CHAPITRE V
tesse de ses manières, l'étendue de ses connaissances, l'agrément de ses entretiens, la sûreté de ses jugements, l'estime et l'amitié des membres de l'assemblée du New-Jersey, avec lesquels il passa irois mois. L'un d'eux, vieillard expérimenté et pénétrant, l'inspecteur général delà province, Isaac Detow, lui dit : — «Je prévois que vous ne tarderez pas à succéder à toutes les affaires de Keimer, et que vous ferez votre fortune à Philadelphie dans ce métier. »
Il ne se trompait point. La modeste imprimerie de Franklin fut montée en 1728; elle n'avait qu'une seule presse. Franklin s'établit avec son associé Mérédilh dans une maison qu'il loua près du marché de Philadelphie, moyennant 24 livres sterling (576 fr.), dont il sous-loua une portion à un vitrier nommé Thomas Godfrey, chez lequel il se mit en pension pour sa nourriture. Il fallait gagner les intérêts de la somme de 200 livres sterling (4,800 fr.) consacrée à l'achat du matériel de l'imprimerie, le prix du loyer, et les frais d'entretien pour Mérédilh et pour lui, avant d'avoir le moindre bénéfice. Cela paraissait d'autant moins présumable, qu'il y avait deux imprimeurs dans la ville : Bradford, chargé de l'impression des lois et des actes de l'assemblée de Pensylvanie, et Keimer. Plus de constance dans le travail et plus de mérite dans l'œuvre, pouvaient seuls lui donner la supériorité sur ses concurrents; il le sentit, et ne négligea rien de ce qui devait établir sous ce double rapport sa bonne renommée. Il était à l'ouvrage avant le jour, et souvent il ne l'avait pas encore quitté à onze heures du soir. Il ne terminait jamais sa journée sans avoir achevé toute sa tâche et mis toutes ses affaires en ordre. Ses vêtements étaient toujours simples. Il allait acheter lui-même dans les magasins le papier qui lui était nécessaire, et qu'il transportait à son imprimerie sur une brouette à travers les rues. On ne le voyait jamais dans les lieux de réunion des oisifs; il ne se permettait ni partie de pêche ni partie de chasse. Ses seules distractions étaient ses livres; et encore ne s'y livrait-il qu'en particulier, et lorsque son travail était fini. Il payait régulièrement ce qu'il prenait,et fut bientôt généralement regardé comme un jeune homme laborieux, honnête, habile, exécutant bien ce dont il était chargé
fidèle aux engagements qu'il contractait, digne de Pintérét et de la confiance de tout le inonde.
Son association avec Méréditb ne dura point. Élevé dans les travaux de la campagne jusqu'à Page de trente ans, Mérëdilh se pliait difficilemonl aux exigences d'un métier quMl avait appris trop tard. Il n'était ni un bon ouvrier, ni un ouvrier assidu. Le goût de la boisson entretenait son pencbant à la paresse. Il sentit que la vie aventureuse des pionniers dans les terres de rOuest lui conviendrait mieux que la vie régulière des artisans dans les villes. 11 offrit à Franklin de lui céder ses droits, s'il consentait à rembourser son père de 100 livres sterling qu'il avait dépensées,à acquitter 100 livres quireslaieni encore dues au marcband de Londres, à lui remettre à lui-même 30 livres (720 fr.), enûn à payer ses dettes, et à lui donner une selle neuve. Le contrat fut conclu à ces conditions. Mérédith partit pour la Caroline du Sud, et Franklin resta seul à la tête de l'imprimerie.
Il la fit prospérer. L'exactitude qu'il mit dans son travail et la beauté de ses impressions lui valurent bientôt la préférence du gouvernement colonial et des particuliers sur Bradford et sur Keimer. L'assemblée de la province retira au premier la publication de ses billets et deses actes pour la donner à Franklin; et le second, perdant tout crédit comme tout ouvrage, se transporta de Philadelphie aux Barbades. Franklin obtint l'impression du papier-monnaie de la Pcnsylvanie. qui avait été de 15,000 livres sterling (300,000 fr.) en 17i3, et qui fut de 55,000 (1,300,000 fr.) en 1750. Le gouvernement de New-Castle lui accorda bientôt aussi l'impression de ses billets, de ses votes et de ses lois.
Les premiers succès en amènent toujours d'autres. L'industrie de Franklin s'étendit avec sa prospérité. Au commerce de l'imprimerie il ajouta successivement la fondation d'un journal, l'établisfiemeut d'une papeterie, la rédaction d'on almanach. (^es entreprises furent aussi avantageuses à l'Amérique septentrionale que lucratives pour lui. Les colonies n'avaient ni journaux, ni almanachs, ni papeteries à elles. Avant Franklin, on y réimprimait les gazettes d'Europe comme elles y étaient en-