BÉCLARD
mon, et dont la mortelle pyohémie est la plus haute expression. Il a vu la chirurgie, longtemps désarmée et comme résignée, entrer entin en lutte avec ce terrible fléau. Substituer autant que possible à l'instrument tranchant les méthodes opératoires à l'aide desquelles on évite les surfaces sanglantes, et, quand il faut absolument y recourir, surveiller les voies par les quelles le subtil poison peut s'introduire, établir au plus vite une barrière protectrice, et si, malgré tout, l'agent seplique apparaît à la surface des plaies, chercher à l'expulser au dehors ou à le détruire sur place : tel est l'ensemble des moyens proposé et mis en œuvre, et l'on peut dire de toutes ces méthodes plus ou moins efficaces qu'elles ne tirent leur valeur que de leur influence, heureuse ou présumée telle, sur les conséquences ou les suites de l'opération.
Par le pansement des plaies à l'aide de l'alcool dont il a été, l'un des premiers, le promoteur convaincu, M. Nélaton s'est associé personnellement à ce progrès. Il est vrai qu'à l'époque déjà ancienne où les chirurgiens vantaient les compositions les plus variées, baumes et mixtures de toutes sortes, sans compter la mummie aux vertus surnaturelles de Paracelse, quelques-uns, plus avisés que les autres, desséchaient les plaies à l'aide de Veau ardente. Mais suivre, au hasard, une voie dont le but vous échappe, et dont on sort aussi aisément qu'on y est entré, ce n'est pas là le progrès.
Toutes les tentatives dont nous parlons seraient vaines, si l'hygiène nosocomiale ne suivait du même pas. M. Nélaton insistait souvent dans ses leçons sur les principes éprouvés de la prophylaxie chirurgicale. Il était de ceux qui pensent qu'il n'y a pas de petits détails dans l'art de guérir et que tout y a une importance égale, puisque la vie du malade peut dépendre d'une lotion mal faite ou de la malpropreté d'une pièce de pansement.
Tant d'efforts combinés ont déjà produit des résultats heureux. M. Nélaton a pu voir se former sous ses yeux non pas une école, celles-ci deviennent de jour en jour plus rares, mais une société d'esprits éclairés et indépendants, suivant des routes parallèles, parfaitement unis entre eux et poursuivant le même but.
Opérer dans des conditions atmosphériques irréprochables, tendre à la cicatrisation rapide pour fermer au plus tôt l'ouverture dangereuse, en un mot s'efforcer d'obtenir ce qu'on appelle en chirurgie la réunion immédiate, telle est la solution idéale qui s'impose à tout esprit réfléchi. Si nous ne pouvons toujours l'atteindre et s'il faut se résigner trop souvent à trouver les moyens pratiques de s'en rapprocher, il est permis de dire qu'une question bien posée est à moitié résolue.
M. Nélaton avait pris une part assez active aux travaux de la Société de chirurgie, surtout à l'époque
de ses débuis. Il ne parut guère qu'une fois ou deux à la tribune de l'Académie. En 1856, l'année môme où il prenait place parmi nous, il assistait à une discussion passionnée sur une des plus graves opérations qui puissent être pratiquées sur la femme, et dont l'orateur le plus indépendant et en même temps le plus incisif de l'Académie disait « qu'elle mettait sûrement les opérés à l'abri de la récidive ». Celte opération, qui consiste à ouvrir l'abdomen pour en extraire une volumineuse tumeur, heurtait trop violemment les idées reçues relativement à la gravité des plaies pénétrantes du péritoine pour se faire accepter sans résistance. L'ovariotomie était alors repoussée comme une sorte d'attentat.
Quand elle nous vint une première fois d'Angleterre, vers 1840, il y avait pourtant plus de vingt ans qu'on la pratiquait aux États-Unis. Mais il faut dire que les premières tentatives faites en France n'avaient pas été heureuses, et qu'en Angleterre même les chirurgiens les plus éminenls l'avaient condamnée. Ce sont les succès répétés de MM. Wells et Backer Brown qui fixèrent de nouveau tous les regards.
Au mois de novembre 1861, voulant juger les choses par lui-même, M. Nélaton se rendit en Angleterre. Cinq opérations pratiquées sous ses yeux par M. Backer Brown levèrent tous ses scrupules; il revint convaincu. Dans ses leçons cliniques de l'an-
née suivanle il fit appel à ses jeunes confrères; il s'eflbrça, lui le chirurgien prudent par excellence, de dissiper des. craintes exagérées, et les invita à - ne juger qu'après avoir essayé. Peu après il venait à cette tribune communiquer la relation d'une opération pratiquée d'après ses conseils par notre regretté confrère M. Demarquay. Vous n'avez pas oublié avec quelle insistance il demandait qu'on ne se laissât pas déconcerter par ce premier revers. Presque en même temps, un jeune professeur (1), alors notre compatriote, inaugurait à Strasbourg, par un succès, une série non interrompue de brillants résultats, et l'ovariotomie prenait définitivement place dans la pratique courante. On peut dire, en toute vérité, que c'est à M. Nélaton que revient l'honneur d'avoir acclimaté parmi nous cette nouvelle importation américaine. Si l'opération est redoutable, la maladie est plus redoutable encore; la mort, avec sursis quelquefois, mais la mort inévitable, tel est le sort de ses victimes. L'opération a ses périls, mais elle a ses chances de guérison, et les chances heureuses l'emportent sur les mauvaises. « Je ne saurais trop engager les chirurgiens, dit M. Nélaton dans une de ses leçons, à se défier des préventions sentimentales. En présence d'une affection d'une pareille gravité, il faut, quand arrive le moment du danger, mettre en parallèle la gravité du mal et les ressources de l'art, d
(1) M. Kœbcrié.
Et plus loin il ajoutait cette recommandation, inutile aujourd'hui : « Il importe que les chirurgiens haut placés prêtent le concours de leur, appui moral à ceux de nos confrères qui oseront assumer la responsabilité de ces opérations. »
L'année suivante, un événement imprévu donnait tout à coup au nom de M. Nélaton un retentissement sans ésral.
Le 29 août 1862, à Aspromonte, Garibaldi, qui combattait en irrégulier pour l'indépendance et l'unité de sa patrie, parcourait le front des volontaires, lorsqu'il reçut en même temps trois balles des premiers coups de feu tirés par les troupes régulières italiennes. L'une contusionnait le genou gauche, l'autre effleurait la hanche droite, la troisième causait une plaie plus sérieuse et pénétrait dans le cou-de-pied droit, un peu au-dessus et en avant de la malléole interne. Garibaldi avança encore de quelques pas, puis la douleur le contraignit de s'asseoir, et il ne fit plus désormais aucune tentative pour marcher. Sur le champ de bataille même, et peu d'instants après, le docteur Albanese, ayant remarqué sur le côté opposé du pied, et au même niveau, une légère tuméfaction, crut devoir pratiq*uer une incision en ce point. N'ayant pas rencontré le projectile, il jugea prudent d'attendre. Transporté sur la frégate à vapeur le Duc de Gênes, le blessé débarquait à la Spezzia et entrait au fort de
Vai'ignano, le 2 septembre au soir. Deux jours après, et en présence de MM. Rizzoli (de Bologne), Zannetli (de Florence), Prandina (de Chiavari), Negri • (de Gênes), Riboli (de Turin), et de MM. Albanese, Ripari et Bazile, médecins et amis du général, le professeur Porta, de Pavie, explorait la blessure. Les consultants conclurent de cet examen que la balle n'était plus dans la plaie etqu'elleavait été repoussée au dehors (1). M. Bazile, toutefois, conservait des doutes; il les exprima à plusieurs reprises à Garibaldi, et aussi au professeur Porta, ainsi qu'en témoigne la lettre qu'il lui écrivait le 22 septembre.
M. Nélaton arrivait à la Spezzia le mardi 28 octobre; le général était alité depuis deux mois. L'exploration est à peine commencée que sa conviction est faite. Un stylet ordinaire introduit dans la plaie a donné à sa main et à son oreille également exercées une double sensation qui ne laisse aucun doute dans son esprit : la balle est encore dans la plaie. Tel fut aussi l'avis de MM. Partridje et Pirogoff qui vinrent trois jours après.
De retour à Paris, M. Nélaton réfléchissait au moyen de lever les derniers doutes de ses confrères italiens; et il raconte, avec sa modestie accoutumée,
(I) Il n'est pas sans inlcrét de remarquer que la leUrc du préfet de Pavie qui, sur l'ordre du ministre de l'intérieur, invitait la commission médicale présidée par l.e professeur Porta à se rendre à la Spezzia, portait ces mots textuels : « Per estrarre la palla del piede del gênerai Garibaldi, »
comment il fut mis sur la voie : « M. Emmanuel Rousseau, dit-il, me donna un moyen simple et pratique : il consistait à introduire dans la plaie un corps de petites dimensions, capable de rapporter une empreinte métallique reconnaissable à tous ses caractères. »
Quelques jours plus tard, M. Nélaton adressait aux médecins du général un stylet terminé par une petite olive en porcelaine blanche et non vernie, sur laquelle, par un mouvement de rotation, le projectile devait révéler sa présence. M. le professeur Zannetti, qui avait tenté, sans y réussir, de fermer le courant d'une pile par le contact de la balle et de déterminer ainsi le mouvement de l'aiguille d'un galvanomètre compris dans le circuit, obtint, à l'aide du stylet reçu de Paris, la certitude qu'il cherchait. Le 22 novembre, un fragment d'éponge préparée fut introduit dans la blessure pour dilater le trajet de la balle, et le lendemain M. Zannetti procédait avec la plus grande faciUté à son extraction. Le jour même, M. Nélaton recevait de Pise le télégramme suivant:
« Balle extraite de la blessure de Garibaldi, d'après l'assurance de votre diagnostic, garanti parle résultat de votre stylet. Honneur à vous.
» Le préfet de Pise, Torelli. »
Aux premiers jours de décembre, le général écrivait à M. Nélaton :
(c Mon bien cher ami,
» Je vous dois une parole d'amour et de gratitude. Votre apparition à la Spezzia a été un bonheur pour moi. Si jamais quelque doute avait pu traverser mon esprit, votre entrevue si éminemment sympathique, votre parole dont les encouragements étaient si éloquents ne m'ont plus permis de douter de ma guérison. Je suis bcciucoup mieux depuis l'extraction de la balle, opérée avec tant d'habileté par notre illustre compatriote le professeur Zannetti, à l'aide des instruments que vous aviez eu la bienveillance de m'envoyer. Que Dieu vous bénisse.
» Garibaldi. »
Le nom du blessé, la gravité des événements dont l'Italie était le théâtre, la valeur des hommes qui s'étaient prononcés en sens contraire, la curiosité et l'attente publique, tout concourut à populariser le chirurgien français. Jeté pendant deux mois, par toutes les voix de la pubUcité, aux échos du monde entier, le nom de M. Nélaton prit rang désormais au nombre des grandes illustrations contemporaines.
De nos jours où le talent abonde, les grandes renommées sont rares. Les noms nouveaux ont de la peine à monter à la surface; pour les mettre en lumière, il faut l'occasion propice, et les admirations les plus sincères ne vont pas sans une part d'engoue-
ment. Mais si la fortune est trop souvent aveugle, si la notoriété passagère n'est parfois qu'une surprise de l'opinion, on retrouve aisément les titres des réputations légitimes et durables.
A l'époque où il était appelé en Italie, M. Nélaton jouissait déjà d'une autorité incontestée. Désormais, le succès du praticien alla sans cesse grandissant, et bientôt sa clientèle fut immense. Sa prudence éprouvée, sa douceur, sa confiance communicative, son affectueuse sollicitude pour les malades, eussent suffi, en dehors même de la valeur du chirurgien, à expliquer cette vogue croissante dans laquelle il ne mit du sien que son mérite.
Son visage ouvert et souriant dissipait toutes les appréhensions. Comme avec lui les entreprises téméraires n'étaient pas à redouter, la confiance qu'il inspirait était entière, absolue. Le meilleur témoignage qu'on puisse invoquer ici, et ce témoignage a bien sa valeur, c'est qu'il n'est peut-être pas un seul d'entre nous qui n'eut consenti h passer par ses mains.
Plein de bienveillance, d'ailleurs, pour ses confrères, il était toujours prêt à s'effacer devant les plus modestes : aussi n'y avait-il guère dans le corps médical de maître plus aimé ni plus recherché. Durant les dix dernières années de sa pratique chirurgicale, il est peu de cas difficiles où il n'ait été appelé comme arbitre.
Vers le milieu de l'année 1867, M.Jobert étant
mort, M. Nélatcn fut appelé au poste plus envié qu'enviable de chirurgien de l'empereur.
On raconte qu'après le siège de Troie, Podalire, jeté par la tempête sur les côtes de l'Asie Mineure, reçut du roi Damète, avec la main de sa fille qu'il avait guérie, la moitié du royaume de Carie. Les Cariens, il est vrai, passaient pour des barbares, et Podalire, fils d'Esculape, n'était rien moins qu'un demi-dieu. Ce n'est plus aux temps fabuleux que le vainqueur des Perses, Séleucus, comblait Érasistrate des marques de sa munificence. Généreux et magnifique, le père reconnaissant envoyait au sauveur d'Antiochus cent talents, presque un million de notre monnaie; et l'époux héroïque, deux fois digne du glorieux surnom de Nicator qu'il avait déjà reçu de la reconnaissance de son peuple, donnait, sur les conseils de son médecin, Stratonice, qu'il aimait, à son fils qui mourait pour elle. On n'a pas oublié le ravissant tableau, chef-d'œuvre de style et de grâce, dans lequel le grand peintre de nos jours, M. Jngres, a retracé cette émouvante histoire.
Tandis qu'à la cour des souverains de l'Asie nos confrères de l'antiquité faisaient assez bonne figure, il n'en allait pas tout à fait de même en Occident. A Rome, où l'esclave n'était rien et l'affranchi peu de chose, le médecin ne comptait guère. Il est vrai que, dans notre propre pays, toute une partie de la nation, qui a longtemps passé pour la plus éclairée, a vécu
dans cette illusion puérile qu'on déroge par le travail et qu'il est plus noble de ne rien faire. Les mains royales, plus recherchées que celles des médecins les plus habiles, jouissaient alors de vertus particulières, et je ne sais plus quelle grande dame du temps de Louis XIV léguait en mourant une pension viagère au chirurgien qui l'avait opérée, parce que, disait-elle, il ne sera plus appelé que pour soigner les pauvres.
Aujourd'hui que l'idée d'égalité s'est dégagée comme une loi de justice, le médecin n'est l'inférieur de personne. Par la grandeur de son objet qui est l'homme même, la médecine est de toutes les sciences la plus mêlée à toutes les autres, et le médecin digne de ce nom, un des types les plus élevés de culture intellectuelle et morale. La mission sociale qu'il est appelé à remplir, l'étendue et la variété des connaissances qu'elle exige, le nombre et l'importance des applications qui en découlent, lui assignent dans notre société un rang qui ne le cède à aucun autre. 11 a le droit de se faire partout sa place, et il lui appartient de garder fièrement dans le commerce des. puissants du jour ce que d'autres y perdent, la sincérité et l'indépendance.
Dans cette situation qu'il n'avait pas recherchée, M. Nélaton sut faire respecter en sa personne le corps auquel il appartenait. Presque à la veille de nos désastres, le prince, en témoignage de sa reconnaissance, lui donnait un siège dans celte chambre haute
qui allait disparaître avec les institutions impériales.
L'année précédente, M. Nélaton était volontairement descendu de sa chaire de professeur. En même temps qu'il quittait la Faculté, il cherchait aussi à" se retirer, non pas aussi rapidement qu'il l'eût désiré, de cette agitation dévorante à laquelle il avait si longtemps résisté. Il n'avait que soixante ans, mais sa vue faiblissait et sa santé commençait à s'altérer. Le sang-froid nécessaire, la complète possession de luimême, sans lesquels il ne peut rien, le chirurgien les acquiert à force de volonté; mais dans ces nobles efforts qui font honneur à l'homme, la vie se consume et s'écoule par des blessures qui se rouvrent chaque jour.
Cependant les événements se précipitaient; les jours du siège arrivèrent. Comme nous tous, M. Nélaton voulut faire son devoir dans les ambulances; ce dernier effort acheva de briser ses forces. La maladie du cœur dont il était atteint faisait de rapides progrès. Sa démarche était devenue plus pesante; une expression de fatigue et de tristesse avait remplacé sur son bienveillant visage le sourire qui l'éclairait naguère. Les troubles circulatoires devenaient jplus fréquents. Chaque jour l'éloignait de nous davantage. Il n'y restait plus guère attaché que par une œuvre d'assistance et de dévouement. Par un vote unanime,- chaque année renouvelé, les médecins de la Seine l'avaient placé à la tête de leur association;
même brisé par le mal, M. Nélaton ne cessa de donner à cette œuvre fraternelle un concours sans réserve, et ce fut l'une de ses dernières pensées.
Cédant aux sollicitations de ses proches et de ses amis, il avait consenti à quitter Paris. Mais ni l'Italie, m la mer, ni l'air des champs ne purent triompher d'un mal sans remède, et il revint parmi nous pour y mourir. Le dimanche matin, 21 septembre 1873, il expirait au milieu des siens. Il avait 66 ans.
Ses obsèques eurent lieu sans pompe; aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe. Il avait voulu le silence; sa volonté fut pieusement respectée. Sur le char funèbre autour duquel se pressait une foule recueillie, rien qui rappelât le grand dignitaire de l'État, l'Académicien ou le professeur. Tandis que nous suivions ce modeste cercueil enseveU sous les fleurs, le souvenir de l'éminent chirurgien s'associait involontairement dans notre pensée à celui de l'un dos plus grands naturalistes dont s'honore la France. Ce n'était point au milieu des jouissances de la fortune, mais dans une chambre nue et d'une main glacée par la misère que Michel Adanson demandait qu'une guirlande de fleurs prises dans chacune des familles végétales qu'il avait établies, fût la seule décoration de ses funérailles, passagère image du monument plus durable qu'il s'est érigé lui-même.
M. Nélaton appartient à cette laborieuse génération, en grande partie disparue, digne héritière des
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i^rands chirurgiens du commencement du siècle, savante élite qui a rendu à l'enseignement tant de ï-ervices, et dont le plus grand peut-être est d'avoir ouvert à la chirurgie les voies nouvelles qu'elle parcourt aujourd'hui.
Ce n'est qu'au prix de longs efforts que s'acquiert l'expérience. La médecine, qu'Hippocrate appelait déjà de son temps ars longa, ne demande pas aujourd'hui un moindre labeur, et c'est au moment de disparaître que le médecin jette tout son éclat. Dans l'espérance de goûter enfin un repos chèrement acheté, il se hâte d'un pas fiévreux; mais cet espoir longuement caressé n'est trop souvent qu'un rêve, et cette étape qui doit être la dernière, presque jamais il ne l'atteint.
Étranger à toute ambition vulgaire, ne songeant à éclipser personne, cherchant plutôt à s'effacer, M. Nélaton avait conquis l'estime et l'affection de tous, et il eut ce rare privilège que, parvenu au premier rang, il fut épargné par l'envie.
Dans ce monde où le charlatanisme audacieux l'emporte trop souvent sur le savoir modeste, c'est un consolant spectacle de voir le vrai mérite, n'ayant pour se défendre que des armes loyales, sortir vainqueur de ces luttes inégales.
Aux qualités qui donnent de la considération, M. Nélaton joignait celles qui inspirent de l'attachement. Il est une droiture recouverte d'une sorte de
rudesse qu'il faut soulever pour pénétrer jusqu'au fond de délicatesse et de bonté qui se cache au-dessous. Chez M. Nélaton tout était à découvert, et sa droiture était aimable.
Il était déjà célèbre quand un événement fortuit vint mettre le comble à sa réputation et attacher son nom à ' celui du héros de l'indépendance italienne. Homines semper fostrema meminere, a dit Tacite avec son inimitable concision : « Dans la succession des événements qui marquent le cours de la vie, ce sont les derniers qui se gravent le plus profondément dans la mémoire des hommes. »
Il en est dont les œuvres écrites gravent à jamais les noms dans la mémoire des générations ; il en est d'autres, parmi les meilleurs, supérieurs moins par ce qu'ils font que par ce qu'ils sont, qui, plus occupés à répandre la vérité par la parole que par la plume, semblent avoir plus travaillé pour leurs contemporains que pour la postérité. Mais quand ces hommes représentent et résument le mieux l'époque où ils ont vécu, leur souvenir se confond avec elle, et les services qu'ils ont rendus n'en sont pas moins impérissables. Sous le voile de la mort qui les couvre, ces brillantes figui-es rayonnent encore comme ces foyers de lumière dont on adoucit l'éclat sans rien leur enlever de leur puissance.
Que de connaissances acquises, que de découvertes, dont la trace est depuis longtemps effacée, précieux
licnlagc dont l'origine se perd dans un passé lointain et que nous dépensons sans reconnaissance, semblables à ces monnaies dont l'usage a fait disparaître la marque et qui circulent encore sans avoir rien perdu de leur valeur. N'oublions pas que tout progrès accompli en prépare un nouveau. La science, c'est la fugitive enchanteresse dont parle le poëte : personne ne peut la saisir, et toujours elle nous guide, parce que toujours elle nous devance.
BÉCr,ARD.