière venue, pour connaître l'homme tout entier, le naturaliste s'enfonce dans la nuit du passé. Pourrait-il s'isoler dans la contemplation du temps présent, lorsqu'il s'agit des êtres qui ont précédé l'homme sur la scène du monde?

Certes on ne peut pas ne pas être frappé de deux grands faits qui semblent régler la succession des êtres vivants. D'une part, la difficulté du croisement des espèces, garantie par l'instinct; et, d'autre part, l'infécondité plus ou moins immédiate des produits accidentels de l'hybridité. Cette double barrière, en portant obstacle au mélange indéfini des individus assure l'existence des espèces et leur assigne une durée déterminée dans le temps. Mais implique-t-elle leur invariabilité dans la série des siècles? Voilà ce que la zoologie, exclusivement appliquée à la connaissance des êtres qui vivent aujourd'hui, et renfermée dans le cercle d'une observation nécessairement limitée, est tout à fait impuissante à décider. Intimement lié à l'étude des transformations par lesquelles la terre a passé, ce problème ne peut être résolu que par la connaissance et la comparaison des faunes disparues. La puissance des couches géologiques peut seule nous donner une idée de la prodigieuse durée des périodes pendant lesquelles ces populations ont vécu. Des changements, dont l'extrême lenteur échappe à notre courte vue, se trouvent imprimés par la main du temps dans le sein de ces immenses dépôts. Ces vastes archives, en partie perdues dans la profondeur des mers et dont nous ne connaissons que des lambeaux, recèlent le secret de la genèse morphologique dont nous cherchons les lois.

En retirant la science des êtres fossiles des voies fermées où sou fondateur l'avait en quelque sorte immobilisée, M. de Blainville, on peut le dire, a été le principal promateur du grand mouvement qui agite aujourd'hui la paléontologie. La question de l'espèce est devenue et restera désormais le grand problème des sciences naturelles.

M. de Blainville était entré, en 1823, à l'Académie de médecine, an nombre des associés libres que la compagnie avait elle-même désignés au scrutin pour se compléter. En 1826, il remplaçait Lacépède à l'Académie des sciences, mais non sans avoir rencontré une vive résistance. A trois reprises différentes il avait échoué, et, cette fois, il ne fut élu qu'au troisième tour de scrutin. M. de Blainville était depuis dix-huit années professeur adjoint à la Sorbonne, lorsque la mort de Lamark lui ouvrit enfin les portes du Muséum. Chargé d'abord de l'enseignement de l'histoire naturelle des mollusques et des zoophytes, il prenait possession, deux ans plus tard, de la chaire d'anatomie comparée devenue vacante par la mort de Cuvier.

M. de Blainville touchait à l'âge de la maturité, il avait alors cinquante-cinq ans. Les obstacles accumulés sous ses pas par son esprit d'indépendance avaient assombri son caractère-. Quelque temps avant la mort de Lamarck, son ancien maître, M. de Blainville lui adressait une lettre où déboi'de toute l'amer-

M. DE liLAlN VILLE. 29

liime de son urne. « Coinmenl se fail-il donc, mon cher maître, lui disait-il, que vous semblicz donner la main à l'injustice qui me poursuit? Ne voyez-vous pas que la science est menacée d'une destruction prochaine par l'introduction du despotisme le plus hardi et du népotisme le plus absurde?... Interrogez les personnes qui ont quelque indépendance dans l'esprit, vous saurez aisément T'existence d'une sorte de congrégation déjeunes gens qui, peu occupés de mériter les places, le sont beaucoup de s'y glisser avec adresse et de s'y cramponner avec ténacité. Et moi, malgré vingt ans de travaux, je ne suis encore, à l'âge de quarante-cinq ans, qu'un pauvre professeur adjoint à 3000 francs d'appointements! »

Peu soucieux des apparences, inflexible devant l'intrigue, en révolte ouverte contre l'aveugle tyrannie du succès, M. de Blainville avait vu s'éloigner de lui tous ceux qu'alarmait sa dangereuse sincérité. Mais il trouvait dans l'ardente sympathie de la jeunesse qui se pressait pour l'entendre, dans le dévouement de quelques disciples choisis et dans l'affection désintéressée d'un petit nombre d'amis, ce contentement sans mélange que connaissent seules les âmes délicates et fières.

L'ami qui pénétra le plus avant dans ce cœur ulcéré fut Constant Prévost. A l'époque où celui-ci sollicitait une place de professeur adjoint àla Faculté des sciences, pour l'enseignement de la géologie.

quelques personnes lui avaient conseillé de faire appuyer sa demande par Guvier; voici ce qu'il écrivait à M. de Blainville : « Ce grand homme et mon petit maître (ce petit maître était un habitué de la maison de Guvier) sont pour moi comme les deux cylindres ■ d'un laminoir; je sais par expérience qu'à moins d'être bien plat et bien mince, on ne peut passer entre les deux sans être écrasé. Tout bien considéré, j'aime mieux rester en arrière. » Ces deux hommes étaient faits pour se comprendre.

A un membre de l'Institut dont il demandait le suffrage et qui lui reprochait de ne pas se montrer assez souvent à la tribune de l'Académie des sciences, Constant Prévost répondit : « Ce que vous appelez mon inertie, moi, je l'appelle ma conscience! » C'est encore lui qui écrivait à M. de Blainville : « Si je croyais que le véritable mérite, le travail et les titres scientifiques, dussent nécessairement l'emporter sur l'intrigue, je n'aurais aucune inquiétude pour vous, mais je sais malheureusement le contraire... Je tâcherai de voir quelques personnes pour leur rappeler moins vos droits, qui sont connus de tout le monde, que les motifs qui engagent certaines personnes à leur opposer la franchise de votre caractère... Une telle cause de non-succès, si vous ne l'emportez pas, est bien faite pour vous consoler de l'injustice des hommes, et je vous avoue que je me consolerais presque de votre défaite, si elle pouvait donner quel-

que prix de plus à l'amitié de ceux qui, comme moi, savent apprécier vos qualités trop rares et vos travaux qui, tôt ou tard, seront jugés comme ils le méritent. »

Voilà, messieurs, le jugement que porte de M. de Blainville l'homme éminent qui, pendant plus de trente années, a vécu dans son intimité; et, ce qui donne à son témoignage une valeur incomparable, c'est que, s'il fut un ami tendre, jamais il ne fut un ami complaisant.

Lorsque M. de Blainville publia son ouvrage sur l'organisation des animaux, Constant Prévost lui adressa une longue lettre dans laquelle il relève divers passages de l'introduction et critique quelques points de doctrine avec une liberté de langage qui les honore tous les deux.

Durant les années 1839 et 1840, M. de Blainville traita dans son cours de la Sorbonne Des principes de la zoologie déduits de son histoire, depuis Arislote jusqu'à nos jours. Ces leçons devinrent plus tard, sous la plume de M. l'abbé Maupied, l'ouvrage intitulé : Histoire des sciences de V organisation et de leurs progrès, comme hases de la philosophie. Quelque temps après la publication de ce livre. Constant Prévost écrivait à M. de Blainville : « Dieu, dites-vous créa les animaux adultes et tout d'une fois; est-ce là un résultat scientifique ou un article de foi?. .. Prenez garde de vous placer sur un terrain où vous ne seriez pas maître de vous arrêter, soit que vos ennemis vous

32 INOTICKS ET l'OUTRAlTS.

poussent, soit que d'imprudents amis vous entraînent. C'est à vos amis anciens et désintéressés de vous arrêter à temps, et permettez que je tienne à n'être pas le dernier à le faire sans détours. »

Ces observations, dictées par un attachement sincère, ne furent pas étrangères peut-être aux corrections que projetait M. de Blainviîle. Sur les marges de l'exemplaire que nous avons entre les mains, dit 31. Nicard, qui conserve religieusement tous les manuscrits de son vieil ami, le mailre contredit souvent l'élève qui se prétend l'interprète de ses doctrines scientifiques, rectifie ses erreurs, adoucit ses expressions, met des points de doute à des aflîrmalions hasardées, et va même jusqu'à déclarer qu'une partie considérable de ce livre n'est pas son œuvre.

L'ouvrage de M. l'abbé Maupied, quoique rédigé d'après les notes recueillies aux leçons de M. de Blainviîle, ne paraît donc pas avoir été publié, au moins dans toutes ses parties, sous les yeux du professeur. S'il était nécessaire d'en fournir d'autres preuves, il suffirait de rappeler la démarche faite par M. de Blainviîle auprès de madame Auguste Comte, pour lui témoigner le méconlenlement qu'il avait éprouvé à la lecture du passage de ce livre qui concernait son mari.

La liaison d'Auguste Comte et de M. de Blainviîle datait déjà de loin. A l'époque où Comte sollicitait une chaire d'analyse et de mécanique à l'École poly-

M. DE BLAINYILLE. 33

technique, et plus tard, lorsqu'il fut éloigné de ses fonctions d'examinateur à la même École, M. de Blainville avait pris avec chaleur la défense de son ami; dans sa détresse, il l'avait plus d'une fois aidé de sa bourse. Plus anciennement encore, et dans les premiers temps de leur liaison, lorsque Auguste Comte, en proie à une surexcitation cérébrale passagère, fut transporté dans une maison de santé, M. de Blainville, par une lettre qui restera comme l'un des actes les plus honorables de sa vie, l'avait sauvé de l'interdiction dont il était menacé.

Dans le commerce d'Auguste Comte, M. de Blainville avait vu s'étendre le champ de ses méditations. Son esprit hardi ne devait pas s'arrêter à l'étude de la biologie; il sentait que la connaissance de l'homme individuel n'est qu'une introduction à l'étude de l'homme collectif. Le cours de physiologie comparée recueilli et pubhé par les soins de son élève, M. Hollard, n'était dans la pensée du maître que la première partie d'une œuvre plus complète dont il a donné le programme. Les questions sociales lui apparaissaient comme le complément nécessaire delà science de l'homme. On lit dans une lettre qu'il adressait à Saint-Simon : « Je suis depuis longtemps convaincu que la politique est une véritable science d'observation pour l'avancement de laquelle il faut procéder comme dans, toutes les autres sciences de cet ordre. » C'est en parlant d'Auguste Comte qu'il

BÉCURD. Q

34 NOTICES KT POUTUAITS.

écrivait : « Il vient, le premier, et d'une main aussi hardie que savante, de s'occuper du gouvernement des hommes, en l'élevant au rang de science sous le nom de sociologie; malheureusement, ajoute-t-il, il n'a traité la question qu'historiquement. » Aussi, tout en applaudissant à la tentative, M. de Blainville n'a jamais été le disciple d'une doctrine qui dans ses apphcations pratiques supprime la liberté, et affiche la despotique prétention de faire prévaloir des règles d'autant plus inflexibles qu'elles semblent pouvoir être démontrées.

Ce qu'il retenait de la doctrine de Saint-Simon et de celle d'Auguste Comte, c'est qu'elles ne sont au fond que le développement de l'idée de Condorcet : l'amélioration croissante dans les destinées de l'espèce humaine, liée au progrès des sciences.

Spectateur ému des diverses crises par lesquelles la société française a passé depuis la fin du siècle dernier, il conserva toute sa vie les sentiments de sa première jeunesse. Mais, s'il rattachait le présent au passé par le culte des souvenirs, il n'en fut pas moins un adorateur fervent du progrès et de la hberté. Il ressentit vivement les grandes secousses de '1814, de 1830 et de 1848, il a laissé sur ces événements des appréciations manuscrites où son âme généreuse se montre tout entière. Voici les titres de plusieurs de ces écrits : « De Vétat social en Europe et spécialement en France au xix° siècle. — De la cause prin-

M. DR lîLAINVlLLE. 35

cipale qui a perdu la royauté constitutionnelle en Fraiice. — Sur Vélection professionnelle. — Aitx ouvriers de Paris. — Siir le socialisme.

Quelques-uns diront, je le sais, qu'il n'est pas bon <ragiter ces questions; que l'homme de science doit s'élever au-dessus des partis, dans une région inaccessible aux passions humaines. Mais ce détachement si vanté, quand il ne cache pas de secrètes pensées, ressemble fort à l'indifférence. C'est le propre des âmes iïiibles de flotter au gré de l'opinion. Le penseur qui médite sur les rapports des choses peut-il ne pas chercher à les rattacher à des principes? Vous voulez qu'il s'abstienne, qu'il reste dans FombrelMais c'est lui qui porte la lumière. Les conquêtes delà science, qui deviendront plus tard le patrimoine de tous, il en est le dépositaire; si ce n'est lui, qui donc délivrera l'humanilé delà servitude de l'ignorance?

M. de Blainville était de taille moyenne, d'une constitution vigoureuse. Sa poitrine était large, sa voix expressive; il portait la tête haute et marchait d'un pas assuré. Sur son visage sérieux et même sombre, surtout dans ses dernières années, brillaient parfois des éclairs d'une vive gaieté. Sa conversation était attachante, et il savait déployer, quand il le voulait, toutes les séductions d'un charmant esprit.

IMcin de franchise, d'une probité à toute épreuve, M. de Blainville avait le droit de se montrer difficile envers les autres. Les occasions ne lui manquaient

36 NOTICES ET POr.TliAiTS.

pas d'exercer sa verve railleuse. Les éloges ne sont trop souvent qu'un échange; c'est un trafic qu'il méprisait. Estimant fort dans les autres l'indépendance qui était en lui-môme, il prisait peu les adversaires trop fociles à convaincre. Si l'on voulait lui plaire, il fallait lui résister. Peut-être même pouvait-on lui reprocher de trop aimer la contradiction, et de vouloir trop avoir raison.

Profondément pénétré du sentiment de la justice, M. de Blainville se montra inaccessible à ces faiblesses auxquelles de généreuses natures ne résistent pas toujours. Quand son neveu, Adolphe de Blainville, qu'il chérissait comme un fils, subit son examen d'admission à l'Ecole forestière, il lui écrivit : « Vous devez savoir que ce n'est pas moi qui solliciterai vos juges. Ce serait contraire à ma conscience, et jamais je n'agis contre elle. » A l'un de ses anciens élèves, qui le suppléait momentanément dans son enseignement et qui venait lui rendre compte de ses débuts, il répondit : « Je connais déjà votre succès, mon ami; j'en suis heureux et fier. Vous continuerez ; mais à une condition, c'est que vous direz non pas ce que je crois, mais ce que vous croyez vousmême. » Ayant appris que l'administration municipale de la ville de Lyon avait décidé que son buste en marbre serait placé dans une des salles du Musée zoologique de cette ville, il écrivit au rnaire : « J'ai senti, comme je le devais, tout l'honneur que l'admi-

M. DE IJLAINVILLE. 37

iiislration municipale de la ville de Lyon a bien voulu me foire, en décidant que mon buste fût au nombre de ceux qui vont orner la salle du musée qu'elle a destiné à la zoologie; mais les principes que je me suis faits au sujet des honneurs à rendre aux hommes vivants ne me permettent pas de condescendre à son désir, quoique exprimé d'une manière si honorable pour moi. Veuillez donc, monsieur, en lui disant que jamais je ne perdrai le souvenir d'une proposition aussi glorieuse pour moi, lui offrir mes excuses et mes reiîrets. »

Quoique fort recherché, M. de Blainville vivait très-retiré. Tous les mois, dans sa petite habitation du Jardin des Plantes, venaient s'asseoir à sa table, comme dans la maison de Socrate, un petit groupe d'amis et de disciples. La philosophie, la religion, la politique, ces éternels sujets de dispute parmi les hommes, étaient l'objet habituel de leurs entretiens. Il donnait lui-même l'exemple de la plus entière liberté.

Tout entier à l'unique passion qui le dominait, la passion du travail, M. de Blainville était d'un désintéressement absolu. Ses mains étaient toujours ouvertes, et il savait mettre dans ses bienfaits cette délicatesse qui en double le prix. Généreux comme aux jours de sa jeunesse, il aurait voulu donner plus encore, mais de coûteuses publications absorbaient la i)lus grande partie de ses ressources.

38 NOTICES ET POUTIUITS.

Les luttes qu'avait soutenues M. de Blainville, le chagrin qu'il ressentit de la perte d'un petit-neveu qu'il adorait, avaient altéré sa santé. En 1850 il demanda à être remplacé à la Sorbonne. Le suppléant qu'il avait désigné n'ayant pas été agréé, il déclara qu'il refusait celui qu'on prétendait lui imposer, et il remonta dans cette chaire qu'il honorait depuis près de quarante ans. Mais il ressentit vivement cette blessure. Il avait à peine terminé les premières leçons, qu'il voulut profiter d'un congé de quelques jours, pour aller visiter une de ses nièces dans les environs de Dieppe.

Le 1" mai à dix heures du soir, il quittait la modeste maison dans laquelle il ne devait plus rentrer. Au moment où il montait dans un wagon du chemin de fer, il fut frappé d'une apoplexie foudroyante. Transporté dans la salle d'attente, il rendit le dernier soupir sans avoir repris connaissance.

Ainsi finit, à l'âge de soixante-douze ans, cet homme d'une trempe peu commune, dont l'incroyable activité ne s'arrêta que devant la mort, et qui, par son enseignement et par ses œuvres, devait laisser dans la science une trace profonde.

Il y a trente ans, qu'un grand chiriu'gien, professeur plein de verve, dans la vigueur de l'âge et dans tout l'éclat du talent, tombait, à Montpellier, sous

les coups d'un assassin Les œuvres qu'il laissait

après lui auraient sauvé sa mémoire de l'oubli, si son enseignement ne l'avait placé, de son vivant, dans la glorieuse compagnie des maîtres de la science.

Il ne suffit pas, messieurs, d'éclairer les esprits, il faut les émouvoir pour les subjuguer. Ce n'est pas tout de jeter la semence nouvelle : il faut creuser le sillon, pour la rendre féconde. L'Idée abstraite ne devient saisissante qu'en se réalisant dans les personnes. L'âme humaine est ainsi faite, qu'elle a besoin de croire en quelque chose ou en quelqu'un. Dans

(1) Notice historique sur la vie et les travaux scientifiques de M. J. Delpech, lue dans la séance publique annuelle de l'Aca- <Iémie de médecine, le 13 décembre ISGi.

tous les temps, les chefs d'école, ceux qui ont exercé sur leurs contemporains une influence décisive, ont fondé leur domination bien plus par la parole (jue par la plume.

N'est-ce pas la voix "puissante de Broussais, n'estce pas cet enseignement original, ces peintures vives, colorées, et jusqu'à la hardiesse de ses attaques et de ses invectives, qui ont entraîné la persuasion exaltée de ses auditeurs? La doHrine physiologique auraitelle ébranlé l'édifice de la médecine jusque dans ses fondements, si le grand agitateur n'avait fait partager à la jeunesse ardente et enthousiaste qui se pressait autour de lui, la foi dont il était animé?

Dupuytren, cet observateur si profond, cet esprit si souple et si pénétrant, à part deux ou trois mémoires de physiologie publiés dans sa jeunesse, et quelques travaux isolés sur divers point de chirurgie, Dupuytren n'a rien laissé. Qui donc cependant a brillé d'un plus vif éclat? De grands chirurgiens de nos jours ne tiennent-ils pas à honneur de se dire ses disciples? On lui reprochera de s'être occupé du soin de sa réputation avec trop de zèle et d'ardeur; mais qui pourrait ne pas reconnaître en ce maître de la parole l'une des plus grandes figures, la plus grande peut-être, de la chirurgie française au xix" siècle !

C'est aussi par son enseignement, avec moins de violence que Broussais, avec moins de méthode que Dupuytren, mais avec plus d'abondance et de chaleiu-,

M. J. DELl'ECII. '41

que M. Delpecli, le plus fécond et le plus oublié des trois, fondait, à la même époque, à Montpellier, dans celte faculté que venait d'illustrer Barthez, une école chirurgicale dont l'influence est vivante encore.

'Si. Jacques-Mathieu Dclpech naquit à Toulouse le 2 octobre 1777. Sa famille était peu favorisée de la fortune, niais il avait reçu de la nature des dons précieux : une imagination vive, une conception facile, et l'ardent désir de s'instruire. Son père, profondément versé dans laconnaissance des langues anciennes , était correcteur dans la principale iinprimerie de la ville; il jouissait d'une considération méritée et comptait de célèbres amitiés. L'archevêque de Toulouse, M. le comte Loménie de Brienne, qui fut plus tard membre de l'Académie française, contrôleur général des finances, ministre de Louis XVI et cardinal, tenait en grande estime M. Delpech et avait pris son jeune fils en affection. L'enflmt montrait un goût prononcé pour les arts. L'archevêque lui fit donner des leçons de chant dans la maîtrise de la cathédrale; puis comme il ne tarda pas à reconnaître en lui une remaïquable aptitude en toutes choses, il conseilla à son père de le faire entrer dans les ordres sacrés. Soutenu par cette haute protection, secondé par ses heureuses dispositions, peut-être M.'Delpech serait-il un jour devenu l'une des illustrations de la chaire chrétienne, lorsqu'un de ces événements imprévus.

42 NOTlCIiS ET PORTRAITS.

qui souvent décident de notre vie, donna un autre cours à sa destinée.

Le père de M. Delpech était, depuis quelque temps, atteint d'une affection grave de la jambe qui rendait nécessaires les soins assidus d'un chirurgien. Ce chirurgien, vieil ami de la famille, était M. Larrey, oncle du célèbre chirurgien de l'Empire. M. Jacques Delpech assistait à chaque visite et regardait sans rien dire. Retenu chez lui par une indisposition, M. Larrey, après trois jours, accourt impatient chez son malade. Le pansement avait été fait en son absence, et exécuté avec une rare précision. Supposant qu'un autre chirurgien a été appelé, et blessé de ce qu'il regarde comme un manque d'égard, M.. Larrey déclare que sa présence n'est plus nécessaire et qu'il ne reviendra pas. M. Jacques Delpech avoue timidement que lui seul est venu en aide à son père, et pour dissiper tous les doutes, il enlève l'appareil et exécute de nouveau le pansement.

M. Larrey cachait sous une apparence un peu rude un cœur excellent; il félicite le jeune Delpech, l'embrasse et conçoit immédiatement la pensée d'en faire son élève. Il se rend chez M. de Brienne où s'engage une touchante discussion, chacun voulant s'attacher l'enfant et se charger de son avenir. Mis en demeure de se prononcer lui-même, Jacques se tourne vers M. Larrey qui l'emmène et le fixe auprès de lui dans l'hôpital de la Grave, dont il était le

M. J. UliLl'ECH. «

chirurgien en chef. M. Delpech avait alors douze ans.

L'enfant se met au travail avec tout l'entrain de son ardente nature. Deux ans à peine s'étaient écoulés, depuis qu'il avait quitté l'Ëglise pour la science, qu'il remportait un prix à l'ancienne École de chirurgie de Toulouse, et que déjà il enseignait l'anatomie à ses condisciples. C'est ainsi qu'Antoine Louis nous peint le grand chirurgien Jean-Louis Petit, à peu près du même âge, avec sa figure enfantine, sa petite taille qui le faisait paraître plus jeune encore qu'il n'était, montant sur une chaise pour être vu de ses auditeurs, et répétant les leçons d'anatomie de Littre, son maître.

Cependant l'année 1793 touchait à sa fin, et la France, menacée de toutes parts, était en armes sur ses frontières. Entraîné par l'impulsion générale, M. Delpech se rend à l'armée des Pyrénées- Orientales, que commandait Augereau, et se met à la disposition du chirurgien en chef, M. Ribes. Sa jeunesse, ses connaissances précoces, sa main exercée, ne tardèrent pas à le faire distinguer, et à lui concilier l'estime et la bienveillance de ses supérieurs.

Dans une circonstance assez critique, le jeune Delpech fit preuve de beaucoup de courage et de sang-froid. Le régiment auquel il appartenait fut obligé d'évacuer pendant la nuit une place non fortifiée qu'entouraient des forces supérieures. L'arrivée des Espagnols fut si subite, que l'armée ennemie

44 NOTICKS ET POnTKAlTS.

entrait dans la place quand notre arrière-garde en sortait à peine. Eveillé en sursaut, M. Delpech n'eut que le temps de s'habiller à la hâte. Déjà, il avait laissé derrière lui les dernières habitations de la ville, lorsque, cherchant son épée à ses côtés, il s'aperçut qu'il l'avait oubliée. Un Français ne se résigne pas aisément à laisser ses armes à l'ennemi. Quand on a dix-huit ans et de braves compagnons autour de soi, le danger ofTre un attrait auquel on ne résiste guère. Le jeune chirurgien fait volte-face, rentre en ville au pas de course et, à la faveur de l'obscurité, se glisse par des rues détournées jusqu'à la maison qu'il vient de quitter. Le retour fut moins facile i on l'aperçut, et c'est au milieu des balles, qui heureusement ne l'atteignirent pas, qu'il put rejoindre ses camarades.

Après un séjour de cinq années sur les frontières de la France et de l'Espagne, le corps d'armée auquel M. Delpech était attaché fut dirigé sur l'Italie. Avant de s'éloigner, pour longtemps peut-être, M. Delpech demanda un congé de quelques jours, afin d'aller à Toulouse embrasser sa mère. A peine arrivé dans sa ville natale, une fièvre grave le saisit, qui mit sa vie en danger, et dont la convalescence fut longue. Ainsi se termina assez brusquement sa carrière de chirurgien militaire. Il avait alors vingt et un ans.

Revenu à la santé, M. Delpech fut attaché au service

M. J. DELPECII. -ir»

chirurgical de l'hôpital Saint-Jacques de Toulouse. Ici se place un nouveau trait de généreuse hardiesse, où se révèle en même temps la bonté de son cœur. Il y avait, dans la prison attenante à l'hôpital, un émigré afors malade, coupable d'être rentré en France pour visiter sa famille. Touché de son infortune, M. Delpech résolut de le sauver. Sans en prévenir le prisonnier, il dispose tout dans ce but. Il prend avec de la cire l'empreinte des serrures, fait fabriquer des clefs et, un jour de fête, tandis que les employés sont au dehors, il entre chez le prisonnier et lui fait part de son dessein. Celui-ci hésite d'abord à le suivre; ce n'est qu'à ses vives sollicitations qu'il • cède enfin. Il s'agissait de franchir une cour gardée par une sentinelle. M. Delpech avait tout observé d'avance. Pour traverser cette cour, qui séparait la prison des bâtiments de l'hôpital, il fallait saisir l'instant où la sentinelle aurait le dos tourné. Les moments étaient précieux; le moindre retard pouvait les perdre tous les deux. Affaibli par la maladie et brisé par l'émotion, le prisonnier s'affaisse sur luimôme. M. Delpech n'hésite pas, il le saisit, le charge sur ses épaules et franchit sans encombre le périlleux passage. Arrivés dans les dépendances de l'hôpital, les fugitifs montent sur une toiture peu élevée, et s'élancent dans la rue alors déserte. Tout était préparé au dehors. L'émigré gagne l'Espagqe, d'où il écrit à son sauveur pour lui exprimer sa reconnaissance.

Deux ans plus tard, nous retrouvons M. Delpech à Montpellier. Il y était venu pour subir les épreuves du doctorat. Le 9 thermidor de l'an IX, six années jour pour jour après la mémorable journée qui devait changer le cours de la Révolution française, M. Delpech soutenait sa thèse. Le sujet choisi par le candidat soulevait une question délicate et litigieuse. Sa dissertation était intitulée : De la possibilité et du degré d'utilité de la symphyséotomie. Les avantages de l'hystérotomie et de l'accouchement prématuré artificiel n'étaient pas, à cette époque, appréciés à leur juste valeur, et l'opération proposée par Sigault comptait des défenseurs, au nombre desquels M. Delpech se rangeait sans hésiter.

Après un séjour de trois mois, M. Delpech, revêtu du titre de docteur, quitte Montpellier et retourne à Toulouse pour se livrer à la pratique de son art.

Déjà le jeune chirurgien de vingt-cinq ans voyait la fortune lui sourire; mais M. Delpech n'était pas de ces âmes vulgaires que ses faveurs enchaînent. Une plus noble passion s'allume dans son cœur : il brûle de se rapprocher du grand théâtre où se distribuent les couronnes de la renommée. Son parti est pris : il remet à sa mère 60 000 francs d'économies amassées en trois années, et se rend à Paris.

Boyer, chez lequel il se présenta, l'accueillit avec bienveillance et, séduit par les brillantes qualités du jeune Toulousain, conçut bientôt pour lui une vive

M. J. UELPECH. 47

amitié. C'est grâce son appui que M. Delpech fut, peu de temps après, attaché h la maison civile de l'Empereur.

Entré encore enfant dans les amphithéâtres de dissection et dans les salles de chirurgie, M. Delpech en était sorti avec des connaissances anatomiques étendues et riche d'une expérience précoce; mais ses études premières avaient été fort négligées. En possession d'un traitement annuel de 6000 francs, M. Delpech, avec cette puissance de volonté qui est le signe de la force, se remet sur les bancs. Les langues anciennes, les langues vivantes, l'histoire, la littérature, il fait tout marcher de front, et, dans sa dévorante activité, il trouve le temps d'assister Boyer dans ses opérations et de se livrer à l'enseignement particulier.

Scarpa venait de publier ses Recherches sur les anévrysmes; M. Delpech donne, peu de temps après, une édition française de cet ouvrage. Il n'était alors que traducteur. Plus tard il ajoutera à l'œuvre du chirurgien de Pavie un mémoire sur le même sujet, intitulé : Recherches sur les causes et réflexions sur les difficultés du diagnostic des anévrysmes.

M. Delpech était à Paris depuis plusieurs années, lorsque la chaire de médecine opératoire devint vacante par la mort de Sabatier. C'est par le concours qu'on obtenait alors les chaires de professeur. Dupuytren, Roux, Marjoliti et Tartra étaient sur les

48 NOTICES ET PORTUAIÏS.

rangs. Anime du sentiment de sa valeur, confiant dans son talent de parole, M. Delpech se disposait à entrer en lice. Il ne céda que devant la prière de celui qu'il se plaisait à nommer son maître.

L'occasion que M. Delpech ne laissait échapper qu'à regret ne devait pas tarder à se présenter de nouveau. Dans le courant de la même année, en 1812, la chaire de clinique externe de la faculté de médecine de Montpellier fut déclarée vacante. M. Delpech quitte aussitôt Paris pour aller disputer l'héritage du professeur Poutingon. Le concours auquel il prit part a laissé à Montpellier de profonds souvenirs. Le 27 septembre 1812, il fut proclamé vainqueur.

Delpech était né professeur. Il avait ces dons de nature que rien ne remplace : l'accent de la voix, une parole claire, imagée, rapide comme sa conception. Ses descriptions étaient des tableaux achevés, où les traits dominants s'accusaient en relief et que nuançait une merveilleuse richesse d'expression. Il entremêlait à propos ses leçons de récits anecdotiques pleins de finesse et de gaieté. Delpech avait cette sorte de tempérament qui plaît à la jeunesse jusque dans ses écarts. Il était de ces natures passionnées, peu façonnées à l'obéissance, qui cherchent le combat et qui ne connaissent pas de plus grand plaisir que le plaisir de vaincre. Lui aussi aurait pu répéter ces fîères paroles de Broussais : (c Aucun de ceux qui m'ont entendu n'a résisté à la force de la vérité. »

M. J. DELl'ECH. 49

M. Delpech exerçait sur ses auditeurs une véritable séduction. C'est avec une émotion que trente ans n'ont pas alTaiblie, qu'un éminent professeur du Collège de France, l'un de ses disciples de prédilection, M. Coste, parle encore aujourd'hui de l'enseignement de son maître (1).

« Je ne sais, disait le vénérable M. Ducasse devant la Société de médecine de Toulouse ; je ne sais si le souvenir de mes premières impressions exerce sur moi trop d'influence, et si, comme les vieillards, je m'abandonne avec trop de complaisance aux charmes du temps passé; mais dans toutes les villes que j'ai parcourues, dans toutes les écoles que j'ai visitées, jamais je n'ai rencontré parmi les hommes qui en faisaient l'ornement et la gloire, un talent d'élocution aussi facile, une abondance aussi élégante, une parole plus brillante et plus animée que la sienne. »

Au moment où M. Delpech prit possession de l'enseignement clinique à la faculté de Montpellier, la funeste guerre d'Espagne touchait à sa fm. Les services de chirurgie, encombrés de blessés arrivés de l'armée du Midi, étaient en proie à cette redoutable maladie, à la foie ulcéreuse et gangréneuse, qui envahit indistinctement les plaies anciennes et récentes : la pourriture d'hôpital. Les salles, remplies de malades, ouvraient à Delpech une vaste perspective à son talent

(I) Depuis que celle notice a été lue, M. Cosle a été enlevé à rAcadémie.

ItÉCURD. A

d'observateur. Il éludie les caractères, les formes et les variétés du mal, et consigne le résultat de ses recherches dans un mémoire écrit au lit du malade et d'après nature. Ce travail renferme des vues nouvelles sur le caractère contagieux et sur le traitement de la maladie. Ce qui importe avant tout, c'est d'enlever au fléau son aliment, c'estde s'abstenir de toute opération qui n'est pas immédiatement nécessaire, c'est de favoriser le plus rapidement possible la réunion des solutions de continuité.

Généralisant ce qui n'était d'abord qu'un précepte émis en vue d'un cas particulier, M. Delpech insistera plus tard sur les avantages de la réunion immédiate des plaies, ou, pour parler le langage des chirurgiens, par première intention. Cette idée, il la soutiendra avec l'ardeur d'une conviction profonde. « La suppression du contact de l'air, dit Delpech, dans son Traité des maladies réputées chirurgicales, réduit l'inflammation; celle-ci s'arrête au point où les exsudations fournies par les parties divisées sont purement albumineuses. » Revenant plus tard sur ce sujet dans le Mémorial des hôpitaux du Midi : « C'est, dit-il, un sérum chargé de fibrine qui s'extravase en s'attachant, en se confondant pour jamais avec les parties environnantes. » Dirait-on mieux aujourd'hui? Il enseignait encore que la réunion immédiate est un phénomène du môme ordre que celui qui unit l'œuf à l'utérus dans les premières phases du développement.

Certes, M. Delpech n'est pas l'inventeur de cette iTiélliode thérapeutique. Déjà Hunter avait tracé avec un rare talent le tableau des actes biologiques qui président à la réparation des solutions de continuité, et John Bell avait fait ressortir avec une grande sagacité l'indication générale de la réunion immédiate : « Une division récente, disait-il, se consolide en vertu d'une propriété absolument semblable à celle qui dans l'état normal préside à la nutrition et à l'accroissement des parties. » Mais ce qu'on ne saurait dénier à M. Delpech c'est d'avoir combattu avec sa verve accoutumée les préjugés du temps sur l'utilité de la suppuration comme moyen de dégorgement des parties, et sur les suites prétendues fâcheuses de la suppression d'un travail morbide regardé par quelques-uns comme nécessaire. On peut dire que par sa persévérance peu commune, M. Delpech a contribué, plus que personne, à introduire dans la pratique courante une grande méthode chirurgicale.

A cette époque, et aujourd'hui même, il faut bien le dire, la réunion immédiate des plaies un peu étendues, souvent tentée dans les hôpitaux de Paris, n'était et n'est encore que trop rarement obtenue. Joignant l'exemple au précepte, M. Delpech annonçait de son côté des succès qu'on crut devoir attribuer au climat méridional, mais dont il faut sans doute chercher ailleurs l'explication. Placé au sein d'un grand hôpital, dans le centre d'une grande ville,

52 NOTICES ET PORTKAITS.

l'opérateur n'est pas toujours le maître de se mouvoir librement; il est des nécessités qu'il doit subir; il faut qu'il compte avec le milieu qui l'entoure.

Mais parce que le but est difficile à atteindre, l'excellence de la méthode n'en est point affaiblie. Elle est en quelque sorte un idéal vers lequel le chirurgien doit tendre sans cesse. S'il ne peut, aussi souvent qu'il le voudrait, créer d'emblée des adhérences et opposer en quelque sorte une barrière à l'inflammation, il cherche du moins, par des moyens appropriés, à diminuer l'étendue de la surface traumatique et à réduire la durée du travail de cicatrisation.

Partisan ingénieux des diverses opérations de greffe animale, M. Delpech, séduit par la simphcité du procédé indien, ne fut pas suffisamment pénétré peutêtre des avantages de la méthode dite française, mais ce qui n'échappa pas à son esprit clairvoyant, c'est que la réunion immédiate des lambeaux destinés à la réparation est la condition fondamentale" de toutes les opérations d'autoplastie.

Le Précis des maladies réputées chirurgicales parut e-n 1816. Cet ouvrage, écrit en vue des études classiques et composé un peu à la hâte, ne répondit pas aux espérances de l'auteur; il eut peu de succès. Il en est d'un livre comme d'un homme, il doit venir à son heure et répondre à un besoin. L'auteur d'un ouvrage didactique, s'il veut réussir, doit se contenir et s'effacer souvent ; jamais il ne doit oublier qu'il

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s'adresse à la masse des lecteurs, c'est-à-dire à ces esprits qui aiment les voies régulières et bien tracées. M. Delpech était peu fait pour ce genre de travail : le litre seul de son œuvre l'indique suffisamment. Il appartenait à cettegénération créatrice, qui s'occupait moins que la nôtre de ce qu'on avait pensé dans les siècles précédents et qui découvrait davantage. Dans cet ouvrage, ainsi d'ailleurs -que dans la plupart de ses productions, on peut dire que M. Delpech appartient à cette école qu'un éminent historien de la chirurgie a caractérisée sous le nom de personnelle.

Si l'on ne savait que M. Delpech excellait dans l'art de la parole, la forme négligée de ses ouvrages, qui ressemblent trop souvent à une improvisation écrite, son style inégal et embarrassé, ne pourraient donner une idée de l'influence qu'il a exercée de son vivant. M. Serres, qui a longtemps servi de secrétaire à M. Delpech, nous apprend qu'il composait avec une inconcevable rapidité. En moins de quinze jours il a dicté en entier le premier volume de son Traité de chincrgie, et ce volume ne renferme pas moins de sept cents pages. Rarement iV se donnait la peine de relire le manuscrit.

Au reste, ne nous y trompons pas : le temps seul assigne aiux œuvres des hommes leur véritable valeur. Ces ouvrages devenus rapidement classiques, ces encyclopédies complètes, ces tableaux méthodiquement composés, qui embrassent dans leur

Si NOTICES ET PORTRAITS.

cadre la science tout entière, se succèdent tous les dix ou vingt ans dans la faveur publique, pour disparaître à leur tour et demeurer ensevelis dans l'oubli. Telle est la loi du progrès. D'autres livres ne trouvent dans le présent que de rares lecteurs; mais s'ils tiennent peu de compte de la tradition, du moins ils ne s'arrêtent pas toujours à la surface des choses. Parfois en arrière de l'expérience générale, souvent ils la devancent; à travers leur obscurité apparente, de lumineux aperçus éclatent; sous leurs pages imparfaites se cachent des germes précieux que féconde l'avenir.

Les publications de M, Delpech se succèdent rapidement. De 1823 il 1828, il donnait ses Leçons de chirurgie clinique, en 1829, son Traité de l'orthomorphie; de 1829 h 1831, il publiait le Mémorial des hôpitaux du midi, journal mensuel écrit presque entièrement de sa main, et dans lequel il traite les sujets les plus variés de chirurgie, de médecine, d'hygiène, de physiologie, de philosophie médicale. Les Annales de médecine pratique de Montpellier, la Revue médicale de Paris, les premiers volumes du Dictionnaire des sciences médicales, renferment aussi un grand nombre d'articles dus à la fécondité de sa plume.

Donner une idée, même succincte, de ces divers travaux, serait, une tâche trop vaste pour être resserrée dans les bornes étroites d'un discours académique. Nous ne pouvons que jeter un rapide coup

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d'œil sur les points que Delpech a marqués d'un progrès.

L'inflammation dite adhésive, qui supprime en quelque sorte l'état morbide par la formation rapide et immédiate de la cicatrice, conduisit naturellement M. Delpech à l'étude des productions nouvelles qui accompagnent toute plaie suppurante. Il crut que cette couche molle, de nouvelle formation, qui se montre à la surface des plaies et qui n'est que la première phase du travail de la cicatrisation, précédait le pus. Il crut que ce liquide était lié à l'apparition de la membrane nouvelle comme l'effet l'est à la cause. Cette doctrine, il l'a défendue dans de nombreux écrits, et elle a fait du bruit en son temps. Mais si la membrane pyogénique, tel est son nom, ne sécrète pas le pus comme il le pensait, s'il est vrai que cette humeur se montre comme phénomène initial non-seulement dans les solutions de continuité dont la réunion n'est pas immédiate, mais encore sur toutes les surfaces libres et dans le sein même des organes, on ne peut refuser à M. Delpech d'avoir étudié avec une merveilleuse sagacité les transformations du tissu nouveau, qui peu à peu augmente d'épaisseur et se resserre dans tous les sens pour devenir la cicatrice. Ce tissu de cicatrice, tissu inodulaire, comme il l'appelait, il l'a particulièrement examiné en chirurgien. Peu extensible, mais doué d'une torce de rétraction lente et continue plus

énergique que celle des muscles, ce tissu détermine souvent des difformités plus ou moins étendues, des déviations, des occlusions, des renversements d'organes. Les effets du tissu inodulaire ne sont pas toujours nuisibles, parfois ils sont salutaires, et le chirurgien peut trouver, dans la puissance rétractile dont il est doué, un précieux auxiliaire.

Le Traité de V orthomorphie est sans contredit l'ouvrage le plus important, et le plus original, de M. Delpech. On trouve dans ce livre une foule d'idées neuves que les travaux modernes n'ont fait que confirmer ou développer. En mettant en pleine lumière l'une des causes les plus puissantes des déviations du système osseux, la rétraction musculaire, M. Delpech a jeté les véritables bases de l'orthopédie scientifique. Dans sa Chirurgie clinique, M. Delpech paraît encore imbu des idées anciennes sur l'étiologie des déviations, mais dans le Traité de V orthomorphie, sa pensée se révèle clairement dès les premières pages. (( Les muscles, dit-il, sont des organes susceptibles de plus grandes variétés physiologiques, que les os et les ligaments ; » et il ajoute : « Il me semble susceptible de démonstration, que la plupart des difformités spontanées viennent de ce que les muscles ont une grande part à la solidité des connexions osseuses. »

Partant de cette donnée, il montre le rôle essentiel que jouent dans les rapports des pièces du

squelette, les troubles fonctionnels des muscles, l'abolition ou l'exagération de leur contractilité, leurs dégradations matérielles, surtout pendant la période de l'accroissement. Remontant plus haut, il recherche le point de départ de ces lésions dans le système nerveux.

Les idées de M. Delpech sur la genèse des difformités devaient naturellement le conduire aux applications pratiques. La suppression de la cause productrice par la section du muscle, dans sa partie la plus accessible et la moins étendue, c'est-à-dire la section du tendon, telle était la conséquence, en quelque sorte forcée, de la doctrine. Pratiquée autre fois en Hollande, vers la fin du xvif siècle, étudiée en Angleterre sur les animaux, par Hunter et par Brodie, longtemps oubliée en France, la ténotomie est aujourd'hui pratiquée par tous les chirurgiens. Si Delpech n'est pas le premier qui ait divisé les tendons, il a du moins contribué à constituer cette opération à l'état de méthode rationnelle.

Mais voici où apparaît le génie inventif de M. Delpech. C'est bien à lui qu'appartient l'idée première de la section sous-cutanée des tendons. Ce n'est point au hasard qu'il exécuta le premier la section du tendon d'Achille, sous la peau, et à l'aide d'une double incision. Sonbutavoué, et clairement exprimé,c'étaitd'opércr hors du contact de l'air, de prévenir ainsi la suppuration ctd'obtcnir une réunion par première intention.

Sans doute, tout n'étail pas fait, mais l'idée était jetée, elle devait grandir, et donner enfin naissance à une méthode chirurgicale, l'une des grandes conquêtes de la chirurgie contemporaine.

On devait démontrer par l'expérience, que l'obliquité des plaies, autrefois regardée comme défavorable, n'avait pas les dangers qu'on lui attribuait; que les bouts d'un tendon divisé dans la profondeur des parties, ne se soudaient pas nécessairement aux parties voisines, qu'ils pouvaient se réunir à distance; que le tendon glissait encore dans sa gaine après la cicatrisation. Plus tard, on devait diminuer l'étendue des incisions, supprimer l'une d'elles ; maintenir écartés h une distance convenable et progressivement croissante, les deux bouts du tendon divisé; utiliser la contraction musculaire, pour faciliter la section des tendons ; reconnaître les tendons le plus convenablement disposés pour la réussite ; trouver sur leur parcours les points qui offrent à l'opération le plus de facilité et les chances les plus favorables à la production de la substance intermédiaire nouvelle; diviser enfin à des hauteurs différentes les tendons contenus dans des gaines communes, afin de fractionner le travail de régénération, et de conserver les mouvements partiels. Si je faisais de l'histoire, j'aurais, à citer bien des noms qui sont sur toutes les lèvres.

La méthode sous-cutanée devait prendre une ex-

M. J. DELPECIl. -59

tension plus grande encore. Afin d'obtenir sans inflammation la formation de la substance intermédiaire, on arriverait h couper profondément et dans les régions les plus diverses, non-seulement les tendons, mais toute partie trop tendue ou trop courte.

Les appareils qui maintiennent la position obtenue par la section, l'exercice gradué et progressif, destiné à rétablir la fonction abolie, le régime et les habitudes réglées; pour seconder l'action du temps; en un mot, ce qu'on appelle le traitement consécutif, devait recevoir aussi de nombreux perfectionnements.

Il est une autre cause de déviation de la colonne vertébrale que M. Delpech a étudiée avec un soin tout particulier. Déjà il avait touché ce sujet dans son Traité des maladies réputées chirurgicales ;\\'^ve\ienl avec plus de développement dans son ouvrage sur l'orlhomorphie. Les déviations de l'épine qui surviennent à la suite delà maladie connue sous le nom assez vague de mal de Pott, peuvent être rattachées, suivant Delpech, à trois ordres de lésions : aux tubercules des os, à la carie, ou à l'arthrite vertébrale, sorte de tumeur blanche des disques fibro-cartilagineux placés entre les corps des vertèbres.

Plus fréquents chez les enfants que chez les adultes, les tubercules des vertèbres débutent dans la profondeur de l'os; ils sont le plus souvent multiples, s'étendent à plusieurs vertèbres, siègent généralement dans la région cervicale ou dorsale, diminuent promptement

la solidité de la colonne osseuse, et déterminent les grandes gibbosités. La déviation est souvent le premier signe apparent du mal. Plus fréquente dans la région lombaire, plus commune chez les adultes que chez les enfantg, la carie débute parla surface de l'os, elle s'annonce par la douleur, et ce n'est qu'au bout d'un temps plus ou moins long que les vertèbres perdent leur résistance et s'affaissent sous le poids des parties supérieures. Quant à l'arthrite vertébrale dont l'existence est encore révoquée en doute, aujourd'hui par plus d'un chirurgien, M. Delpech est moins explicite. La maladie débute-t-elle par les disques intervertébraux, ou n'est-elle qu'une extension et une conséquence de l'ostéite développée sur les surfaces contiguës des corps des vertèbres ? Il est assez difficile de saisir sa pensée à cet égard.

Dans le cours de l'année 1831, M. Delpech avait entrepris avec M. Coste une série d'études sur l'embryogénie. Avec l'instinct supérieur d'un homme qui sait choisir les vrais problèmes, s'il ne sait pas toujours les résoudre, il avait entrevu tout ce qu'un pareil sujet renfermait de fondamental. Sa pensée était celle-ci : éclairer, par la connaissance du développement normal des tissus, la genèse des éléments morbides. M. Coste avait été installé, à cet effet, dans une petite maison isolée, située dans un des faubourgs de Montpellier. Par une singulière coïncidence, le général Lamoricièrc, alors lieutenant, occupait la

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même maison, et se livrait à des recherches pratiques sur l'emploi de la gélatine comme substance alimentaire et sur son introduction dans le régime des troupes. Chaque jour, M. Delpech examinait les préparations et dessinait lui-même les pièces, objet de leurs communes recherches. Ce travail terminé, M. Coste se rendit à Paris pour le présenter à l'Institut. 11 faut voir dans la correspondance de M. Delpech avec quelle solHcitude il recommande M. Coste à la justice éclairée de ses juges,- avec quelle délicatesse il s'efface pour laisser tout l'honneur de ce travail au jeune 'collaborateur qui, plus tard, devait parcourir seul, avec tant de succès, la voie qu'ils avaient ouverte ensemble.

L'art d'opérer n'est que l'une des parties de la chirurgie. Savoir s'abstenir des opérations ou les rendre inutiles, voilà surtout ce^ui importe. Mais ce but que lechirurgien doit poursuivre sans relâche, il ne lui est pas toujours donné de l'atteindre, et l'opération est la dernière ressource. On peut dire que M. Delpech a excellé dans l'art de les pratiquer. Après l'enseignement par la parole, venait l'enseignement par l'action. Son habileté, son adresse ont plus d'une fois arraché aux spectateurs d'unanimes applaudissements.

Il ne suffit pas au chirurgien d'être habile, il faut qu'il sache attendre le moment propice; il faut qu'il soit résolu, mais non pas téméraire; il doit épier les circonstances, saisir l'à-propos, et s'aider du temps

sans le devancer. Avec sa vive imaginalion, ses allures prime-sautières, confiant dans la sûreté de son coup d'œil, M. Delpech ne fut peut-être pas en toutes circonstances suffisamment fidèle à ces principes, et il éprouva quelques revers qui ne furent pas sans retentissement. Ajoutons, pour tout dire, qu'il sut en faire l'aveu sans détours.

La réputation de M. Delpech s'était répandue au loin. II faisait de fréquents voyages. Appelé en Espagne en temps de révolution, il fut arrêté un jour dans les défilés des Pyrénées par une bande de pillards. Déjà ses bagages étaient entre les mains des bandits, lorsque l'un d'eux, qu'il avait autrefois soigné gratuitement, le reconnut. M. Delpech fut aussitôt l'objet des attentions les plus délicates. Ses bagages lui furent rendus, et la bande tout à l'heure offensive devint une escorte de défense. Il fut accompagné jusqu'à destination et reconduit ensuite jusqu'à la frontière.

Pour suffire à son enseignement, à ses nombreuses publications, aux soins d'une vaste correspondance et aux devoirs d'une clientèle étendue, M. Delpech déployait une activité qui ne se ralentit pas un instant. Tous les jours levé à six heures du matin, il veillait ordinairement deux nuits par semaine. Cette constance dans l'effort n'appartient qu'aux natures élevées; le but vers lequel elles tendent recule sans cesse, et elles s'élèvent en le poursuivant.

M. J. DELPECII. 63

M. Delpech n'avait ni celle sévérité dans les habitudes, ni celte réserve calculée, ni cette solennité dans la tenue, qui sont trop souvent le voile de la médiocrité. Il connaissait d'autres rues que celles qui conduisaient à la Faculté ou à l'hôpital; il assistait au spectacle, on le voyait à la promenade, il conduisait dans le monde sa jeune femme. M. Delpech était fort recherché. A peine était-il entré dans un salon qu'on faisait cercle autour de lui. Il mettait une certaine coquetterie à parler sur tous les sujets : de lettres, de science, d'art, d'industrie. Ses connaissances étendues, son débit, son esprit, sa malice même, tout concourait à captiver ses auditeurs.

Passionné pour la musique, M. Delpech ne manquait ni un concert ni une représentation théâtrale. Il jouait du.violon et chantait avec goût. Habile dans l'art de dessiner, il s'était donné un maître de peinture; dans .ses moments de loisir, il s'essayait dans le portrait. Son habileté de main était extrême et s'étendait à tout. Un jour que madame Delpech devait aller au bal, le coiffeur tardant à venir, il s'offrit k le remplacer ; jamais madame Delpech ne fut coiffée avec plus de grâce.

Tout était pour M. Delpech occasion d'études. Ayant été appelé à Cette pour donner des soins à un marin blessé par un requin, il voulut voir l'animal, qui avait été pris, l'ouvrit et en dessina l'anatomie. Un jour il fut accosté dans les rues de Montpellier par un petit

mendiant. Le malheureux enfant n'avait pas de nez. « Je n'ai pas ma bourse, lui dit M. Delpech, je ne puis rien te donner, mais si tu veux venir avec moi je te ferai un nez. » Il l'opéra en effet avec un plein succès. Ce fut sa première opération de rhinoplastic.

Quelques-uns des contemporains de M. Delpech ont insinué qu'il n'avait pas toujours su résister à cette ardeur d'amasser qui n'est pas rare chez les chirurgiens. Il importe, messieurs, de rétablir ici la vérité et de mettre en lumière un des plus beaux côtés de son caractère. S'il s'est plaint quelquefois de l'ingratitude de ceux qui oubliaient le service rendu, et s'il n'a jamais dissimulé aux riches qu'ils devaient libéralement reconnaître ses soins, le plaisir d'être utile fut toujours la plus grande satisfaction de sa belle âme. M. Delpech avait la fortune en main; il s'est toujours montré insensible à ses faveurs. De tout ce que son art lui avait rapporté, Delpech n'a rien laissé, et il n'a légué à ses enfants d'autre fortune que son nom.

Quand M. Delpech devait faire à des indigents des opérations délicates qui exigeaient une surveillance de tous les instants, il les faisait transporter dans sa propre maison. Des malades qu'une amputation avait privés de leur état et réduits h la misère ont été soutenus par lui. Plus d'un secret de ce genre n'a été divulgué qu'après sa mort.

Lorsque M. Delpech était appelé dans les villes voi-

sines de Montpellier, les gens du pays s'informaienl de l'itinéraire qu'il devait suivre. A cette époque, les communications étaient moins faciles et moins rapides qu'aujourd'hui. A son retour il trouvait sur sa route des paysans qui l'entraînaient dans les localités voisines. Ces excursions rendaient ses voyages interminables, et il laissait souvent entre les mains des pauvres malades à peu près tout ce qu'il avait reçu.

Il y avait à Montpellier un jeune étudiant issu d'une riche famille grecque. La guerre de l'indépendance lui fit tout perdre, sa famille et sa fortune. M. Delpech le prit chez lui, le fit asseoir à sa table, pourvut à ses besoins, fit les frais de ses études et le plaça plus tard comme médecin dans une ville voisine de Montpellier.

« Si j'avais, luiditun jour un garçon jardinier qu'il regardait travailler, si j'avais mille écus, je pourrais m'établir et gagner ma vie. » M. Delpech le quitte un instant et revient avec la somme : « Les voilà, lui dit-il, tu me les rendras quand tu pourras. » L'ouvrier est devenu un riche propriétaire.

M. Delpech avait organisé, à grands irais, une maison de santé pour le traitement des difformités. Ce qui conduit souvent à la richesse, n'a jamais été pour lui qu'une source de dépenses. Le côté industriel de l'art répugnait à sa nature d'artiste. Sans cesse il faisait construii'c de nouveaux appareils. Tous les perfectionnements que lui suggérait son esprit ingénieux

BÈCLARD. r-

étaient aussitôt exécutés que conçus. Lorsqu'il mourut, sa veuve dut vendre ses diamants pour payer les dettes de son mari.

L'année même de sa mort, en janvier 1832, iAL Delpech s'embarquait en compagnie de M. Coste et du jeune comte de Fourneaux pour aller en Angleterre et en Ecosse étudier le fléau qui menaçait la France. N'est-ce pas un beau spectacle que de voir un homme arrivé à la célébrité, presque à l'âge du repos, céder à l'impulsion de sa généreuse nature, s'arracher à ses affaires, à sa famille, et courir au-devant d'une épidémie meurtrière! Ce voyage ne fut pour M. Delpech qu'une source d'amertumes. De retour à Paris, il publia la relation de ses études sur le choléra, et fut nommé membre d'une commission présidée par le Préfet de police, et dont faisait aussi partie Dupuytreu. Convaincu de la nature contagieuse du mal, M. Delpech exposa ce qu'il regardait comme la vérité avec cette énergie courageuse qu'il apportait en toutes choses. On le blâma de sa franchise, on s'éleva avec une grande vivacité lîontre les mesures préservatrices qu'il proposait; peu s'en fallut qu'il ne fût taxé de mauvais citoyen.

Dans le cours de l'année 1815, M. Delpech avait été nommé membre correspondant de l'Académie des sciences. Il entra à l'Académie de médecine, l'année môme de la fondation, en qualité d'associé ordinaire non-résident. Sa nomination fut confirmée par or-

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donnance royale en claie du 27 décembre 1820. Deux ans plus tard, les associés non-résidents prirent le nom de correspondants. C'est à ce titre que Delpech a appartenu à l'Académie jusqu'à sa mort.

En 1820, M.Delpecliavait épousé mademoiselle de Berre, jeune personne pleine de grâces et de qualités aimables, issue d'une ancienne famille de Narbonne. Quatre enfants sont nés de ce mariage. Celui d'entre eux que ses goûts, ses aptitudes remarquables, et déjà de premiers succès semblaient appeler à continuer dans la science l'illustration paternelle, succombait en 1857, à peine âgé de trente ans. Engagés dans des carrières diverses, les trois autres fils de M. Delpech soutiennent dignement l'honneur de leur nom.

M. Delpecli était de taille moyenne et d'apparence délicate; mais ce corps débile résistait à tout. Sa figure n'avait rien de remarquable, si ce n'est l'éclat des yeux et le jeu de la bouche, ce qui donnait à sa physionomie une grande mobilité et quelque chose de fin, M. Delpech était adoré dans sa famille. Il suivait avec la plus grande sollicitude l'éducation de ses enfants. Le soir, il faisait la lecture à haute voix, choisissant tantôt des morceaux de poésie, tantôt des fragments tirés de nos meilleurs moralistes. Comme par une sorte de retour' aux impressions de ses premières annces,M.Delpech aimait surtout à les conduire dans les grands établissements industriels de Montpellier. Ce n'était pas seulement pour les distraire

68 NOTICES ET l'ORTKAITS.

par la variété du spectacle ; il sentait que la démonstration des objets qui se voient et se touchent est celle qui convient le mieux à l'enfance.

Delpech avait cinquante-cinq ans. Il avait déjà beaucoup donné. Mûri par l'expérience, il promettait plus encore, lorsqu'il fut arrêté par un de ces coups du sort qui défient toutes les prévisions.

Dans l'après-midi du 29 octobre 1832, assis dans une voiture ouverte, ayant près de lui son domestique, il se rendait, suivant sa coutume, à l'établissement orthopédique qu'il avait fondé. Derrière la fenêtre d'une maison devant laquelle M. Delpech doit passer, attentif au mouvement de la rue, un homme était caché. Il voit venir la voiture, saisit un fusil, descend rapidement l'escalier et se place sur la porte de la maison. M. Delpech l'aperçoit, le reconnaît et fait signe d'arrêter. Aussitôt part un coup de feu. M. Delpech s'affaisse sans pousser un cri. Le meurtrier craint d'avoir manqué sa victime, un second coup retentit. L'infortuné domestique qui avait reçu M. Delpech dans ses bras tombe à son tour mortellement frappé. Le cheval épouvanté entraîne la voiture,, et lorsqu'il s'arrête à la porte de la maison de santé, le maître et le serviteur avaient cessé de vivre.

La nouvelle de ce funeste événement se répand aussitôt dans toute la ville, et c'est au milieu d'une foule immense et consternée que l'on rapporte à la famille éperdue le corps inanimé de celui qu'elle vient de

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quitter plein de vie, il y a quelques instants à peine.

Cependant l'indignation succède à la surprise, on pénètre dans la maison où s'est réfugié l'assassin. Déjà il était trop tard. Lorsqu'on arriva près de lui, on le trouva baigné dans son sang. Emportant avec lui son secret, le malheureux s'était donné la mort.

Cette horrible catastrophe est restée enveloppée de mystère. On apprit seulement que Demptos, tel est le nom du meurtrier, recherchait en mariage une jeune personne dont la main venait de lui être refusée. On sut aussi que M. Delpech lui avait donné des soins. Les esprits impatients qui veulent tout expliquer, s'arrêtèrent à la pensée que Delpech, consulté sur la convenance de l'union projetée, aurait donné un avis défavorable. Le caractère bien connu de l'éminente victime proteste contre une pareille indiscrétion. Violent et irascible, comme l'était Demptos, il suffisait, d'ailleurs, qu'il le crût. Déjà, pour la cause la plus futile, il avait, peu d'années auparavant, attenté à la vie d'un notaire de Bordeaux, et subi quatre années d'emprisonnement au fort du Hà.

Ainsi mourut l'un des hommes qui, dans la première partie du siècle, ont contribué avec le plus d'éclat à engager la chirurgie dans les voies nouvelles qu'elle parcourt aujourd'hui.

M. Delpech appartient à cette élite qui, laissant pour un instant les brillantes conquêtes de la médecine opératoire, s'est engagée,' à la suite de Ilunter, à la

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poui suite de problèmes nouveaux, et qui prenant en main des instruments que la chirurgie avait moins maniés, a surtout cherché par l'étude des causes générales antérieures à la manifestation des lésions externes, et par la connaissance des phénomènes qui président à leurs terminaisons, à constituer l'unité de la pathologie.

Fière du grand citoyen auquel elle a donné le jour, la ville de Toulouse, par délibération du conseil municipal en date du 9 juin i842, a conféré le nom de Delpech à l'une de ses rues (1). La rue que M. Delpech habitait à Montpellier porte également son nom.

Les hommes qui se dévouent à la culture des sciences ou aux arts utiles, n'obtiennent que rarement durant leur vie la gloire de ce monde et les applaudissements de la foule. Mais ce n'est pas à l'éclat qui entoure les hommes de leur vivant qu'il faut mesurer la grandeur des services qu'ils ont rendus. Ceux-là seuls méritent les hommages de la postérité, ceux-là seuls conquerront une gloire durable, qui auront légué aux générations futures de belles actions ou des vérités utiles. L'antiquité

(1) Voici l'extrait de la délibération du conseil municipal de la vilie de Toulouse : « Considérant que Delpech est né à Toulouse, que son profond savoir, et que ses grandes découvertes l'ont placé au premier rang dans la chirurgie française ; qu'il est digne de la ville d'honorer la mémoire d'un citoyen illustre dont elle peut à bon (h'oit s'enorgueillir, donne le nom de Delpech à l'une de ses rues. ï

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païenne l'avait bien compris. Apollon, le dieu de la lumière, est aussi le dieu des arts et de la médecine. Y a-t-il rien de plus grand en effet, que de pouvoir être utile aux hommes? Écoutez ce que dit Massillon, l'orateur chrétien; écoutez ce langage simple et noble, qui semble ne lui avoir rien coûté et oii l'éloquence coule de source : « Ce n'est pas dans l'élévation de la naissance, dans l'éclat des titres, dans l'étendue de la puissance ou de l'autorité qu'il faut chercher les caractères de la véritable grandeur. Ce ne sont ni les statues, ni les inscriptions qui immortalisent les hommes; elles deviennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la vicissitude des choses humaines. Les hommes ne seront véritablement grands qu'autant qu'ils seront utiles. »

A l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV, après la guerre du Palatinat, glorieusement terminée par la réunion de la province d'Alsace à la couronne de France, alors que le grand roi étalait, à Versailles, le faste et les magnificences d'un pouvoir enivré de victoires et de flatteries, on entendit tout k coup s'élever une voix au sein du cortège des trompeuses paroles : « Sire, disait cette voix, près de la dixième partie du peuple est réduite à la mendicité; des neuf autres parties il y en a cinq qui "ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à peu de chose près, à la même condition. Des quatre autres parties qui restent, trois sont fort malaisées. »

(1) Notice sur la vie et les travaux de M. Villermé lue dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine le 12 décembre 18G5.

74 NOTICES ET POItTRAITS.

Qui donc osait parler ainsi? Était-ce un de ces esprits à l'humeur chagrine que ronge l'envie ou que leur impuissance irrite? Non, messieurs, celui qui parlait ainsi était un conseiller sincère et dévoué de la monarchie;, un grand homme de guerre, un citoyen illustre, le maréchal de Vauban. Il ajoutait : « Tout ce que je dis n'est point pris sur des observations fabuleuses et faites à vue de pays, mais sur des visites et des dénombrements exacts et biea recherchés (i). y>

Il y a cent soixante ans à peine que Vauban faisait entendre ces menaçantes paroles. Que de changements survenus, que de progrès réalisés, depuis ces temps encore si rapprochés de nous : une grande révolution préparée d'abord dans les idées, et bientôt après faisant explosion sur la place publique ; le régime des castes privilégiées, avec l'oisiveté en haut et la misère en bas, à jamais aboli ; la noblesse du travail proclamée; les entraves de la production brisées; les forces de la nature domptées et disciplinées par le génie de l'invention; la science, de stérile devenue féconde, enfantant sans relâche de nouvelles merveilles !

Tandis que ces grandes choses s'accomplissaient, de hardis penseurs méditant sur ces graves enseignements, cherchaient dans les conquêtes déjà faites les moyens d'en préparer de nouvelles. Le perfec-

(i) Vauban, Projet d'une dixme royale. 1698.

lionnement de l'homme, c'est-à-dire la salisfaclion de plus en plus assurée de ses besoins naturels, le développement de plus en plus libre de son intelligence, la culture de plus en plus éclairée de ses facultés morales, leur apparut comme la véritable loi de l'humanité. Deux nouvelles branches de la connaissance humaine, deux sciences nouvelles étaient créées : la statistique et l'économie politique.

En regard d'observations nombreuses, recueillies pendant de longues périodes, quand on voit apparaître des résultats toujours les mêmes et se succédant dans le même ordre, il est impossible de ne pas reconnaître dans cet enchaînement nécessaire la véritable expression des choses.

La statistique a donc son éloquence et des chiffres qu'elle groupe jaillissent des sources de lumière, mais par -elle-même elle ne rend compte de rien; l'économie politique en est en quelque sorte la philosophie : c'est elle qui donne aux faits leur signification, qui cherche les lois de leurs rapports et de leur filiation, et qui en tire les conséquences.

Né vers la fin du dernier siècle, le savant dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui s'est engagé de bonne heure dans ces voies à peine ouvertes.' M. Yillermé y était entré èn médecin, il resta médecin, conservant au milieu de l'éminente phalange qui cheminait avec lui son originalité propre. Moins préoccupé de ce qu'on pourrait appeler la matière économique que

du sujet même de la science sociale, subordonnant l'étude de la valeur donnée aux choses par le travail de l'homme, à la connaissance de celui qui la leur donne, M. Villermé, se frayant à lui-même sa route, transporte le problème économique dans le domaine de l'hygiène publique et ouvre à la science des perspectives nouvelles.

Le mouvement de la population, les conditions qui en favorisent l'accroissement et celles qui l'entravent; l'influence de l'aisance et de la misère, celle des saisons, des climats, de la température, du sol, des habitations, des moyens d'existence, du genre de vie, des âges, des sexes, du milieu social, des épidémies; la population des villes comparée à la population des campagnes; les contrées agricoles mises en regard des centres manufacturiers ; la vie des prisons opposée à la vie du grand air et de la liberté ; l'état physique et moral des classes ouvrières; les bienfaits et les dangers de l'association; les règles qui doivent présider aux divers modes de l'assistance publique : telles sont les principales questionsftuxquelles M. Villerméa appliqué les lois sévères de la statistique, tels sont les graves sujets dont il a poursuivi l'étude pendant le cours de sa longue carrière. Rendre la vie de l'homme plus heureuse et la durée de son existence plus longue : tel a été le but constant de ses eflbrtis.

Louis-René Villermé naquit à Paris le iO mai 1782. Son enfance s'écoula à Lardy, petite ville du dépar-

lemenL de Seine-el-Oise, où s'était retiré son père, ancien procureur au Châtelet. Après avoir reçu les premières leçons h l'école de son village, il revint k Paris. Son éducation terminée, autant qu'elle pouvait l'être à cette époque tourmentée, il commença l'étude de la médecine.

Trois ans plus tard, nous retrouvons le jeune Villermé, avec la plupart des compagnons de son âge, sur les champs de bataille de l'empire. Entré au service en 1804 en qualité de chirurgien de troisième classe, il était chirurgien-major lors des désastreux événements de 1814. De bonne heure aux prises avec les difficultés qui fortifient l'âme, les nobles qualités dont il portait en lui le germe se développèrent rapidement. A ce rude apprentissage, M. Villermé puisa la franchise sans détour et la probité fière et forte, qui ont fait l'attrait de son commerce et l'honneur de sa vie.

La chute de l'empire rendit le jeune chirurgien militaire à la vie civile. Sa mère était devenue veuve ; il la prit avec lui, et vint à Paris se remettre sur les bancs pour se préparer aux épreuves du doctorat. Ayant soutenu sa thèse dans le cours de la même année, il commença à se livrer à la pratique de la médecine; mais il y renonça bientôt après pour se consacrer tout entier à des études vers lesquelles il se sentait entraîné par un irrésistible penchant.

Une seule fois il reprit le service de la médecine

militante, ce fut en 4832. Le choléra venait d'éclater à Paris : soldat du devoir, il déposa la plume, et répondit à l'appel du péril. Tant que dura l'épidémie, il prodigua gratuitement ses soins h. la population indigente du quartier qu'il habitait.

En 1818, M. Villermé commença à se faire connaître. Il venait d'êtce attaché à la collaboration du Grand dictionnaire des sciences médicales. Quelques articles signés de son nom attirèrent l'attention.

Deux ans plus tard, il publiait un volume sous ce titre : Des prisons telles qu'elles sont et telles qu'elles devraient être. Écrit avec la chaleureuse indignation de la jeunesse, ce livre est une protestation passionnée, toute empreinte de ce profond sentiment d'humanité, que l'âge devait rendre plus contenu, mais non pas moins vif. Il faut bien le reconnaître, les prisons offraient, il y a cinquante ans, un triste spectacle. Les prévenus, que l'impartiale justice doit toujours présumer innocents, étaient confondus avec les condamnés, les prisonniers pour dettes avec les criminels, les accusés politiques avec les escrocs et les assassins, le voleur novice avec le voleur endurci, la fille un instant égarée avec la femme perdue sans retour. Dans quelques prisons, hommes et femmes, enfants et vieillards vivaient dans une honteuse promiscuité, livrés à la plus affreuse corruption. Des locaux insuffisants, un encombrement sans limite, une malpropreté dégoù-

tante, et, comme conséquence, une mortalité considérable : tels étaient les derniers traits de ce sombre tableau.

Les faits que l'auteur avançait ayant été contestés, il se lim à une nouvelle enquête, non-seulement dans les prisons de Paris, mais dans les dépôts de Saint-Denis, de Laon, d'Auch, de Metz, etc., et il prouva, la statistique h la main, que la mortalité n'était pas seulement considérable, mais qu'elle était excessive. Dans quelques-uns de ces dépôts, elle s'élevait à l'effroyable proportion de 25 k 30 pour

M. Villermé a assez vécu pour assister à la réforme radicale du régime des prisons; il a eu la satisfaction de voir s'accomplir de son vivant la plupart des améliorations qu'il proposait. Pénétré de cette pensée que la société n'a pas le droit d'enlever au coupable l'espérance, ni de lui fermer les voies du repentir, il affirmait, avec Beccaria, que le devoir de la justice n'est pas épuisé par le châtiment, et qu'en devenant répressive la peine ne doit pas cesser d'être conforme à la morale. Diviser les prisonniers en catégories nombreuses basées sur la nature des délits et sur les dispositions physiques et morales des délenus, afin d'apprécier l'exacte valeur des éléments sur. lesquels doit porter l'action pénitentiaire; substituer le travail salutaire et moralisateur à la dégradante oisiveté des prisons, tel est le .système dont il réclamait l'exécu-

lion. M. Villermé ne partagea pas pour l'emprisonnement cellulaire l'engouement dont on devait peu à peu revenir. Il ne vit dans le régime de l'isolement et du silence absolus, que des mesures dangereuses, contraires à la nature de l'homme, applicables, tout au plus, à titre d'exception, comme moyens de correction disciplinaire.

A dater de ce moment, les publications de M. Villermé se succèdent sans interruption. Les Mémoires et les Bulletins de notre compagnie, les Archives générales de médecine^ les Mémoires de V Académie des sciences morales et 'politiques, les Annales d'hygiène publique dont il fut en 1829 l'un des fondateurs, et dont il ne cessa jamais d'être l'un des rédacteurs les plus assidus, renferment un nombre considérable d'articles dus à son infatigable labeur.

Les conclusions que M. Villermé tire de ses recherches, il les avance avec tant de circonspection, il les entoure d« tant de preuves, qu'elles saisissent par leur évidence. Chacun les répète : on les retrouve partout. A force d'être vraies, elles deviennent, pour ainsi dire, banales.

Pour se faire une juste idée de l'immense travail auquel dut se livrer M. Villermé, et des innombrables difficultés qu'il eut à surmonter, il ne faut pas oublier qu'au moment où il tenta d'appliquer aux questions de l'hygiène les documents de la statistique, le terrain manquait en quelque sorte sous ses

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pieds. L'inslrumenL de recherches faisait défaul, il dut le créer lui-même. Disséminés dans les bureaux de la préfecture de police, dansles registres des mairies et dans les comptes rendus de l'administration des hôpitaux, il ne trouva que des lambeaux de renseignements, toujours insuffisants, et trop souvent infidèles. Devancés par la Prusse, la Suède, l'Angleterre, la Belgique et les États-Unis, que nous avions pourtant précédés, nous commençons aujourd'hui à marcher du même pas : c'est à l'impulsion donnée par M. Villermé, aux exemples qu'il a fournis, et aux règles qu'il a tracées que nous en sommes redevables.

Dans le premier volume de nos Mémoires, M. Villermé aborde un vaste et beau sujet : L influence de V aisance et de la misère sur la mortalité. Chaque jour des plumes éloquentes retraçaient sous les plus séduisantes couleurs, ces temps de simplicité primitive où l'homme, content de peu, ne connaissait ni les tentations delà richesse, ni les excès qu'elle entraîne, ni les secousses orageuses des passions, ni la mort anticipée qui les suit. A des affirmations sans preuves, M. Villermé répond par des chiffres. Il élimine successivement ce qu'on pourrait appeler les éléments cosmiques du problème, la nature du sol, son altitude, son exposition, les eaux dont les habitants font usage, la direction des rues par rapport aux cours habituels des vents; puis il met en regard les quartiers riches

BKCr.ARD. C

82 NOTICES ET l'OUTIUITS.

de Paris elles quartiers pauvres placés dans les mêmes conditions d'espace, d'air et de lumière; il oppose les uns aux autres, les départements d'égale salubrité, mais de prospérité inégale, et il conclut enfin que c'est dans la misérable demeure du pauvre, là où l'individu est mal défendu contre le froid, mal nourri, mal vêtu, que la mort choisit de préférence ses victimes. Il établit, en un mot, que la mortalité est en raison inverse de l'aisance : loi partout vérifiée depuiset à laquelle un célèbre économiste de Berlin^ M. Casper, devait donner peu après l'appui de ses vastes recherches.

Youlez-vous mesurer les bienfaits de la civilisation et du progrès, reportez un instant vos regards vers le passé. Au commencement du xiv° siècle, l'an de grâce 1313, Philippe le Bel armait chevalier Louis le Hutin son fils aîné : à cette occasion, il frappait sur les gens taillables de Paris un impôt dont le registre existe encore dans nos archives. Or, en calculant le nombre de ceux qui succombèrent pendant la durée de la période de répartition, on trouve que la mortalité annuelle des Parisiens était alors du vingtième de la population. A l'époque des recherches de M. Villermé, la mortaUté n'était quedu tren te-deuxième. D'après les récents travaux de notre regrettable collègue, M. Trébuchet, la mortaUté annuelle de Paris n'est plus aujourd'hui que du quarantième. Nous avons plus gagné dans les cinquante ' premières.

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années du xix" siècle qu'en cinq cents ans de ce qu'on appelle le bon vieux temps.

Le problème de la mortalité, M. Villermé l'envisage sous toutes les faces. Dans de nombreux écrits? il montre que dans toutes les contrées de l'Europe c'est à la fin de l'hiver et aux premiers jours du printemps que l'espèce humaine paye à la mort son plus lourd tribut, alors qu'autour d'elle la nature reprend une nouvelle vie; il montre combien les contrées marécageuses sont fatales à ceux qui les habitent, et comment dans ces contrées le maximum de la mortalité se trouve reporté au milieu de l'automne ; il montre de quelle sollicitude l'enfant doit être entouré, car tout conspire contre lui, au moment où il sort du sein maternel : le froid qui le saisit et dont il ne peut lui-même se défendre, le régime de l'allaitement artificiel auquel le condamne l'insouciante légèreté ou l'indifférence coupable des mères, le sevrage prématuré, toutes causes de maladie et de mort, dont l'énergie est en proportion de sa faiblesse, llien de plus éloquent que les chiffres de M. Villermé.

Abordant le second terme dont se compose ce qu'on appelle le mouvement de la population, je veux dire les naissances, M. Villermé remonte jusqu'aux époques de la conception. Il nous montre l'espèce humaine soumise à la loi commune, oscillant sans cesse entre ces deux actes éternels de la

nature, produire et détruire : c'est au printemps, dans ces jours où la mort frappe à coups redoublés, que s'ouvrent aussi les sources de la vie.

La prospérité d'un pays ne se mesure pas au nombre des rlaissances, comme quelques-uns l'ont dit. Plus la pauvreté est grande, plus les naissances sont nombreuses; plus aussi la mort moissonne de victimes, et plus la durée moyenne de la vie est courte. Des populations égales en nombre sont loin d'avoir la même valeur sociale : ce sont les individus dans la vigueur de l'âge qui font la force d'une nation. Naître pour mourir est un signe de misère; vivre longtemps est la marque certaine de l'aisance et delà prospérité.

Les épidémies qui viennent de temps à autre faire au sein des populations de funèbres apparitions, obéissent aux lois générales de la mortalité. Celle-ci est d'autant plus forte, pour les enfants qu'ils sont plus rapprochés de leur naissance, et pour les vieillards qu'ils touchent aux extrémités de la vie. Dans les quartiers de Paris, où le choléra de 1832 a sévi avec une véritable fureur, nulle part l'espace n'était plus restreint, la population plus pressée, l'air plus corrompu, l'habitation plus dangereuse.

Alors même qu'elles diminuent pour un moment le nombre des vivants, ni les épidémies, ni la guerre, ni la famine ne peuvent arrêter le développement d'une nation : les vides creusés dans ses rangs sont

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rapidement comblés par une augmentation considérable dans le chiffre des naissances. Le nombre des habitants d'un pays ne dépend point des causes dont l'induence est passagère, mais de celles qui exercent une action durable : il est dans un rapport étroit avec les moyens d'existence dont la population dispose. La population, dit M. Villermé, est réglée et bornée par eux : elle croît et décroît avec eux. Au siècle dernier, Messance, en compulsant les registres des paroisses, avait déjà posé en fait : que toutes les fois que le prix du blé a augmenté la mortalité est devenue plus forte, et vice versa. Prenant la statistique au point où Messance l'a laissée, un de nos plus éminents collègues (1) a montré, dans des temps plus rapprochés de nous, que les mêmes causes ont constamment produit les mêmes effets.

Comme corollaire de celte proposition, M. Yillermé admet, avec la plupart des économistes, que la population d'un pays s'accroît d'autant moins qu'elle est plus dense, c'est-à-dire que le nombre des habitants est plus considérable par rapport à l'étendue du sol qu'ils occupent. Ainsi énoncée dans sa généralité, cette loi n'est que l'expression même des choses et ne peut être contestée. Mais M.' Villermé n'ajoute pas, comme Mallhus, que les subsistances s'accroissent seulement en proportion arithmétique, tandis que la population tend à croître sans cesse sui-

(1) M. iMèlier.

vant une progression géométrique, ce qui revient à dire qu'il y a dans le développement numérique d'une nation une tendance fatale à dépasser, pour ainsi dire indéfiniment, les moyens de subsistance.

Ce principe inexorable, qui ne se réalise jamais en fait, suppose d'un côté l'action nécessaire, intermittente et répressive de la guerre, des famines et des épidémies; et de l'autre, un ensemble de moyens préventifs que leur auteur désigne sous le nom de contrainte morale : moyens également difficiles à concilier avec la loi naturelle et avec la loi religieuse.

La culture, de plus en plus productive et de plus en plus étendue, la colonisation, avec ses espaces sans limites ouverts de toute part à l'activité humaine; les progrès de l'industrie, ne sont-ce pas là, pour emprunter le langage de Malthus, des moyens préventifs plus consolants? Sur de vastes étendues de terre l'habitant de l'Asie et de l'Afrique traîne une misérable existence; dans nos pays de l'Occident, l'homme vit dans l'abondance sur la parcelle du sol qu'il féconde de son travail.

En 1839, M. Villermé communiqua à l'Académie des sciences morales un rapport étendu, résultat d'une longue enquête entreprise, à la demande et sous les auspices de l'Académie, dans les principales villes manufacturières de France : Mulhouse, Lille, Roubaix, Turcoing, Saint-Quentin, Rouen, Darnetal, Tarare, Amiens, Reims, Rethel, Elbeuf, Louviers,

Sedan, Nîmes, Lyon, SainL-Étiennc. Complété par des études nouvelles, ce rapport parut l'année suivante en deux volumes. Œuvre de prédilection de M. Villermé, ce livre, le plus étendu qu'il ait publié, porte pour titre : Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les fabriques de laine, de soie et de coton.

M. Villermé s'attache plus particulièrement à l'industrie du coton. Après avoir signalé l'insalubrité de certains ateliers dans lesquels l'ouvrier se trouve exposé à des températm'es constantes de 40 à 50 degrés centigrades, et indiqué les précautions qu'il faut prendre pour le défendre contre sa propre insouciance, il caractérise en termes énergiques les dangers de l'opération du battage à la main. La toux, dit-il, est le premier symptôme d'une maladie lente et formidable, désignée sous le nom significatif de pneumonie cotonneuse, maladie que soulage toujours l'interruption du travail, et qui disparaît quand l'ouvrier abandonne à temps l'atelier pour n'y plus revenir. M. Villermé fait appel aux progrès de la mécanique. La réponse ne s'est pas fait longtemps attendre. Dans toutes les fabriques de coton les batteurs-ventilateurs ont aujourd'hui remplacé le travail à la main.

Mais ce qui excite surtout la pitié de M. Villermé, ce qui lui arrache un cri d'alarme, c'est la trop longue durée du travail des enfants dans les manu-

88 NOTICES ET POIITRAITS

lactures. Quinze heures de séjour dans les ateliers, dont treize heures de travail effectif, ce n'est pas là un travail, dit M. Villermé^ c'est une torture, et cette torture on l'inflige à des enfants de sept ans. Déjà fatigués, quand ils arrivent, par la longue distance qui les sépare de la fabrique, le retour achève de les épuiser. Pâles, énervés, lents dans leur démarche et dans leurs jeux, ils offrent un extérieur d'abattement et de souffrance qui contraste avec l'air de santé, la gaieté, l'embonpoint que l'on remarque chez les enfanls du même âge, chaque fois que l'on quitte un district manufacturier pour entrer dans un canton agricole.

Mais que faire? Si le fabricant consent à réduire la durée du travail, il diminuera le salaire, et la famille nécessiteuse dirigera son enfant vers un atelier plus lucratif. Si, obéissant à des sentiments plus humains, le chef d'usine diminue le travail sans toucher au salaire, c'est à la concurrence sans compassion que profite sa généreuse expérience, et la ruine est au bout. Un seul fabricant, plusieurs fabricants ne peuvent absolument rien. Et cependant la cessation d'un pareil état de choses est nécessaire, indispensable. Puisque les efforts individuels sont impuissants, c'est à l'action collective de la société qu'il appartient de protéger l'enfant contre un abus qui le tue, de même qu'elle le défend dans d'autres circonstances contre des parents sans entrailles.

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Quelques années avant la publication du livre de M. Villcrmé, des faits déplorables furent portés à la tribune du parlement anglais. Au récit des traitements odieux dont plusieurs enduits avaient été les victimes, l'opinion publique s'émut et un long cri d'indignation retentit. Le 29 août 1833, un bill fut promulgué portant défense expresse de faire travailler plus de huit heures par jour les enfants de neuf à treize ans.

Dès '1832, la Société industrielle de Mulhouse appelait Tattention du gouvernement sur le dépérissement rapide des enfants employés aux manufactures de colon, et demandait pour eux la fixation d'un maximum de travail et la suppression du travail de nuit. Le même vœu était exprimé, en 1835, par la chambre de commerce de cette ville et par le conseil général du Haut-Rhin. Par une circulaire en date du 31 juillet 1837, M. le ministre du commerce annonçait l'intention d'ouvrir une enquête sur les abus qui lui étaient signalés, et il adressait une série de questions aux chambres de commerce et aux conseils de prud'hommes de toutes les villes manufacturières de France. C'est peu après la publication du 1 ivre de M. Villermé que la loi sur le travail des enfants dans les manufactures fut présentée aux chambres. Dans l'exposé des motifs qui la précède, aussi bien que dans les prescriptions réglementaires qui l'accompagnent, partout on retrouve les idées, et jus-

qu'au langage de M. Villermé. On peut le dire ici hautement, cette loi de compassion et d'humanité est véritablement son œuvre.

La loi existe; mais a-t-elle porté tous les fruits qu'on était en droit d'en attendre? Si l'homme excellent dont nous retraçons la vie était encore au milieu de nous, il joindrait sa voix à la nôtre pour demander qu'elle soit partout exécutée (1).

Quelques années plus tard, M. Villermé, abandonnant les calmes régions de l'hygiène, s'engageait sur le terrain bridant des questions sociales. C'était au lendemain des journées de juin 1848. Des esprits généreux et confiants avaient trop oublié que, si la théorie n'est justiciable que de la conscience, la prudence est la première vertu de la pratique aux prises avec les exigences impérieuses du milieu politique. A de brillantes utopies venaient de succéder de sanglantes réalités. Le général Cavaignac fit appel à l'Académie des sciences morales et politiques. Tandis que M. Thiers et M. Troplong remontaient aux sources de la propriété pour en sonder et en légitimer les origines, M. Villermé publiait son livre sur les associations ouvrières.

Les abus de la concurrence, les excès d'une production déréglée, les bouleversements soudains que causent trop souvent dans les existences les crises de

(1) Une loi nouvelle sur le travail des enfants, votée plus récemment (1876), est aujourd'hui en voie d'application.

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rindiistrie, é aient exposés, discutés, commentés. On enseignait que tous ces maux seraient facilement prévenus par l'association ; on affirmait que la misère serait à tout jamais vaincue si les ouvriers pouvaient se réunir pour fabriquer et vendre leurs produits; si, sans sortir des habitudes de simples travailleurs, dont ils toucheraient les salaires, ils recevaient en outre leur quote-part dans les bénéfices. De cette manière, il n'y aurait plus ni maîtres, ni salariés, ni chefs, ni subordonnés; mais des associés, des coïntéressés que l'indigence ne devait plus atteindre.

Qui fournira les capitaux nécessaires à toute entreprise, c'est-à-dire les instruments de travail? qui réglera la distribution des valeurs produites? Si l'Etat a cet immense pouvoir, il faut qu'il préside aussi à la production de la valeur, il faut qu'il dispose de tout : une certaine sagesse collective et irresponsable se substitue à la libre activité de l'individu dont les élans sont contenus, les entreprises limitées, la science paralysée.

Un pareil système vient se briser sur l'écueil bien connu du communisme. M. Villermé en fait toucher au doigt le vice fondamental. Il montre que dans toute société, le travail est organisé, non pas en vertu d'un système préconçu, mais par la seule force des choses. Il insiste sur ce point que, dans l'état actuel de l'industrie, le salaire du travailleur représente un véritable privilège. L'ouvrier, dit-il, n'est

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pas exposé aux perles, voilà pourquoi il n'a pas droit aux profils. Dans les associalions ouvrières, sous quelque forme qu'elles se consliluent toujours, ajoute M. Villermé, il faudra des chefs : or, quels seront-ils? Les plus capables sans doute. Ces chefs deviendront fatalement des maîtres qui se substitueront à l'association primitive.

Les associations ouvrières ne sont-elles donc, pour employer les expressions de M. Villermé, que le rêve de ceux qui, dans leur ignorance des choses et des hommes, n'écoutent que les impulsions de leur cœur?

Ne peut-on les concevoir qu'à la condition de suppi'imer l'individu, et de jeter le travailleur dans le moule d'une organisation factice? Dans le passé, que d'institutions se sont remplacées les unes les autres, et dont chacune eût semblé impossible aux générations qui se sont succédé!

Réclamer pour les associations ouvrières le secours de l'État, c'est, nous le reconnaissons, porter atteinte à la justice, car c'est recourir à un impôt prélevé sur le travail d'autrui. Mais si, ne (aisant appel qu'au droit commun, elles reposaient, de même que toutes les entreprises commerciales, sur le concours volontaire de ceux qui s'y engagent, si, abandonnant la stérile chimère de l'égalité des salaires, pour revenir au principe fécond de la répartition proportionnée aux services rendus, elles excluaient

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loiile coiitrainle, et se fondaient uniquement sur la liberté qui seule peut donner à la production tout son ressort; si les capitaux étaient, non pas demandés à l'État, mais créés par l'épargne et constitués par la mutualité, les associations ouvrières aboutiraientelles nécessairement à l'impuissance et à la ruine?

L'expérience a répondu. L'association a fourni la preuve de sa vitalité. De nombreuses sociétés basées sur le principe de la coopération se sont formées et prospèrent autour de nous : en Angleterre, en Allemagne, en Suisse. Les pionniers de Rochdale entre autres, offrent en ce moment, à quelques lieues de Manchester, l'exemple d'un succès éclatant. Une cotisation de quelques schellings rassemblés à grand' peine, tel fut le point de départ. En 1844, la Société possédait 700 francs; aujourd'hui son capital est de plusieurs millions de francs. En Prusse, les banques de crédit populaire fondées et organisées sous les auspices de M. Schultze-Delitsch, membre de la chambre des députés, sont en pleine voie de développement.

Parmi les essais tentés en France, à la suite de la révolution de Février, la plupart des associations subventionnées n'ont pas tardé à se dissoudre. Éclairées par l'exemple du passé, libres des passions de la première heure, affranchies, depuis peu, des obstacles légaux qui paralysaient leurs mouvements, de nombreuses sociétés se reconstituent en ce moment môme sur des bases nouvelles.

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Si les sociétés en particij3ation, formées sous la libre impulsion des efforts associés, répandent dans le sein des populations des habitudes d'ordre et de prévoyance en même temps qu'elles leur assurent plus d'aisance et de bien-être, doit-on, comme quelques-uns semblent l'espérer, attendre de leur extension croissante le remède à la plaie du paupérisme?

Mais une répartition plus large des produits du travail suppose, de toute nécessité, une production plus abondante. Tout ce qui concourt à augmenter la masse du fonds social : les progrès de la science appliqués à l'industrie, les machines substituées au travail de l'homme, la liberté des échanges, les bienfaits de l'enseignement partout répandus ; tels sont les véritables éléments de la solution du problème.

Ai-je besoin de vous rappeler que, si les machines peuvent, au moment de leur introduction, causer un malaise momentané, elles ne tardent guère, par le bas prix de leurs produits, à mettre à la portée de tous des biens que les heureux de la terre ne connaissaient pas autrefois.

La liberté des échanges, récemment inaugurée parmi nous aux applaudissements de tous les amis du progrès, n'est que l'expression d'une loi naturelle trop longtemps obscurcie. Défendre le régime des prohibitions, prétendre que chaque peuple doit se suffire à lui-même, ce serait vouloir faire produire à la France le coton, le thé et le vin à l'Angleterre.

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Prodigue envers les uns des biens dont elle se montre avare envers les autres, la nature convie les peuples h la concorde par l'intérêt. Écoutez, les spirituelles paroles que prononçait naguère un des plus brillants orateurs de l'Angleterre : « Être indépendant de l'étranger, s'écrie M, Fox, tel est le thème favori du système prohibitif. Mais, quel est-il donc ce grand seigneur, cet avocat de l'indépendance nationale! Examinons sa vie. Voilà un cuisinier français qui prépare le dîner pour le maître, et un valet suisse qui apprête le maître pour le dîner. Milady qui accepte sa main est toute resplendissante de perles qu'on ne trouvera jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui flotte sur sa tête ne fit jamais l'ornement de la queue d'un dindon anglais. Les viandes de sa table viennent de la Belgique, ses vins du Rhin, du Rhône ou de la Gironde. Il repose sa vue sur des fleurs venues de 1' Amérique du Sud, et il gratifie son odorat de la fumée d'une feuille venue de V Amérique du Nord. Son cheval favori est d'origine arabe, et son chien de la race du Saint-Bernard. Sa galerie est riche de tableaux flamands el de statues grecques. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs italiens, exécutant de la musique allemande, le tout suivi d'un ballet français. S'élève-t-il aux honneurs judiciaires, l'hermine qui décore ses épaules n'avait pas encore figuré sur le dos d'une bête britannique. Son esprit même est un composé

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de produits exotiques. Sa philosophie et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome, sa géométrie Alexandrie, son arithmétique Arabie, et sa religion de Palestine. Dès son berceau il pressa ses dents naissantes sur le corail de l'océan indien, et lorsqu'il mourra, le marbre de Carrare surmontera sa tombe. . . et voilà l'homme qui dit : Soyons indépendant de l'étranger! »

L'enseignement apparaît clairement aussi comme une nécessité sociale. Par lui, l'individu s'élève à la condition d'être intelligent et libre; par lui seulement, il peut entrer en pleine possession de lui-même et lutter à armes égales dans la bataille de la vie. En rendant l'individu plus éclairé, plus fort, plus bienveillant, plus juste, en élevant, en un mot, sa valeur industrielle et morale, la société travaille à l'accroissement de sa propre richesse.

Croire que tout est mal, ne voir dans la société telle qu'elle est constituée, que le triomphe de l'injustice, et dans le monde économique que la lutte acharnée des intérêts, c'est méconnaître les enseignements de l'histoire, c'est renier les laborieuses étapes parcourues sur la voie du progrès. Croire que tout est bien, s'imaginer que la dernière barrière est atteinte enfin, et qu'elle ne doit plus être dépassée, c'est confondre l'activité humaine, intelligente et libre, avec l'instinct de l'animal à la fois infaillible et borné.

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Le bien est un comme le vrai, mais l'humanité perfectible le poursuit sans relâche, sans l'atteindre jamais. La société, qui n'est pas une convention consentie par l'homme, comme on l'a dit, mais la conséquence nécessaire et le développement progressif de ses attributs naturels, n'est point régie par des règles absolues el inflexibles. Le progrès est l'œuvre du temps; il ne s'impose pas en un jour. Le monde ancien obéissait à des besoins que nous ne connaissons plus ; les idées de nos pères ne sont plus les nôtres. Quelques miUiers -d'années nous séparent à peine des premiers jours de notre enfance : que de degrés intermédiaires déjà franchis! A son tour, le présent deviendra le passé, et dans l'avenir tomberont peu à peu les tutelles qui pèsent encore sur le libre développement de l'homme social. S'efforcer d'arriver par plus de savoir à plus de bien-être; viser à la perfection et la chercher sans cesse, n'est-ce* pas le plus bel hommage que la créature puisse rendre au créateur?

Si M. Villermc a douté du succès des associations ouvrières, il était néanmoins bien pénétré de cette pensée profonde de Montesquieu, que l'assistance publique n'est "qu'un palliatif et non pas un remède; que la charité exercée sans limite, loin de diminuer la pauvreté, l'augmente. Aussi, lorsqu'il cherche les moyens de secourir l'infortune, n'est-ce pas k la charité telle qu'on la concevait au temps des institutions

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