SUR LA VIE ET LES TRAVAUX DE
ASSOCIÉ ÉTRANGER DE l'ACADÉMIE,
LUE DANS LA SÉANCE PUBLfQUE DE l'aCADÉMIE ht S SCIENCES MORALES ET POLITIQUES DO 5 JUIN 1847.
Messieurs,
Lorsqu'en 1 832 l'Académie eut à choisir les hommes émineiits qu'elle devait s'associer en Europe, elle porta naturellement ses regards sur la ville qui, après Paris et avec Londres, se distinguait le plus par la culture de toutes les sciences. Capitale de la Prusse, principal centre intellectuel de cette Allemagne où le règne des idées préparait lentement le règne des lois, Berlin, à qui la réformation avait laissé son esprit et Frédéric H sa grandeur, comptait déjà beaucoup d'illustres membres dans les autres Académies de l'Institut. Cette ville éclairée et féconde ne pouvait pas rester étrangère à l'Académie nouvelle. Parmi ceux qui s'y étaient consacrés à l'élude des sciences morales et politiques se trouvait, au premier rang, M. Ancilion, que l'origine de sa famille et l'heureux emploi de notre langue rattachaient à notre pays, et qui, d'abord pasteur d'une petite église réformée, puis professeur d'histoire et secrétaire perpétuel de
rAcadémie de Berlin, eofiii gouverneur du prince royal et ministre des affaires étrangères de Prusse, s'était montré prédicateur éloquent, historien judicieux, philosophe conciliant, publicisle original, homme d'État modéré. Le mérite de ses livres et rhonnéteté de ses théories le recommandaient également à nos suffrages. En lui ouvrant l'entrée de l'Instiiul de France, nous n'acquérions pas seulement un glorieux confrère, nous rappelions en quelque sorte au milieu de nous un compatriote.
M. Ancillon appartenait à une famille de réfugiés français. Son trisaïeul David Ancillon s'était rendu célèbre dans les controverses religieuses du xvii* siècle. 11 exerçait le ministère évangélique à Metz, lorsque Louis XIV révoqua l'édit deNanies. Afin d'échapper à la proscription, il se relira en Allemagne, où le grand électeur de Brandebourg, Frédéric Guillaume, le reçut avec une haute distinction. Ce prince habile, enrichissant la Prusse de ce que perdait la France, établit des colonies de ces pieux et actifs expatriés dans son électoral, destiné à devenir bientôt un puissant royaume. La colonie seule de Berlin s'éleva à quatorze mille réfugiés, qui portèrent l'esprit, la langue, les arts de leur patriedans cette ville, où ilsdevaient avoir un prince de génie pour élève, et concourir plus lard aux grandes directions données à l'État.
Tant qu'il vécut, David Ancillon fut le chef religieux de la colonie française de Berlin. Ses fils el ses petits-fils, héritiers de ses mérites et contihualeurs de sa bonne renommée, la gouvernèrent aussi, soit comme pasteurs, soit comme juges, pendant cinq générations. Personne dans celte famille, où la sagesse s'était pour ainsi dire changée en tradition el l'esprit en habitude, ne porta mal un nom auquel ledernier des Ancillon devait donner plus d'éclat encore.
Jean-Pierre Frédéric Ancillon naquità Berlin le 50 avril 1767. Son père, Louis-Frédéric, était un homme d'un grand savoir el (l'une émincnle piété. Membre de l'Académie de Berlin, et métaphysicien du premier ordre pour la icclitude de la pensée, la gravité du style el la puisjtance de la polémique, il porta dans l'examen des problèmes philosophiques la même habileté que ses prédécesseurs avaient montrée dans le débal des (|Uesiions
ANCILLON. il
religieuses. Le jeune Ancillon l'eut pour premier maître. En l'admirant, il apprit à lui ressembler. Il l'aimait avec une vive et respectueuse tendresse, et l'appelait sa seconde conscience. Destiné à la profession héréditaire dans sa famille, après avoir terminé ses éludes littéraires au collège français de Berlin, il se rendit à Genève pour s'y former à la théologie, et y devint ministre du saint Évangile en 1789, à l'âge de vingt-deux ans. Il retourna en Prusse en passant par Paris. La révolution venait d'éclater, et M. Ancillon arriva dans celle ville, qu'il trouva encore tout émue de la victoire populaire du 14 juillet, au moment où l'on démolissait la Baslille et où l'on proclamait, avec l'abolition des privilèges, le triomphe du droit commun.
Quel fut l'effet d'un aussi enivrant spectacle sur le descendant des calvinistes proscrits? Applaudil-il à celte régénération du grand peuple dont ses ancêtres avaient fait partie, et, dans l'éblouissante lumière de sa liberté, vil-il poindre les premières lueurs de la liberîé du monde ? OUoique fort jeune encore, M. Ancillon était plus réfléchi qu'enthousiaste. Mûri sans avoir vécu, prévoyant avant d'être expérimenté, il se défia d'une réforme sociale qui lui semblait compromettre ce qu'elle avait de nécessaire par ce qu'elle entreprenait d'excessif. L'impression qu'il en reçut demeura ineffaçable; elle le disposa plus lard à opposer la souveraineté de la raison à la souveraineté du nombre; à faire découler la conslilulion des États, non d'une théorie générale des droits de l'humanité, mais des traditions historiques de chaque peuple.
De retour à Berlin, il se consacra enlièfemenl au ministère évangclique. Attaché en qualité de pasteur à l'église française de Werder, il acquit bientôt une brillante réputaiion comme orateur de la chaire. Il fit descendre le christianisme, dés hauteurs solitaires du dogme où l'on n'allait plus le chercher, dans les régions plus fréquenléf s de la morale et de l'utilité humaines. Il croyait en chrélien, pensait en philosophe, et aux plus pUrs enseignements de la religion il mêlait les plus généreuses idées du siècle. Aussi, louies les fois qu'il parlait, y avait-il foule dans le temple, où les âmes pieuses allaient s'émouvoir et les esprits élevés réfléchir,
Mais M. Ancillon était réservé à d'autres succès encore. Un de ces hasards heureux , qui ne manquent jamais dans la vie des hommes supérieurs , lui ouvrit une nouvelle carrière sans le faire sortir de Pancienne. H y avait en Prusse un prince qu'avaient élevé les réfugiés et les philoso]ibes, le prince Henri, frère du grand Frédéric. Après avoir longtemps combattu en habile capitaine, il vivait alors dans la retraite, recherchait Tesprii, aimait la France, désapprouvait l'union inconsidérée qui rapprochait la jeune Prusse de la vieille Autriche pour attaquer en commun notre révolution, et se consolait, au château de Hheinsberg, dans la culture des lettres et dans de glorieux souvenirs, de la disgrâce où le laissait languir la fausse politique du nouveau règne. C'est dans cette retraite du héros de Prague et de Freyberg , de l'ancien et spirituel compagnon de Voltaire, que M. Ancillon, appelé à célébrer un mariage comme pasteur, prononça un discours qui lui gagna le cœur du noble vieillard. Dès ce jour, le prince Henri l'admit dans son intimité. Il lui trouva tant de savoir et une raison si solide, qu'il crut devoir les faire servir à l'instruction de la jeunesse la plus illustre de la Prusse dans l'académie militaire de Berlin, où elle était formée à la science de l'histoire et de la politique, en même temps qu'au grand art de la guerre. Un prince, même disgracié, a toujours assez de crédit pour faire nommer un professeur. Grâce à cette utile protection, M. Ancillon fut chargé d'enseigner l'histoire dans une école d'où sont sortis depuis tant de généraux et de diplomates. Mais en créant un professeur on préparait un historien.
M. Ancillon avait toujours eu un penchant décidé pour l'histoire, et dans l'histoire pour ce côté des événements qui touche à l'existence des États et sert à expliquer la fortune des peuples. Il appartenait à la famille des historiens politiques. Sans avoir les grandes vues de Bossuet , le jugement profond de Machiavel, la pénétration ingénieuse et vaste de Montesquieu, il porta dans l'histoire un tranquille bon sens et une honnêteté intelligente. Comme ces matires glorieux, il aimait à suivre les révolutions humaines en remontant à leurs causes, à saisir le sens des institutions, à juger la conduite des gouvernements, à
montrer ce que les grands hommes empruntent à leur temps et ce qu'ils lui laissent, à pénétrer jusqu'à ces belles règles de l'ordre moral qui fout dépendre le sort des peuples de leur caractère, et qui préparent le perfectionnement des sociétés par le progrès du sentiment du droit et de la raison publique. Ce fut l'esprit dans lequel M. Aucillon poursuivit son enseignement à l'académie militaire de Berlin, et composa l'important ouvrage qui a fondé sa réputation en l'urope au commencement du siècle.
Vous connaissez tous cet ouvrage, messieurs. Il a été l'un des principaux titres de M. Ancillon aux suffrages de l'Académie. Le choix seul du sujet est, de la part de l'auteur, un signe de force, car les grands travaux attestent les grandes aptitudes. Or le livre de M. Ancillon embrasse l'une des époques les plus remarquables des annales du monde ; il fait connaître ce temps qui n'est plus animé de la pensée du moyen âge et que n'agite pas encore la pensée de nos jours; qui commence avec Luther et finit un peu avant Voltaire; qui s'ouvre par Charles-Quint et se ferme par Louis XIV; qui se précipite à son début dans la confusion des guerres d'Italie, et, à son terme, se règle d'après les savantes combinaisons d'Ulrecht.
C'est alors en effet que. sous la parole de hardis novateurs, l'unité spirituelle de l'Europe se brise, que plusieurs peuples changent la forme de leur croyance, que des luttes formidables s'engagent pour assurer la liberté de la conscience, prélude victorieux de la liberté de la pensée, que le genre humain marche, par de puissantes découvertes, de beaux systèmes, des sciences inattendues, vers des destinées nouvelles. C'est alors que dans le sein de chaque pays les gouvernements achèvent de s'organiser suivant le principe qui leur est propre, en vertu d'une logique involontaire , mais irrésistible ; que l'Italie , n'ayant pas su constituer un pouvoir national , est livrée pour plusieurs siècles à la domination étrangère; que l'Allemagne, de plus en plus désunie et morcelée, consacre son anarchie par l'affaiblissement de l'autorité fédérale de l'Empire; que l'Espagne va se perdre dans l'immobilité de la monarchie catholique (Je Philippe II; que la France acquiert toute son unité et toute
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SJi grandeur soos la royauté adminisirative de Luuis ItV; et que rAiij;loierre. après deux n'volulions, parvre it à la monarchie représentaiive de Guillaume III. C'est alors enfin que les guerres générales amènent les prévoyantes conventions diplomatiques qui distribua lit avec plus de précision le territoire de l'Europe, et font vivre les États, pour ainsi dire, en société sons une législation consentie. Ainsi, dans l'ordre moral, la rcfofmation; dans Tordre politique, la cotistrtution dé chaqdc gouvern. ment d'après son principe; dans l'ordre général, le progrès du droit des gens et rétablissement d'un utile système d'équilibre par les traités foudumeutaux de Westphalie et d'! trecht : telle est cette époque, et le livre de M. Anclllon la reproduit babilemefit atec le mouvement de ses révolutions et le cortège de ses grands hommes.
Je ne serais pas suffisamment juste énters cette œuvte, ii je n'en signalais \e côté original. M. Ancillon s*est surtout proposé de montrer comment s'est formée, au-dessus de chaque société particulière, une société générale des nations aussi nécessaire au développement de l'humanité que la première l'est au déveloj pement de l'homme. Il cherche par quels moyens le^ peuples sont sortis de l'état de nature dans lequel ih vivtiient les uns à l'égard des autres, n'ayant presque d'autres communications entre eux que celles de la guerre. Comme il ii'elisfe point de législateur qui leur impose une règle, ni de gouvernement qui la fasse respecter, M. Ancillon se demande d'où ce droit public des États tirera son origine et où il trouvera sa sanction? Il ne le voit résider ni dans l'autorité d'une monarchie universelle que l'histoire démontre impossible, ni dans les décrets d'une asseaiblée représentative des nations, que le bon sens reconnaît chimérique, ni dans la modération des gouvernements en progrès, dont aucun jusqu'Ici , quelle qu'ait été sa forme, n'a été exempt des abus de l'ambition, n'a échappé aux excès de la conquête. Mais il le volt se dégager de la résistance concertée des Étals faibles qui opposent la masse victorieuse de leurs forces secondaires h la force agressivi- d'une puissance prépondérante, et l.i ramènent dans les limites légitimes de 800 action.
Ce droit conventionnjel qu'établisseiit peu à peu des pactes de mieux en mieux combinés, se rapproche du droit idéal que Dieu a rois dans la raison des hommes pour les conduire et les régler. Il a son principe d;jns rexislence indépendante des peuples, sa loi dans les contrats qui terminent leurs Juttes, sa garantie dans une force plus développée ini^e au service d'uaç justice plus étendue. Les corps politiques qu'il régit, après s'être longlem{)S entre-choqnés et réciproquement contenus, tendeiil vers une harmonie toujours plus grande, par une gravitation insensible dont M. Ancillon a déterminé U marche ejt décrit les mouvements.
Ce tableau des révolutions du système politique de l'Europe se déroule comme une composition bien faite. L'anieur a mis dans son livre tout l'ordre qui est dans son intelligence. Chaque événen ent y est à sa place et dans sa lumière; chaque homme y marche à son but et avec sa pepsée. Il ne faut pas cependant chercher dans ce livre, d'une beauté simple et d'un mérite soutenu, la vivacité des récits, ni l'éclat des couleurs. M. Ancillon ne raconte pas, il expose; ne peint pas, il juge. Sous des formes quelquefois un peu lourdes, il offre des aperçus fins et des appréciations profondes; et s'il laisse à désirer plus d'art comme historien, il s'élève toujours aux plus hautes compréhensions de l'histoire.
Api es la publication, en 1803, des premiers volumes de son ouvrage, qui eut un succès universel, M. Ancillon fut nommé historiographe de la maison de Brandebourg, et, la même année, il fut appelé à siéger auprès de son père, à l'Académie royale des sciences et des lettres de Berlin. En entrant dans la célèbre compagnie qu'avait fondée Leibnitz et qu'avaient récemment illustrée Miaupertuis, Euler, Mérian, Lagrange, M. Ancillon se livra à l'un des penchants les plus chers de son jcsprit. Il lui communiqua de nombreux et savants mémoires sur toutes ces grandes questions philosophiques qui sont l'aliment inépuisable de l'intelligence humaine, doat elles nourrissen! la curiosité et développent la force.
Pendant que la philosophie de Locke et de Condillac dominait pleinement en Angleterre et eu Ffance, il s'était formé
une philosophie nouvelle en Allemagne. En prenant naissance chez celle nation trop divisée pour n'être pas un peu confuse, dont Tunité est dans la langue et Taction comnnunc dans l'esprit; nation douée d'un génie plus hardi que régulier, plus patient que précis, à la fois réfléchie cl rêveuse, no repoussant pas l'imagination de la science et mêlant Tenthousiasme à l'analyse, la philosophie élait tour à tour devenue, par Kant, la théorie la plus austère et la plus haute de la raison, par Fichte une sorte d'algèbre de la pensée, par M. de Schelling le poème universel de la nature.
Dans sa solitude de Kœnigsbcrg, le fondateur ingénieux et profond de cette grande école philosophique, méconlcni du système de Locke, qui faisait dépendre toute la connaissance humaine des sens, et troublé par les objections de Hume, <{ui ne voyait dans le monde qu'une succession de phénomènes sans cause, et dans l'enteiidemenl qu'une suite de perceptions sans lien, Kant voulut soustraire la philosophie à l'observation bor née de l'un, et au scepticisme destructeur de l'autre. Il prit pour point de départ et pour fondement de son système la raison, qu'il soumit à une admirable analyse. Il en reconnut les lois nécessaires; mais, enfermé dans ces conceptions idéales, il réduisit pliilosophiquement l'univers à n'être qu'uue forme de la pensée. Ne trouvant pas de certitude dans ce qui était en dehors de l'esprit humain, il ne parvint h démontrer, par la raison théorique, ni l'existence du monde, ni l'existence de Dieu, ni l'existence de l'ûmo, et ne s'éleva, avec une heureuse inconséquence, jusqu'à leur afilrmation, qu'.iu moy( u de la raison pratique, c'est-à-dire du besoin naturel de la morale et de la justice.
Disciple audacieux de ce maître circonspect, tirant avec une logique intraitable etaltière les conséquences de son principe, Fichte, qui avait l'âme d'un stoïcien et l'espril d'un géomètre, entreprit de résoudre les incertitudes de Kant dans l'unité d'un absolu idéalisme. Cet idéalisme extrême provoqua une réaction en sens contraire, et M. de Schelling, ramenant la science vers le monde extérieur, fonda la philosophie de la nature. Il ne chercha point l'unité dans la conscience humaine, comme vc-
nail de le faire Fichte, mais il essaya de réunir le monde sensible au monde intellectuel par une vaste conciliation, en remontant jusqu'à l'existence suprême, source commune des idées et des êtres. Physicien et poète, il construisit, à la façon des philosophes de l'ancienne Grèce, un système où Dieu se déroule à la fois dans l'univers et dans le genre humain, sous la double forme de la vie organique et de la vie morale; obéissant aux lois de la pesanteur et du mouvement dans la nature qui s'ignore, suivant les règles de l'intelligence, de la justice et de l'art dans l'humanité qui se connaît ; identique et divers, éternel et successif; système imposant et périlleux qui semble au moins confondre Dieu avec son oeuvre, et absorber l'homme dans la création.
Cette philosophie aventureuse qu'un puissant dialecticien devait soumettre plus lard à d'impérieuses formules, effraya l'esprit mesuré de M. Ancillon. D'un autre côté, la philosophie expérimentale de Locke et de Condillac ne lui offrait que des analyses incomplètes et des solutions limitées. Aussi se plaçat-il entre les deux écoles, auxquelles il se présenta comme un médiateur. Fidèle aux sages et conciliantes directions qui s'étaient établies, surtout par les travaux de Mérian et de son père, dans l'Académie de Berlin, il fut éclectique. Il soutint que les divers systèmes n'étaient jamais que l'exagération d'une idée juste. Il reprocha à la philosophie française de n'adopter que ce qui se sent, et à la philosophie allemande de ne croire qu'à ce qui se pense. S'appropriant une maxime profonde de Leibnitz, il dit spirituellement : « Comme ces deux systèmes « procèdent par voie d'exclusion, ils ne sont vrais qu'à moitié: a ils sont vrais dans ce qu'ils admettent, faux dans ce qu'ils ro- « jettent. » Il ne prit donc le point de départ de sa philosophie ni dans la simple sensation, ni dans l'inlelligonce pure; il le plaça dans le sentiment de la conscience tel que l'avait affirmé Descartes. La conscience fut, pour me servir de ses expressions, la rétine intérieure où viennent se représenter le monde visible avec lequel l'homme est en communication par les sens, et le monde invisible avec lequel il est en rapport par la raison. C'est là qu(3 s'opère selon lui la vision intellectuelle,
m NOTICES mSTORIQUES.
Que voit-il se réfléchir dans ce miroir de la cousciencu? De« faits d'un ordre difl'éreul qui partent, les premiers, du dehors, et apportent à l'homme le sentiment de Texistcnce des éires; les seconds du dedans, et lui donnent Icsoniimcut de sa propre existence. Ce double phénomène, par lequel s'acquiert la conscience des objets et la conscience de soi, est, pour M. Ancillon, le fondement de tout ce que Thomme peut et doit connatlre. Si, dansTun de ces phénomènes, il trouve l'impression passive des sens qui sont les intermédiaires indis|ieusablcs entre l'univers et l'homme, il saisit dans l'autre l'opération active de l'âme dont il ne cherche pas à pénétrer l'essence, mais dont il s'applique à découvrir les facultés. C'est dire que sa méthode est la méthode psychologique. Il y rappelle, avec une spirituelle modestie, la philosophie alors dominante qui s'était engagée et se perdait dans une hasardeuse ontologie, lui reprochant de se substituer orgueilleusement à Dieu et de renouveler la création. « Résignons-nous, ajoute-t-il avec une grâce un peu ironique, à notre condition d'homme , et prenons l'esprit de notre état. B
En suivant cet esprit, quelles facultés reconnaît-il à l'âme? La faculté d'être excitée par les sens qui provoquent son activité sans changer sa nature, ou la sensibilité ; la faculté de percevoir les objets, de juger leurs rapports, de conserver leur souvenir, de comprendre leur beauté, ou l'entendement ; la faculté de choisir entre des sensations, de se décider entre des penchants, en un mot, de vouloir, ou la liberté. Enfin, au-dessus de toutes les autres, la faculté de pénétrer jusqu'aux notions les pins hautes des choses et des êtres, ou la raison, qu'il place dans les profondeurs de l'âme, comme Dieu est placé dans les profondeurs de l'uuivers.
Des facultés qu'il a reconnues, M. Ancillon fait découler des besoins d'un ordre supérieur. A leur exercice ou à leur combinaison, il rattache l'idée du bon et du juste ou la morale, l'idée du vrai ou la science, l'idée du beau ou l'art, l'idée de l'ordre social ou l'Étal, l'idée de Diru, ou la religion L'homme étant, par sa nature, m rapport avec les lois du uiondeelse développant déplus eo plus d'après elles, M. Ancillon lui attribue une pcrfec-
tibilJté indéfinie. Il fait en quelque sorte, de lui, le confident progressif de la Providence et l'exécuteur terrestre de ses desseins.
Telle est, présentée avec brièveté, et, dès lors, avec un peu plus de précision qu'il ne lui en a donné, la théorie de M. Ancillon. Malgré ce qu'elle offre de judicieux et d'élevé, elle n'a pas assez de rigueur scientifique, et elle manque de la force d'un système. Nous avons vu se développer, depuis, un éclectisme plus vaste, une psychologie plus exacte, et le témoignage intérieur de la conscience servir plus puissamment à l'explication des êtres. Mais M. Ancillon eut le mérite d'entrer un des premiers d;ins ces voies en publiant ses Mélanges de philosophie et de littérature en 1809.
La même année, il fut nommé conseiller d'État au département des cultes. A chaque succès de son talent correspondait un progrès dans sa fortune. Le gouvernement prussien s'entourait, du reste, alors des hommes les plus capables de le relever de l'abaissement profond où l'avaient fait tomber des désastres récents. Monarchie nouvelle, la Prusse était en quelque sorte une parvenue parmi les vieilles puissances. Elle devait son existence même aux révolutions modernes. Des sécularisations ecclésiastiques au xvr et au xvn* siècle, et d'audacieuses conqu(^tes au xviu% avaient fait sa grandeur; la liberté de la conscience, introduite dans l'État par le protestantisme, la liberté de la pensée installée sur le trône par la philosophie, avaient fait son esprit. Elle représentait en Allemagne le mouvement nouveau du monde et n'y pouvait rien que par lui. Si elle était restée fidèle à son origine, si elle avait suivi, comme précédemment, la voie ouverte à ses intérêts, elle aurait tiré avantage de la révolution française au lieu de s'en déclarer l'ennemie, et se serait entendue avec son irrésistible chef. Elle fll le contraire. Elle fut baltue et amoindrie. Elle vit son armée arrêtée en 1792 dans les défilés de la Champagne, brisée en 1806 sur ks plateaux d'Iéna; elle vit sa puissance, si industrieusement construite depuis l'électeur Jean-Sigismond jusqu'au grand Frédéric, anéantie à Tilsitt. Là, dans l'excès du malheur, finit sa faute, et dans l'abus du triomphe commença
la nôtre. Son glorieux vaiaqueur ne se comporta point en habile politique. Il aurait dû la relever et non l'abattre; l'agrandir et non la réduire; lui donner, après la défaite, ce qu'il lui avait offert avant la lutte. La reconnaissance peut-être, Tinlérét certainement, auraient attaché à son alliance un État puissant traité avec une magnanimité si adroite. Rencontrant en Europe l'inflexible inimitié de l'Angleterre, et la résisutnce sans cesse renouvelée de l'Autriche^ Napoléon avait besoin de s'unir avec la Prusse, rendue complice de la révolution en devenant son obligée. Mais la confiance de ce grand homme en sa force le poussa à des résolutions opposées, et il prépara le soulèvement de la Prusse par l'excès de son humiliation.
Ce fat alors en effet que le gouvernement prussien revint avec prévoyance à son principe; qu'il évoqua la liberté pour recouvrer plus tard l'indépendance; que deux ministres révolutionnaires dans l'intérêt de la monarchie, le baron de Stein et M. de Hardenberg, firent descendre la vie publique jusqu'aux racines de l'Étal, en donnant des institutions plus libérales aux communes, et rapprochèrent, par le contact des intérêts et par une certaine égalité dans les droits, les diverses classes jusque-là séparées de la nation; que Fichte mil la philosophie au service de la nationalité, dont sa parole enthousiaste exalta l'énergique sentiment dans les âmes M. Ancillon s'associa à cet élan du patriotisme prussien. Pour ranimer l'émulation de son pays, il lui rappela son histoire. Au sein même de l'Académie, prenant pour sujet d'un de ses discours la vraie grandeur, il fit l'éloge de Frédéric II. Il montra jusqu'à quel degré de puissance et de gloire ce roi^ aussi adroit politique que hardi capitaine, avait élevé la Prusse, qui formait, à son avènement au trône, un petit État de deux millions d'habitants, et qui comptait, à sa mort, parmi les plus fortes monarchies de l'Europe. L'audace avec laquelle il avait conçu le dessein de s'agrandir ; ses attaques si promptes et si bien conduites contre l'impériale maison d'Autriche, dépouillée à jamais d'une vaste province; ses luttes héroïques pendant sept années avec les trois premières puissances du continent, forcées à lui donner la paix en lui laissant ses conquêtes ; les repos de son règne, aussi
féconds en progrès civils que ses guerres l'avaient été en accroissemenis territoriaux; son habileté à conserver tout ce qu'il avait osé prendre, à unir par la justice ce qu'il avait rapproché par la force;. en un mot, le génie du conquérant et la sagesse du fondateur : voilà ce que M. Ancillon fit voir, dans l'héritier des anciens électeurs de Brandebourg, élevant la Prusse au niveau des grands États et se plaçant parmi les grands hommes.
M. Ancillon sut encore, dans une touchante et solennelle occasion, adresser à son pays de patriotiques enseignements. La reine de Prusse n'avait pas survécu longtemps aux désastres qu'elle avait en partie causés. Celte jeune, belle, spirituelle et altière princesse, tombée des plus présomptueuses espérances dans le plus pénible abaissement, était morte en juillet 1810, emporiant l'admiration et les regrets de tout un peuple. On oubliait ce qu'elle avait fait pour ne se souvenir que de ce qu'elle avait voulu, car les nations savent gré d'avoir, même imprudemment, aimé leur honneur et recherché leur gloire. Aussi, à la nouvelle de sa mort, le deuil fut universel. M. Ancillon, interprète religieux de l'affliction commune, prononça son oraison funèbre en présence de la famille royale, accablée d'une aussi grande perte. Il loua noblement ses vertus, parla avec grâce de tout ce qui charmait en elle, rappela avec tristesse ses infortunes, et déplora éloquemment sa fin prématurée. S'inspirant des souvenirs laissés par cette reine, qui avait pénétré si avant dans les imaginations comme dans les cœurs, il demandait en son nom plus de dévouement encore au roi qu'avait éprouvé la fortune, à l'État qu'un concert de volontés et de sacrifices pouvait seul relever de son abattement. Il lui faisait dire à son auditoire ému : « Que votre douleur soit « adoucie par l'espérance, que ce ne soit pas une douleur sté- « rile et vaine. Prouvez-moi votre attachement par des actions « et non par des larmes. Chérissez votre patrie, qui était de- « venue la mienne; ne vivez que pour elle; mourez pour elle, a s'il le faut. »
Vers le même temps, l'éducation du prince héréditaire de Prusse avait été confiée à M. Ancillon. Sa sagesse et son savoir
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le rendaient digne de remplir une mission si haute. Ce prince était alors âgé de quinze ans. M. Ancillon lui donna des directions savantes et des idées généreuses. Il lui présenta Thistoire connue le guide clairvoyant de la politique, et entretint en lui ce goût de plaire qui annonce toujours dans les princes le désir de rendre les peuples heureux, et leur impose en certains cas le devoir de les rendre libres.
Les enseignements du précepteur n'ont peut-être pas été étrangers aux actes souverains du disciple. Il n'est dès lors pas sans à-propos d'exposer ici les doctrines politiques de M. Ancillon. Ébauchées dans les Àphoritmes de droit naturel et politique qu'il fit paraître en 1801, ces doctrines furent développées dans l'ouvrage relatif à la touveraineté et aux fi<rmei du gouvernement, qu'il publia en 18 '5, et enfin complétées dans le livre où il traita en 1824 de Vesprit des constitutions et de leur influence sur la législation.
M. Ancillon n'appartenait pas à l'école alors un peu décrédltée de la souveraineté populaire, sans se rattacher néanmoins h l'école renaissan!e du pouvoir absolu. Il n'était ni le disciple de Rousseau et de Mably, ni l'émule de MM. de Bonald et de Maislre. Plein d'admiration pour le génie de Montesquieu et la philosophie de Kant, il étudia les faits sociaux avec la méthode historique de l'un, et les soumit au principe dogmatique de l'autre. Il s'attacha à éclairer la politique par l'histoire et à la régler par la raison.
Sur quel fondement M. Ancillon fit-il reposer sa théorie? Sor lé perfei tionnement successif de la souveraineté. La souveraineté est, suivant lui, le principe organisateur des sociétés politiques; elle donne à chacune d'elles son unité morale, sa personnalité distincte, sa vie régulière, et ne résulte pas de la volonté exprimée des peuples, mais de l'ensemble de leurs besoins et de leurs idées. Organe général et obligé de la raison publique, elle doit être clairvoyante « t perfectible, se conformer à l'état changeant des sociétés, marcher avec la pensée des siècles.
Des caractères divers que prend cette souveraineté selon la situation relative des peuples, la nature des lieux, Pinlluence
ANCILLON. Sg
des climats, l'esprit des temps, dérive la variété des constitutions politiques. M. Ancillon montre avec une sagacité aussi savante qu'ingénieuse comment les formes de gouvernement s'allèrent si elles ne s'agrandissent, cl les nailons meurent si elles ne se développent. La démocratie pure, l'aristocratie concentrée, la monarchie absolue conduisent également l'État à sa ruine par le désordre oa le dépérissement, en le jetant dans l'anarchie qui le dissout, dans l'oligarchie qui le paralyse, dans le despotisme qui l'éteint. L'anarchie, l'oligarchie, le despotisme ne sont pas, selon l'observation fine et forte de M. Ancillon, des formes de gouvernement, mais des maladies du corps social. Afin d'échapper à ces dangereuses infirmités, les États doivent étendre leur principe au lieu de le concentrer, et introduire à propos dans le gouvernement les éléments nouveaux qui se sont produits dans la société.
De là, pour M. Ancillon, la nécessité du développement historique des constitu lions. Parti toujours d'en haut et jamais d'en bas, opéré pour le peuple et non par le peuple, ce développement est un acte libre de la souveraineté éclairée qui ne saurait s'y refuser, et qui cependant ne peut y éire contrainte. La raison l'y invite, mais rien ne l'y force. Ici éclate l'imperfection de ce système, et l'école historique est en contradiction avec l'histoire.
En effet, jusqu'à présent, qu'est-il arrivé lorsque les nations, dans leurs progrès, ont aspiré à des droits plus étendus et sont devenues capables de participer directement à la puissance législative? L'histoire nous apprend que le difficile passage de la souveraineté absolue à la souveiaineté partagée a toujours été forcé par des révolutions. Je ne parlerai pas de la révolution française, opérée en vertu de théories générales qui en voilent, aux yeux de M. Ancillon, le sens national et la puissante opportunité. Mais l'Angleterre, dont la constitution est admirée par lui comme éminemment historique, et qu'il appelle une transaction de la raison politique, n'a l-elle pas acquis ses principales libertés par des révolutions? Qui donc a oublié et la victorieuse querelle des barons anglais contre Jean sans Terre pour lui arracher la grande charte, el la consécration violente
de ce pacte foDdamental imposé par les armes à son faible fils IIcDri III, exigé par des confirmations multipliées de son altier petit-fils Edouard I"? Qui ne se souvient aussi que le bill des droits, suite et complément de la grande charte, contrat moderne ajouté au contrat ancien, a été le prix des deux révolutions de 1640 et de<4688; qu'il a coûté cinquante ans d'eflbrts; que pour l'obtenir, le peuple anglais a vaincu un roi et en a expulsé un autre, a condamné la souveraineté absolue dans Charles 1" par un acte si tragique, et Fadétruite dans Jacques II par une déposition si concluante; en un mot, que, donné à une dynastie nouvelle comme condition et règle de son pouvoir, le bill des droits a été le lien conventionnel, mais solide, établi entre In nation libre et la royauté illimitée?
Du reste, la théorie bien entendue, et surtout bien appliquée de M. Ancillon, aurait pour objet d'éviter ces résultats soudains et violents. Aussi en a-t-il conseillé l'habile emploi dans son pays, lorsque les événements de iS^^ et de 1815 eurent rendu la Prusse à son indépendance. Il était juste d'acquitter à la paix la promesse de liberté descendue du trône avant la guerre. .M. Ancillon y inclina , en pensant toulerois qu'il fallait changer par degrés la constitution du royaume et passer de la liberté locale à la liberté générale.a On peut, écrivit-il en 1815, espérer «c et faire beaucoup de bien en suivant la route que la sagesse « do roi nous a indiquée et ouverte. Si le gouvernement de- « meure fidèle à ce système, si l'on commence par organiser « les états provinciaux comme moyen préparatoire pour fora mer convenablement les états nationaux, alors nous conser- « verons notre caractère et nos mœurs. Les institutions nou- •1 velles seront le produit des institutions anciennes; celles-ci « se perfectionneront peu à peu, et celles-là jetteront de pro- « fondes racines. Ainsi, sans imitations serviles, sans révolu- « tions subites, sans innovations hasardeuses, nous poursui- « vrons d'une manière vraiment patriotique les améliorations <i qui nous ont été annoncées. Nous mettrons ordre, avec une « prudence calme cl dans une heureuse intelligence, à nos af- II faires intérieures. Nous concilierons l'unité de la souverai- « nelé avec l'étendue de la délibération , avec les formes
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« favorables au développement de l'esprit public, et nous a maintiendrons entre le prince et le peuple le plus parfait « accord. »
Ce plan a été suivi. Après avoir organisé dans un sens plus populaire l'administration, l'armée, l'enseignement, le feu roi Frédéric-Guillaume donna en 1828 des élats provinciaux réguliers à la Prusse, qui dut être appelée plus lard à établir les impôts et à ratifier les emprunts en assemblées d'états généraux. Patiemment attendus sous Frédéric-Guillaume III, ces élats généraux viennent d'être réunis par Frédéric-Guillaume IV, qui acquitte les royaux engagements de son père avec une fidéliié louable, mais avec des restrictions que l'intérêt du pays, l'esprit du temps et la raison du prince ne peuvent manquer de lever. Que deviendraient sans cela et l'expérience de l'histoire et la théorie de M. Ancillon, qui recommandent également d'adapter la forme du pouvoir à l'état de la société? Lorsqu'un pays est digne d'exercer certains droits, n'esl-il pas sage de les lui donner de peur qu'il ne les prenne? Lorsqu'il a l'ambition fondée d'intervenir dans son propre gouvernement, n'esl-il pas habile de l'y admettre, de peur qu'il n'y fasse invasion? C'est ce qui résulte avec évidence de la docirine du développement historique, laquelle serait autrement un vain jeu d'esprit. Par cette doctrine, en effet, M. Ancillon arrive sans hésitation comme sans secousse à ces consiitulions mixtes où la souveraineté est divisée entre plusieurs pouvoirs qui se contrôlent et ne s'entravent pas, où les formes délibératives prévalent avec leur pleine réalité et leur utile distinction dans deux assemblées élective et héréditaire représentant, la première le principe du mouvement,^ seconde le principe de la durée; où les besoins publics, signalés par une presse vigilante, discutés à une tribune libre, réalisés dans des lois opportunes, réforment insensiblement l'État et ne le bouleversent point; où enfin le droit réciproque et l'action mutuelle du prince et du peuple reposent sur un contrat inviolable qui laisse au prince l'autorité sans ses oppressions, et donne au peuple la liberté sans ses dérèglements. Lorsque le temps, dans sa marche, rend ces gouvernements praticables, M. Ancillon n'est pas éloigné de les admettre comme
ej NOTICES HISTORIQUES.
nécessaires. Puissent les idées prudentes du maître trouver faveur auprès du disciple couronné! Puisse la Prusse, dont Funilé imparfaite a besoin, pour être achevée, des rapprochements étroits de la vie politique et du droit commun entre huit provinces encore profondément séparées, puisse-l-elle entrer dans la société agrnndie des É(ats libres par des voies plus heureuses et à travers moins d'épreuves que les nations qui l'y ont devancée!
Les idées de M. Ancillon le préparaient et le conduisaietit Naturellement aux affaires. Aussi fut-il appelé de bonne heure à y prendre part. En 1817, il fut nommé membre du comité chargé de régler la constitution des états provinciaux ét;ihlis quelques années plus tard. Dès 1814, il avait été attaché, comme conseiller, au ministère des affaires étrangères, dont la section politique lui fut confiée en 1818. Il occupait ce poste importani, où il se montrait Tauxiliaire éclairé d'un ministre habile, le comte de Bernstorff, lorsque éclata la révolution Je Juillet. Le monde s'émut à la nouvelle de ce grand mouvement populaire qui s'imposa aux puissances troublées de TEurope par sa justice et sa victoire. Le souvenir des longs désastres qu'elles avaient essuyés en attaquant la révolution de 1789, les rendit cette fois plus circonspectes envers la révolution de 1830. Le gouvernement que la France s'était donné dans la plénitude de son droit et de sa force, fut universellement reconnu par les autres gouvernements, dont un seul, celui d'Angleterre, avait la même origine.
La Prusse l'accepta des premières, grâce à la prudence et au bon sens de son vieux roi. Sans aimer la révolution, ce prince sut s'accorder avec elle. Le souffle de Juillet s'était répandu en Europe. Dans le>oisinage de la France, il avait brisé le royaume des Pays-Bas et séparé violemment la Belgique de la Hollande. En Angleterre, il avait ramené au pouvoir les whigs qui en étaient exclus de|iuis vingt-cinq ans, introduit avec eux l'esitrit de réforme dans l'Étal, et privé la sainte alliance continentale de son plus utile appui. En Italie et en Pologne, il avait soulevé dans leurs tombeaux deux vieux peuples qui y avaient été ensevelis vivants. En Suisse, il avait renversé les constitutions oli-
garchiques. En Allemagne, il avait étendu le régime représentatif dans plusieurs États secondaires. En Portugal et en Espagne sous des luttes dynastiques, il allait ranimer les formes de gouvernement détruites en 1S23.
C'est au milieu de ces agitations et de ces changements que M. Ancillon fut appelé à diriger le cabinet de Berlin. Depuis 1831, époque où, devenu secrétaire d'État, il partagea la conduite des affaires avec le comte de Bernstorlf, que sa santé affaibl e força de se retirer enîièrement en 1832, il fut, jusqu'à sa mort, le sage représentant de la politique prussienne en Europe. Ce choix d'un homme nouveau qui ne devait son élévation qu'à son mérite, honorait la clairvoyance du prince, et il était conforme à l'intérêt du pays. Empêcher la collision des deux grands principes d'autorité et de liberté remis en présence sur le continent, se placer entre les deux puissants partis qui semblaient prêts à s'y disputer la domination, les armes à la main, savo.'r concéder, pouvoir contenir, mettre de l'à-propos et de la mesure dans la déférence comme dans la résistance, tel était le rôle qui convenait à !a Prusse en des conjonctures si délicates. M. Ancillon semblait l'acteur désigné pour jouer ce rôle, auquel le rendaient éminemment propre ses sentiments modérés, la facilité de son esprit disposé aux concessions mais se refusant aux faiblesses, son humeur douce sans être trop compiaisattte, une prévoyance habile et non agitée, beaucoup de loyauté avec un certain mélange d'adresse, les scrupules même d'un caractère quelquefois irrésolu et les convictions d'une intelligence élevée. Aussi eu t il le rare bonheur de suivre ses idées anciennes en remplissant ses devoirs nouveaux, et, après avoir été le théoricien de la conciliation, d'agir en ministre de la paix.
Ainsi l'homme de lettres ne se démentit point dans l'homme d'État. Il en avait pris, pour ainsi dire, l'engagement dans un dernier écrit qu'il avait fait paraître en 1831 au moment même où il était arrivé aux affaires. Cet ouvrage en deux volumes avait pour litre : De la conciliation des extrêmes. C'était un éclectisme universel sous une forme un peu bizarre. A l'aide de thèses et d'antithèses, reprenant les divers sujets qu'il avait traités, la philosophie et l'art, l'histoire et la politique, M. An-
cillon s'attachait, avec un tour industrieux, à dégager les opinions les plus contraires de leurs erreurs, en les ramenant à un terme moyen dans lequel il croyait voir la vérité et rencontrer la sagesse. Aussi avait-il coutume dédire : Moderala durant. La modération, dans laquelle seule il plaçait la durée, fut son dernier mot et dirigea ses derniers actes.
Notre vie est toujours l'image de nous-mêmes. Nous y mettons ce que nous sommes. Celle de M. Ancillon fut réglée comme son esprit, tranquille comme son âme. Consacrée à de nobles devoirs, ornée par de glorieux ouvrages, elle s'écoula dans une douce et assez éclatante uniformité. Elle aurait été sans traverses, si le mal, qui atteint tous les hommes par quelque côté, ne l'avait pas frappé dans ses affections. A la douleur qu'il ressentit en perdant son père, s'ajouta pour M. Ancillon le regret de n'avoir point d'enfants. II s'était marié cependant plusieurs fois. La première femme qu'il avait épousée était plus âgée que lui, et la seconde, fille d'un pasteur de Genève, mademoiselle Molière, qui aux agréments de la jeunesse joignait les vertus les plus attachantes, lui fut enlevée après deux ans d'une union heureuse. En mourant, elle lui légua tout ce qu'elle possédait; mais M. Ancillon, qui n'était point riche, n'accepta ce legs que pour le rendre à M. Molière, encore moins riche que lui. Le désintéressement lui était aussi naturel que la bienfaisance. Aussi, quoiqu'il eût passé par de grandes charges, M. Ancillon laissa-t-il à sa mort moins de fortune qu'il n'en avait reçu.
Il se maria une troisième fois en 1836, presque septuagénaire, avec une femme de vingt-sept ans qui l'avait charmé à travers une spirituelle correspondance. Avec plus d'imagination qu'il n'en avait montré dans sa jeunesse, il espéra se faire aimer. Il ne survécut pas longtemps à cette union disproportionnée. Cinq mois après, il fut atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau. C'est alors que reparut en lui la force du sage. Il supporta de longues souffrances sans proférer une plainte, et ne laissa voir aucune amertume contre la mon. Après une lente agonie, les mains jointes, les yeux tournés vers le ciel, le visage empreint d'une douce sérénité, il expira le 19 avril 1837, à l'ikge de soixante et dix ans. Comme il l'avait
prescrit par son testament, ses funérailles se firent sans éclat. Le 25 avril, à six heures du malin, ceux qui l'aimaient accompagnèrent obscurément ses restes au cimelière, où le prince royal était venu les attendre pour donner un dernier témoignage de son affeciion et de sa douleur à celui qu'il honorait comme un maître et qu'il regrettait comme un ami.
Avec M. Ancillon s'éteignit une famille où le mérite ainsi que l'honnêteté avaient été héréditaires durant plus d'un siècle et demi. Il n'en perpétua le nom qu'en le laissant célèbre. Aux qualités les plus élevées M. Ancillon joignait les dons les plus aimables. Sa haute raison ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup d'esprit, et son savoir n'excluait pas une certaine grâce. 11 semblait qu'il fût resté en lui quelque chose de son ancienne patrie. Il aimait la conversation et il y brillait. Sa pensée s'y produisait avec tant d'aisance, la forme de son langage s'y montrait tellement achevée, que ce qu'il disait, il semblait le lire. Si c'est un défaut, tout le monde ne peut pas l'avoir. Peut-être y avait-il quelque uniformité dans son élégance, et son goût n'était pas toujours exempt de recherche. Mais ce qui chez lui n'en avait jamais, c'était l'expression d'une bienveillance à laquelle ajoutait encore plus d'attrait le désir de plaire.
M. Ancillon n'a pas eu beaucoup d'invention comme théoricien. Il s'est tenu avec une constance éclairée et volontaire dans les voies moyennes, qui sont souvent les voies vraies. En toutes choses il a eu le rare mérite de la modération. II a pu dire de lui-même : « Je n'ai jamais séparé, ni dans mon cœur^ ni dans mes discours et mes écrits, la religion, la patrie et l'humanité : Dieu et le droit, la justice et la vérité, la dignité de la nature humaine et le respect qu'elle mérite ont toujours animé ma voix et dirigé ma plume. » 11 a fait mieux encore, il a agi conformément à ce qu'il a pensé. C'est ainsi qu'à un demi-siècle de distance l'humble pasteur d'une église réformée a pu, sans insuffisance comme sans contradiction, devenir le ministre d'un puissant État, que l'expérience de l'historien et la raison du phrlosophe ontsecondc la sagesse du politique, et que M. Ancilloa, après avoir obtenu l'estime reconnaissante de son pays, a mérité d'être loué, dans le nôtre.
MIONET. 2. 7