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BÉCLARD

monastiques qu'il s'adresse, mais à un mode d'assistance plus efficace et plus moral, l'assistance mutuelle.

En 1829, dans un discours prononcé devant l'assemblée générale de la Société philanthropique de Paris, M. Villermé faisait ressortir les avantages des sociétés de prévoyance ou de secours mutuels. Dans le cours de la même année, à l'occasion d'un livre publié à Edimbourg par M. David Johnston, et intitulé : Histoire générale médicale et statistique des institutions de charité en France, il revient sur le même sujet. Dans ce livre M. Johnston signalait, en passant, k supériorité des établissements hospitaliers de Paris sur ceux de Londres. C'est avec une complaisance toute française que M. Villermé expose des résultats qui devaient de nos jours être passionnément contestés. Dans un rapport adressé en 4830 à M. Te préfet de la Seine sur les secours à domicile, et plus tard encore dans l'appréciation d'un ouvrage de M. de Bouteville sur les institutions de prévoyance, M. Villermé expose et développe les principes qui doivent présider à la fondation des sociétés de secours mutuels.

A l'époque où M. Villermé prenait pour la première fois la plume, les sociétés de prévoyance étaient au nombre de deux cents et formaient un total d'environ vingt mille membres. Aujourd'hui, messieurs, vous le savez, la famille médicale est entrée, avec

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toutes les autres, dans ce généreux mouvement, les associations de secours se sont étendues partout, et elles comptent leurs adhérents, 'non plus par milliers, mais par centaines de mille.

Prélever une faible part sur le travail de chaque jour pour secourir les malades et les infirmes; constituer des caisses de retraite pour la vieillesse ; soutenir les orphelins en leur inspirant le désir d'acquitter plus tard la dette de la reconnaissance; développer, par l'étendue du sacrifice, le sentiment de la fraternité; enseigner enfin à celui qui travaille à ne compter que sur lui-même et relever en lui la dignité d'homme : tels sont les bienfaits d'une institution qu'on ne saurait trop s'appliquer à faire prospérer.

Fondées sur le principe de la responsabilité individuelle, seul aiguillon de l'activité humaine et sauvegarde de l'intérêt collectif, hbrement formées sous l'empire de la loi, les sociétés ouvrières en participation inaugurent paisiblement une ère nouvelle dans l'économie dû travail. Loin d'être contraires à leur principe, les associations de secours mutuels en sont à la fois le complément naturel, l'assurance et la garantie.

Tandis que M. Yillermé se livrait à la consciencieuse enquête qui précéda la publication de son beau livre sur l'état physique et moral des classes ouvrières, l'affligeant spectacle de 'la demeure du pauvre l'avait douloureusement ému. Dans des rues

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sombres el boueuses, dans des maisons mal closes, aux murs et aux planchers souillés d'immondices, entassée pêle-mêle 'dans des pièces étroites, sans air et sans jour, il avait vu une population aux traits flétris, couverte de haillons, abandonnée, sans défense, à toutes les inspirations de la misère et à l'impitoyable rigueur des épidémies.

L'idée de porter remède à ce triste état de choses par la construction de vastes bâtiments désignés sous le nom de cités ouvrières, cette idée n'est pas nouvelle, mais dans les années qui suivirent la révolution de 1848, elle fut embrassée avec ardeur. On vit alors s'élever plusieurs édifices de ce genre, et c'est à cette époque que M. Villermé publia dans les Annales d'hygiène son mémoire sur les cités ouvrières. La tentative ne fut pas heureuse. Quelquesunes de ces constructions restèrent inachevées, ou changèrent de destination avant môme d'être terminées; d'autres étaient à peine habitées qu'elles furent aussitôt désertées.

Après le pénible travail du jour, après l'effort mis en commun, l'homme a besoin de se sentir libre quand il rentre le soir au foyer domestique. 11 lui faut ses heures de repos et de solitude. S'il ne peut la déposer un seul instant, la chaîne des obligations sociales lui devient un insupportable fardeau. Dans ces vastes cités construites pour lui, on ne mesure à l'ouvrier ni l'air ni la lumière, il y trouve plus de

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bien-êlrc matériel, mais partout il rencontre des yeux pour le voir et des oreilles pour l'entendre. Cette existence où rien n'est cache devient une source continuelle de servitudes réciproques; ces rapports forcés, aliments de la curiosité indiscrète et de la médisance dangereuse, aigrissent les esprits, éclatent en scandales et engendrent des haines violentes. Un concert unanime s'est élevé pour maudire tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à la vie commune.

Le vice radical des cités ouvrières, M. Villermé l'expose sans réticences : l'hygiéniste satisfait s'efface devant le moraliste impartial. Si quelques habitations spécialement construites pour les ouvriers ont relativement prospéré, c'est que les bienfaits de la liberté n'y ont pas été sacrifiés aux chimériques avantages de la communauté. Plusieurs chefs d'usine ont élevé, dans le voisinage de leurs établissements industriels, non pas des cités ouvrières, mais des constructions isolées, où chaque famille vit chez soi, dans sa mai- .son, dans son jardin, complètement séparé de son voisin. Chacun profite des avantages d'un approvisionnement fait en gros de toutes les denrées nécessaires à la vie et détaillé par le fabricant au prix de revient; mesure adoptée depuis par un certain nombre de compagnies de chemins de fer en faveur de leurs employés.

Inspirées par la théorie, inapplicables dans la

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pratique, les cités ouvrières ne sont qu'un expédient devenu de jour en jour plus inutile. Jetez les yeux autour de vous : à la place de ces sombres quartiers où s'entassait hier encore une population pressée, que voyez-vous aujourd'hui? de longues avenues inondées de soleil et balayées par les vents. D'affreux repaires, derniers débris du vieux Paris, tombent chaque jour sous le rapide marteau de l'expropriation et n'existeront bientôt plus qu'en souvenir.

M. Yillermé était membre de l'Académie de médecine depuis 1823, et il avait pris une part active à ses travaux, surtout dans les premiers temps. Lorsqu'en 1832, l'ancienne section des sciences morales et politiques fut rétablie au sein de l'Institut, et que, réintégrés dans leurs droits, les membres qui survivaient encore durent compléter la nouvelle Académie par leurs libres suffrages, M. Villermé fut au nombre des premiers élus. Appelé, la même année, à faire partie du conseil de salubrité, il fut, lors de la création, nommé membre du comité supérieur d'hygiène institué, en 1848, près le ministère de l'agriculture et du commerce.

M. Villermé avait épousé, en 1818, mademoiselte Morel d'Arleux, fille de l'un des conservateurs des Musées royaux, et sœur de M. Morel d'Arleux, notaire honoraire à Paris et l'un des membres les plus justement honorés de sa compagnie. De ce mariage sont nés deux enfants : M. Louis Villermé, agronome

dislingué, membre du conseil général de l'Orne, et mademoiselle Villermé, aujourd'hui veuve de M. Ernest de Fréville, ancien élève de l'Ecole des chartes, enlevé jeune encore, au moment où il mettait la dernière main à un remarquable ouvrage sur l'histoire du commeixe de Rouen depuis les temps les plus reculés jusqu'à la fm du xvf siècle.

Retirée près de son père avec ses jeunes enfants, madame de Fréville devint la compagne dévouée et la consolation de sa vi^eillesse. C'est au milieu des tendres soins dont il était entouré, ayant conservé jusqu'à la fm l'intégrité de son intelligence et le goût du travail, que M. Villermé s'éteignit doucement, à l'âge de quatre-vingt-un ans, le 16 novembre

M. Villermé laisse après lui une réputation sans tache. Tout entière consacrée au culte de ce qu'il y a de plus noble en ce monde, le travail, sa vie peut servir à tous d'exemple. Tant qu'il a vécu, il a marché d'un pas ferme dans la voie qu'il avait choisie sans se laisser arrêter par la résistance des uns, ni entraîner par les impatiences des autres. Modéré en tout, il a signalé avec simplicité, mais sans faiblesse, ce qui lui a paru contraire à la morale et à la justice ; il n'a poussé à l'extrême qu'une seule passion, celle du bien. S'il met de l'art dans ses compositions, cet art est un don de nature, car il ne recherche que ce qui est utile.

Dans les rapports ordinaines de la vie, M. Villermé était d'une familiarité cordiale et communicative. Il avait une affabilité souriante qui attirait. Sa sincérité, poussée jusqu'à la brusquerie, donnait à sa conversation une saveur originale.

Assis au milieu des maîtres de la politicjue et de la philosophie, M. Villermé a su faire respecter en sa personne la médecine qu'il honorait par son caractère, lia exercé parmi nous, comme au sein de l'Académie des sciences morales, cet ascendant que les caprices de la fortune ne peuvent ni donner ni enlever, l'ascendant de l'honnêteté. A défaut de cette verve étincelante qui éblouit, sa parole avait du moins l'autorité de l'expérience, et depuis longtemps il avait acquis cette influence que donne toujours, dans une assemblée comme la nôtre, un sens droit et sûr guidé par l'amour du vrai et du bien.

Économiste généreux, statisticien exact et impartial, il s'est montré plein de réserve dans les applications de la science. Ennemi de toute violence, redoutant les changements subits, s'il a exposé le mal avec franchise, toujours il s'est efforcé de mesurer aux institutions ses [propositions de réforme. En un mot, M. Villermé appartient à cette école, aussi soucieuse de conserver que d'améliorer, qui, pénétrée de la redoutable gravité des problèmes qu'elle agite, avance avec lenteur, et hésite àtenter des expériences nouvelles dans la crainte de compromettre des con-

quêtes sociales enfantées clans le passé au prix de tant de douleurs.

Porté par l'excellence de sa nature vers les déshérités de ce monde, M. Villermé a fait entendre des vérités utiles. Plus d'une fois ses avertissements ont éveillé la sollicitude du pouvoir et provoqué de salutaires mesures. Mais, tout en travaillant au bien-être des classes laborieuses, M. Yillermé, à la fois tendre et sévère pour sa clientèle de prédilection, n'a cessé dans ses écrits, comme par le constant exemple de sa propre vie, de lui recommander la persévérance dans le travail, l'ordre et l'économie dans les habitudes, la moralité et la prévoyance dans la conduite. Si, au lieu de passer paisiblement sa vie dans la tranquille enceinte des Académies, M. Villermé eût vécu dans les temps agités qui ont précédé le nôtre, s'il eût été entraîné dans le mouvant tourbillon de nos assemblées politiques, c'est avec la chaleureuse ardeur d'un cœur sincère et d'une conscience pure qu'il eut applaudi ces courageuses paroles que prononçait Merlin à la tribune de la Convention : « Celui qui parle aux citoyens de leurs droits sans leur rappeler leurs devoirs, est un flatteur qui les trompe, ou un ambitieux qui cherche h les asservir. »

L'année même delà mort de M. Gerdy, et l'année qui l'a suivie, dans des solennités semblables à celle qui nous réunit, deux collègues éminenls (2), l'honneur de la chirurgie contemporaine, retraçaient, devant la Société de chirurgie et devant la Faculté de médecine, la vie du penseur original, de l'écrivain fécond, du physiologiste et du chirurgien dont je vais vous entretenir aujourd'hui.

L'Académie ne peut rester muette plus longtemps. Elle doit un public hommage à l'homme qui, pendant vingt années, lui a donné la meilleure part de sa viè. C'est ici, c'est au milieu de nous, que M. Gerdy s'est montré tout entier. Toujours prêt à la lutte, infatigable à l'attaque comme à la défense, orateur

(1) Notice sur la vie et les travaux de M. Gerdy, lue dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine, le 1 1 décembre 1800.

(2) M. Broca et M. Nélaton.

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véhément, dédaigneux des ménagements timides, souvent il a frappé fort. S'il n'a pas toujours frappé juste, il n'eut pourtant d'autre passion que celle de la justice. Sous l'apreté de ses critiques, on sent l'homme de cœur et l'honnête homme, et ceux mêmes qui en ont éprouvé l'amertume n'ont jamais pu se défendre, pour cet indomptable adversaire, d'une profonde estime et d'un secret penchant.

A l'extrémité du département de l'Aube, au milieu des coteaux chargés de vigne qui s'élèvent sur les confins des plaines de la Champagne et marquent les limites de l'ancienne Bourgogne, au fond d'une riante vallée arrosée par la rivière d'Ource, est assis le village de Loches. C'est là que naquit Pierre-Nicolas Gerdy, le 1" mai 1797. C'est là qu'il revint souvent pour raffermir une constitution plus robuste en apparence qu'en réalité, et calmer les agitations d'une sensibilité qu'on n'eût pas d'abord soupçonnée sous son extérieur un peu rustique.

Possesseur de quelques arpents de prés et de vignes, qu'il cultivait de ses mains, son père était plus qu'un honnête homme. Élevé à la généreuse école de 1789, il traversa sans fléchir les jours de 93, l'Empire et la Restauration, et conserva jusqu'à sa dernière heure la foi républicaine de sa jeunesse; donnant ainsi à ses enfants, dès leurs plus tendres années, des exemples de fermeté qui ne devaient pas être perdus.

Le jeune Gerdy reçut les premières leçons à l'école de son village, puis il entra au collège de Bar-sur- Seine, où il ne se fit remarquer que par sa turbulence. Dans ses rapports avec ses condisciples et avec ses maîtres, déjà se révélait en lui cette humeur indocile qui devait être un des côtés les plus saillants de sa personnalité. Lorsqu'il revint à la maison paternelle, on eut d'abord la pensée de le placer dans une maison de banque de la ville de Bar. Le retentissement de ses méfaits d'écolier avait franchi l'enceinte du collège : le chef de l'établissement fit quelques difficultés; le père de M. Gerdy n'insista pas.

On était alors en 1813. La carrière de la chirurgie militaire s'offrait avec ses chances glorieuses. D'ailleurs c'était à peu près le seul moyen pour un jeune homme sans fortune d'échapper à l'insatiable conscription. Il fut décidé qu'il étudierait la médecine. Ses études avaient été fort incomplètes : il le sentit; alors seul, sans maîtres, soutenu par cette forte volonté qui ne lui fit jamais défaut, il s'enferma avecjses livres.

Dans le môme temps, un officier de santé du voisinage, M. Collon, de Landreville, lui donnait les premières leçons d'anatomie. Après quelques mois d'un travail opiniâtre, il était reçu bachelier.

Au mois de novembre de la même année, M. Gerdy arrivait à Paris. 11 avait seize ans, quelques notions d'ostéologie, et une pension des plus modiques. Il s'installa dans un petit hôtel de la rue Iluchette.

L'hiver n'était pas achevé que ses paisibles études furent brusquement troublées par les désastres de la patrie. Foulée par deux invasions, en proie à tous les maux que la guerre traîne à sa suite, la malheureuse et patriotique Champagne supporta le choc avec un héroïsme dont l'histoire a gardé le souvenir. Après ce suprême effort, elle retomba épuisée. La modeste pension du jeune étudiant n'arrivait plus que de loin en loin. Pour continuer une vie de travail qui lui était d'autant plus chère qu'elle devenait plus difficile, il se soumit aux plus dures privations. 11 fallut céder enfin.

De graves accidents dans sa santé l'avertirent qu'il avait trop présumé de lui-même. Six mois de séjour au milieu des siens, le repos et l'air natal ne tardèrent pas à relever ses forces. II revint à Paris et reprit avec une nouvelle ardeur ses études interrompues.

Il avait vingt ans à peine, qu'il ouvrait à la Charité un cours public d'anatomie et de physiologie. La même année, il s'engageait dans un concours ouvert à la Faculté de médecine pour une place d'aide d'anatomie. M. Gerdy avait courageusement triomphé de tous les obstacles accumulés sous ses pas; il ne sut pas résister à l'insuccès. C'est à Loches, où il s'était de nouveau réfugié, qu'une décision de la Faculté vint ranimer ce cœur blessé et prêt à défaillir. On lui annonçait que le jury, désireux de -récompenser ses brillantes épreuves, lui accordait

une place d'aide d'anatomie devenue vacante.

La luLte périlleuse des concours, dans laquelle il rencontra dès l'abord une déception d'autant plus cruelle qu'elle semblait imméritée, allait bientôt se montrer pour lui plus clémente. Elle devait le conduire par de glorieuses étapes jusqu'au but marqué par son ambition. Il goûterait par elle l'une des plus vives jouissances que puissent ressentir les âmes vaillantes et fières, le légitime orgueil de ne rien devoir qu'à lui-même.

C'étaient alors les beaux temps de l'enseignement particulier. De jeunes maîtres, nos gloires d'aujourd'hui, répandaient, dans les rangs de la jeunesse dont ils partageaient la vie, de fécondes semences et de salutaires exemples. M. Gerdy professait à la fois l'analomie, la physiologie, la médecine opératoire, l'hygiène. Il faisait jusqu'à quatre leçons par jour, et trouvait encore moyen, pour augmenter son maigre budget, d'enseigner aux peintres et aux sculpteurs la science des formes extérieures. Quelques années plus tard, il publiait un volume sur ce sujet, La phrase suivante, que j'emprunte à l'introduction, indique clairement le but et l'objet de ce livre :

« L'artiste privé des connaissances de l'anatomie, dit M. Gerdy, est à celui qu'elle éclaire ce que seraient l'un à l'autre deux peintres dont l'un, prenant son point de vue d'une montagne élevée, dessinerait une vaste campagne sans l'avoir parcourue, et dont l'autre,

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prenant sa vue du même point, la dessinerait aussi, mais après avoir pratiqué les chemins qui la sillonnent, suivi, dans tous leurs détours et leurs replis, les rivières et les ruisseaux qui l'arrosent, et battu les bois qui la couvrent. »

L'anatomie des peintres, en effet, ne peut se renfermer dans l'étude des surfaces et des contours accessibles aux yeux de tous; elle n'est pas tout entière dans la connaissance de l'exacte proportion des parties, travail auquel les anciens se sont livrés avec un soin minutieux, ainsi que l'attestent les canons de l'art antique chez les Égyptiens et les Grecs. Pour se mettre en garde contre des apparences trompeuses, l'œil doit pénétrer dans la profondeur des organes. Ce qui est à la surface n'est que la représentation plus ou moins affaiblie de ce qui est au-dessous. La connaissance des parties cachées peut seule révéler ces nuances fugitives, insaisissables pour qui ne sait pas voir, véritables secrets de l'exécution. C'est dans l'appréciation du jeu des muscles, ces agents mécaniques des attitudes et des expressions, que l'artiste inexpérimenté risque surtout de tomber dans le faux. Comme l'a si bien dit l'illustre Florentin que les lettres disputent à la peinture, l'immortel auteur de la Joconde : «. L'une des principales conditions de l'arl, c'est la connaissance approfondie de la forme vivante et agissante (4). »

(1) Léonard de Vinci, Traité de la peinture.

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Plaçant l'exemple à côté du précepte, M. Gerdy se livre à l'examen des principaux monuments de l'art ancien et moderne. Il parcourt les musées, visite les ateliers, et fait successivement comparaître devant le tribunal de l'anatomie, les antiques de la galerie du Louvre, les tableaux les plus célèbres des écoles italienne, hollandaise, flamande; et aussi les œuvres des maîtres de l'art français : Poussin, Lesueur, Le Brun, David, Girodet, Géricault, Prudhon et Greuze. Toutes les remarques de M. Gerdy sont dos plus •judicieuses. Qui pourrait nier que dans la reproduction des œuvres de la nature, la main de l'artiste ne doive être guidée par elle? Mais à côté de ses justes critiques, on eût aimé à voir l'auteur mettre dans tout son jour cette autre vérité, que le principe de l'art n'est pas dans l'anatomie.

Réprimez pour un moment l'admiration dont vous êtes saisi devant les inimitables chefs-d'œuvre de la statuaire antique; examinez bien, et vous pourrez facilement découvrir quelque défaut d'anatomie. Sans doute, le génie grec n'eût rien perdu, et il eût même gagné quelque chose à les éviter. Mais ne croyez pas qu'il suffise d'introduire la réalité dans l'art pour le conduire à la perfection. Le plus savant des anatoinistes pourrait n'être (ju'un peintre ou un sculpteur des plus médiocres. Le laid et le vulgaire se rencontrent aisément. Rien n'est plus rare que le beau. S'il aspire à fixer dans son

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œuvre les attributs de la beauté, le véritable artiste doit la chercher et la poursuivre sans relâche; trop heureux s'il lui est donné de l'entrevoir un instant sous les voiles dont elle s'enveloppe. L'anatomie n'est ici d'aucun secours. Les sources de l'esthétique sont ailleurs; et la science du beau est assujettie à des lois qu'on n'enfreint pas impunément. Un beau modelé l'emportera toujours sur un modelé savant. S'il était à la fois l'un et l'autre, ce serait le comble de l'art.

L'ouvrage sur l'anatomie des formes extérieures n'était pas la première publication de M. Gerdy. Dès l'année 1821, il avait inséré, dans le Journal complémentaire des sciences médicales, une série d'articles intitulés : Essai d'analyse des phénomènes de la vie. Par son titre, par son incontestable originalité, ce travail, sorti de la plume d'un jeune homme de vingt-quatre ans, eut un grand retentissement. Ce fut son premier pas dans une voie où il devait laisser les vives empreintes de son passage. On peut dire qu'en lui le physiologiste a précédé, dominé, subjugué le chirurgien. Lorsque, dix ans plus- tard, M. Gerdy fera paraître le premier volume d'un Trailé do physiologie, resté malheureusement inachevé, c'est la doctrine développée dans VEssai sur les phénomènes de la vie, ce sont les mêmes principes que l'auteur placera au seuil de ce livre, comme l'idée mère de son œuvre.

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Arrêtons un instant noire pensée, sur ces graves questions. A une époque dont nous séparent des séries incalculables de siècles, ot dont il est impossible de fixer la date, sous l'influence de conditions inconnues, que l'homme n'a pu reproduire encore, la matière se montre tout à coup sous un nouvel aspect. Sur la terre, jusque-là déserte et silencieuse, la vie apparaît. Des attributs, qui n'avaient pas encore reçu d'expression, se révèlent; et, depuis ce jour, la matière vivante n'a pas cessé de les recevoir de celle qui l'a précédée, de même qu'elle doit les transmettre à la matière vivante qui lui succédera. Dominé par l'irrésistible besoin de causalité, qui s'affirme bien moins par les vérités que l'homme découvre que par les problèmes qu'il pose, l'esprit ne peut constater ces attributs, sans les rattacher aussitôt à une force nouvelle. Cet agent inconnu, ce principe incompréhensible, qui est la vie, ne nous apparaît jamais lui-môme, il ne se manifeste à nos yeux que par les propriétés de l'être vivant. Des propriétés, voilà seulement ce que nous pouvons saisir.

Mais que de difficultés pour arriver, à travers l'infinie variété des phénomènes de la vie, jusqu'à ces actes primordiaux, jusqu'à ces faits-principes que la physiologie poursuit, sous des noms variés et avec des fortunes diverses, depuis les premiers jours de la science! A toutes les époques, nos plus

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grands hommes ont été attirés vers ces hauts sommets de la médecine, et ont laissé après eux, comme le type abrégé et expressif de leurs laborieuses recherches, une courte formule qui représente seule aujourd'hui les nombreux disciples groupés autour d'elle. Pour nous renfermer dans les temps les plus rapprochés de nous, voyez Bordeu, Barthez et Bichat. Sous la variété des nuances et derrière un antagonisme plus apparent que réel, la médecine de nos jours, qu'elle le reconnaisse ou qu'elle s'en défeude, repose encore sur la doctrine élevée par ces trois grands maîtres sur les ruines du mécanisme de Boerhaave et de l'animisme de Stahl.

M. Gerdy, tout en la combattant dans le détail, appartient à cette école; il est vitaliste par excellence. Ce qui caractérise sa tendance, c'est l'emploi, peutêtre trop subtil, de la méthode analytique. Loin de chercher, comme ses prédécesseurs, à tout rattacher, par des liens plus ou moins légitimes, à deux propriétés fondamentales de la matière vivante, la sensibilité et la contractilité, ou, comme le dit Barthez, aux forces sensitives et aux forces motrices, M. Gerdy reconnaît dix-huit groupes de phénomènes simples, irréductibles aux lois de la physique, indécomposables les uns en les autres, et relevant chacun d'une propriété vitale particulière. Dans la sensibilité, il distingue la propriété de sentir l'impression de la faculté de la transmettre, et cette dernière de

lalaculLé de la percevoir. Il admet, je me sers de ses propres expressions, des facultés d'absorption, de sécrétion, d'assimilation; une autre de décomposition nutritive; des facultés de fécondation et d'accroissement; une faculté d'animation, en vertu de laquelle le germe communique la vie aux sucs qui servent à le développer, et qui rappelle l'une des idées favorites de Stahl. M. Gerdy admet encore quelques autres facultés ou propriétés primordiales auxquelles il renoncerait sans doate aujourd'hui.

« Une personne étrangère à l'étude de l'organisation, dit M. Gerdy, mais qui sait qu'elle respire, qu'elle digère, qu'elle marche, qu'elle parle, serait étonnée de ne pas voir figurer sur cette longue liste la faculté de respirer, de digérer, de marcher, de parler. Mais, ajoute-il, respirer, digérer, marcher, sont des actions très-complexes et non des phénomènes simples. »

Ces paroles de M. Gerdy, peut-être pourrait-on, non sans quelque raison, les lui opposer à lui-môme. Mais à côté de ses imperfections, cet essai se distingue à nos yeux par un rare mérite. A un âge où l'on n'est d'ordinaire que l'écho de ses maîtres, M. Gerdy ose penser par lui-même, et il remet en pleine lumière tout un côté négligé du problème. Non, l'être vivant n'est pas tout entier dans la sensibilité et le mouvement. Tout ce qui respire n'est pas nécessairement mobile et sensible, et l'on conçoit

au fond de la vie quelque chose de plus fondamental encore. Dans le végétal, cet animal qui dort, suivant la poétique image de Buffon, apparaissent déjà les premiers rudiments de la vie, nous les retrouvons encore dans ces êtres douteux placés aux limites des deux règnes, aussi bien que dans les éléments morphologiques des tissus de l'animal.

Dans la tentative de M. Gerdy, ne cherchons pas ce qu'elle ne peut nous donner. Éloigner toujours davantage l'horizon au-delà duquel son regard ne pénètre pas, voilà ce que l'homme appelle connaître. Une cause ne sera jamais pour lui qu'un effet qui en précède un autre. Quand il a trouvé le rapport de subordination et de coordination des effets, il a construit la science, cet édifice toujours relatif, toujours incomplet, toujours perfectible.

Le Traité de Physiologie, dont il ne nous a guère donné que l'introduction, M. Gerdy l'avait conçu dans les plus vastes proportions. On y trouve un exposé raisonné des diverses méthodes d'enseignement ; un chapitre intitulé « Du raisonnement », abrégé complet de logique; un plan de classification des êtres vivants; une distribution nosologique de tous les états morbides. On y trouve encore un essai sur les races humaines. Polygéniste convaincu, M. Gerdy cherche à démontrer par les monuments de l'histoire que les souches primitives du genre humain se sont mélangées sur toute la surface de la terre par les

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misralions et les invasions à force ouverte, si bien qu'il n'en existerait plus une. seule à l'état de pureté. Mais la partie vraiment neuve de ce livre, c'est le chapitre de la musculation, expression qu'il substitue à celle de locomotion, pour faire mieux" sentir que dans l'équilibre immobile de la station et des attitudes, les puissances musculaires ne restent pas inactives. Ce chapitre étendu, travail considérable, que n'ont point fait oublier les belles recherches des frères Weber, peut être placé à côté du célèbre traité de Borelli.

Bien d'autres points de physiologie ou d'anatomie ont été abordés par M. Gerdy. 11 en est peu qu'il n'ait marqués d'un progrès.

Le premier il fait connaître le rôle que jouent, dans l'acte de la déglutition, les piliers postérieurs du voile du palais. Dans son ingénieuse dissertation sur la vision distincte et sur la vision confuse, il montre que, si nous devons à la première ces notions exactes sans lesquelles il n'y aurait pas de science, la seconde nous fait connaître ce qui nous entoure dans un instant en quelque sorte sans durée, et peut seule, dans la pratique ordinaire de la vie, nous donner le sentiment de nos rapports avec les choses qui nous environnent. Il débrouille la texture compliquée du cœur; dans la langue, il découvre et décrit des muscles nouveaux. Dans son article sur la circulation, l'un des plus remarquables du répertoire

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des sciences médicales, il restitue à la contractilité des vaisseaux, que l'école dominant alors prétendait confondre avec l'élasticité, la prépondérance qui lui appartient dans les circulations locales, frayant ainsi la voie aux travaux de la physiologie contemporaine.

M. Gerdy s'est peu livré aux expériences du laboratoire ; il a surtout excellé dans ce qu'on pourrait appeler la physiologie descriptive. Plaçant l'observation, c'est-à-dire l'expérience toute faite, avant l'expérimentation, qu'il définit « l'expérience préparée », il insiste souvent sur les difficultés, les incertitudes, les contradictions et les abus de la méthode expérimentale.

Le goût et l'habitude delà méditation, l'attrait des hautes questions de physiologie et un certain tour philosophique de l'esprit l'entraînèrent bientôt sur le terrain de la psychologie. De là son livre intitulé : Physiologie jjJdlosophique des sensations et de l'intelligence.

Qui n'a lu ces admirables pages de Buffon dans lesquelles le grand naturaliste fait parler au premier homme le plus magnifique langage que la philosophie ait jamais fait entendre? Tous les objets qui l'environnent, il croit d'abord qu'ils sont en lui et qu'ils font partie de lui-même. Dans le trouble inconnu dont son âme est remplie, sa main rencontre un palmier. « Je connus pour la première fois, dit-il,

qu'il y avait quelque chose hors de moi... Je jugeai que ce corps était étranger au mien, parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment. » Remarque aussi saisissante que l'expression est heureuse. C'est aussi par l'étude de la sensation, ce lien mystérieux qui nous rattache à la mystérieuse matière, que débute M. Gerdy.

Au lieu de se replier sur lui-même, au lieu d'interroger sa propre pensée, il s'adresse à la réalité objective et met hardiment le pied sur une terre vierge encore. C'est en pleine virilité que l'homme de Buffon et l'homme-statue de Condillac se trouvent tout à coup jetés dans le monde. Ils ne connaissent encore rien en dehors d'eux, et déjà ils se connaissent eux-mêmes : ce sont des hommes comme on n'en a jamais vu. M. Gerdy prend l'homme au sortir du sein maternel. A ce moment, il n'est pas encore en possession de lui-môme; il n'a ni l'idée de sa personnalité, ni celle du monde extérieur. Pour avoir la première, il devra acquérir la seconde, et ce travail intérieur ne se fera pas d'un seul coup. A la naissance, l'enfant voit à peine; les impressions du touciicr ne lui donnent que des perceptions confuses. Ce n'est que peu à peu qu'il distinguera d'abord la clarté du jour de l'obscurité de la nuit, puis les couleurs, puis les formes des corps, puis la distance des objets-; et la génération des idées suivra du même pas. De beaucoup supérieure à toutes les autres, cette

partie du livre de M. Gerdy est remplie d'observaLions ingénieuses et profondes.

Cultivés par les plus grands esprits dont s'honore l'humanité, les champs de la pensée ont donné d'abondantes moissons. Les richesses de la psychologie spéculative ne peuvent plus guère s'accroître. Plus tard venue, la psychologie expérimentale est pauvre encore. Cependant ce n'est pas l'œuvre qui manque à l'ouvrier. Depuis le polype qui se nourrit, et dont le mouvement n'est que la réponse fatale d'une inconsciente sensibihté, jusqu'à l'animal qui perçoit, se souvient, juge et veut, jusqu'à l'homme, cet être perfectible qui s'élève par le sentiment moral à la notion du devoir et à l'idée d'une cause suprême, que de phénomènes apparaissent, se développent, grandissent ou se transforment! Que d'observations à faire, que de problèmes à résoudre, que de lumières à faire jaillir de ces ténèbres!

L'homme, lui-même, est-il en tous lieux cet être toujours identique que les philosophes nous dépeignent à leur image? A côté des monstres du corps, n'y a-t-il pas les monstres de l'esprit; à côté de la raison, la folie? L'homme était-il le même aux divers âges du monde? N'est-ce pas une vérité révélée par l'histoire que l'espèce humaine peut s'arrêter quelquefois, mais qu'elle avance toujours? Et, longtemps avant l'histoire, les vestiges enfouis des œuvres de l'homme ne sont- ils pas le témoignage irrécusable

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qu'iln'a pas toujours été ce que nous le voyons aujourd'hui et qu'il a traversé une longue enfance?

Lorsque M. Gerdy communiqua à l'Académie, sous forme de fragments, les prémices de son œuvre philosophique, il siégeait depuis longtemps dans cette enceinte. Il y était entré le 25 avril 1837, dans la section de pathologie chirurgicale.

Dans la vigueur de l'âge et du talent, aimant la lutte et la recherchant, le fauteuil sur lequel il venait s'asseoir ne devait pas être pour lui un honneur stérile. Riche des connaissances les plus variées, d'une infatigable activité, son esprit, naturellement porté à la controverse, allait trouver sur ce nouveau théâtre un ahment inépuisable.

Qui de vous pourrait avoir oublié cette physionomie aux traits fortement accusés, ces sourcils proéminents, ce geste saccadé, cette voix sourde, celte parole inégale, mais énergique, vivante, passionnée, ne reculant devant aucune hardiesse et allant droit au but! Ces tempéraments de langage, ces allusions voilées, le charme et l'attrait de la force contenue, M. Gerdy ne les connut jamais. Quand il croyait la vérité en péril, garderie silence lui paraissait une faiblesse coupable : c'est avec emportement I qu'il s'élançait pour la défendre.

L'année môme de sa réception à l'Académie, à I l'occasion des expériences sur l'introduction de l'air dans les veines, il parut plusieurs fois à la tribune;

rappela les recherches trop oubliées de Nysten, montra que de petites quantités d'air peuvent pénétrer sans danger dans les vaisseaux éloignés du centre de la circulation, nia que l'air ait la propriété de paralyser l'action du cœur, puisque cet organe bat encore sur la table de l'expérimentateur, et attribua la mort à un arrêt de circulation. On devait démontrer plus tard que ie sang mélangé d'air s'arrête dans les poumons, parce qu'il ne peut plus les franchir.

Un mémoire sur la vision, qu'il communiqua l'année suivante à l'Académie, devint le point de départ d'une discussion dans laquelle il chercha à prouver que la vue est le premier des sens. C'était une tentative hasardée. Aussi, malgré ses efforts pour déposséder le toucher, la prééminence qui lui était acquise lui est restée. Il lut plus heureux quand le parallèle s'établit entre le sens de la vue et le sens de l'ouïe. On crut l'avoir vaincu en lui opposant que la culture intellectuelle des aveugles a toujours surpassé celle des sourds-muets: « Oui, répondit-il, cela est vrai, mais l'idée que l'aveugle se fait des choses qu'il ne voit pas, ce n'est pas de l'ouïe qu'elle procède, mais des yeux de celui qui la lui communique par le langage. »

L'Académie se souvient de ce qui s'est passé dans son sein au sujet du magnétisme animal et de ses étonnantes merveilles. La plume spirituelle d'un maître en l'art d'écrire a retracé cette curieuse et

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instructive histoire. De prétendus voyants annonçaient avec une imperturbable assurance qu'ils pouvaient lire sans le secours des yeux, voir îi travers les corps opaques, regarder dans leur propre corps et dans celui des autres, ressusciter le passé et prédire l'avenir. Devant un examen sévère tout le prestige tomba.

Ce n'était pas assez pour un ardent apôtre de la vérité. M. Gerdy voulut les battre à l'aide de leurs propres armes. Avec une patience à toute épreuve, il répéta sur lui-même et sur quelques amis les expériences dont il avait été l'incrédule témoin, et il en dévoila l'artifice. Ce fut la dernière défaite d'une doctrine désormais convaincue d'imposture.

Mais l'amour du merveilleux est impérissable. On le croit pour jamais abattu, et tout aussitôt on le retrouve debout sous une autre forme. Le magnétisme animal vient à peine de succomber qu'on voit les tables tourner, courir, danser, écrire, parler; les esprits invisibles annoncer leur présence par des bruits caractéristiques ou s'incarner dans des médiums de toute qualité. Ne croyez pas, que ces fantaisies qui vous font sourire ne soient que l'inoffensif délassement de quelques désœuvrés. La science des manifestations fluidiques, pour l'appeler par le nom qu'elle se donne, a ses livres, ses journaux, et recrute ses adeptes jusque dans les rangs les plus élevés de la société.

C'est au sujet d'un mémoire de MM. Flandin et Danger, sur la recherche de l'arsenic dans les cas d'empoisonnement, que s'éleva, au sein de l'Académie, la discussion la plus animée et la plus orageuse peutêtre qu'elle ait encore entendue. Le rapport de la commission chargée de l'examen de ce travail venait d'être lu. Les conclusions allaient être mises aux voix. M. Gerdy demanda la parole. Aux premiers mots qu'il prononça, tous les yeux se portèrent sur l'homme célèbre dont le nom est pour jamais attaché à la science des poisons. « Je viens, dit M. Gerdy, défendre le faible contre le fort. » Surpris et menacé dans son propre domaine, M. Orlila défendit sa méthode attaquée avec l'ardeur de sa nature méridionale. Le débat devint une lutte acharnée.

Ce n'était pas l6ur première rencontre. Depuis huit ans qu'il siégeait comme professeur dans le conseil de la Faculté, M. Gerdy n'avait pu s'accoutumer à voir tout plier devant la volonté d'un seul. Soupçonnait-il un acte de complaisance, il se dressait inflexible. Diverses mesures qu'il réprouvait ayant été proposées par le doyen et sanctionnées par ses collègues, il en conçut un ressentiment qui allait grandissant chaque jour; il éclata en cette occasion dans toute sa violence.

Il nous souvient encore de ce temps, dont nous sépare déjà un intervalle de vingt-cinq années. L'Académie tenait alors ses séances dans l'hôtel de la rue

de Poiliers. Délaissant les amphilhéàtres et les cours de lu Faculté, nous accourions à cette joute oratoire comme de véritables Athéniens. Les places réservées au public étaient depuis longtemps envahies. C'est entassés dans un petit entresol obscur, dont la lucarne demi-circulaire prenait jour sur la salle, que nous vîmes M. Gerdy, l'œil brillant, la lèvre tremblante, seul contre tous, déployer pendant deux mois entiers une invincible énergie.

De tout ce bruit, de tous ces éclats, de ces conclusions qu'il parvint à faire modifier, que reste-t-il aujourd'hui? Du procédé d'analyse de M. Orfila, ou de celui dont M. Gerdy s'était constitué l'intrépide défenseur, lequel a survécu? Ni l'un ni l'autre. Telle est la science. Elle ne vit qu'à la condition de chercher sans cesse. Quand elle rencontre le mieux, elle l'adopte, avant même de s'enquérir d'où il vient. Mais n'oublions pas que les questions de méthodes précèdent et dominent les procédés de recherches. La toxicologie n'est une science que par elles, et ce n'est que justice de rendre à son illustre fondateur l'hommage qui lui est dû.

M. Gerdy se rencontrait dans le même temps, sur le terrain de la chirurgie, avec un nouvel adversaire, athlète inébranlable comme lui, que rien n'a pu abattre, et que tout dernièrement encore nous avons vu relever haut et ferme le drapeau de la méthode sous-cutanée.

128 NOTICKS ET POUTIUITS.

Un peu plus lard, M. Gerdy s'engageait par la voie de la presse, la seule tribune qui lui fût ouverte, dans un débat qu'interrompit brusquement la révolution de Février. C'était en 1847. M. de Salvandy, alors ministre de l'instruction publique, soumettait à la chambre des pairs un projet de loi sur l'enseignement et l'exercice de la médecine. Ce projet devait être présenté l'année suivante à la chambre des députés. Dans la discussion qui eut lieu au palais du Luxembourg, l'une de nos gloires littéraires les plus éclatantes, M. Cousin, contesta les avantages du mode de nomination alors en vigueur pour les chaires de professeurs. Blessé dans ses plus chères convictions, M Gerdy prit la plume, et dans une brochure, le morceau le plus remarquable qu'il ait écrit, il vengea le concours des accusations dont il avait été l'objet. « Pourquoi, dit-il en terminant, pourquoi nous a-l-on abaissés si bas que la position n'était plus honorable, et qu'il était impossible d'y demeurer sans honte! »

Comme toutes les institutions humaines, le concours a ses défauts et même ses erreurs. Mais il faudrait être bien confiant dans les assurances de la renommée, celte puissance équivoque, pour y trouver des garanties plus sérieuses que dans des épreuves publiques soutenues devant des juges compétents.

Les luttes loyales de l'intelligence exerceront tou-

jours sur les esprits un irrésistible attrait. Le concours plaît à l'homme, parce que le principe qui en est la source est un sentiment de justice, et qu'il a ses racines au plus profond du cœur. Par la publicité de ses épreuves, il émeut profondément les esprits et donne à l'aristocratie de l'intelligence une légitime et durable popularité. A notre époque, où l'on signale comme l'un des signes du temps les défaillances du sentiment moral, quoi de plus propre à relever et à fortifier les âmes que ces nobles spectacles, qui arrachent les esprits à l'oisiveté, enflamment l'émulation et, répandent dans la jeunesse de nos écoles la bienfaisante contagion de l'exemple, d'autant plus assurée et d'autant plus rapide qu'elle descend de plus haut!

De toutes parts on s'étonne, on s'afflige. Notre école française, naguère sans rivale, soufli-e d'un mal profond. L'enseignement libre, autrefois si florissant, source généreuse à laquelle tant de générations d'élèves ont puisé les premières leçons, précieux auxiliaire plein d'activité et de jeunesse, stimulant salutaire de la science officielle dont il était la force, le mouvement et la vie, l'enseignement libre se meurt. Abaissez les barrières, ouvrez la voie .à toutes les espérances, réveillez les ambitions qui sommeillent et la santé reviendra d'elle-même dans ce jeune corps qui ne demande qu'à vivre. Du même coup tomberont ces mesquines entraves dont on

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