CHAPITRE VI
Établissements d'utilité publique et d'instruction fondés par Franklin. — Influence qu'ils exercent sur la civilisation matérielle et morale de l'Amérique. — Ses inventions et ses découvertes comme savant. — Grandeur de ses bienfaits et de sa renommée.
Dès la fin de 1727, Franklin avait fondé, fort obscurément encore, un club philosophique à Philadelphie. Ce club, qui s'appela la jun<e, et dont il rédigea les statuts, était composé des gens instruits de sa connaissance. La plupart étaient des ouvriers comme lui : le vitrier Thomas Godfrey, qui était habile mathématicien; le cordonnier William Parsons, qui était versé dans les sciences et devint inspecteur général de la province; le menuisier William Maugridje, très-fort mécanicien; l'arpenteur Nicolas Seuil, des compositeurs d'imprimerie et de jeunes commis négociants qui occupèrent plus tard des emplois élevés dans la colonie, en faisaient partie. Cette réunion se tint tous les dimanches, d'abord dans une taverne, puis dans une chambre louée. Chaque membre était obligé d'y proposer à son tour des questions sur quelque point de morale, de politique ou de philosophie naturelle, qui devenait le sujet d'une discussion en règle. Ces questions étaient lues huit jours avant qu'on les discutât, afin que chacun y réfléchît et se préparât à les traiter. Après avoir employé toute la semaine au travail, Franklin allait passer là son jour de repos, dans des entretiens élevés, dans des lectures instructives, dans des discussions fortifiantes, avec des hommes éclairés et honnêtes, « C'était, d'après lui, la meilleure école de philosophie, de morale et de politique qui existât dans la province. »
La Société philosophique Aq Philadelphie prit en quelque sorte naissance dans ce club, où ne pénétrèrent que des pensées bienveillantes et des sentiments généreux. Beaucoup de personnel désirant en faire partie, il fut permis à chaque membre, sur la proposition de Franklin, d'instituer un autre club de la
même nature, qui serait affilié à la ;un(e. Les clubs secondaires qui se formèrent ainsi furent des moyens puissants pour propager des idées utiles. Franklin s'y prépara un parti, qu'il dirigea d'autant mieux que ce parti s'en doutait moins, et qu'en suivant de sages avis il croyait n'obéir qu'à ses propres déterminations.
Franklin aimait à conduire les autres. Il y était propre. Sou esprit actif, ardent, fécond, judicieux, son caractère énergique et résolu, l'appelaient à prendre sur eux un ascendant naturel. Hais cet ascendant qu'il acquit de bonne heure, il ne l'exerça pas toujours delà même façon. Lorsqu'il était enfant, il commandait aux enfants de son âge, qui le reconnaissaient sans peine pour le directeur de leurs jeux, et l'acceptaient pour chef dans leurs petites entreprises. Durant sa jeunesse, il était dominateur, dogmatique, tranchant. Il faisait en quelque sorte violence aux autres par la supériorité un peu arrogante de son argumentation. Il entraînait en démontrant. Mais il s'aperçut bientôt que cette méthode orgueilleuse, si elle soumettait les esprits, indisposait les amours-propres. Frappé^de la méthode ingénieuse qu'avait employée Socrate pour conduire ses adversaires, au moyen de questions en apparence naïves et au fond adroites, à travers des détours dont il connaissait et dont eux ignoraient l'issue, à reconnaître la vérité incontestable de ses idées par l'évidente absurdité des leurs, il l'adopta avec un grand succès. Il allait ainsi interrx)geant et confondant tout le monde. Mais si le procédé socratique, dans lequel il excellait, lui ménageait des triomphes, il lui laissait des ennemis. Les hommes u'aiment pas qu'on leur prouve trop leurs erreurs. Franklin le comprit. Il devint moins argumentateur et plus persuasif. Il conserva le même besoin de faire accepter les idées qu'il croyait vraies et bonnes, mais il s'y prit mieux, il mit dans ses intérêts l'amour-propre ainsi que la raison de ceux auxquels il s'adressait, et il neseservit plus vis-à-visd'eux que desformulos modestes et insinuantes, lime semble que, J imagine, Sijeneme trompe, etc. Les projets véritablement utiles qu'il conçut, il ne les présenta point coniuie étant de lui. Il les attribua à des amis dont il ne donnait pas le nom; et tandis que les avantages