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le professeur d'anatomie de la faculté de médecine de Paris (i), l'une des gloires de l'enseignement médical, venait d'être enlevé à la fleur de l'âge, après une courte maladie. Cette nouvelle inattendue devait fixer sa destinée.
Celui dont Lamennais, alors dans tout le feu de sa foi religieuse, avait dit qu'il venait d'être suscité par la Providence pour confondre l'incrédulité, l'abbé Frayssinous, tout récemment, et coup sur coup, nommé évêque d'Hermopolis, ministre de l'instruction publique et grand maître de l'université, s'était souvenu du jeune auditeur des conférences de Saint- Sulpice; il l'invitait à se mettre en route au plus vite.
Consultée par le ministre à l'effet de pourvoir à la vacance de la chaire d'anatomie, la Faculté porta M. Cruveilliier en première ligne : sa nomination ne se fit pas attendre. Le 10 novembre 1825, il se présentait dans le grand amphithéâtre de la Faculté. L'auditoire était des plus hostiles. Quand le silence se fut établi et qu'il put se faire entendre, le nouveau professeur s'exprima en ces termes : « Oui, messieurs, vous avez fait une perte irréparable. Ai-je besoin de vous rappeler cette érudition précoce, cette admirable clarté, ce jugement exquis, ce rare talent de bien dire? Moi qui étais assis au milieu de vous il y a peu de temps encore, moi qui étais destiné à lui succéder dans cette chaire toute pleine de
(I) M. Pierre-Auguste Béclard.
266 NOTICES ET PORTHAITS.
son souvenir, plaignez-moi. Vous me saurez gré, je pense, de mes constants efforts pour vous faire, je ne dirai pas oublier, mais supporter moins douloureusement la perte que vous avez faite, et si vous ne trouvez pas en moi cet incomparable talent qui double le mérite des choses, du moins je puis dire que vous trouverez en moi le même zèle, le même désir de vous être utile, comme j'espère trouver en vous la même bienveillance. » A ces accents émus les cœurs sont touchés, et les derniers mois se perdent dans les applaudissements.
Le zèle dont parlait le professeur ne se démentit jamais. Ce qu'il avait promis, il le tint et au delà. Renfermé dans les pavillons de l'école pratique, il y passait des journées entières et préparait lui-même toutes ses leçons. Ce n'est qu'après avoir étudié chaque organe d'après nature qu'il consultait les œuvres de ses devanciers; n'acceptant jamais leurs descriptions qu'après les avoir soumises au contrôle de ses propres recherches. C'est ainsi qu'il composa jour par jour le traité d'anatomie descriptive dans lequel la plupart de ceux qui m'entendent ont puisé leurs premiers enseignements, et dont le succès est resté le même depuis quarante ans.
Cependant Dupuyiren venait de mourir en laissant à la faculté de médecine de Paris la somme nécessaire à la création d'une chaire d'anatomie pathologique dont l'enseignement ne figurait pas encore à
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litre de science distincte dans le programme de nos écoles.
M. Cruveilhier n'eût pas été désigné par le testateur pour occuper cette chaire nouvelle, qu'il y eût été porté tout d'une voix par l'opinion publique. Loin de le détourner des études favorites de ses premières années, la connaissance approfondie des organes sains lui avait fourni les éléments de comparaison les plus féconds, et il n'avait pas cessé un seul instant de recueillir et de grouper les matériaux du grand ouvrage d'anatomie pathologique, l'œuvre capitale de sa vie. Assis enfin à sa véritable place, M. Cruveilhier restera dans cette chaire pendant plus de trente ans et jusqu'au jour où les infirmités de l'âge le condamneront au repos.
A l'époque où M. Cruveilhier était sur les bancs de l'école, le génie de Bichat venait en quelque sorte de transformer la science des lésions morbides. Il y avait un de ces grands courants auquel participe une génération tout entière. Le jeune élève de Dupuytren avait cédé au mouvement qui entraînait alors les esprits. Cette voie nouvelle, il devait la parcourir en maître. Il suffira, pour s'en convaincre, de mesurer le chemin parcouru et d'apprécier les services rendus.
Dans le principe, la médecine, sautant pour ainsi flirc par-dessus l'organisation, allait des manifestations extérieures h des forces imaginaires. Elle n'a
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bien connu son objet, elle n'a distingué clairement le véritable problème qu'en s'adrcssanl aux conditions instrumentales. Entre l'apparence phénoménale et l'acte morbide il existait un vide longtemps comblé par la fécondité de l'esprit de système : c'est ce vide que l'anatomie pathologique s'efforce de remplir. Elle est le pont jeté sur cet abîme que les anciens avaient laissé entré le symptôme et la maladie. Engagée dans une voie que l'esprit humain avait d'abord abordée en sens inverse, elle a retourné en quelque sorte l'objet de ses investigations et dégagé peu à peu cette chaîne de vérités qui va des altéralions cachées aux signes extérieurs qui les révèlent. Que voulait déjà Galien, avec ses quatre humeurs, que cherchaient van Helmont, Sylvius et Paracelse lui-même, si ce n'est la cause organiqueou prochaine des maladies? Le point de départ de toutes ces tentatives était juste au fond, leur direction légitime; d'eux à nous, la différence est dans les moyens et les résultats, et non dans les principes et les intentions.
Jusqu'au xvif siècle, il faut pourtant le reconnaître, la médecine est surtout l'étude delà physionomie des maladies. C'est l'époque de l'observation visible, l'étude du dehors et de la surface. Avec le scpulchretum de Théophile Bonet, publié à Genève en 1679, commence une époque nouvelle. Dans cet ouvrage, opiis immorlale, a dit Haller, l'auteur se propose non de révéler les causes cachées des maladies,
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t( corporis Immani affeclmm causas reconditas », ainsi que le titre de son livre semblerait l'indiquer, mais plus simplement de grouper et de disposer dans un vaste tableau les faits pathologiques connus de son temps. Lorsque, après cinquante ans de travaux et de recherches, Morgagni, alors professeur à Padoue, publia, vers la fin du siècle suivant, l'ouvrage qui méritait mieux à coup sûr l'admiration de Haller, l'objet de l'anatomie pathologique était encore le même, la recherche et la description des altérations d'organes. Avec Bichat, le champ s'agrandit et en même temps le problème change de face. On n'avait pas dépassé l'organe, il va jusqu'au tissu, l'élément organique de son temps, et il l'étudié en physiologiste d'abord, en médecin ensuite. 11 observe que les lésions de chaque espèce de tissu offrent des caractères et produisent des résultats semblables, quel que soit l'organe dont le tissu affecté fait partie; et en môme temps qu'il crée l'anatomie générale, il ouvre à l'anatomie pathologique des horizons imprévus. Tous les observateurs s'engagent à sa suite, et la science renouvelée se révèle par un cortège imposant de découvertes.
Des parties solides, l'attention se porte bientôt sur les liquides. Dès 1829, M. Cruveilhier écrivait : « Plus nous étudions les maladies, plus nous cherchons à approfondir leur siège immédiat, et plus nous sommes conduits à penser que les liquides sont le véhicule
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d'un grand nombre de causes morbides, et qu'un système complet de pathologie ou d anatomie pathologique devrait embrasser les lésions des uns et des autres. » Quelques années plus tard, l'un de nos plus illustres maîtres (1), dans un livre célèbre, VEssai tV hématologie, inaugurait cette pathologie nouvelle, et du même coup les mots d'humorisme et de solidisme, qu'on prononçait encore, disparaissent de la circulation comme ces vieilles monnaies dont l'effigie est usée.
A l'analomie pathologique de Bichat et de ses successeurs, nos moyens perfectionnés de recherches devaient bientôt ajouter un progrès nouveau, disons mieux, toute une science nouvelle. Pour constater la lésion dans les organes, il avait suffit d'y regarder. Plus tard on avait appris à la distinguer dans les tissus. Ce n'était pas assez. Armé du microscope, l'œil peut démêler aujourd'hui la trame des tissus, les décomposer, pénétrer jusqu'à ces parties élémentaires que les anciens ne connaissaient pas et ne pouvaient pas connaître, s'avancer jusqu'aux sources du mal, et saisir ainsi des altérations matérielles que rien ne révélait aux yeux. Des corps composés, dont les propriétés ont été les premières connues, le chimiste est remonté aux corps simples; de même, et par une méthode analytique qu'on peut comparer à celle de la chimie, l'anatomiste est remonté des or-
(1) M. Andral.
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ganes aux tissus et des tissus aux cléments qui les composent.
Mais c'est bien moins, peut-être, par la connaissance des caractères morphologiques des éléments anatomiques que par l'étude des phases successives de leur évolution, de leur groupement réciproque et des diiïérences parfois considérables de leurs proportions relatives dans un même tissu, que l'histologie a surtout éclairé l'anatomie pathologique. C'est ainsi que des barrières factices ont été abaissées, la doctrine provisoire, insuffisante et obscure, de l'hétéromorphisme, renversée, et l'ensemble si confus et si divers en apparence des altérations morbides ramené aux simples modalités d'une même loi.
Ce qui a été fait n'est pourtant qu'une faible partie de ce qui reste à faire. L'histologie est née d'hier; sur beaucoup de points, ses données sont satisfaisantes ou incomplètes; à peine est-elle en possession de quelques principes généraux. Et puis tout le monde ne sait pas voir. On se représente souvent l'objet tout entier d'après la première face que nous offre le hasard : or ce ne sont pas seulement les plus grands objets qui en ont plusieurs, ce sont aussi les plus petits.
Après l'histologie du microscope vient encore l'histologie du laboratoire, ou la physiologie histologique, c'est-à-dire l'étude des phénomènes de la vie envisagée non dans l'ensemble du corps, ni même dans les appareils, les organes ou les tissus, mais dans les
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éléments anatomiqiies. Ici, tout est à faire; ce sera l'œuvre du siècle qui finit et sans doute aussi de celui qui le suivra : « Le jour, disait dernièrement un de nos plus illustres collègues, M. Cl. Bernard, le jour où les éléments anatomiques seront parfaitement connus dans leur évolution, leur morphologie, leurs propriétés, dans les actions que peuvent exercer sur eux les agents physiques, chimiques, toxiques et thérapeutiques, ce jour-là la médecine scientifique sera fondée. »
En attendant ce jour, que nous ne verrons pas sans doute, ne perdons pas de vue le temps présent. Cet avenir, si brillant qu'il apparaisse, ne saurait nous faire oublier le passé. Honorons ceux qui l'ont honoré. En élargissant de plus en plus son horizon, l'anatomie pathologique a fini par se trouver en face de tous les problèmes. Mais chaque époque a ses mérites et toute doctrine a ses raisons d'existence; il n'en est pas une seule dont les racines ne se prolongent dans les époques antérieures, et les découvertes sont comme des cercles concentriques, dont les derniers comprennent toujours les premiers.
M. Cruveilhier a été l'un des représentants les plus éminents de l'époque qui s'ouvre avec Bichat et qui compte des hommes comme Bayle, Corvisart, Laennec, Dupuytren, Andral, Louis, Bouillaud et tant d'autres. Il suffit, pour bien marquer sa place, de rappeler ce qu'il disait, en 1825, dans un article in-
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l'diûéde r Utilité de Vanalomia pathologigue, l'une des premières productions sorties de sa plume : « Des organes malades, dit-il, nous ne connaissons pour ainsi dire que les masses; tant que nous ne pénétrerons pas dans la texture de ces organes, tant que nous ne pourrons pas dire quel est le tissu ou quels sont les tissus primitivement alTectés, et quelles sont les conditions appréciables du développement de l'altération, l'anatoinie pathologique n'interviendra que pour constater l'existence de telle ou telle lésion dans tel ou tel organe. C'est donc vers l'anatomie de texture que nous devons diriger tous nos efforts, parce qu'elle seule peut faire l'aire à la science pathologique de véritables progrès. »
Transporter de l'organe au tissu la recherche de l'altération morbide, tel est le but qu'il n'a jamais perdu de vue, et si la recherche des altérations de tissu a été poussée plus loin et poursuivie jusque dans les parties élémentaires, il sentait bien que là était le vrai problème, que là, ainsi qu'il le dit luimême, était le véritable progrès.
M. Cruveilhier touchait à l'âge du repos quand le microscope vint ouvrir à la science à laquelle il avait dévoué sa vie des horizons nouveaux dont il n'est pas permis encore de mesurer l'étendue. S'il ne lui lut pas donné de s'associer lui-même à ce mouvement, du moins il le suivait avec l'intérêt le plus vif, toujours prêt à applaudir aux progrès de la nouvelle école.
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Il sentait bien que les acquisitions de l'histologie pathologique n'étaient pas et ne pouvaient pas être la négation d'un passé solidement assis sur l'observation, et qu'en prolongeant notre vue dans le domaine de l'invisible, les procédés nouveaux de recherches n'étaient, à vrai dire, que la continuation et le développement de l'idée féconde de notre illustre Bichat. Il en pouvait d'autant moins douter que ses descriptions, toujours si exactes et si fidèles, ont plus d'une fois conduit ses successeurs dans les voies de la découverte et mis dans tout leur jour des altérations qu'il avait soupçonnées alors môme qu'il ne lui avait pas été donné de les saisir.
Ce goût de l'anatomie pathologique, qu'il avait puisé dans les enseignements de Dupuytren, M. Cruveilhier le conserva toujours. Le cours d'anatomie qu'il professa à la Faculté et les travaux pratiques qui préludèrent à la publication de son traité d'anatomie humaine le ramenaient sans cesse à l'objet principal de ses préoccupations. C'est sur le vaste théâtre de la Salpêtrière qu'il avait commencé à se livrer à ses études favorites, c'est là qu'il rassembla les immenses matériaux du Traité d'anatomie pathologique générale et du grand et magnifique atlas annexé à ce beau livre, œuvre glorieuse et qui assure à jamais son nom contre l'oubli.
Bientôt assis dans la chaire fondée par Dupuytren, il enseigne plusieurs générations de médecins, réor-
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ganise et dirige la Société anatomique, où les innombrables faits recueillis clans les hôpitaux subissent l'épreuve utile et profitable de la controverse. Ouverte à tous les travailleurs, composée de l'élite de notre jeunesse studieuse, cette société, il l'aimait, on peut le dire, d'une affection paternelle; tant que ses forces le lui permirent, et presque jusqu'à sa mort, il voulut la présider. En reportant ses regards vers le passé, il pouvait, non sans im légitime orgueil, montrer aux jeunes collègues associés à ses travaux la riche moisson amassée sous ses yeux, œuvre collective de près d'un demi-siècle, renfermée dans plus de quarante volumes.
Mais pourquoi ce long travail, pourquoi cette incessante recherche? Ce n'est pas tout de contempler le mal. Guérir ou soulager, tel est le but suprême de la médecine. « L'anatomie pathologique, dit M. Cruveilhier, doit céder le pas à l'observation clinique, marcher avec elle et après elle. Les altérations des organes ne sont que les effets du travail morbide, et ces effets ne peuvent avoir d'utilité pratique qu'autant qu'ils nous font remonter aux modifications qui les ont produites. »
L'altération anatomique n'est donc, pour M. Cruveilhier, qu'une sorte de symptôme interne, mais placé plus près de la route qui conduit à la cause et plus important à connaître. C'est encore un effet sans doute, mais qui, se confondant presque avec la cause,
NOTICES ET PORTliAlTS.
peut, jusqu'à un certain point, en tenir lieu. L'altération organique considérée comme résultat révèle, par ses caractères spéciaux et permanents, l'action cachée de la cause bien mieux que les signes extérieurs, souvent mobiles et changeants, qui ne sont, à vrai dire, que des symptômes de symptômes.
Tout le monde aujourd'hui étudie avec le même soin la lésion organique, et si chacun ne lui accorde pas la même importance hiérarchique, tous du moins reconnaissent que le but supérieur et dernier de l'anatomie pathologique, c'est la pathogénie. La genèse des maladies ne se laisse pas aisément connaître : toutefois la maladie ne peut être conçue sans un substratum matériel. Si la lésion n'est pas la maladie, elle est pourtant tout ce que nous en pouvons saisir. Alors même que l'observateur n'a pu la découvrir, l'induction le conduit à la supposer, et cette supposition est comme une solution d'attente. Cette pensée était bien celle de M. Gruveilhier. « Non certes, dit-il, il n'y a pas de maladies sans siège, et ce n'est pas là ce qu'ont voulu dire les auteurs qui ont admis des maladies générales. Ce qu'ils ont voulu dire, c'est que les systèmes fondamentaux de l'économie, le système circulatoire, le sang, le système nerveux, pouvaient être altérés sans qu'il lut possible de reconnaître après la mort une lésion plus particulière dans ttîl ou tel organe. »
Toutefois M. Cruveilhier aspire à s'élever plus haut.
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Il sait que les procédés capables de conslaLer la réalité des modifications antérieures aux lésions matérielles, font absolument défaut, et que ces modifications dynamiques ne sont que des suppositions non démontrées et non démontrables, mais il est de ceux qui pensent que si la lésion vitale ne s'explique pas, elle s'impose du moins comme la solution inévitable de tout problème pathologique.
« La raison suffisante des maladies, dit-il, se trouve-t-elle dans quelque lésion organique? Vou-, loir expliquer tous les phénomènes morbides par les lésions matérielles des organes me paraît une prétention aussi exagérée que de vouloir trouver dans les conditions matérielles de ces mêmes organes, lorsqu'ils sont sains, la raison suffisante ce leur action. La science du cadavre n'est pas la science de la vie. La vie ne reconnaît ni rapports de contiguïté, ni rapports de continuité, ni faces, ni bords, ni angles. La vie associe les organes les plus éloignés, comme elle sépare les organes les plus rapprochés ; elle s'exécute au moyen des organes, mais elle ne se mesure ni par leur masse ni par leur volume. »
Volontairement enchaînés à la réalité, le regard obstinément fixé sur les choses qu'ils peuvent pleinement embrasser, les uns évitent de s'engager dans les ténèbres; d'autres les recherchent, l'obscurité les attire; mal à l'aise dans les bornes étroites de la science humaine, ils s'élancent au delîi et, comme
M. Cruveilhier, ils affirment ce qu'ils croient. Mais, quelle que soit l'idée que le médecin se forme de ces obscurs problèmes, qu'il les poursuive ou qu'il les évite, la -nécessité pratique le ramène toujours à la réalité. L'organe est le support de la fonction, et si celle-ci pouvait être troublée sans un trouble corrélatif dans le support, la médecine devrait disparaître du nombre des sciences.
Il y a près de quarante ans que les portes de l'Académie s'étaient ouvertes devant M. Cruveilhier. C'est à cette tribune qu'il communiqua ses belles recherches sur la paralysie musculaire atrophique, cette maladie de la jeunesse et de l'âge adulte, dans laquelle la sensibilité, les sens, l'intelligence restent absolument intacts, et dans laquelle la disparition des muscles marche parallèlement avec la lésion de la motilité. On croyait à une maladie du tissu musculaire, il montra qu'elle s'accompagne toujours de l'atrophie des racines antérieures des nerfs rachidiens et des éléments correspondants de la moelle épinière. « S'il m'était permis de parler ici un langage figuré, ajoutait M. Cruveilhier, je dirais que les malheureux atteints de cette maladie réalisent la fiction du Tasse qui nous représente les arbres de sa forêt enchantée comme autant de créatures humaines sensibles h tous les coups qui leur étaient portés sans pouvoir s'y soustraire. »
L'Académie n'a pas perdu le souvenir des loilgs
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débats auxquels a donné lieu, dans celte enceinte, la fièvre puerpérale. « Qu'il me soit permis, disait alors M. Cruveilhier, d'émettre un vœu qui, j'en suis certain, trouvera de l'écho dans le corps médical tout entier. Je le dis avec une profonde conviction, il n'y a qu'un seul parti à prendre pour prévenir le retour de ces épidémies meurtrières, c'est la suppression des grands services d'accouchement, c'est leur remplacement par des secours à domicile auxquels on pourrait joindre un certain nombre de petits hôoitaux, situés hors de Palis, pouvant admettre douze, quinze ou vingt femmes en couches et dans lesquels chaque accouchée aurait une chambre particulière. » L'appel de M. Cruveilhier a été entendu. L'urgence d'une réforme n'est plus contestée par personne, et si elle n'est pas encore ce qu'elle devrait être, elle a du moins commencé.
L'année même où M. Cruveilhier inaugurait l'enseignement de l'anatomie pathologique, il portait la parole dans la séance de rentrée de la Faculté. Les devoirs et la moralité du médecin, tel est le sujet qu'il avait choisi.
Devant une impatiente jeunesse trop souvent emportée par les ardeurs de son âge, mais toujours altérée de justice, qui pouvait mieux que cet homme de bien remonter aux sources mêmes des passions généreuses pour en faire jaillir l'idée du devoir? Le devoir, ';elte règle immuable et éternelle, écrite au fond des
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consciences en caractères ineiïiiçables, cette loi sociale, la plus universelle et la plus nécessaire, qui ne contraint personne et qui pourtant oblige, et dont l'estime des autres et de soi-même est la seule en même temps que la plus douce et la plus enviée des récompenses. Expression la plus élevée de la dignité de l'homme, fondement de la famille, sauvegarde des droits de chacun, contrat tacite de la communauté civile, la loi morale du devoir impose au médecin des obligations plus étroites encore. Pour n'être pas indigne de sa redoutable mission, pour exercer sans remords son pouvoir sans contrôle, savoir est le premier devoir du médecin, et comme la science ne s'acquiert que par l'eiïbrt persévérant, tout ce qu'il peut, il le doit.
Dans sa vie d'abnégation et de sacrifices, il ne mesure ni son temps ni son sommeil. Il ne compte ni avec la fatigue ni avec l'ingratitude. Soldat du devoir, toujours prêt au premier appel, il se donne aux déshérités de ce monde aussi bien qu'aux heureux du jour. Dans les tristes réduits où l'inquiétude du lendemain torture le corps tout autant que le mal, le médecin apparaît comme une providence. Avec lui le rayon d'espérance pénètre dans ces sombres demeures, la vie renaît dans ces coeurs désolés, et lui-même en sort meilleur. Un regard, une larme, la muette pression d'une vaillante main durcie par le travail, et il se trouve largement récompensé.
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Viennent les jours néfastes où l'épidémie tient la cité courbée sous le joug de sa mystérieuse puissance, c'est alors que le médecin grandit et s'élève. Intrépide au milieu du danger, sans autre mobile que son obscur dévouement, il brave la mort simplement et sans témoins. Quand l'ennemi se dérobe, plus ardent à l'atteindre que d'autres à le fuir, il le cherche, il le poursuit jusqu'aux rives lointaines.
Noble et consolant spectacle où l'àme humaine se révèle dans toute sa grandeur. Après cela, qui donc oserait dire que l'exercice de notre art endurcit le cœur? Si devant les expressions de la douleur le médecin impose silence à la pitié, lui reprochera-t-on de m pas s'abandonner au trouble des sens? Mais sous ce calme apparent se cache l'effort viril, et cette victoire d'un moment est chèrement achetée.
Au confident de toutes les misères et de toutes les fragilités, la nature humaine se montre sans voiles. (( Votre bouche ne révélera jamais ce que vos yeux auront vu, ce que vos oreilles auront entendu », (lisait, il y a plus de deux mille ans le divin vieillard. Quatre siècles auparavant, dans l'ancienne Argolide, sur le fronton du temple élevé par Trasymède au dieu de la médecine, on pouvait lire ces mots : (( L'entrée de ces lieux n'est permise qu'aux âmes pures», et la statue d'ivoire, muette pour le vulgaire, pour elles seules réservait ses oracles. Aussi loin qu'on remonte dans l'histoire de notre art, cette
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pieuse tradition se retrouve. La conscience du médecin est le seuil inviolable que personne n'a le droit de franchir. Le secret professionnel apparaît comme une religion. En quelque situation que le placent les hasards de la fortune, quelque incertaines que paraissent les circonstances, le devoir du médecin ne cesse pas d'être le même, il n'admet ni prétextes ni compromis d'aucune sorte; le devoir est toujours le devoir. Mais ce n'est pas ici qu'il pourrait être utile de défendre une aussi juste cause : ce n'est pas nous qui laisserons jamais s'affaiblir dans nos cœurs ce qu'il y a de plus pur et de plus vivace dans notre caractère national, le sentiment de l'honneur.
Cette noble thèse du devoir, M. Gruveilhier l'avait développée avec l'éloquente simplicité qui lui était naturelle. Pour tracer le modèle accompli du médecin, il lui avait suffi de se peindre lui-même. L'accent ému ^e l'orateur, le mélange de douceur et d'énergique droiture qui éclairait son visage remuèrent profondéraient l'auditoire. Le souvenir de cette belle oraison est resté gravé dans la mémoire de ceux qui l'ont entendue.
Le labeur quotidien de M. Gruveilhier était énorme; lorsqu'il se rendait le matin à l'hôpital, il avait déjà donné de longues heures au travail. Aux premières lueurs du jour en été, en hiver à la clarté de la lampe, les seuls instants où il pouvait espérer d'être seul, il préparait ses leçons, rédigeait ses ou-
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vra£îes et diricfeail l'éducation de son fils. Les exigences d'une clientèle démesurément étendue par sa bienfaisance absorbaient sa journée entière et lui laissaient à peine le temps de prendre ses repas.
Envers les malades peu favorisés de la fortune, il savait recouvrir son désintéressement des formes les plus délicates. En voici un exemple entre beaucoup d'autres. M. Cruveilhier donnait des soins à la femme d'un modeste employé. Deux fois par jour, depuis plus d'un mois, il montait ses cinq étages. Il la visitait pour la dernière fois, et il allait se retirer, lorsque, avisant un petit tapis sans valeur : «x quel joli tapis, quel merveilleux tapis algérien, s'écrie-t-il. — Mon Dieu, docteur, s'il pouvait vous être agréable!... — S'il me serait agréable!... Tenez, faisons une affaire... Vous me devez deux cents francs, votre tapis en vaut au moins trois cents... Voici cinq louis, je l'emporte. »
Clinicien habile autant que savant anatomiste, doué de ce rare bon sens moins commun qu'on ne pense et la première qualité du praticien, sa réj)utalion avait rapidement grandi. Il était de plus en plus recherché. Vers 1835, il fut appelé par M. de Talleyrand. Pendant les trois années qui précédèrent la mort du célèbre diplomate, il le visitait à peu près chaque jour, et recueillit de la bouche de cet inimi^ table conteur des détails pleins d'intérêt sur les grands événements auxquels il avait été mêlé. Raffiné,
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toujours mailre de lui, le prince de Bénévent con- Lraslait avec le maître impétueux dont il avait servi la fortune. C'est en parlant de l'empereur qu'il disait : « Il a été compromis le jour où il a pu faire un quart d'heure plus tôt ce que j'obtenais qu'il fit un quart d'heure plus tard. » En 1807, le soldat couronné et le courtisan s'étaient séparés sans pourtant se brouiller encore. Deux années plus tard, la guerre d'Espagne consomma la rupture. Dominé par la pensée de placer sur tous les trônes de l'Europe des Bonaparte h la place des Bourbons, Napoléon suivait d'un œil attentif la lutte engagée en Espagne. Entre Charles IV, le père imbécile dominé par le favori de la reine, et Ferdinand VII, le fils ambitieux et sans scrupules, il s'était posé en médiateur armé, promettant à l'un et à l'autre une couronne dont il avait déjà disposé.
M. de Talleyrand était à Valençay, magnifique terre qu'il tenait de la munificence impériale, lorsque l'empereur, qui se rendait à Bayonne pour se rapprocher du théâtre des événements, vint faire visite, en passant, à son ancien ministre. Suivant son habitude, l'empereur parla longtemps. M. de Talleyrand restait impénétrable, lorsque, rompant tout à coup le silence : « Les hommes font parfois des folies, dit-il d'un ton sentencieux, et on les leur pardonne, mais la conscience humaine ne pardonne pas à ceux qui trichent au jeu. » Cette véhémente
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apostrophe dont les hisloriens ne font pas mention, M. de Talleyrand l'a-t-il réellement prononcée? S'estil exprimé avec cette rude franchise? Ce qui est certain, c'est que l'empereur, de retour à Paris, lui relira ses titres et dignités. Le servi tem^ dévoué des premiers jours passa à l'écart les dernières années de l'empire pour reparaître sur la scène au dénoûment du drame impérial.
Bien que M. Cruveilhier fût déjà parvenu à un âge assez avancé, il ne paraissait pas être encore arrivé au terme de sa carrière. La régularité de ses habitudes semblait lui promettre sinon de longs jours, du moins (luelques années de repos et de recueillement. Son cher Limousin qu'il aimait avec passion, il espérait bien y revenir sur le tard de la vie. Il eùi offert à ses compatriotes, qui l'avaient connu jeune et plein de promesses, le spectacle d'une vieillesse environnée d'estime et couronnée de gloire. Ce bonheur, il ne devait pas le goûter. Il revit bien sa terre natale, mais ce ne l'ut que pour y mourir après quatre années plus douloureuses encore pour les siens que pour lui-même. L'excessif travail dont il avait longtemps porté le poids sans faiblir l'avait à la fin accablé, et les ressorts de cette belle intelligence s'étaient brisés peu à peu. Paris allait être investi : c'est à grand'peine, après plusieurslentatives infructueuses, que son fils putenlin le conduireàSussac, près de Limoges, dans la propriété qu'il avait acquise et qu'il s'était plu à embclhr.
Rien ne paraissait changé en lui. Son visage légèrement amaigri était comme autrefois souriant et gracieux. Il avait conservé toutes ses forces, et il se plaisait aux longues promenades, lorsqu'au retour d'une excursion dans la montagne, après une belle journée de printemps, il fut pris dans la nuit d'une violente douleur au côté droit. Une fièvre intense se déclara; le délire le saisit. Le vendredi 10 mars 1874, il succombait, après quelques jours de maladie, à l'âge de quatre-vingt-trois ans.
Ainsi s'éteignit cet homme de bien, laissant à ses enfants, après une vie pure et sans tache, l'héritage de vertus qu'il tenait de sa mère. On ne pouvait le connaître sans éprouver pour lui une affection mélangée de respect. Inébranlable dans sa foi, d'une piété profonde mais discrète et sans apparat, sévère pour lui-même, indulgent pour les autres, il vécut dans les liens d'une étroite amitié avec les hommes des opinions les plus contraires à la sienne. Les paroles prononcées par M. de Mirbel sur la tombe du grand botaniste Laurent de Jussieu, et qu'il citait un jour dans une solennité semblable à celle qui nous réunit aujourd'hui, semblent avoir été écrites pour lui-même. «. Si la paix de l'âme, des vœux modestes, un doux intérieur, la considération publique peuvent donner le bonheur ici-bas, nul ne fut plus heureux. Chargés d'années, il s'est endormi plein d'espoir, tournant les yeux vers le ciel et laissant sur la terre un fils digne de lui. »
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Le but que M. Cruvcilhier s'était proposé dans la science, il l'a poursuivi, sans s'arrêter un instant, pendant toute la durée de sa longue carrière. « Les systèmes passent, les laits demeurent », telle était sa maxime favorite; il y est toujours resté fidèle. Le beau livre dont la médecine française a le droit d'être fière, il a consacré sa vie à en choisir les matériaux avec le soin le plus scrupuleux et le discernement le plus éclairé. L'un des premiers il a transporté dans le domaine de la pathologie les méthodes de la physiologie expérimentale et ouvert h la médecine une voie féconde en découvertes. L'équitable postérité inscrira le nom de M. Cruveilhier au nombre des hommes qui ont bien mérité du pays.
La gloire des armes s'élève sur des ruines, il lui faut le baptême des larmes; elle n'est que le triomphe de la force et passe d'un drapeau à un autre drapeau. Les victoires de la science n'ont rien à redouter des retours de la fortune; profitables aux vaincus tout autant qu'aux vainqueurs, leurs œuvres bienfaisantes sont la plus solide gloire.
Il est des hommes, trop négligés de leur vivant, qui, plus sensibles aux suffrages du petit nombre que soucieux des applaudissements de la foule, ont besoin qu'on réclame après leur mort contre l'indifférence des contemporains. Il faut pour les mettre en lumière, il faut pour les sauver de l'oubli, pénétrer jusqu'à eux , et les tirer de l'ombre dont ils aimaient à s'entourer. C'est un soin que nous n'aurons pas à prendre pour l'éminent chirurgien dont nous avons à vous entretenir aujourd'hui.
Certes on ne saurait lui reprocher de s'être trop attaché à la recherche de l'opinion des autres ; toujours, au contraire, il y parut indifférent, et jamais on ne le vit rien faire pour elle. Mais, aussi, que d'heureuses qualités! L'amour du travail soutenu par une ferme volonté, une maturité précoce, un jugement
fl) Notice historique sur la vie et les travaux de M. Nélaton, lue dans la séance publique annuelle de l'Académie de médecine, le 4 juin 1878.
KÉCLARD. ^9
sùr, beaucoup de finesse unie à un rare bon sens, et ce don de nature, désirable entre tous et qu'on ne saurait acquérir, le charme personnel. Ajoutez à cela des circonstances propices, rendues plus favorables encore par sa prudence et sa modération.
Dès son entrée dans la carrière on le vit s'avancer d'un pas égal, sans se reposer ni s'arrêter un instant, s'élever chaque jour davantage, gravir successivement tous les degrés du succès, pour apparaître enfin au sommet de la chirurgie française contemporaine et conquérir une de ces réputations que ne retiennent plus aujourd'hui le temps ni la distance, et que nos pères ne connaissaient pas.
Auguste Nélaton naquit à Paris le 17 juin 1807. Il était le second fils d' Alexandre-François Nélaton, tapissier, et de Marie-Louise Lauriau, fille d'un marchand de la rue Saint-Denis. Peu après la naissance de son fds Auguste, M. Nélaton était entré au service de l'administration militaire. En 1811, k l'époque de la campagne de Russie, il dut suivre l'armée, laissant à Saint-Omer, où il résidait alors, sa femme et ses enfants qu'il ne devait plus revoir. D'abord les nouvelles se succédèrent régulièrement, bientôt elles devinrent plus rares, puis elles cessèrent tout à fait.
Les ressources de la famille s'épuisèrent rapidement; les jours difficiles arrivèrent. Mais madame Nélaton n'était pas de celles qui se laissent abattre : elle prit l'aiguille, et, grâce îi son énergie et à son
adresse, le modeste logis ne manqua de rien. Heureux les fils de ces femmes courageuses dont les braves exemples mettent au cœur de l'enfant, avec l'amour de leur mère, le sentiment du devoir et le respect du travail.
Quand madame Nélaton revint à Paris, en 1821, la situation était devenue meilleure. Le jeune Auguste fut placé dans une institution. Il y obtint toutes ces petites distinctions si flatteuses pour la jeunesse, gages ordinaires de succès plus séiieux. C'est là qu'il fit la connaissance d'un maître répétiteur qui devait être un médecin distingué et s'asseoir plus tard , comme son élève, dans une des chaires de la Faculté. Ce maître peu fortuné, c'était M. Requin, alors étudiant en médecine, et dont les conseils décidèrent probablement de son avenir.
En 1828, ayant terminé ses études, Auguste Nélaton se fit inscrire à la Faculté de médecine. (( Claude Bourdelin, dit Fontenelle dans sesÉlogeSy était né avec un bien fort honnête, et il pouvait vivre commodément, quoique tout le monde fût en bonne santé. » Grand helléniste pour son temps, le médecin de la duchesse de Bourgogne fut en effet plus occupé à traduire Pindare qu'à soigner des malades. S'il est des privilégiés qui peuvent vivre pour travailler, d'autres, moins favorisés, doivent travailler pour vivre. Le jeune Nélaton savait du grec ce qu'on en sait quand on sort du collège; eu i-evanche, les souvenirs
de son enfance avaient laissé dans son esprit de profitables leçons, et il connaissait le prix du temps.
Deux années s'étaient à peine écoulées qu'il était admis en qualité d'externe dans le sêrvice de Dupuytren. Sorti vainqueur, bientôt après, du concours de l'internat, il eut l'heureuse fortune de rencontrer tout d'abord un chef aussi sensé que modeste, M. Baffos, qui, pénétré de cette pensée que l'expérience qu'on acquiert par soi-même est le meilleur des enseignements, se reposait sur ses élèves de tout ce qu'il pouvait leur abandonner.
Notre nouvel interne n'eut garde de laisser échapper l'occasion qui se présentait. Réservé aux maladies de l'enfance, l'asile auquel il était attaché lui offrait un vaste champ de recherches. C'est là qu'il recueillit les matériaux de sa thèse inaugurale. Faite d'après nature, cette étude sur les tubercules des os fut très -remarquée et méritait de l'être. Pour la première fois, ce mal redoutable était recherché dans toutes les parties du système osseux et nettement distingué de la scrofule.
A cette époque, Dupuytren, depuis longtemps considéré comme le plus grand, exerçait autour de lui un prestige sans égal. Le rêve de la jeunesse était de l'approcher, de s'attacher à lui ; on ambitionnait d'être compté au nombre de ses disciples; longtemps à l'avance cette faveur était recherchée. Momentanément éloigné de l'Hôtel-Dieii, M. Né-
laton n'avait pas cessé de suivre les leçons du maître, et il aspirait au moment où il rentrerait dans le service du grand chirurgien. Dans les premiers jours de 1835, il y rentrait en effet; mais Dupuytren n'était plus là. Depuis quelque temps la maladie l'avait éloigné, et il ne devait plus reparaître. Un mois plus tard, le 8 février, il succombait à l'âge de 58 ans.
Au milieu de la vaillante élite de nos écoles, les mérites s'estiment à leur juste valeur. M. Nélaton commençait à compter; on l'écoutait volontiers, on prisait son savoir, son suffrage était recherché. Point de ces allures superbes, compagnes habituelles de l'inexpérience présomptueuse, mais un maintien modeste dont la réserve n'excluait ni la fermeté ni l'assurance. La sympathie de tous allait droit à lui. « A la salle de garde de l'IIôtel-Dieu , dit M. Diday dans de charmantes pages dictées par le souvenir des premières amitiés, au milieu des futurs grands hommes qui du soir au matin s'affirmaient, dans cet entre-sol légendaire, toujours l'entrée d'Auguste faisait sensation. On se sentait attiré vers ce doux jeune homme par je ne sais quel charme mélangé de respect. »
L'ancien IIôlel-Dieu dont parle M. Diday, et, avec l'hôpital, cette salle obscure, hantée par le travail et l'espérance, n'existent plus qu'en souvenir; mais dans le nouveau sanctuaire, aujourd'hui comme autrefois, veille toujours une jeunesse courageuse et fière.
L'année i8.S0 fut une heureuse année. A la suite
d'un double concours, M. Nélaton était nommé agrégé h la Faculté de médecine et chirurgien des hôpitaux. Il avait alors trente-deux ans. Les succès ont à cet âge un charme inexprimable, soit qu'on les ressente d'une manière plus vive, soit que l'imagination embellisse le présent par la promesse d'un avenir plus brillant encore. « Les premiers feux de l'aurore, a dit Vauvenargues, ne sont pas plus éclatants ni plus doux que les premiers rayons de la gloire. »
La réputation de M. Nélaton commençait à se répandre au dehors ; cependant il s'appartenait encore. Il y eut une période d'environ dix années, la plus fructueuse peut-être de sa carrière scientifique, pendant laquelle, grâce à une existence sagement réglée, il vécut en commerce assidu avec la science, put donner de longues heures au travail, apprendre beaucoup et beaucoup préparer pour l'avenir. C'est à cette époque qu'il conçut la pensée d'attacher son nom à une œuvre de longue haleine et qu'il entreprit la publication du Traité de pathologie chirurgicale dont il ne devait composer lui-môme que les deux premiers volumes.
En 1850 il prit part au concours pour la chaire do médecine opératoire qui donna M. Malgaigne à la Faculté. L'année suivante eut lieu la lutte décisive à la suite de laquelle il entrait en possession de la chaire de clinique chirurgicale sur laquelle son enseignement devait jeter un si vif éclat.
La chirurgie française, sortie de l'ombre vers 1360 avec GuydeChauiiac, n'était plus, depilis près de deux cents ans, qu'un métier délaissé par les docteurs lettrés, quand parut notre grand Ambroise Paré, et ce n'est que longtemps après qu'on vit surgir de nouveau deux hommes de premier ordre, J.-L. Petit et Desault. A eux deux ils occupent le xviif siècle comme Dupuytren remplit le commencement du nôtre. Héritier, après Antoine Dubois et Boyer, des traditions de l'art français, élevé à l'école de Hunter et de Bichat, expérimentateur à une époque où la physiologie avait à peine cessé d'être spéculative, admirablement doué pour l^enseignement, Dupuytren était en peu d'années devenu le premier chirurgien de- son temps.
Dans l'impulsion nouvelle qu'imprimaient à la chirurgie ses mains habiles et savantes, la techniqne opératoire tenait toujours la première place. Également recherchée par l'opérateur et par l'opéré, la rapidité dans l'exécution s'imposait comme une nécessité. Le succès était aux chirurgiens brillants; il n'était bruit que de leur élégance, et cette recherche les poussait aux entreprises audacieuses et téméraires. Mais cette dextérité dans l'œuvre de la main, fort estimée et fort estimable, surtout à l'époque où le médecin ne s'était pas encore rendu maître de la douleur, n'est en réalité qu'une qualité seconde, et la chirurgie n'est devenue une véritable science que
le jour où, sortant de l'officine des adroits barbiers, elle a dépassé les limites de son étymologie.
Des services que peut rendre la chirurgie, l'opération n'est pas le plus grand. Le domaine opératoire n'est qu'une servitude fatale que la science s'efforce de resserrer sans cesse et auquel elle enlève chaque jour quelque chose. Chercher à s'affranchir d'un sanglant tribut, être de plus en plus médecin, chirurgien de moins en moins et rendre l'opération inutile, tel est le but. Alors même qu'il n'est pas donné au chirurgien de l'atteindre, il y doit tendre toujours.
Profondément pénétrée et comme imprégnée de celte vérité, la chirurgie contemporaine la résume en un seul mot : conserver. Telle est la devise du progrès. Dire des chirurgiens français de nos jours qu'ils ont contribué plus que personne à cette évolution nouvelle, n'est-ce pas le plus bel éloge qu'on en puisse faire? Si nous n'avions le devoir d'être modestes, volontiers nous dirions d'eux ce que disait Cicéron des Italiens de son temps : « Le peuple romain est le plus grand des peuples, car chaque nation se donne le premier rang et accorde toujours le second aux Romains. »
Chacun le sait, M. Nélaton l'a dit lui-même, le traité de chirurgie qui porte son nom et dont il avait commencé la publication, fut continué et terminé par ses élève^. Pour le bien connaître, pour le juger comme
il doit l'être, il faut le suivre sur un autre théâtre.
De bonne heure son goût l'avait incliné vers le côté pratique de la science. Dans ses conférences cliniques de Saint-Louis s'étaient révélées de rares qualités, et il était aisé de prévoir ce qu'il serait un jour.
Quand les portés de la Faculté s'ouvrirent devant M. Nélaton, il avait quarante-quatre ans, c'est-à-dire un passé derrière lui. Ce n'était plus la jeunesse, mais ce n'était pas l'âge où, n'ayant plus rien à souhaiter, le professeur entrevoit le repos dans l'enseignement. Le but n'est pas atteint, il faudra marcher encore, et l'on marchera, et l'on avancera avec lui.
M. Nélaton fut un professeur accompli. Non pas qu'il eût cette merveilleuse facilité de bien dire, dangereux apanage de ces brillants esprits qui séduisent plutôt qu'ils ne persuadent. Mais avec sa parole simple, sans apprêts, son débit lent et me: suré, il savait dire ce qu'il faut et le dire à propos. La clarté, la précision, l'exactitude, telles étaient ses qualités dominantes. Ce qui n'est pas clair n'est pas français, disait Yoltaire, et M. Nélaton était Français par-dessus tout.
D'ordinaire, ceux qu'il s'agit d'enseigner ne savent rien ou peu de chose, et comme il faut que le professeur se fasse comprendre, il doit d'abord élever ses auditeurs jusqu'à lui. M. Nélaton excellait dans ce travail de préparation, et c'est ainsi qu'il s'em-
parait de son auditoire. Il est toujours un mot qui exprime mieux la pensée que tous les autres : le mot juste, le mot heureux se présentait' de lui-môme à son esprit lucide , et sans chercher l'effet oratoire, souvent il le rencontrait.
Son enseignement clinique était l'objet constant de ses préoccupations. Fréquemment on le voyait reparaître au milieu de la journée dans les salles de son service d'hôpital pour examiner à nouveau et tout à loisir le malade qui devait faire l'objet de sa leçon du lendemain. Riche d'un vaste savoir, il rapprochait l'observation du moment des faits analogues dont il avait été le témoin ou dont il avait lu le récit dans les annales de la science. Procédant tour à tour par comparaison et par induction; tantôt remontant aux sources du mal pour en sonder les origines, tantôt s'attachant aux expressions symptomatiques de la maladie pour en saisir l'enchaînement et la filiation, il se rendait maître de tous les éléments du problème, tirait de l'ombre les points obscurs, soulevait enfin tous les voiles et répandait sur son sujet les vives clartés de son esprit. Telle de ses leçons avait pour l'auditeur le charme de l'improvisation, qui était le fruit de longues méditations et des plus laborieuses recherches. Dès le principe, il s'était volontairement enchaîné dans les liens de cette inflexible méthode. Son coup d'œil y avait gagné une justesse et une promptitude singulière. Tel est le secret de cette
siirelé de diagnostic qui a tant de (ois émerveillé son aiidiloire.
Semblables à la roue qui tourne, on dit des idées justes qu'elles font leur chemin toutes seules; encore (luit-il qu'on ait poussé la roue. Jetées à pleines mains et sans compter, une foule de notions et de préceptes utiles circulent aujourd'hui dans le domaine public et semblent n'appartenir à personne ; si bien qu'on pourrait dire de l'œuvre chirurgicale de M. Nélaton, qu'elle n'est nulle part et qu'elle est partout.
En 1867, peu d'années avant sa mort, voici comment il s'exprimait lui-môme dans l'introduction qui précède l'exposé des titres qu'il adressait à l'Académie des sciences à l'appui de sa candidature : « La plupart des sujets indiqués dans cette note n'ont point été l'objet de publications faites par moi ou en mon nom. Cependant la notoriété publique, dans notre monde médical, n'hésite pas à m'attribuer l'invention ou la vulgarisation des idées ou des faits (jui s'y rapportent. »
Pressons la substance de cette vie si remplie, et arrctons-nous, avec lui, sur les points qu'il a marqués d'un progrès.
Les œuvres les plus heureuses de la chirurgie réparatrice ne sont trop souvent que d'imparfaites ébauches. S'inspirant des belles recherches d'un de nos éminents confrères de Lyon, il donne au nez
restauré la charpente osseuse qui lui manque, c'est-àdire le relief et la solidité, en enfermant au centre des lambeaux rapprochés le périoste des organes voisins.
S'agit-il de fermer un orifice anormal ou de refaire un canal h\ où il n'y a plus qu'une gouttière? au lieu d'emprunter au voisinage un lambeau pédiculé exposé à la mortification, il découpe une sorte de pont, tenant de chaque côté aux parties vivantes par deux larges piliers, et l'opercule obturateur est mis en place par un simple glissement. Se propose-t-il de remédier aux rétractions fatales des cicatrices? il taille deux lambeaux disposés de telle sorte que leur traction en sens opposé se neutralisera.
Dans les applications de l'électricité galvanique aux opérations, c'est le plus souvent l'action thermique ou galvano-caustique qu'on recherche. A l'aide d'un courant d'intensité convenable, fermé par une anse ou par une lame de platine en forme de couteau, on divise les tissus lentement et sans effusion de sang. Mais on peut aussi utiUser l'action chimique du courant. Les aiguilles qui représentent les pôles de l'appareil générateur de l'électricité étant enfoncées, à courte distance, dans les parties vivantes, ce sont les tissus interposés qui ferment alors le circuit. Le passage de l'électricité détermine dans les parties traversées les phénomènes de 1 electrolyse, c'est-à-dire une séparation d'éléments, une désorganisation lente, et
enlin une sorte de nécrose séparatrice. En 1 864, M. Nélaton exposait devant la Société de chirurgie les avantages de cette méthode nouvelle qu'on peut appeler italienne; il venait, en quelques séances, d'obtenir la guérison, sans douleur et sans effusion de sang, de l'une de ces tumeurs profondément placées dans les cavités de la face et jusqu'au fond de la gorge, et que l'instrument tranchant ne peut atteindre qu'au prix de dangereuses mutilations.
Il est une opération grave que légitime l'issue constamment funeste de la maladie : il s'agit d'ouvrir l'intestin pour remédier à son occlusion. En fixant préalablement l'intestin aux lèvres de la plaie abdominale, en ne l'ouvrant qu'après l'adhésion des parties, M. Nélaton a rendu le procédé opératoire plus assuré dans ses résultats. Dans l'opération de la taille, il propose, pour éviter la lésion dû bulbe, tout en ménageant aux calculs une voie largement ouverte, de porter l'incision aussi loin que possible en arrière. Il signale le danger qu'il y a de toucher à certaines tumeurs lymphatiques de l'aine ; il insiste sur la nécessité de procéder à l'extirpation complète des kystes qui se développent au-dessous de l'os hyoïde, afin de se mettre en garde contre la récidive; il montre que les tumeurs pulsatiles des os ne sont pas des anévrysmes, mais de simples variétés de l'ostéosarcomc.
Trop facilement proscrites, les injections coagu-
302 NOTICKS ET PORTRAITS.
lantcs lui paraissent indiquées dans ces anévrysmes pelviens pour lesquels ni l'ouverture du sac, ni la ligature, ni la compression du vaisseau ne sont possibles. Il appelle l'attention sur une maladie singulière, dans laquelle le pied s'use, se perfore pour ainsi dire du dehors au dedans, jusques et y compris les os, dans tous les points par lesquels il touche le sol. Pour remédier aux hémorrhagies secondaires, il conseille aux chirurgiens de lier dans les plaies les deux bouts des artères divisées, et retire enfin de l'oubli un moyen simple et facile de réduire les luxations du maxillaire inférieur.
Nous dépendons bien plus qu'on ne pense du temps où nous vivons; nous y appartenons par notre éducation, par nos idées, par les émotions qui ont fait battre notre cœur, par nos amitiés, par nos souvenirs, et nous ne saurions être équitablement jugés hors du milieu qui nous entoure et nous pénètre. Engagé dans cette voie difficile où chaque succès est le prix d'un incessant labeur et de pénibles épreuves, formé à l'école de l'enseignement libre, alors florissant et tout rempH d'une séve généreuse, au milieu de cette valeureuse élite, auxiliaire puissant de la science officielle dont elle entretenait la vie et dont elle était l'espoir, il fut de ces jeunes hommes qui, sortis de nos amphithéâtres anatomistes consonmiés, devinrent facilement des chirurgiens habiles.
Quand, plus tard, M. Nélatoil fut sorti hors de
M. NÈl.ATON. ài}à
pair, de même qii'oa avait autrefois opposé Desault à Diipuytren, de même on opposa Dupuytren à M. Nélaton : les morts servent à cela. Professeurs et cliniciens consommés, tous deux, en effet, fondèrent leur réputation bien plus par la parole que par la plume, et exercèrent sur la jeunesse de leur époque la séduction de l'enseignement. Doués d'un coup d'œil pénétrant, d'un esprit inventif, ils se montrèrent également habiles à mettre en œuvre tout ce qui peut concourir au but suprême de l'art, la guérison. Sensibles au succès, comme nous le sommes tous, l'un était plus impatient de saisir ce que l'autre savait attendre. L'un était simple, ouvert, accessible à tous; contenu,' étudié, impénétrable, l'autre avait plus de relief, et plus d'ombres aussi. Il est des hommes qui semblent nés pour dominer les autres, ils ne reconnaissent point de maîtres, ne veulent point d'égaux et ne souffrent aucun partage. Plus modeste et plus généreux, M. Nélaton associa plus d'une fois de jeunes confrères au mérite d'une œuvre commune; comme ils avaient été à la peine, il voulait qu'ils fussent à l'honneur.
M. Nélaton, d'ailleurs, n'est plus du même temps. De grands changements, dont il a été le témoin et dont il a pris sa part, se sont accomplis. A la chirurgie d'hier, absorbée dans le perfectionnement des procédés opératoires et tout entière à l'action, a succédé une chirurgie moins impatiente, et dans
laquelle l'opérateur compte moins par lui-môme.
De ce lointain pays qui nous apportait hier encore une nouvelle merveille (1 ), était arrivéeen Europe une de ces découvertes que la médecine ne peut guère comparer qu'à la vaccine. Dans la prompte ivresse, dans le sommeil rapide qu'amènent les vapeurs d'élher mélangées à l'air de la respiration, M. Jackson, de Boston, venait de rencontrer en même temps l'insensibilité momentanée et le bienfaisant oubli; et, quelques mois plus tard, M. Simpson, d'Edimbourg, trouvait dans les vapeurs du chloroforme un agent plus rapide encore et plus sûr.
Supprimer la douleur, calmer l'effroi qu'inspire l'opération, apaiser de pénibles angoisses et conjurer du même coup l'épuisement qu'elles entraînent, tels n'étaient pas les seuls bénéfices de la découverte nouvelle; les opérés devaient y trouver d'autres avantages, moins apparents peut-être, non moins précieux en réalité. Affranchis du spectacle de la souffrance auquel les âmes les mieux trempées ne résistent guère, n'ayant plus à dompter le patient, ni à se dompter lui-même, le chirurgien aborderait l'exécution d'un esprit plus libre et y apporterait une main plus ferme et plus sûre. Sans se préoccuper d'une célérité parfois dangereuse et désormais inutile, il procéderait avec une prudente lenteur et songerait davantage au lendemain.
(1) Le téléphone.
Le lendemain, telle doit être, en effet, la pensée constante du chirurgien. Dernière ressource imposée par la nécessité, l'opération est un nouveau péril auquel il n'est permis d'exposer le malade qu'à la condition de tout faire pour en triompher.
Suspendues dans l'atmosphère, d'impalpables poussières nous entourent de toutes parts. Rares au sommet des monts et dans la soHtude des champs, disséminées dans l'air des villes, c'est dans l'intérieur de nos habitations que ces molécules organiques se concentrent. Quand ces habitations renferment une population pressée, quand cette population est composée d'opérés ou de blessés, quand la ventilation est nulle ou seulement incomplète, les plus graves accidents sont à redouter.
Protégé de tous côtés par une cuirasse épithéliale en voiede rénovation incessante, l'homme bien portant oppose à d'invisibles ennemis, au dedans comme au dehors, une enceinte continue, la plupart du temps infranchissable. Toute solutionde continuité est une frontière ouverte qu'il faut défendre, d'autant mieux que cette porte qui s'ouvre ofîre un double danger : elle peut donner entrée à l'insaisissable ennemi ou le laisser sortir au dehors.
Dès ses débuts dans la pratique hospitalière, M. Nélaton s'est trouvé aux prises avec ces redoutables complications des plaies dont les formes adoucies se nomment l'angioleucite, l'érysipèle, le phleg-