CHAPITRE IV
« dulgent! augmente en moi cette sagesse qui peut découvrir « mes véritables intérêts! Affermis-moi dans la résolution d'en « suivre les conseils, et reçois les services que je puis rendre « à tes autres enfants, comme la seule marque de reconnaisi sance qu'il me soit possible de te donner pour les faveurs « que tu m'accordes sans cesse ! »
La gymnastique morale que suivit Franklin pendant un assez grand nombre d'années, et que secondèrent sa bonne nature et sa forte volonté, lui furent singulièrement utiles. Nul n'entendit aussi bien que lui l'art de se perfectionner. Il était sobre, il devint tempérant; il était laborieux, iMevint infatigable; il était bienveillant, il devint juste; il était fin, il devint adroit; il était intelligent, il devint savant. Depuis lors il se montra toujours sensé, réfléchi, véridique, discret; il n'entreprit rien avant d'y avoir fortement pensé, et n'hésila jamais dans ce qu'il avait à faire. Sa fougue naturelle se changea en patience calculée; il réduisit sa causticité piquante en une gaieté agréable qui se porta sur les choses et n'offensa point les personnes. Ce qu'il y avait de ruse dans son caractère se contint dans les bornes d'une utile sagacité. Il pénétra les hommes, et ne les trompa point; il parvint à les servir, en empêchant qu'ils pussent lui nuire. Il se proposait de donner à ces préceptes de conduite un commentaire qu'il aurait appelé VArl de la vertu; mais il ne le fit point. Ses affaires commerciales, qui prirent un développement considérable, et les affaires publiques, qui l'absorbèrent ensuite pendant cinquante ans, ne lui permirent pas de composer cet ouvrage, où il aurait démontré que ceux qui veulent être heureux, même dans ce monde, étaient intéressés à être vertueux. Il s'affermit toujours davantage dans cette opinion, et, vers la fin de sa vie, il avait coutume de dire que la morale est le seul calcul raisonnable pour le bonheur particulier, comme le seul garant du bonheur public. « Si les coquins, ajoutait-il, savaient tous les avantages de la vertu, ils deviendraient honnêtes gens par coquinerie. »
Mais la méthode qu'il a laissée et l'expérience qu'il en a faite suffisent à ceux qui seraient tentés de l'imiter. Ils s'en trouveraient aussi bien qu'il s'est trouvé bien lui-même d'imiter So- 2. 18
198 VIE DE FBANKLIN.
crate, avec lequel il avait quelques ressemblances de nature. Il faut toujours se proposer de grands modèles pour avoir de hautes érau'ations. A sa gymnastique morale on pourrait joindre ce qu'il appelait son algèbre morale, qui servait à éclairer ses actions, comme VArt tlela vertu à les régler. Voici en quoi consistait cette algèbre. Toutes les fois qu'il avait une affaire importante ou difficile, il ne prenait ses résolutions qu'après un très-mûr examen durant plusieurs jours de réflexion. Il cherchait les raisons pour et les raisons contre. Il les écrivait sur un papier à deux colonnes, en face les unes des autres. De même que dans les deux terpies d'une équation algébrique on élimine les quantitésqui s'annulent, il effaçaitdans ses colonnes les raisons contraires qui se balançaient, soit qu'une raison pour valût une, deux ou trois raisons contre; soit qu'une raison contre valût plusieurs raisons pour. Après avoir écarté celles qui s'annulaient en s'égalant, il réfléchissait quelques jours encore pour chercher s'il ne se présenterait point à lui quelque aperçu nouveau, et il prenait ensuite son parti résolument, d'après le nombre et la qualité des raisons qui restaient sur son tableau. Cette méthode, excellente pour étudier une question sous toutes ses faces, rendait la légèreté de l'esprit impossible, et l'erreur de la conduite improbable.
Franklin puisa, con)me nous allons le voir, dans l'éducation inlelligenteet vertueuse qu'il se donna à lui même d'après un plati qui n'arriva pas toutde suite à sa perfection, la prospérité de son industrie, l'opulence de sa maison, la vigueur de son bon sens, la pureté de sa renommée, la grandeur de ses services. Aussi, quelques années avant de mourir, écrivait-il pour l'usage de ses descendants : Qu'un de leurt ancêtres, aidé de la grâce de Dieu, avait dû à ce qu'il appelait <£ petit EXPÉDiitr le bonheur constant de toute sa vie, jusqu'à sa soixante et dixneuvième année. — « Les revers qui peuvent encore lui arriver, ajoutait-il, sont dans les mains de la Providence; mais s'il en éprouve, la réflexion sur le passé devra lui donner la force de les supporter avec plus de résignation. Il attribue à la tempérauce la santé dont il a si longtemps joui, et ce qui lui reste eDcurud'uuebounucuuslitulion;à l'indiutHcelù la/'ruyu/il^J'ai-