SUR LA TIE ET LES TRAVAUX
LUE DANS LA SÉANCE PUBLIQUE DE L'ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES DC 23 AOUT 1848.
Messieurs,
La plupart des membres de cette Académie dont vous avez jusqu'ici entendu l'éloge, ont traversé ces temps extraordinaires que remplissent tour à tour la pensée philosophique avec ses hardiesses, la passion révolutionnaire avec ses bouleversements, le génie militaire avec ses triomphes, l'esprit d'organisation avec ses prospérités, le sentiment du droit avec ses généreuses résistances et ses libres établissements. En des temps pareils, lorsqu'un aussi grand essor est communiqué aux intelligences, lorsque la plus vaste carrière s'ouvre à toutes les ambitions, chacun devient à peu près tout ce qu'il peut être. Il sort alors de la foule des inconnus qui conduisent les peuples par la parole, ou les dominent par l'épée. La nature humaine dans sa fécondité, les besoins publics dans leur diversité, suscitent des orateurs puissants, des législateurs hardis, des négociateurs résolus, des capitaines glorieux qui, d'idées en idées, font traverser à une nation toutes les formes
politiques, d'acquisitions en acquisitions l'éièvent à des grandeurs inattendues, et de ciiamps en champs de bataille la conduisent jusqu*aux extrémités du monde. Mais pour qu'une nation enfante autant d'hommes nouveaux et supérieurs, il faut qu'elle ait des choses nouvelles et grandes à accomplir. Il faut de plus qu'elle y soit préparée par une forte éducation et par le travail des siècles. On n'a pas tous les jours à faire une vraie révolution, à changer la base de la société et le principe du gouvernement, à fonder sur l'égalité ce qui reposait sur le pri vilége, à introduire la liberté publique là où dominait l'autorité absolue.
C'est à cette œuvre opportune que s'appliqua la génération réfléchie et passionnée, instruite et entreprenante de 4789. Elle lui donna ses instruments énergiques et ses longs succès. M. Bignon, dont j'ai à vous entretenir aujourd'hui, y prit une part modeste mais constante. Durant sa lo.'ignc vie, il ne cessa pas d'être sous les drapeaux, dans les affaires, ou parmi les assemblées de son pays, au service duquel il mit un dévouement habile et un talent élevé, marquant à la fois sa place dans l'histoire et dans la science de notre temps par la noblesse de ses actes et l'utilité de ses livres.
Edouard Bignon naquit le 3 janvier i771, au village de la Meilleraye, sur les bords de la Seine, entre Boucn et le Havre. Son père était capitaine de commerce au long cours; appelé à servir sur les flottes royales, il prit part à la lutte d'où sortit l'indépendance des États-Unis d'Amérique Au retour de ses campagnes, il remplissait son village et sa maison de ses belliqueux récits et de son enthousiasme. Les premières années du jeune Bignou furent ainsi bercées aux bruits de guerre et de liberté. Son âme s'ouvrit de bonne heure au sentiment des choses fortes et nobles, tandis que son esprit vif et ouvert trouva un généreux instituteur dans le curé de son village. Ce respectable ecclésiastique, que M. Bignon, dans sa reconnaissance, appelle le Fénelon du presbytère, après lui avoir enseigné les éléments de la grammaire et de la latinité, obtint pour lui, grAcc à la libérale protection de la marquise de Nagu, qui possédait le château de son village, une bourse dans le collège
de Lisieux à Paris. M. Bignon y fit avec distinciion ses classes, qu'il acheva le 14 juillet 1789. En quiKant les bancs de l'école, il entendit le canon qui annonçait la prise de la Bastille. C'était la grande voix de la révolution qu'il devait servir cinquante ans.
Pauvre et instruit, il entra dans l'enseignement. Il devint professeur et se fit en même temps journaliste. Après, avoir appl.iudi aux réformes de 1789, il s'éleva contre les excès de 1793. Mais mal lui en prit, et son indignation exposa sa vie: un mandat d'arrêt fut lancé contre lui. Afin de s'y soustraire, il courut, sous un autre nom, à la défense de son pays attaqué do toutes parts. Dans cet ékn de patriotisme et de terreur, qui poussait à la frontière les citoyens enthousiastes et les citoyens menacés, il alla se battre pour éviter de se laisser proscrire.
Réfugié d'abord en Normandie, il monta sur 1 une de ces chaloupes canonnières, armées de pièces de vingt-quatre et de fourneaux à boulets rouges, pour éloigner de la côte les vaisseaux anglais, et empêcher le bombsft-dement du Havre. Un peu plus tard, il passa de la marine à l'armée de terre, où il contracta d'illustres et de longues amitiés. Il demeura sous les drapeaux tant que durèrent les grands dangers de la France. Soldat par occasion, plus que par goût, il n'avait pas cessé de cnliiver les lettres. Cicéron, Horace, Virgile, Montesquieu, Voltaire, l'avaient suivi à bord des chaloupes canonnières ou dans les bivacs; il leur donnait tout le temps que lui laissaient ses devoirs militaires, et il feuilletait leurs pages immortelles de ses mains noircies de goudron ou de poudre. Lorsque la patrie fut sauvée et la révolution rendue triomphante par les victoires de ces plébéiens qui imposèrent sur les bords du Rhin les traités de Bàle à la Prusse et à l'Espagne, et dans les plaines d'Italie le traité de Campo-Formio à l'Autriche, M. Bignon crut pouvoir quitter son uniforme avec honneur et reparaître sous son nom avec sûreté.
Dans les rêveries du hamac et les loisirs du camp, il s'était demandé ce qu'il ferait en cessant d'être soldat. Il avait lu avec admiration les correspondances politiques des d'Ossat, des Jeanniu, des d'Estrades, des d'Avaux, et il se sentait attiré vers
la carrière où ils s'étaient rendus célèbres. II croyait qu'à la diplomatie impérieuse de la force allait succéder une diplomatie plus savante et plus régulière, et que la République emploierait désormais d'autres négociateurs que ses généraux. Il désira débuter parmi eux. Mais comment y parvenir? N'ayant d'auire protecteur qu'un mérite qui ne s'était pas encore fait connaître, irait il se perdre au milieu des solliciteurs qui abondent tout autant sous les républiques que sous les monarchies? Il pensa, fort ingénieusement, qu il fallait être un solliciteur original pour être un solliciteur remarqué et surioui exaucé. Le soldat pétitionna donc en poète; il adressa un placet en vers au Directoire, et il invoqua, dans la même forme, la protection du ministre spirituel qui dirigeait alors les relations extérieures, et dont il est devenu depuis le confrère dans cette Académie.
Rime et raison (lui disail-il) du même pas Bien rarement marchent ensemble, Et francbement je ne crois pas Qu'en moi le hainrd les rassemble ; Mais puisqu'il faut les séparer, ■ Je garde du moins la dernière.
Dans l'emploi que j'use C8|>érer, C'est elle qui m'est nécessaire.
Cet emploi les rapprochera (Si vous sonfTrez que je l'attende) :
C'est la rime qui le demande.
Et la raison le remplira.
Sa piquaDie requête lui ouvrit l'entrée du corps diplomatique. Il avait tout ce qu'il fallait pour s'y distinguer. Oulre les langues classiques, il savait l'allemand, l'anglais, l'italien et l'espagnol. En même temps que les langues, il connais.sail les intérêts de l'Europe, et il éUiit doué de cet heureux instinct fiolilique que l'expérience éclaire et que l'élude ne donne pas. Il avait l'esprit fin, pénétrant et droit. Ses manières étaient polies et naturellement élégantes. D'une douceur qui n'avait rien de fade, d'une fermeté qui n'avait rien de rude, attaché h la grandeur de son pays, attentif à ses avantages, il avait la sagacité qui devine, la prudence qui attend, sans manquer «le l'adresse qui profite ni du dévouement qui ose; et il devait éiro
habile sans jamais cesser d'être honnête. S'il n'avait pas cet ascendant qui entraîne les hommes et domine les situations, il entrait au service d'une puissance qui en avait pour ses agents, et dont il convenait mieux de modérer la force que de l'outrer.
M. Bignon fut d'abord nommé secrétaire de légation en Suisse, où il devint bientôt chargé d'affaires. Dans ce moment le Directoire, propagateur intéressé de la forme de gouvernement que la constitution de l'an m avait donnée à la France, établissait cette forme partout à l'aide de ses victoires ou par l'influence deses conseils. Des républiques directorialess'étaient ainsi fondées à Naples, à Rome, à Milan, en Hollande, en Suisse, sans égard aux vieilles habitudes et aux besoins présents des peuples qu'elles étaient destinées à. régir, et qui ne pouvaient pas être aussi brusquement conduits, les uns de l'obéissance absolue à la liberté démocratique, les autres du régime fédératif à l'unité française. Il faut que les constitutions sortent du fond même des États, sous peine d'être sans racines et sans durée. Celles qu'on imite ou qu'on subit sont mobiles comme l'esprit qui les essaye, passagères comme la force qui les impose. C'est ce qui arriva à toutes les constitutions d'origine directoriale, elles étendirent la révolution et ne donnèrent pas la liberté.
M. Bignon le vil et le dit; sa correspondance en fait foi. Cependant il applaudit en Suisse et il concourut à la chute du régime imparfait du moyen âge, sous lequel des cantons inégaux en étendue, et divers en organisation, étaient soumis héréditairement à quelques familles; formaient dans les villes des oligarchies sans grandeur, dans les hautes vallées des démocraties sans civilisation; possédaient avec dureté, administraient avec défiance des territoires assujettis, dont l'influence française devait à la longue faire des cantons libres.
Après huit mois de séjour dans ce pays, M. Bignon reçut une destination encore plus diOicilc; il fut eiivoyé à Milan, vers la république Cisalpine. Cette république nous devait son établissement et sa forme; aussi ne conservait-elle sa précaire indépendance que sous la garde de nos soldats, et elle subissait les volontés contradictoires de nos ambassadeurs, qui la soumettaient à tous les contre-coups anarchiques du directoire mé-
tropolilaÎD. Constituée par le général Bonaparte, réformée par Tambassadeur Trouvé, agitée par le général Brune, affaiblie par Tambassadeur Rivaud, elle fut ignominieusement perdue par le général Schérer. M. Bignon fut le témoin impuissant et le juge sévère des fautes qui amenèrent le honteux abandon de cet avant-poste de la France et de la révolution au delà des Alpes. 11 était resté chargé d'affaires, et il ne sortit de Milan qu'au moment où les troupes autrichiennes partaient de Como pour y entrer. Suivi des membres fugitifs du gouvernement cisalpin, il alla s'établir à Chambéry. Là, il attendit que la victoire nous redonnât les plaines de la Lombardie, retombées par notre retraite sous la domination du cabinet de Vienne.
Mais ce retour de la vicloire devait être précédé de la réorganisation de rÉtat. Si la défense de la révolution en Europe exigeait répée d'un grand capitaine, le salut de la société eu France réclamait le génie d'un grand politique. On él^it encore plus lassé de l'anarchie qu'humilié de la défaite. Après dix années de bouleversements, le triomphe alternatif de tous les partis, l'impuissant essai de toutes les idées, la ruine douloureuse de toutes les espérances, trois constitutions établies avec inexpérience et renversées avec passion, vingt soulèvements populaires entremêlés d'autant de coups d'État politiques, le pouvoir des uns n'ayant été que la proscription des autres, et la république organisée sous diverses formes n'ayant donné ni la liberté par la loi, ni la sécurité par la dictature, on se remit, que dis-je? on se précipita entre les mains habiles et fortes qui paraissaient seules capables d'établir l'ordre, et au besoin de l'imposer. Le dix-huit brumaire s'accomplit, et le peuple n'exerça plus la souveraineté dont il avait abusé que ponr s'en défaire. Il signifia sou ubdicalion par ses votes, et laissa le glorieux dépositaire de sa confiance fonder la vraie société démocratique sur la base de l'égalité civile, et répandre dans les autres pays du continent les principes de la France par l'apostolat de la victoire.
i^e lendemain mémo «lu dix-huit brumaire, M. Rignon fut envoyé à Berlin. Il y précéda le général Beurnonville, sous les ordres duquel il était placé, et qui le laissa bientôt chargé des
affaires de la république auprès du roi Frédéric-Guillaume III. La Prusse était alors le point diplomatique le plus important pour le premier Consul, qui n'avait pas encore détaché la Russie de la seconde coalition, ni forcé l'Autriche et l'Angleterre à la paix. Cette puissance circonspecte, mais ambitieuse, moins asservie aux vieilles traditions de l'Europe que sensible à ses propres avantages, tour à tour agrandie à l'aide et aux dépens de tout le monde, ne semblait pas devoir repousser, par un excès de scrupule , les accroissements territoriaux qui lui seraient offerts, même de la part d'une république. Le gouvernement consulaire renouvela donc, en s'adressant aux convoitises du cabinet de Berlin, la tentative d'alliance faite naguère auprès de lui par l'ambassadeur Sieyès, au nom du Directoire. Mais ni les vues profondes de Sieyès, ni les ouvertures cordiales de Beurnonville, ni l'habileté insinuante de M. Bignon, ne tirèrent ce cabinet perplexe de son système de neutralité.
M. Bignon resta plus de trois années à Berlin. Il y était honoré de l'eslime d'un roi sensé et honnête. Le principal ministre, M. d'Haugwitz, qui, avisé et prévoyant, conduisait les affaires de Prusse avec un penchant marqué pour la France, l'admettait dans ses confidences. Une cour spirituelle et brillante l'associait à ses plaisirs les plus particuliers. Son gouvernement approuvait son zèle et s'éclairait de sa correspondance. Il était jeune, actif, heureux , utile, et surtout fier de la renommée croissante du premier Consul, qui inspirait un enthousiasme universel. Ce temps, M. Bignon l'a dit bien des fois, fut le plus beau de sa vie. C'étaient en effet des jours de félicité et d'orgueil que ceux où la société française sortait de ses ruines sous la main d'un grand homme, où les batailles de Marengo et de Hohenlinden étaient les glorieux préludes des traités de Lunéville et d'Amiens, où se préparait l'Italie future, où se constituait l'Allemagne nouvelle, où s'unissait sous une sage médiation la Suisse divisée , où la patrie était grande au dehors sans être oppressive, et où le victorieux capitaine qui unissait encore la prudence au génie, la modération à la force, était à la fois l'organisateur applaudi de la France et le pacificateur admiré de l'Europe.
71 NOTICES niSTORIQUES.
De Berlin, M. Rignon alla successivement, de 1802 à 1808, à Casse! et à Carlsnihe en qualité de ministre plénipotentiaire auprès de l'électeur de Hesse ei du grand-duc de Bade. Les deux petits États de Hesse et de Bade, dont Tun était placé au centre de rAllemagne, dont l'autre bordait la frontière de France, formaient de simples postes d'observation pour la diplomatie française. Le litre de M. Bignon s'éleva et sa mission s'amoindrit. Hais Tbomme habile tire aisément parti de toutes les positions. De Cassel, où il entretenait avec le ministre des affaires étrangères une correspondance curieuse et piquante sur la petite cour militaire et sur la politique équivoque de l'électeur, M. Bignon étendait une vue perçante et ferme au reste de l'Allemagne. C'est lui qui le premier, en 1804, voyant la France placée entre la neutralité chancelante de la Prusse et l'inimitié insurmontable de l'Autriche, proposa de lui donner, comme point d'appui en Allemagne, les États secondaires formés en confédération du Rhin, sous son protectorat. Cette pensée se ré<ilisa un an et demi plus tard. La même position qui l'avait autrefois suggérée à Louis XIV la fit adopter par Napoléon. Mais l'un et l'autre, le grand roi et le grand empereur, l'héritier tranquille du trône et son possesseur agité, la poussèrent trop loin, et perdirent également l'Allemagne pour avoir voulu la dominer : tant il est vrai que dans notre pays le caractère ne se modère pas plus que l'esprit, et l'on s'emporte jusqu'à ce qu'on se précipite.
Un mérite comme celui de M. Bignon ne pouvait pas rester longtemps inutile dans l'oisiveté de deux légations presque insignifiantes. Nitpoléon, qui l'avait en singulière estime, après l'avoir compris dans la première et imposante distribution des croix de la Li'^ion d'honneur faite au camp de Boulogne et dans sa nouvelle noblesse, lui montra, eu plusieurs occasions, toute l'étendue de sa confiance. Lorsqu'il occupa la Prusse api es la bataille d'iéna, et l'Autriche après celle de >Vagrani, il investit M. Bignon d'une sorte de dictature financière dans ces deux pays. Il le nomma administrateur général de leurs finances pendant toute la durée de l'orcup.ition militaire, q4ii, pour la Prusse, se prolongea plusieurs années. Actif, vigilant, d'une
probité austère, ferme sans être dur, tempérant autant qu'il était en lui les effets de la conquête, il s'acquitta si bien de ces deux missions, qu'il eut la douceur, tout en remplissant ses devoirs envers les vainqueurs, d'emporter l'estime reconnaissante des vaincus.
M. Bignon fut bientôt envoyé dans le poste diplomatique le plus délicat pour la politique impériale. A Tilsitt, commençant à réparer la grande iniquité du dernier siècle, Napoléon avait enlevé à la Prusse les provinces qui lui étaient échues dans le partage de la Pologne, et il les avait érigées , sous le nom de duché de Varsovie, en État indépendant qu'il avait annexé au royaume de Saxe. Du même coup, il avait puni la Prusse, mis en échec la Russie, fortifié la fidèle maison de Saxe, dans laquelle des diètes libres avaient autrefois porté la couronne des Piasts et des Jagellons, payé le sang et récompensé la foi de ces valeureux auxiliaires qui avaient combattu pour la France les yeux tournés vers la Pologne. Après Wagram, il avait continué son œuvre en détachant de l'Autriche une portion de la Gallicie. Il en avait agrandi le duché de Varsovie, alors composé de quatre millions d'habitants, et pouvant mettre soixante mille hommes sous les armes. C'est dans ce nouvel État, qui reparaissait entre Berlin, Pétersbourg et Vienne, à la fois comme un châtiment et comme une menace, que M. Bignon alla diriger, en 1811, la politique périlleuse de Napoléon.
Le choix était des plus heureux. Sentinelle avancée de la France sur la Vistule, M. Bignon devait y être l'utile conseiller de la Pologne. Il pouvait d'autant mieux servir les Polonais, qu'il les aimait tout en les jugeant. Ce reste mutilé d'un grand peuple lui inspirait un attachement sérieux et éclairé. H honorait son héroïque courage, appréciait son esprit généreux, estimait sou caractère entreprenant, admirait sa nationalité opiniâtre qui avait survécu à trois partages; mais il se souvenait aussi, en les déplorant, des divisions où était tombée cette nation infortunée, qui, faute d'accord et d'obéissance, ayant une aristocratie et pas de classe moyenne, de brillants soldats et pas d'armée organisée, une souveraineté tumultueuse et pas d'administration publique, avait poussé la liberté de l'iudividu jus-
qu'an poiut de rendre impossible l'existeocc de TÉtat, et, à la fia, restée sans défense parce qu elle était sans union, avait été dépecée comme une proie par ses avides voisins.
Lorsque M. Bignon était pnrli des Tuileries, TEmpereur lui avait recommandé de concourir surtout à l'organisation intérieure de cette portion restaurée de la Pologne. M. Bignon s'y appliqua avec une affectueuse sollicitude. Les principes généreux de la démocratie française pénétrèrent, avec nos codes, au milieu des habitudes chevaleresques de la noblesse polonaise. Les serfs furent affranchis et les bourgeois admis dans les diètes, où s'éleva une tribune qui pouvait faire entendre, plus tard, à tous les opprimés de race polonaise, le cri de l'insurrectiou et de la délivrance universelles.
Ce moment parut arrivé en 1812. Lorsque les deux empereurs, qui s'étaient entendus, à Tilsitt et à Erfurt, pour se partager la domination du continent, et pour en exclure en commun les produits commerciaux et l'influence politique de l'Angleterre, cessèrent d'être d'accord, Napoléon eut l'intention et la possibilité de rétablir la Pologne. Par un article secret de son traité d'alliance avec l'Autriche, il s'était ménagé le moyen de recevoir la Gallicie en échange des provinces Illyriennes, et il comptait enlever à la Russie, par la guerre, la Lithuanie, la Volhynie et tout ce qui était tombé dans son vaste partage. Mais cet impatient politique, habitué à vaincre elà fonder également vite, ne sut pas mesurer le temps à l'entreprise. Au lieu de s'arrêter d'abord sur le Niémen pour y reconstituer l'ancienne Pologne, il s'avança vers Moscou, en laissant sur ses derrières PAllemagne fatiguée, la Prusse frémissante, l'Autriche amoindrie par quatre traités, mais toujours prête à recommencer ses attaques pour se rétablir de ses pertes. Ayant appelé à Wilna M. Bignon pour y administrer la Lithuanie déjà conquise, il le remplaça à Varsovie par un ambassadeur extraordinaire, chargé de préparer l'indépendance de la Pologne au moyeu de son insurrection.
Cet ambassadeur était l'archevêque de Maliiics, l'ingénieux abbé de Pradt, qui s'appelait lui-même rauniônier du dieu Mars, et s'était fait croire dévoué en se montrant flatteur. D'un
esprit plus vif que sûr; portant, ce qu'il y a de pis, de la vanité dans les affaires , il ne suivit point les instructions qu'il avait reçues, ne provoqua aucune confédération insurreciionnelle, se substitua en quelque sorte au gouvernement du duché dont il dicta les mesures, à la diète dont il écrivit le manifeste, aux nonces dont il retoucha les discours, s'agita lui seul au lieu de soulever les autres, et ses fautes ajoutées à nos désastres empêchèrent la seule tentative vraiment sérieuse d'une résurrection polonaise.
Après la retraite de Russie, l'Empereur retira de Varsovie M. de Pradt pour y remettre M. Bignon. Mais il était trop tard. M. Bignon n'y revint que pour assister â l'invasion du grandduché, désormais impossible à défendre, et que son fidèle dévouement abandonna des derniers. 11 se retira avec celte petite et intrépide armée, qui, sous la conduite de l'héroïque Poniatowski, échappa aux Russes victorieux, côtoya les Autrichiens chancelants, et, à travers mille périls ou habilement évités ou courageusement surmontés, se porta de la Vistule sur l'Elbe, où elle devait vaincre avec nous à Dresde, et succomber pour nous à Leipsick.
Accrédité auprès du roi de Saxe, M. Bignon , qui avait eu sa part dans les prospérités de la France, eut alors sa part dans ses malheurs. II fut enfermé dans Dresde investie. Lorsque cette ville, ne pouvant plus tenir contre l'effort d'un ennemi devenu maître de l'Allemagne entière, capitula, M. Bignon fut retenu quelque temps prisonnier malgré le droit des gens. 1! ne redevint libre que pour voir son pays inondé par cet irrésistible reflux de l'Europe armée, auquel Napoléon opposait vainement la digue toujours débordée de ses victoires. Il aurait voulu en lui moins de cet orgueil intraitable qui, pour ne rien céder, perd tout, et qui, n'ayant consenti ni dans le congrès de Prague, après la retraite de Russie, à ramener la France sur l'Elbe et sur l'Adige, ni, dans la conférence de Francfort, après la défaite de Leipsick, à lui donner la limite naturelle du Rhin et des Alpes, la fit rentrer dans les frontières trop réduites, et depuis vingt-deux ans dépassées, de 1792.
Quand ce sacrifice nous eut été imposé, M. Bignon essaya,
avec QD ingéoieux patriotisme, de relever la Fraace du découragement où pouvait ravoir jetée uue aussi grande perte de territoire. C'est dans cet esprit qu'il publia, eu décembre 1814, sou Expo$é comparatif de l'état financier, militaire, politique et moral de la France et des principales puissances de l'Europe. Sachant que la force des peuples est dans l'opinion qu'ils ont et qu'ils donnent d'eux, il dit à la nation française que, si elle avait perdu ses conquêtes, il lui restait ce qui les lui avait naguère values, sa bravoure éprouvée, sa population agrandie, une meilleure répartition de la propriété, un accroissement de la ricbesse par le travail et le principe immortel de la révolution renaissante, qui lui réservaient la première place dans la politique comme la plus grande influence sur les destinées du coniiucnt.
Peu de temps après la publication de ce livre généreux, l'exilé de l'ile d'£lbe, sans autre conspiration que celle de sa gloire, vint reprendre le trône d'où les revers l'avaient fait descendre, et où les fautes de son successeur le lirêut un instant remonter. De retour aux Tuileries , il appela M. Uignon auprès de lui. H espérait dissoudre la formidable coalition de toutes les puissances de l'Europe, que la division des intérêts particuliers avait déjà à moitié brisée dans le congrès de Vienne, comme le lui avait appris, en arrivant à Paris, le traité secret du 3 janvier 1815, conclu par l'Autriche, l'Angleterre, la France, contre la Russie et la Prusse. Il opposa, dans cette vue, au négociateur consommé de la maison de Bourbon près des souverains étrangers le loyal duc Je Vicence, qui les avait pénétrés d'estime pour son caractère, de couûance dans sa parole, et auquel il donna pour seconds, au ministère des relations extérieures, deux diplomates exercés, M. Bignon et M. Otto, investis du titre de sous-secrétaires d'État. Mais les plus pacifiques ouvertures échouèrent contre des desseins arrê* tés; il fallut de nouveau recourir aux armes. M. liignoD fit alors, à l'invitation do l'Empereur, sans y mettre son nom, un écrit court, vigoureux, concluant, comme l'exigeaient la rapidité du temps, l'iustauce du besoiu, la force du droit; écrit devenu fort rare, et dans lequel, s'éievaut coutre les aslu-
BIGNON. n
cieuses déclarations du congrès de Vienne, qui séparait la France de Napoléon pour la vaincre plus aisément, il établissait, avec évidence, qu'une nation était toujours maîtresse de choisir son chef, et que le peuple français devait soutenir celui dont le génie savait le conduire et dont l'épée pouvait seule le défendre. Ce Précis de la situation politique de la France depuis le mois de mars 1814 jusqu'au mois de juin 1815, était à la fois le manifeste de l'empire rétabli, le cri de ralliement de l'empire menacé.
Si par la paix ou par la victoire cet empire s'était de nouveau consolidé, Napoléon devait rétablir pour M. Bignon le poste de secrétaire d'État, tel qu'il avait été occupé, pendant dix années, par le confrère que nous avons vu siéger avec tant de zèle et d'amabilité dans notre compagnie, l'excellent duc de Bassano, qui, comprenant avec une fidélité délicate que d'autres temps exigeaient d'autres hommes, l'annonça lui-même à M. Bignon. Mais la fortune en décida autrement à Waterloo.
La douleur de ce grand désastre ne fut pas la seule que ressentit M. Bignon. La chambre des représentants dévouée aux principes de la révolution, mais dépourvue de la prévoyance et de la vigueur qui pouvaient les sauver, libérale et défiante hors de propos, discuta l'élendue des droits politiques de la France, lorsqu'il aurait fallu défendre son indépendance en péril; exigea l'abdication de celui qu'elle aurait dû armer de la dictature moins redoutable en ce moment que l'invasion, et nomma un gouvernement provisoire, désuni, incertain, qui ne sut ni combattre avec honneur ni traiter avec avantage. Sous celte direction peu rassurante, M. Bignon fut coutraint d'accepter le fardeau des affaires étrangères. Il ne fallait pas un médiocre dévouement pour se faire le négociateur de la patrie vaincue, le défenseur impuissant de la France envahie. Le moment le plus triste et le plus amer de sa longue carrière fut celui où, le gouvernement provisoire ne voulant pas livrer de bataille, il signa cette convention du 5 juillet qui stipulait la reiraite de l'armée française derrière la Loire, et l'entrée des troupes alliées dans Paris, en plaçant toutefois, et les monuments de cette grande ville, et les personnes que pouvaient avoir com-
promises leurs opinions poliiiquos, sousla sauvegarde d'un Irailé.
Mais à peine le général prussien, Blùchcr, y cul-il prisses quartiers, qu'il se disposa à faire sauter le pont d'Iéna. M. Bignon était encore au ministère des affaires étrangères, lorsque M. de Talleyrand, troublé du péril, lui fit part du désespoir où cette menace jetait le roi Louis XVIII, et lui demanda si la convention du 5 juillet n'offrait pas le moyen d'empêcher une aussi insolente humiliation. Sur-le-champ, en vertu de l'article onze qui protégeait les monuments de Paris, M. Bignon rédigea une note pressante que signa M. de Talleyrand, et qui fut adressée par lui au comte de Golz, ministre de Prusse. Le pont déjà miné resta debout. Mais ce qui parut plus important à M. Bignon que la conservation du pont d'Iéna, ce fut la sûreté de tant de personnes vivantes et menacées, que garantissait, à ses yeux, la reconnaissance de la convention du 5 juillet par le gouvernement nouveau.
Aussi, lorsque l'illustre et infortuné maréchal Ney, traduit devant la cour des pairs pour avoir cédé à l'entratuement universel de ses soldats et à l'irrésistible approche de son ancien chef, invoqua la capitulation de Paris, lui que vingt ans d'héroïsme auraient dû défendre tout seuls, M. Bignon fut assigné comme témoin. Il était alors dans sa terre de Verclives, gémissant sur les malheurs publics et les oppressions particulières. Par une fatalité déplorable, l'assignation ne lui fut apportée que le jour même du jugement. Il accourut à Paris. Il voulait dire en faveur du maréchal, que ses paroles n'auraient point sauvé, que le gouvernement, après avoir invoqué lui-même Farticle onze de la convention du 3 juillet pour sauver un froid monument, ne pouvait pas mécounaitrc l'article douze, qui protégeait un vieux soldat. Mais, au moment où il arriva, celui à qui il apportait son précieux et inutile témoignage, le héros d'£lchingen,le vainqueur de la Moskowa, le glorieux survivant de batailles si meurtrières et de si désastreuses retraites, était déjà tombé frappé de douze balles dans l'avenue de l'Observatoire.
M. Bignon retourna désolé dans sa retraite, emportant ce secret^ comme ou l'appela plus tard quand il le ûl retentir avec
tant d'éclat à la tribune française pour coniraindre, par d'éloquentes menaces, le retour des conventionnels bannis. Il y emporta également la baine des proscriptions qui sévissaient sur la France par la main des factions, par les ordonnances de l'autorité, par les sentences des tribunaux,- par les sinistres catégories des cbambres, et condamnaient tant d'obscures et d'illustres victimes à la mort ou à l'exil.
C'est alors qu'il conçut et qu'il prépara ses deux volumes sur les proscriptions. Dans cet ouvrage, aussi savant que moral, où l'bistoire et la politique comparaissent à la fois pour servir d'appuis à la justice, M. Bignon fait voir que les prescriptions sont inhumaines et périlleuses, affaiblissent ce qu'elles ont la prétention d'affermir, n'oppriment pas seulement ceux qui en souffrent, mais perdent à la longue ceux qui s'en servent, et ii les condamne à tous les titres. Outre la défense des vaincus politiques , M. Bignon s'y propose un objet plus baut, qui est la défense des progrès des peuples. Il rappelle que, malgré les proscriptions, l'indépendance bumaine a triomphé de l'asservissement féodal au moyen âge, la liberté de conscience de l'intolérance religieuse au xvi« siècle, l'esprit d'égalité de l'esprit de privilège au x\ 111% et il annonce avec une prophétique espérance que de nos jours les constitutions populaires triompheront des monarchies absolues. Le sort des combats livrés dans l'histoire pour le développement régulier du monde lui enseigne l'issue du grand combat engagé sous ses propres yeux, et, l'historien venant en aide au publiciste, il prévoit pour l'avenir ce qu'il a observé dans le passé. 11 affirme donc la victoire au moment de la défaite, tant la science a la vue ferme et donne de clairvoyance à celui qui la possède, et dont l'esprit ne se trouble point par des accidents passagers.
Ce beau livre, après avoir été la protestation d'un parti vaincu, devint la règle de ce parti lorsqu'il fut victorieux. 11 contribua à l'adoucissement des mœurs publiques, et pendant dix-huit années il ne fut point étrangère la clémence d'un gouvernement qui n'a frappé que pour se défendre, a peu puni, souvent pardonné, jamais proscrit.
M. Bignon ne resta pas longtemps dans sa retraite; il en fut
lire par le choix de ses concitoyens après que la prudente ordonnance du 5 septembre eut cnssé la chambre de 4815. et qu'eut été votée, en 1817, la loi d'élection qui concourut puissamment, il faut le dire en l'honneur de ceux qui la conçurent, à l'éducation constitutionnelle de la France. Elle forma à l'usage de la liberté le grand peuple auquel il avait été moins (iiOîcile de communiquer l'esprit de la révolution et de faire acquérir la gloire des armes. Spiri:uel et brave, bardi dans ses idées, prompt dans ses conclusions, aventureux dans ses entreprises, brusque dans ses progrès, changeant dans ses lois, pou disposé à développer avec patience ce qu'il a conquis avec fougue, ce peuple généreux, mais mobile, plus capable de grandes choses que de choses suivies, revenant bien vite de ses enthousiasmes par ses excès, errant sans cesse de l'obéissance à rinsurreciion, et mettant la même passion à poursuivre tuutél la liberté, tantôt Tordre^ tantôt la grandeur, tantôt le bienêtre, a, plus que tout autre, besoin de se contenir pour être libre et de se modérer pour être heureux.
C'est l'utile discipline que lui donna pendant quinze années l'opposition constitutionnelle de la Restauration. Membre de la chambre nouvelle, M. Bignou devint l'un des chefs du parti qui prit et qui mérita le beau nom de libéral. Ce parti ne cessa de combattre pour l'honneur des principes contestés de la révolulion et pour le maintien de ses résultats compromis. Au dedans, le développement de la liberté politique, la défense de l'égalité civile, l'organisation légale de la presse, la protection de la liberté religieuse, raiTcrmissemenl de l'adminislraiion démocratique qu'avaient instituée la Convention et l'empire comme l'instrument et la sauvegarde de la société nouvelle ; au dehors, les nobles encouragements donnés aux Étals qui aspiraient à se rendre libres, la coudaninntion généreuse des actes de ce grand conseil des rois qiij, sous le nom de sainte alliance, s'opposait aux pnigrès des peuples, repoussant chacun de leurs vœux par la décision d'un congrès, annulant cliMcune de leurs réformes politiques par une intervention militaire : irllc fut l'œuvre que le parti lihéral poursuivit avec autant de mesure que de courage, avec autant d'ardeur que d'habileté.
Parmi les hommes qui servirenl alors une aussi noble cause, M. Bignon acquil, par ses discours comme par ses ouvrages, une haute renommée. 11 a pu se rendre à lui-même ce juste témoignage que je répète aujourd'hui à sa gloire : i A la tri- € bune nalionale, dit-il, je n'ai parlé que pour la défense des < droits constitutionnels; dans mes écrits, j'ai sans cesse été I le soutien du faible contre l'oppresseur, soit des peuples « oonire le pouvoir absolu, soit d'États d'un ordre inférieur c contre l'ambition d'États plus puissants. »
C'est ainsi qu'il publia, en 1818, son équitable appréciation des démêlés des cours de Bavière et de Bade; en 1819 et en 1820, sa vengeresse histoire àG&- proscriptions ; eu 1821, sou écrit véhément sur le conjrès de Troppau, où il réduisait à un inique abus de la force les prétentions des trois monarchies absolues du Nord contre la monarciiie constitutionnelle de Naples; enfin, en 1822, son énergique tableau des cabinets et des peuples, dans lequel, adversaire redoutable de la sainte alliance, il retraça la marche de ses desseins, les envahissements de sa politique, et la poursuivit depuis le congrès d'Aix-la-Chapelle jusqu'au congrès de Yérone, depuis son établissement jusqu'à son triomphe. Le continent tout entier était alors placé sous sa vaste compression. Elle avait triomphé à Carlsbad de l'indépendance de l'Allemagne; à Troppau et à Laybacb, des soulèvements de l'Italie; à Vérone, de la révolution d'Espagne. Elle croyait dominer toujours ceux qu'elle avait soumis un moment. Mais l'intrépide et confiant défenseur des États opprimés, M. Bignon, fit entendre aux princes victorieux ces menaçantes paroles : « J'ai suivi des }eux le cours d'une guerre de sept ans entre « les cabinets et les peuples. Je ne suis que le rapporteur des « pièces de ce grand procès. Le congrès de Vérone serait lui- (i même dans l'erreur s'il se croyait appelé à le terminer par f une sentence défiuitive... Ses décisions ne seront que des « ajournements. Il est un autre congrès auquel est réservée « cette grande mission : c'est le congrès des nations civilisées. « Séparées et absentes, les nations sont unies dans leurs
< vœux, et, avec vingt idiomes différents, elles parlent la même
< langue. Dans ce congrès immortel des nations, trois puis-
« sances aussi dominent : ce sont la raison, la justice, Tliumaf nité. Ce congrès suprême casse souvent les décisions des « congrès temporaires des cabinets. Il est permanent, inamou viblc, indeslituable. Le même ministre qui le préside est seul •I chargé de Texécution de ses arrêts : c'est le temps. >
En attendant Tassistance de cet auxiliaire infaillible du bon droit, M. Bignon partagea le sort du parti constitutionnel, vaincu en France aussi bien qu'en Europe. Pendant trois années, il cessa d'être envoyé à la Chambre, d'où disparut l'opposiiion presque entière. C'est durant cette inaction politique que M- Bignon travailla au livre qui, par son occasion comme par son objet et par sa valeur, est son plus beau titre à la renommée.
Napoléon avait voulu récompenser ses services, et honorer son intégrité après les missions délicates qu'il avait remplies en administrant la Prusse, l'Autriche et la Lithuanie. — Je sais, lui avait-il dit, qu'en faisant mes affaires vous n'avez pas fait les vôtres. Je m'en charge. — Ses revers et sa chute ne lui avaient pas permis de tenir sa promesse; il s'en souvint à Sainte-Hélène et l'acquitta sur son lit de mort. 11 nomma M. Bignon l'un de ses légataires. Il fil plus. Ce grand écrivain qui avait raconté lui-même, sur le rocher de sou exil, la plupart de ses campagnes; ce puissant esprit dont le regard s'était porté avec une fermeté si tranquille sur le passé, et avait plongé avec une clairvoyance si profonde dans l'avenir; ce juge pénétrant du mérite des hommes chargea, par son testament, M. Bignon d'écrire l'histoire diplomatique de son temps. Glorieuse confiance, mandat immortel que M. Bignon accepta en admirateur reconnaissant, et voulut remplir en véridique historien.
Il entreprit donc ce grand ouvrage qui devait s'étendre des premiers jours du consulat jusqu'à la fin de l'empire, sans séparer l'histoire intérieure de la France de ses rapports avec toute l'Europe. Était-il dans des conditions favorables pour l'exécuter? Comment en douter':* Il allait parler de ce qu'il savait, raconter ce qu'il avait vu. Il avait approché les principaux personnages qui avaient dirigé les événements ou y avaient concouru ; il avait visité les lieux divers où les plur. mémorables de ces événcmculs s'étaient accomplis; il pouvait péuélror jus-
qu'aux documents secrets et cer(ains qui devaient mettre sous ses yeux el rendre clair pour son esprit ce qu'il aurait imparfaitement aperçu ou obscurément compris: en un mot, il était à portée de tout reproduire avec exactitude, parce qu'il était en mesure de tout connaître avec précision. Quel avantage pour un historien! Mais, d'autre part, quelle difficulté pour lui d'être narrateur impartial après avoir été spectateur inévitablement passionné, de devenir juge lorsqu'il a été acteur ! Comment se séparer des impressions qu'il a reçues, revenir sur les condamnations qu'il a prononcées, oublier les enthousiasmes qu'il a ressentis, se mettre en garde contre les attachements qu'il a éprouvés, remplir pour ses contemporains et pour lui l'olfice sévère de la postérité?
M. Bignon sut échapper en partie à ces difficultés, et c'est avec le sentiment élevé des devoirs de l'historien qu'il entra dans les récils de cette grande époque, et en retraça les merveilles. Merveilles, en effet, que les événements de ces quinze années, toutes remplies de créations et de triomphes, d'incomparables grandeurs et d'abaissements inouïs, où une société sort tout entière de la poussière des révolutions et s'élève, au souffle du temps et par le génie d'un homme, sur les belles et fortes bases civiles de 1789; où le puissant fondateur de ces institutions impérissables en France est le plus irrésistible des révolutionnaires en Europe; où les victoires se pressent, les négociations se forcent, les traités se succèdent, de vieux États croulent, de nouveaux États surgissent, le patriciat suisse succombe, l'Allemagne féodale se transforme, la léthargique Espagne se réveille, l'Italie divisée commence à s'unir sous la valeureuse main qui la prépare avec précaution à une indépendance encore lointaine, le vieux pontife du Vatican est remplacé dans Rome par le nouveau César; où des soldats sortis des rangs populaires arrivent par le chemin du courage, non-seulement à la gloire, mais à la souveraineté; où le premier de tous, devenu le supérieur des rois, et l'égal des plus grands hommes, après être entré dans toutes les capitales, avoir ôté et donné des trônes, changé la face des pays en y portant ses codes à la suite de ses armées, reçu dans sa couche la fille des empereurs,
86 NOTICES mSTORIQUES.
plaDté SCS drapeaux au pied des Pyramides et sur le sommet du Kremlin, va heurter et perdre sa puissance trop étendue, au delà des Pyrénées contre Pinsurrection éparse de rKspagoe, aa delà du Niémen dans les froides solitudes de la Russie, et, vaincu par Tespace et par le temps, tombe à la fin, avec Téclat de deux grandes cliutes, sous Pinimitié de toute l'Europe.
M. Bignon a publié dix volumes de celte histoire mémorable : six parurent en 1829 et quatre en 1858, la conduisant, les uns, jusqu'aux succès éclatants de Tilsilt, les autres, jusqu'aux sombres témérités de 1812. Dans les récits instructifs de M. Bignon, Part de l'écrivain se joint à l'expérience de l'homme d'État. Des documents alors inconnus pour la plupart y abondent, et l'on peut dire que l'histoire y parle encore plus haut que l'historien. Si, mettant plus de vivacité dans ses expositions et montrant plus de vigueur dans ses jugements, M. Bignon discutait moins, aOirmait davantage, avait des admirations plus hardies et des blâmes moins circonspects, il aurait encore ajouté aux mérites et aux attraits de son livre. Tel qu'il est, simple et grave, ce livre, conçu avec une sollicitude scrupuleuse, écrit avec une sagesse éléjjantc, instruit s'il n'entratne pas, et il in* spire cet intérêt tranquille qui ne laisse jamais craindre une séductiou. A l'aide dos pièces nombreuses qui s'y trouvent habilement introduites, jl permet au lecieur de refaire, s'il l'ose, les conclusions mêmes de l'auteur; mais ce qu'il ne lui permet pas, c'est de méconnaître la pénétration de sa vive intelligence, son habileté formée par les leçons les plus diverses delà fortune et des affaires, les douces clartés et les agréables finesses de son talent.
f Je vieillis, avait dit M. Bignon, et chaque jour je vois tomt bcr autour de moi quelques-uns des hommes avec lesquels I j'ai vécu. J'ignore si le sort me réserve assez d'années pour < achever l'ouvrage que j'ai entrepris, i II ne put pas le conduire au del.^ du dixième volume, qui se termine par l'admirable lettre qu'adressa, le 29 juin 1812, à l'empereur Alexandre, Napoléon prêt à franchir leNiémen,et dans laqucllct après avoir rappelé ses griefs et ses offres également repousses depuis dix -sept mois avec une opiniâtre orgueil, il parle de
l'ouirageant renvoi de son ambassadeur extraordinaire, éconduil de Pélersbourg sans avoir été même entendu, et il ajoute celle pli rase qu'on ne lit pas sans un involontaire frémissement : « J'ai compris que le sort en éiait jeté, et que cette Providence f invisible, dont je reconnais les droits et l'empire, avait décidé « de cette affaire comme de tant d'autres. »
La Providence, qui punit les grands emportements par de grands revers, avait décidé contre lui. Ses terribles arrêts, M. iJignon les fait pressentir; mais il n'eut ni le temps ni la douleur de les enregistrer dans son histoire. Il a en quelque sorte légué cette pénible partie de sa lâche à son gendre, M. Ernouf, qui, resté dépositaire de ses documents et de ses pensées, s'est consacré avec un soin pieux à l'achèvement d'un ouvrage qu'il continue sans le déparer.
M. Bignon était rentré dans la Chambre des députés un peu avant 1 époque où, avec un élan magnifique, le pays avait transformé en majorité triomphante les onze membres de l'opposition qui y étaient restés plus de trois ans comme l'arrière-garde de la liberté, il avait fait celte mémorable campagne de 1827 à 1830, ouverte à la tribune par les conquêtes de la loi, et, lorsque la loi fut méconnue et violée, terminée dans les rues par la victorieuse insurrection du peuple. Après la révolution de Juillet, M. Bignon fut nommé ministre de l'instruction publique, et devint ensuite membre sans portefeuille du premier cabinet qui dirigea la politique difficile de 1830; mais il ne tarda point à reprendre sa place sur les bancs de la Chambre élective, d'où il porta plus tard son expérience dans la Chambre des pairs. A l'une comme à l'autre de ces assemblées, il resta fidèle aux nobles causes qu'il avait constamment soutenues. Il regardait la monarchie représentative comme le gouvernement le plus propre, s'il était bien observé, à donner la liberté en modérant le pouvoir. Aussi désirait-il qu'au dedans elle s'affermît par des concessions opportunes, qu'au dehors elle s'honorât par des hardiesses généreuses, et que, tout en soignant les intérêts de la France, elle ne méconnût jamais ses idées et recherchât toujours sa grandeur.
La place de M. Bignon était marquée dans l'Académie des
sciences morales et politiques. Il fut un des premiers qu'elle s'associa, après avoir été rétablie, en l'attachant à la section d'histoire, où l'appelaient ses ouvrages. Outre uu mémoire de Tordre le plus élevé et de la forme la plus élégante qu'il communiqua à l'Académie sur la conciliation progressive de la morale et de la politique, et que l'Académie inséra dans son recueil, M. Bignon prit à nos travaux une part assidue. Après avoir traversé l'agitation des affaires et les luttes de la politique, il se reposa dans les plaisirs sans trouble de l'étude et les affections pures de la famille.
Ces affections, il les éprouva lard, mais il ne les goûta que mieux. Marié dans un âge un peu avancé, il avait trouvé une femme que sou cœur avait choisie, de parfait accord avec sa raison, et de cette union il avait eu une fille, objet de toute sa tendresse, et dont il disait avec joie et avec grâce qu'elle avait changé ses hivers en printemps. Il était heureux : mais le bonheur ne dure pas longtemps dans ce monde, où tout passe si vite. M. Bignon perdit sa compagne à la suite d'une douloureuse maladie. Le coup qu'il en ressentit altéra profondément sa santé et abrégea sa vie.
Il vécut néanmoins assez pour voir la patrie ouverte, par un grand acte de réparation nationale, aux restes du héros qu'il avait admiré, de l'empereur qu'il avait servi, de l'immortel exilé qui lui avait recommande sa mémoire. Lorsque, dans ce retour funèbre et triomphal, le cercueil du plus grand des morts traversa la France au milieu des flots pressés des populations émues, M. Bignon le suivit dans un pieux recueillement depuis l'arc consacré à ses victoires jusqu'au glorieux asile marqué pour son tombeau. Mais à peine fut-il arrivé sous le dôme des Invalides, qu'oppressé par ses souvenirs, succombant à ses émotions, il défaillit. Quelques jours après il n'était plus, et nous assistions nous-méme à ses funérailles.
C'est le G janvier 1811 que se termina, à soixante et dix ans, la vie de M. Bignon. Elle ne pouvait pas avoir été mieux remplic.Soldat sous la Convention; diplomate sous le Directoire, le consulat et l'empire; administrateur financier de la Prusse après léua, de l'Autriche après Wagram; ministre des relations
e\térieures dans les cent jours; publiciste habile el spirituel orateur de l'opposition libérale sous la Restauration ; tour à tour soutien expérimenté et conseiller prévoyant du gouvernement de 1830, et dans ses vieux jours devenu, par une illustre désignation, l'historien de son pays, et, par votre juste choix, l'un des ornements de cette Académie, il n'a pas cessé de servir l'État et d'honorer les lettres. D'un goût fin, d'un commerce aimable, d'une âme élevée, il a uni le savoir à l'intégrilé, la distinction du talent à la noblesse du caractère, et chez lui l'honnête homme ne s'est jamais séparé de l'homme d'esprit.
SDR LA YI6 ET LES TRAVAUX
LUE DANS LA SÉANCE POBLIQUE DE l' ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES DU 24 NOVEMBRE 1849.
Messieurs,
J'ai à vous raconter une vie pleine de vicissitudes, poussée de pays en pays par le souffle des révolutions, ouverte par l'exil, terminée par le meurtre, et, entre ce douloureux début et cette tragique fin, marquée d'un bonheur qui ne s'est pas démenti, réservée à une élévation qui s'est accrue durant trente-trois années. Le politique émînent que plusieurs États ont reçu d'abord comme un hôte, pour l'adopter ensuite comme un citoyen, a été aussi un savant célèbre, un professeur habile, un penseur profond, et ses œuvres lui ont mérité l'honneur de siéger au milieu de vous.
Dans le discours que vos usages et mon devoir m'appellent à lui consacrer aujourd'hui, j'aurai donc à apprécier ses doctrines en même temps que ses actes, et à montrer comment l'homme qui, avec une grande hauteur d'esprit, s'est fait le métaphysicien du droit, et, par l'inflexible rigueur de ses déductions, est
devenu, pour ainsi dire, le géomètre de réconoinie politique, a été modéré dans les a))plications de la science, mesurant les réformes des institutions aux progrès des États, proportionnant les droits des citoyens aux besoins et aux lumières des peuples. Destinée vraiment extraordinaire, accomplie en des lieux si divers et dans la poursuite des mêmes buts !
Le réfugié italien, réduit en 4815 à quitter son pays natal pour échapper à son asservissement; le citoyen de Genève, concourant dans les conseils de cette république à en améliorer la législation; le député à la diète helvétique, chargé en 1853 de reviser le pacte fédéral de 1814 pour donnera la Suisse plus de force en lui donnant plus d'unité ; le professeur au Collégede France et à la FacultédedroitdeParis,enseignant les idées les plus favorables au bien-être commeù la dignité des nations; l'ambassadeur français à Rome, conseillant avec non moins de sagesse que d'opportunité la réforme du gouvernement pontifical; enfm le ministre de Pie IX, consacrant son expérience et son courage au noble mais périlleux essai de rendre les Romains libres et les Italiens unis : c'est le même homme qui suit partout la même pensée sous diverses formes. M. Rossi a eu plusieurs patries, mais il n'a servi qu'une seule cause. Cette belle cause de la science développant la civilisation, de la justice affermissant les États, de la liberté perfectionnant les lois, il l'a soutenue dans ses cours, propagée par ses livres, scellée de son sang ; il en a été l'éloquent docteur et le courageux martyr !
Pellegrino Rossi naquit à Carrare, dans le duché de Modène, le 5 juillet i787, deux années avant la révolution française dont les principes et les événements devaient exercer une si grande influence sur les directions de son esprit et les incidents de sa vie. Ses parents l'envoyèrent de bonne heure au collège, alors célèbre, de Corregio. Il s'y fit remarquer par la force de son application et la vivacité de son intelligence. Il devinait, pour ainsi dire, ce qu'on lui enseignait, et semblait savoir depuis longtemps ce qu'il venait d'apprendre. A la connaissance des langues classiques, des belles-lettres et de la philosophie il ajouta celle des hautes mathématiques; et, à l'âge de quinze
ans, il termina par les exercices les plus brillanls les études les plus complètes.
De Corregio, Pellegrino Rossi alla étudier le droit à Pise et à Bologne. Dans celle dernière université, si renommée depuis tant de siècles, il reçut à Fâge de dix-neuf ans le bonnet de docteur par le suffrage unanime de ses juges. Formé à la pratique des affaires aussi vite qu'aux règles de la législation, il fut choisi en 1807 comme secrétaire du parquet de la cour royale de Bologne. Mais il résigna lui-même ces fonctions en 1809, pour entrer dans l'exercice de la plaidoirie. Il eut au barreau des succès mémorables. Son esprit pénétrant, net, judicieux, fécond, ses fortes connaissances, sa parole incisive, une verve quelquefois hautaine mêlée à une argumentation irrésistible et soutenue par une éloquence adroite, le placèrent bientôt au premier rang des jurisconsultes qui éclairent les lois et des avocats qui gagnent les causes. Tour à tour membre du conseil de son ordre, fondateur d'une académie judiciaire qui fleurit plusieurs années à Bologne, professeur de droit civil au lycée où la jeunesse était instruite dans les lois aussi bien que dans lis lettres, «e droit criminel à l'université, conseiller du gouvernement en matières d'État, il avait acquis en 18! 4 une position élevée, une réputation étendue, et il commençait une fortune considérable dans ce beau royaume d'Italie qui s'administrait avec sagesse et se développait avec félicité sous la tutelle française.
M. Rossi appréciait l'opportunité de cette domination libérale, tout en étant étrangère, qui donnait à son pays l'ordre administratif précurseur du droit politique ; le conduisait peu à peu à l'unité territoriale, moyen futur de l'indépendance, et lui communiquait la force militaire, seule garantie de la nationalité des États. Pour lui, la France était l'institutrice civile de l'Italie; elle lui avait apporté ses nobles principes, ses équitables lois, son organisation perfectionnée, et prêté le secours de sa puissance jusqu'à ce qu'elle fût capable de s'en passer. Aussi, en 1814, M. Rossi regretta-t-il amèrement la chute d'une aussi utile domination, et, avec tous les amis des idées françaises, il tourna les yeux vers le roi de Naples. Lorsque Murât, revenant
un peu tard, en i815, à la cause qu'il avait abandonnée sitAt en 1814, entreprit dans celte péninsule, où il remonta avec son armée, ce que Napoléon débarqué à Cannes exécutait en France avec douze cents soldats, et fil entendre ces séduisantes paroles : L'Italie veut être libre, et elle le sera! il émut et gagna les cœurs des Italiens. M. Rossi s'associa à cette généreuse témérité; il fut nommé commissaire général des provinces occupées, entre le Tronto et le Pô, par l'invasion napolitaine d'abord victorieuse. Dans le court usage d'une autorité si grande exercée sur un pays si étendu, il trouva l'occasion de paraître dévoué, mais il n'eut pas le temps de se montrer habile. Triomphant à Ancône, k Floreuce, à Parme, à Bologne, à Modcne, le roi de Naples fut repoussé à Ochio-Bello, dans la haute Italie, et, contraint à revenir sur ses pas, il fut poursuivi par les Autrichiens, qui le battirent à Tolentino et à Marerata. Parti le 16 mars de sa capitale en libérateur, il y rentra le 19 mai en vaincu, pour en sortir le 20 en fugitif. Des deux mouvements tentés en France et on Italie pour relever une puissance qui avait fait son temps, l'un .ivait duré cent jours, l'autre n'en avait duré que soixante-cinq, pour aboutir, le premier à la lointaine captivité d'un grand homme, le second à la sanglante chute d'un vaillant soldat, frappe bientôt, sur le rivage où il avait noblement commandé, par les balles de ceux qui lui avaient longtemps obéi.
M. Rossi eut sa part dans ce grand revers. Il fut contraint de quitter Bologne, et, après avoir erré quelque temps dans les Calabres, il parvint, non sans peine, à Naples, où il s'embarqua pour aller chercher un asile hors de son pays. Cet asile, il le demanda à la Suisse hospitalière et libre, et en Suisse il le choisit dans cette belle vallée que forment les versants des Alpes et les |)entes du Jura, qu'un lac élégant traverse et orne dans toute son étendue , qui a quelque chose de la beanté de l'Italie et de l'esprit de la France, où depuis des siècles s'étaient retirés les eiilés de toutes les nations, les persécutés de toutes les causes , où le proscrit Calvin avait fondé la démocratie de la religion, d'où le fugitif Yultaim avait répandu le protestantisme de la pensée, et qui, selon l'expression spirituelle d'une
Rossi. m
femme célèbre , servait alors d'hospice aux blessés politiques de toute l'Europe. Le canton de Genève, que M. Rossi avait déjà visité en 1813, lui offrit un rebige, en attendant de lui redonner une patrie.
Lorsqu'il y arriva, au printemps de 1816, Genève, longtemps incorporée à l'empire par Napoléon , était redevenue, depuis deux ans ,. l'une des vingt-deux républiques suisses : elle se gouvernait de nouveau elle-même avec bonheur. Par une ancienne fécondité, que là comme ailleurs le triomphe absolu de la démocratie si mble avoir maintenant tarie, elle abondait en hommes supérieurs. Etienne Dumonl, le collaborateur de Mirabeau et le commentateur de Benlham; l'éloquent historien Sismondi; le savant philosophe Prévôt; le spirituel écrivain Bonstetten; le profond jurisconsulte Bellol; les deux Piclel, également versés dans la politique et dans les sciences; Candolle, le fondateur de la physiologie végétale; l'habile physicien Larive; Luilin de Châteauvieux, l'imitateur original et longtemps ignoré de Napoléon dans le Manuscrit de Sainte-Hélène, écrivant d'une manière aussi rare sur la conduite des États que sur la culture des terres; le caustique moraliste Simon, l'animaient alors de leur esprit et y répandaient l'éclat de leur renommée. C'est au milieu d'eux que M. Rossi vint prendre sa place.
Accueilli avec distinction , il parut d'abord à Genève en observateur circonspect et tu hôte reconnaissant. Il sentit qu'il fallait s'y faire un nom pour s'y créer une existence. Il s'y prépara avec ardeur. Pendant plusieurs années, il s'enferma dans une petite maison de campagne, aux portes mêmes de la ville, y consacrant sans relâche ses jours et souvent ses nuits au travail. Il ap])rit l'allemand. Je j)lus répandu des trois idiomes parlés sur le territoire de la confédération helvétique, et en outre, servant alors de l'autre côté du Rhin aux plus grandes recherches de l'érudition et de la pensée; il se fortifia dans l'anglais, et se rendit maître du français, qu'il comprenait mais qu'il ne parlait pas, et qui était d'un usage universel à Genève. En même temps qu'il se donnait ces beaux instruments de l'esprit, il approfondissait le droit public, l'économie politique,
96 NOTICES mSTOIUQUES.
rhistoire, ne sortant guère de sa laborieuse solilude que pour voir dans Genève les hommes émlnenls dont il s'était fait Tanii et dont il devait être bientôt Tégal, et pour visiter le château voisin de Coppet, où il trouvait, avec Taccueil le plus affectueux, la compagnie la plus spirituelle et la plus illustre.
Son premier ouvrage fut un poème. Lord Byron surprenait alors et passionnait les esprits; il était dans toute la nouveauté de sa gloire. Bien que M. Rossi ne se complût point aux pensées désespérantes de ce génie hautain et sombre, plus singulier encore que graud, qui n'avait vu dans la création que du mal, dans la vie que des déceptions, dans la société que des misères, dans l'humanité que des égarements, et qui faisait de l'imagination la dangereuse com|ilice des désordres éclatants, la poésie forte, fière, triste de lord Byron. sai.sit en lui l'admiration du jeune homme et remua l'âme de l'exilé. Il traduisit ou plutôt il imita en fort beaux vers italiens les poèmes louchants et terribles de Paritina, du Corsaire et du Giaour. L'imitation du Giaour fut seule publiée en 1817, et l'on y trouva les mâles beautés de l'original, rendues avec la concision du Dante et la noblesse d'AIfléri.
Mais la poésie pouvait être une distraction à Genève; elle n'y était pas une recommandation. Pour y être distingué, il fallait s'y rendre utile. Aussi, lorsqu'en 1819 M. Bossi se sentit prêt à comparaître devant le public, il débuta par un cours de jurisprudence appliquée au droit romain. Ce cours eut un éclat extraordinaire. Tout le monde courut entendre un Italien qui enseignait admirablement en français, un jurisconsulte qui rendait toute sa signification au droit en l'expliquant par l'histoire, un professeur éloquent qui relevait l'érudition par la pensée, et, avec un art infini, donnait du charme à ce qui ne procurait jusque-là que de l'instruction. M. Bossi obtint le suffrage des vrais juges, les applaudissements du public, l'enthousiasme même des femmes qui se pressèrent à ses leçons, et les magistrats de Genève l'a (tachèrent, trois mois après, au service de la république, en lui confiant la chaire de droit romain qu'avait autrefois illustrée Burlamachi.
Four la première fois, après trois cents ans, un catholique
fui admis dans rAcadéraie protestante de Calvin. Celle infraclion aux liabiludes de l'ancienne intolérance, glorieuse pour M. Rossi, fut suivie de sa prompte naturalisation, avec le droit gratuit de bourgeoisie. 11 venait de s'unir à une jeune Genevoise par un mariage qui lui donna une modeste aisance et un tranquille bonheur. Attaché par ce lien de plus à la république qui l'avait reçu citoyen, il devint bientôt député au conseil re^ présentatif de Genève, où il prit peu à peu une importance sans égale. Il y exerça cet ascendant de l'intelligence et de l'habilelé qui s'obtient et ne s'impose pas. Voici comment en parle, dans un écrit récent et plein d'intérêt, un Suisse qui s'est rendu le narrateur complet et l'appréciateur spirituel des actes de sa vie à cette époque : « On trouverait diflîcilement ailleurs, dit a M. Huber Saladin, une position semblable à celle que « M. Rossi se fit à Genève. 11 y tenait la première place comme «c orateur, jurisconsulte, législateur, homme d'État, et personne « ne songeait à lui disputer celte supériorité incontestée, dans « un pays qui n'avait cependant jamais compté autant d'hom- « mes supérieurs qu'à cette époque (i). »
La place qu'il conquit si vite, M. Rossi avait en lui tout ce qu'il fallait pour la garder comme pour la prendre. Doué d'un grand sens et d'une rare dextérité; plein d'esprit; possédant un savoir étendu ; fin sans fausseté; judicieux au dernier point; réservé et entreprenant selon les occasions; habile à convaincre les hommes, sachant les conduire sans leur commander, aimant à les servir et à s'en servir; également propre aux travaux de la pensée et à la direction des affaires; en un mot, théoricien sans exagération, praticien sans préjugés, orateur persuasif et conseiller incomparable, il anima de ses idées, charma par sa parole, guida par ses avis la république de Genève, dont il ne fut pas le chef officiel, mais le dominateur moral.
Dès qu'il eut été nommé membre du conseil représentatif
(1) M. Rossi en Suisse , de 1816 à 1853, par M. Iluber Saladin , ancien député au conseil représentatif du canton de Genève , ex-lieutenant-colonel fédéral et adjudant général de l'armée fédérale. — Paris, Amyot, rue de la Paix.
où son mandat fût constamment renouvelé par réieciion, il fit partie des commissions les plus importantes. L'influence qu'il ne tarda point à acquérir dans le grand conseil de Genève rouvrit, pour cette ville, l'ère des progrès civils. Malgré l'insistance du gouvernement encore aristocratique rétabli en 1814 et les exigences d'une opposition déjà un peu radicale, il fit admettre une sage transaction entre les protestants et les catholiques en matière de mariage. De concert avec ses habiles collègues, MM. Bellot et Girod, il restaura le système hypothécaire français en le perfectionnant. Uni à Etienne Dumoni, il travailla à la réforme des lois criminelles, qu'il prépara de loin par son enseignement, et au rétablissement du jury, dont il montra le besoin et détermina la forme dans un éloquent et irrésistible rapport. Ami des changements gradués, seuls propres à prévenir les bouleversements révolutionnaires, il concourut puissamment à amener et à affermir la domination du parti modéré, qui entra dans les affaires en 1825, sous le syndicat libéral de M. Rigaud, et qui en garda la direction pendant dix-sept années. Gette administration sagement réformatrice concilia les usages anciens et les besoins nouveaux, améliora les lois abaissa le cens électoral, satisfit le peuple sans l'exalter, et, par un mélange heureuxde conservation nécessaire et de progrès opportun, préserva longtemps Genève des violentes agitations qui éclatèrent cinq ans après dans la plupart des autres cantons.
La hardiesse et la mesure qu'il montra en matière politique, M. Rossi les porta dans la science. Cherchant la vérité partout et ne la trouvant complète nulle part, il s'appliqua à opérer entre les systèmes les sages transactions qu'il avait recommandées dans les lois. Ce fut le rare mérite des cours multipliés, soit obligatoires, soit libres, qu'il donna, aux applaudissements soutenus des étrangers aussi bien que des Genevois, sur le droit, l'économie politique et l'histoire. Les législations avec la nature de leurs principes, les peuples avec le développement de leurs destinées, les chefs d'école avec la diversité de leurs théories, trouvèrent en lui un juge profond, un historien brillant, un conciliateur adroit. Plus pénétrant encore que fécond, plus ingénieux qu'inventif, il comprenait tout cependant en
homme qui aurait pu le découvrir, et séparant avec soin le vrai du faux, le chimérique du praticable, il rendait très-souvent siennes les idées d'autt ui en les rendant justes.
Aucun de ses cours n'a été publié, mais les procédés de son esprit, comme les traces de ses pensées, se retrouvent dans les Annales de législation et de jurisprudence, qu'il fonda, avec Sismondi, Bellot, Etienne Dumout, et dont il fut le principal rédacteur. C'est là qu'il exposa son ingénieuse théorie des principe» dirigeants, pour l'interprétation des lois. Les principes dirigeants sont aux jurisconsultes ce que les principes philosophiques doivent être aux législateurs. Les principes philosophiques servent à faire les lois, les principes dirigeants à les appliquer. Les uns sortent du droit général pour entrer dans la loi, les autres sortent de la loi particulière pour conduire à la justice. En usant bien des principes dirigeants, destinés à prévenir le respect judaïque des textes, ou leur trop libre application, M. Rossi apprend au jurisconsulte à ne pas se tromper dans ses avis, au magistrat à ne rien hasarder dans ses sentences : il fait de l'un l'intelligent interprète, de l'autre le juste observateur de la loi.
Ce savant et libre recueil, dans lequel M. Rossi émit tant de vues hautes et fines, ayant excité les ombrages de la sainte alliance, qui comprimait encore la Suisse comme le reste du contiœnt, ses rédacteurs aimèrent mieux le suspendre que le mutiler. M. Rossi composa alors son célèbre Traité de droit pénal, qu'il vint publier à Paris en 1828. Dans cet ouvrage, conçu sous l'influence de deux écoles, M. Rossi adoptait le principe spirilualiste du droit pur, auquel l'avait ramené son ami le duc de Brogtie, et il empruntait à Bentham le principe matérialiste de l'utilité, vers lequel il avait longtemps incliné avec son ami Etienne Dumont. Nous allons voir comment il les conciliait.
La justice pénale avait fait de grands progrès dei>uis cinquante ans. Naguère encore aussi inhumaine qu'aveugle, ayant la vengeance de la société pour principe, la culpabilité du prévenu pour objet, l'emploi de la torture pour méthode, et conservant encore tous les supplices de la barbarie, elle était parvenue, grâce à l'esprit philosophique du dernier siècle et
aux généreuses influences de la révolution française, à réduire le droit de punir au droit de se défendre, à supposer l'innocence jusqu'à la démonstration de la culpabilité; à rendre Tinsiruclion, d'écrite, orale ; le jugement, de secret, public; à proportionner, en les adoucissant, les peines aux délits, et finissait même par considérer les criminels comme des malades dont l'Etat traitait les infirmités dans des prisons transformées eu hospices judiciaires, avec des châtiments devenus des remèdes
oraux.
Bien qu'intervenu tard dans cette science, M. Rossi la présenta sous un nouvel aspect, et il en assura mieux les fondements. Non-seulement il refusa à la société le droit de se venger, auquel les anciens criminalistes rattachaient le droit de punir, mais il ne fit pas reposer ce dernier sur le besoin de la défense comme Beccaria, sur le sentiment de l'utilité comme Bentham, sur la poursuite de l'amendement moral comme les auteurs du système pénitentiaire. Il remonta plus haut, jusqu'aux grandes lois de la justice suprême, d'où il fit découler, ainsi que de leur source, les obligations de la justice humaine. Selon lui, punir est un droit social qui dérive du droit absolu, et qui impose à l'État un devoir dont la justice est le principe, et l'utilité la mesure.
Dans sa théorie, M . Rossi établit que l'homme, par les instincts d'abord un peu obscurs de sa conscience et par les lumières de plus en plus distinctes de sa raison, sent, connaît, applique, respecte les lois du monde moral ; que ces lois sont le fondement et le modèle de l'ordre social, lequel, commençant avec l'homme même et se perfectionnant avec lui, est iuhérent à su nature et ne dépend pas de ses conventions; que cet ordre social, ainsi nécessaire et progressif, est tenu de faire observer tout ce qui, de l'ordre moral, est indispensable à sa propre existence et à son développement; que dès lors il doit repousser tout ce qui compromettrait l'une et empêcherait l'autre. De ce devoir dérive sa justice.
Quiconque enfreint une règle de l'ordre moral, nécessaire au maintien de l'ordre social, produit un mal qui atteint ou l'individu ou l'État, cl devient passible d'un mal correspondant, qui
est une peine. La peine est le redressement d'un désordre et l'expiation d'un mal, que la société, inséparable de la règle et fondée sur le bien, inflige, d'après les prescriptions de la justice morale, dans les limites de l'intérêt public. Hors de la combinaison de la justice avec l'utilité, il y a péril et il peut y avoir excès. Si la justice morale n'a pas l'utilité sociale pour mesure, elle peut faire de la loi, comme cela est arrivé quelquefois, un moyen d'expiation religieuse; si l'utilité sociale n'a pas la justice morale pour rôgle, elle peut faire de la loi, comme cela s'est pratiqué souvent, un instrument de tyrannie politique. Voulant éviter qu'on ne tombe dans ces deux extrémités contraires, M. Rossi rapproche les deux écoles du droit et de l'intérêt dans une sorte de juste milieu pénal. C'est là son mérite. M. Rossi rectifie plus qu'il ne découvre, ou, pour mieux dire, sa manière de découvrir est de compléter.
De la hauteur où il a placé cette science, il descend avec sûreté à ses applications. Le théoricien du droit criminel devient le casuisie des actions coupables; il marque le degré du crime d'après la qualité de l'acle et l'intention de l'agent. Le mal relatif de l'acte, la volonté appréciable de l'agent, lui servent à qualifier les délits et à y proportionner les peines. Dans ses belles et délicates analyses sur la tentative et sur la complicité, il soutient, pour la première, que la peine doit être en raison directe du danger, et inverse de la probabilité du désistement volontaire; et pour la seconde, que les coupables par participalion secondaire doivent être séparés dans le châtiment, comme ils l'ont été dans la conduite, des coupables par participation principale. II arrive ainsi à une appréciation plus subtile de la culpabilité, et il échelonne les peines selon la violation des devoirs, depuis la plus faible jusqu'à la plus terrible de toutes, la mort, dont il démontre le droit, mais dont il modère l'usage.
Les trois volumes de M. Rossi sur le système pénal, présentent pour ainsi dire un enchaînement de théorèmes géométriques; c'est la force de son ouvrage et c'est son défaut. Il est profond, mais il est fatigant, et ce qu'il y a de trop solide le rend quelquefois un peu lourd. Il ne serait pas moins instructif si M. Rossi avait voulu le rendre plus agréable. Les sciences mcNET 2. 10
i02 NOTICES HISTORIQUES.
morales et politiques n'ont pas à recourir aux procédés d*expo silion et aux formes de raisonnement des sciences malhémutiques; leur marche est plus libre, leur langue plus animée; elles peuvent être ornées sans être affaiblies, et l'éloquence n'est pas la partie la moins efficace de leur méthode. Mais si l'art de l'écrivain manque un peu au livre de M. Rossi, on y trouve toujours le savoir du jurisconsulte qui unit le droit à la philosophie, et Thabilelé de l'homme d'État qui ne sépare point la politique de la morale.
Ce grand travail, où la théorie |)énale devait être suivie de l'instruction criminelle, resta inachevé. M. Rossi fut entraîné complètement dans la politique, et le rôle de réiormateur modéré qu'il avait prisa Genève lui échut bientôt dans la Suisse entière. La révolution de 1830 venait d'éclater; elle avait retenti en Europe, oi^ elle avait agité l'Italie, soulevé la Pologne, affranchi la Belgique en la constituant à part de la Hollande, étendu les gouvernements représentatifs en Allemagne et profondément remué la Suisse. Son action fut de deux sortes dans ce dernier pays : elle s'exerça d'abord sur les gouvernements cantonaux, dont un grand nombre devint plus démocratique, et elle se porta ensuite sur l'administration fédérale, qu'elle lendit à rendre plus concentrée.
La Suisse n'était pas une nation et ne formait point un État. Société de soeiétét, comme l'apiielait ingénieusement Montes* qoieu, elle avait été, dans les temps même de sa grandeur, une alliance plusqu'une confédération. Lesvingt-deuxpelites sociétés souveraines ({ui la composaient alors, différentes d'origine, iuégales en étendue, diverses d'organisation, séparées par la croyance, ne parlant pas la même langue, suivant des maximes et obéissant à des intérêts contraires; les unes catholiques, les autres protestantes ; selon la différence des lieux, ou allemandes, 00 françaises, ou italiennes; démocraties immobiles dans les vallées centrales, aristocraties imprévoyantes dans la plupart des villes; ici administrées par des pâtres ignorants, là par des patriciens hautains, ailleurs par des bourgeois exclusifs, et, d'api es la diversité des dominations, écartant des affaires en un endroit la classe de citoyens qui les dirigeait dans un autre :
telle était la situation de celte république sans accord comme sans homogénéilé, de cette fédération sans force comme sans lien.
Aussi, livrée depuis bientôt un demi-siècle à l'action contraire de deux partis, dont l'un, porté vers les innovations généreuses, avait cherché à introduire plus d'égalité parmi les citoyens et plus d'unité dans l'État; et dont l'autre, respectueusement attaché aux traditions des ancêtres, voulait conserver jusqu'aux inégalités civiles et jusqu'aux imperfections fédérales, la Suisse, de plus en plus désunie, n'avait pu ni défendre son territoire, ni maintenir sa neutralité, ni garder son indépendance, et elle n'avait su ni proléger, ni changer elle-même sa constitution. Tour à tour envahie par la France révolutionnaire et par l'Europe coalisée, soumise alternativement à leur tutelle impérieuse, elle avait reçu : de la République française, une unité factice par la constitution difecloriale de 1798 ; de Napoléon, une administration fédérale fortifiée avec mesure, des gouvernements cantonaux réformés avec sagesse par le grand acte de médiation de 1802 ; entin de la sainte alliance le pacte de 18 5. qui, ramenant sans prudence la Suisse en arrière, l'exposait plus tard à se jeter sans retenue en avant. C'est ce qui eut lieu en 1850. Des révolutions s'accomplirent dans le Tessin, au pays de Vaud, à Zurich, à Soleure, à Fribourg, à Berne, à Lucerne, à Claris, à Thurgovie,à Schaffhouse,à Saint- Gall, en Argovie, où les gouvernements aristocratiques furent renversés; et d'autres révolutions éclatèrent dans les cantoi s de Bâle, de Schwitz, de Neuchâtel, qui se divisèrent profondément, et où l'on fut prêt à en venir aux mains. Dans ce moment solennel, lorsque, d'un côté, les vieux cantons immobiles formaient à Sarnen une alliance dans la confédération , et que, de l'autre, plusieurs des cantons radicaux se liguaient par un concondat, Genève, alors si sage et si politique, essaya d'arracher à la guerre civile la Suisse, en la plaçant sous une règle plus forte par la révision du pacte fédéral. Elle intervint comme modératrice entre ceux qui s'obstinaient à ne rien changer et ceux qui voulaient trop détruire. Le principe de la révision ayant été adopté, elle nomma, pour la représenter dans la diète
104 NOTFCES HISTORIQUES.
constiliiante de 1832, M. Kossi, comme l'homme le plus capable de travailler à celle œuvre difficile, et comme le négociateur le plus propre à la faire réussir.
Le voilà donc, cet étranger, récemmenl citoyen d'un canton, devenu le législateur de la Suisse! Il exerce dans la diète de Lucerne les mêmes séductions que dans le conseil représentatif de Genève. La diète le nomme membre d'une commision chargée de reviser le pacte, et la commission du pacte le choisit pour être son rapporteur. II rédige le nouveau projet de fédération en cent vingt articles destinés à reconstituer la Suisse en y perfectionnant l'autorité commune, sans y attenter aux souverainetés particulières.
Eu quoi coniistait le progrès marqué par le nouveau pacte? La Suisse restait toujours un composé d'États distincts, mais ces États formaient une confédération véritable, au lieu d'une diète impuissante à faire les lois communes et à prévenir les ligues particulières; d'une justice incapable de terminer les différends, qui se vidaient ordinairement par les armes; d'un gouvernement débile tiré d'un seul canton, et que dirigeait tour à tour l'avoyer de Berne, le bourgmestre de Zurich, le landamman de Lucerne; d'une société imparfaite, hérissée d'inégalités, coupic de douanes intérieures, usant partout de monnaies, de mesures, de poids différents, et ne souffrant pas en bien des lieux que le Suisse d'un canton s'établit et commerçât dans un autre, voici ce que cons;icrait le nouveau pacte :
La diète recevait son mandat des cantons, mais elle leur imposait ses lois, y levait des impôts, y organisait des troupes, y empêchait ou y réprimait les troubles, y interdisait les alliances; seule, elle faisait les traités au dehors comme elle réglait seule l'ordre au dedans, et elle possédait tous les pouvoirs nécessaires à la direction et à la sûreté communes. Une cour fédérale avait la mission et le moyen de substituer, dans les conflits entre les cantons, les décisions de la justice aux violences de la guerre. L'exercice de l'autorité fédérale était confié à un landainman de la Suisse, élu pour quatre ans et pouvant l'être pour huit, assisté d'un conseil, et disposant de forces capables de faire respecter les décrets de la diète et les
sentences de la justice. Le corps helvétique, où prévalait l'uniformité des poids, des mesures, des monnaies entre les cantons, l'égalité de traitement entre les citoyens, et au milieu duquel tombaient les douanes intérieures, trouvait une capitale fixe en même temps qu'il recevait une organisation plus forte. Sa diète, son landamman, son conseil, sa cour de justice, sa chancellerie, n'erraient plus, tous les trois ans, d'un pays dans un autre; ils avaient à jamais leur siège au centre même de la Suisse, sur les bords du lac des quatre cantons primitifs, au pied de ces montagnes d'où était sortie l'indépendance helvétique; non loin du Crutli, où ses immortels libérateurs l'avaient jurée; à la vue de Morgarten, où ses héroïques soldats l'avaient conquise; près de Brunnen, où ses premiers législateurs l'avaient consacrée par un pacte perpétuel; dans la ville fédérale de Lucerne, assise en face de la chapelle de Guillaume Tell, et tout entourée des lieux témoins des serments solennels et des grandes victoires de la confédération.
Rédacteur et soutien de ce pacte , auquel a été donné son nom, M. Rossi, pour le faire adopter, déploya, avec son habileté accoutumée, une activité qui pouvait surprendre de sa part- Dans son rapport, où la raison politique s'élève quelquefois à une haute éloquence, il adressa aux deux partis extrêmes les plus touchantes adjurations : « Au nom de la patrie, leur dit-il, « pour quelques dissentiments partiels ou pour de vaines quece relies de formes, ne refusez pas de transiger avec vos frères. « Vous, que l'esprit du temps anime de tout son feu, modérez « votre ardeur. Vous, qui obéissez encore à l'esprit de vos « pères, et que d'antiques traditions paraissent enchaîner, levez- « vous et consentez à marcher. Voulez-vous que l'étranger, en « jetant sur nous un regard dédaigneux, s'écrie : Les Suisses, « les uns vieux et incorrigibles, les autres enfants indisciplinés, « ils peuvent tout bouleverser, ils sont impuissants à réédilier; « 1802, 1815 nous l'attestent, 1833 nous le confirme! Suisses « des vingt-deux cantons, que voulez-vous? de l'union ou du a schisme, de l'honneur ou de la honte, le respect de l'Europe a ou ses dédains? Choisissez. Que Dieu, que la patrie, que « l'honneur national vous inspirent. »
r.a diète entendit cet appel patriotique; elle vota unanimement le pacte. Mais les cantons ligués à Sarnen n'y adhérèrent point, et les communes rurales de Lucerne, obéissant aux impulsions du même parii, le rejetèrent. U fallut renoncera cette transaction paciûque, et Ton vit une fois de plus Tinutilité des meilleurs conseils et la persévérante ineflicaciiéde Texpérience. La question ajournée, mais a^ngravée, dut se résoudre désormais sur les champs de bataille. Elle s'y est résolue en effet quinze ans plus tard, et ce qui avait été refusé par les coalisés de Sarnen a été subi par les vaincus du Sonderbund. Le pacte de 1853, œuvre des modérés conciliateurs, a fait place à la constitution de 1848, conquête des radicaux triomphants, et les petits cantons, pour s*étre opposés au pouvoir régulier de la fédération, en ont vu altérer l'ancien caractère, et s'y amoindrir de plus en plus leur influence séculaire. On dirait que les partis, préférant toujours les luttes aux accommodements, se condamnent volontairement eux-mômes à perdre bien au delà de ce qu'ils auraient dû céder.
La malheureuse issue de cette {.grande affaire jeta quelque découragement dans Tàme de M. Hossi; il entrevit le sombre avenir qui menaçait la Suisse. A ses tristesses politiques se joignirent des embarras financiers : la dot de sa femme avait été compromise, et avec elle l'utile indépendance de sa position. Héduit aux faibles émoluments de sa chaire aciidémique, privé, par son séjour à la diète, du revenu qu'il tirait do ses cours particuliers, il se préoccupait avec sollicitude et sivec tendresse du sort de sa femme et de ses deux enfants. Ce fut sur ces entrefaites qu'il eut à remplir, de la part du gouvernement suisse, une mission diplomatique auprès du gouvernement français. Il trouva dans le ministère puissant et habile qui conduisait alors In politique de notre pays, deux hommes qu'unissaient h lui depuis plusieurs années la conformité des doctrines et les liens de l'amitié, dont l'un dirigeait avec dignité les affaires étrangères, et l'autre présidait avec éclat <• l'instruction publiqiie. M. Rossi reçut de M. de Bi*oglie et de M. Guizot dos offres qui devaient l'enlever à la Suisse et l'attacher à la France. Ces offres, il hésitait à les accepter. A son retour de Paris, se pro-
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menant un jour à Ginouiller, agréable mais modeste maison de campagne qu'il possédait au pied du Jura, il s'en iretenait avec un de ses amis de sa position et de ses vœux. « On me croit ambitieux! eh bien, dit-il en montrant les cimes lointaines des Alpes, les eaux resplendissantes du lac, les pentes boisées du Jura, et la petite maison oti il venait jouir de ces beaux spectacle s, se délasser et réfléchir, chasser et rêver, je vous le jure, cela et du pain pour mes enfants, et je ne fais pas un pas de plus, je termine ici ma vie. » Mais ce pain ne lui fut point assuré à Genève, et il fallut aller le chercher ailleurs.
Dans l'automne de 1835, après s'être démis de son mandat à la diète et de sa chaire à l'Académie de Genève, où lui fut conservé, par délibération publique, le lilrede professeur émérile; laissant de profonds regrets dans le cœur de ses amis, et un grand vide dans les conseils de la république, M. Rossi partit pour la France. Il vint sur un plus grand théâtre, mais avec un moindre rôle. La chaire d'économie politique était vacante au collège de France, par la mort de J,-B. Say; elle lui fui donnée sur la désignation même de ce corps savant. En le nommant, le ministre de l'instruction publique fit une chose habile; mais il en ût une qui sembla hardie lorsqu'il le chargea, peu de temps après, lui étranger, d'enseigner le droit constitutionnel à la jeunesse française. Aussi fallut-il installer presque au milieu d'une émeute M. Rossi dans sa chaire de l'École de droit. Il y parut avec une confiante sérénité. Maître de son esprit ainsi que de son visage, dont les traits étaient réguliers et fins comme ceux d'un marbre antique, il promenait un regard pénétrant et assuré sur son auditoire tumultueux, qui finit par l'applaudir aussitôt qu'il consentit à l'entendre. 11 transforma sans peine les désapprobateurs de sa nomination en admirateurs de ses leçons.
Ce cours lui convenait merveilleusement, et peu d'hommes étaient aussi bien préparés à donner la raison des institutions qui nous régissaient alors, et à leur concilier un respect intelligent. M, Ro'^si considérait Tordre civil fondé en France sur le principe de la justice et sur l'égalité de droit comme le plus grand progrôs qu'eût encore fait la société humaine. Le système
représculalif, avec ses savants ressorts et ses mouvements complexes, lui semblait être le chef-d'œuvre des gouvernemenis; car, en matière d'organisation politique, la simplicité ne produit que faiblesse ou tyrannie.
En exposant le mécanisme pondéré de ce gouvernement, qu'il croyait applicable aux pays démocratiques aussi bien qu'aux pays aristocratiques, M. Rossi enseignait avec un grand art. Chacune de ses leçons avait un sujet déterminé et prenait rintérét d'un petit drame. Contre l'ordinaire, M. Rossi était un improvisateur concis et un démonstrateur élégant. Les lenteurs mêmes de sa parole l'aidaient à resserrer sa pensée, à laquelle un reste marqué d'accent italien semblait donner encore plus de signification, et qu'il avait pour ainsi dire le temps d'orner avant de la produire.
Soixante pages seulement de son Cours de droit conslitutionnel ont été imprimées; le reste le sera vraisemblablement bientôt. Le Cours d'économie politique, qu'il continua jusqu'en 4840, époque où il se démit de sa chaire en entrant dans le conseil de l'instruction publique, a paru seul en deux volumes. Ce livre, malheureusement inachevé, est une belle exposition des principes les plus élevés, une discussion approfondie des points les plus délicats de la science économique. M. Rossi en retrace brièvement l'histoire, en montre les tâtonnements dans la succession des systèmes et les erreurs par la diversité des atlirmations. 11 la sépare soigneusement des autres sciences qui s'occupent de l'organisation et de la conduite des sociétés humaines, et il distingue môme l'économie politique pure de l'économie politique appliquée, c'est-à-dire la théorie du savant de l'art de l'homme d'État, en ce qui concerne la connaissance et l'administration des intérêts matériels. Il observe ensuite d'une manière fine et judicieuse les phénomènes de la richesse, dont il saisit les causes, suit la marche, montre les effets, déduit les lois. Continuateur des économistes les plus côlèbres, qu'il juge avec respect et complète avec indépendance, il traite de la théorie de la valeur après Adam Smith, de la théorie du fermage après Ricardo, de la théorie de la population après Malthutf, du la théorie des débouchés après J.-B. tiay,
de la théorie du capital après tous les grands maîtres qui l'ont précédé. Il n'y porte pas le génie de la découverte, mais la puissance de la démonstration, et sa méthode le conduit presque à l'originalité. Elle le mène, en effet, à rectifier, dans ses inventifs devanciers, ce qui est inexact, à achever ce qui est incomplet, à éclaircir ce qui reste obscur, et à embrasser, dans des formules plus incontestables, une science plus sûre, dont nul n'est plus près que lui d'être le régulateur.
Dans ces deux volumes et dans son introduction à l'Essai sur le principe de la population de Mallhus, introduction qui est un chef-d'œuvre, M. Rossi se fait surtout remarquer par la délicatesse des analyses, la vigueur des déductions, la sûreté des jugements, la clarté, la précision, l'élégance du langage. Il est à regretter qu'après avoir exposé la production de la richesse, il n'ait pas eu le temps d'examiner les problèmes devenus si redoutables de sa distribution. Personne n'aurait mieux discuté que lui les systèmes de ces utopistes rétrogrades, comme il les appelle, qui offrent à l'homme une nouvelle servitude sous le nom d'association, paralysent son travail pour l'organiser, mutilent ses facultés, compriment son essor, et qui, s'ils parvenaient un moment, au mépris des conditions de son être et contre tous les témoignages de son histoire, à l'enfermer dans leur société, devenue semblable à une ruche d'abeilles, réduiraient à l'instinct mécanique de l'animal le fécond génie de celte libre, de cette noble, de cette puissante créature, à laquelle Dieu a donné la terre pour le vaste théâtre de son action, les lois de l'univers pour l'objet inépuisable de sa connaissance, les forces de la nature pour le service agrandi de ses besoins, en lui permeUant d'arriver sans cesse, par plus de savoir, à plus de bien-être.
La vie est une suite de buts. M. Rossi en eut beaucoup dans la sienne. En allant de l'un à l'autre, quelquefois avec un peu de vitesse, il lui arriva de paraître pressé, jamais d'être insuffisant. On s'accoutuma, en le voyant propre à tout, à ce qu'il ne refusât rien. C'est ainsi que le professeur d'économie politique et de droit constitutionnel, entré par vos justes suffrages dans l'Institut à la place que l'illustre M. Sieyès avait laissée
vacante aa milieu de nous, deviiu conseiller de TUniversilé, doyeu de l'École de droit, cl ce qui élail plus rare, ayant obtenu, après cinq ans de séjour et de services en France, des lettres de grande naturalisation, fut nommé membre de la chambre des pairs, et parvint jusqu'à l'ambassade de Rome.
Je ne vous entretiendrai point, messieurs, de tout ce que fit M. Rossi à ces divers titres. Vous vous rappelez ses travaux dans cette Académie, qui applaudit à ses ingénieux efforts pour accorder, sur quelques points, la législation civile avec la science économique, et qui le chargea de retracer Tbistoirc de celte science et d'en apprécier les progrès, depuis la fin du deruier siècle jusqu'à nos jours. Je ne le suivrai point à la Chambre des pairs, où peu à peu il acquit l'influence que donne dans les assemblées graves et expérimcnlées une parole sûre au service d'un grand sens, cl où, rapporteur des lois sur les sucres, sur la banque de France, sur le régime financier des colonies, sur plusieurs imporlanles mesures d'ordre civil Cl d'intérêt matériel, et mêlé à la célèbre discussion sur l'enseignement public qu'un autre de nos confrères soutint avec un esprit si fécond et une verve si étincelante, il porta tour à tour à la tribune les raisons d'un homme d'aiïaires et les aperçus d'un homme d'État. Mais je me hAte do passer avec lui en Italie, où l'attendaient un grand rà\e et une lameutablo fin.
Ce fut en 1845 que M. Rossi, extraordinairement investi des pouvoirs de ministre plénipotentiaire avant d'être revêtu du caractère d'ambassadeur, partit pour Home avec une mission fort délicate. Après vingt-huit ans d''absence, il avait visité son pays natal dans l'automne de 18i4, et il avait été reçu avec une bienveillance flatteuse par Grégoire XVI, alors assis sur la chaire de saint Pierre. Ce pape, qui de la cellule d'un couv( nt était arrivé au trône pontifical, y avait porté les vertus d'un religieux plutôt que les qualités d'un prince. Il dirigeait le monde catholique en pontife modéré, mais il ne gouvernait pas en monarque prudent les États romains, privés tout à la fois de liberté et de sécurité, accablés d'abus, ne pouvant obtenir ni la régularité de l'administration ni l'indépendance de la justice, fréquemment soulevés depuis 1831, et, dans leur
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malaise croissant, prêts à se soustraire à la domination ecclésiastique, qui se montrait aussi incapable qu'inflexible. Les con* seils du sainl-siége étaient trop livrés à l'influence d'unesociété célèbre qui, instituée au xvr siècle pour défendre le jirincipe de l'autorité, avait été tout au moins assez malheureuse pour le compromettre partout, et avait successivement perdu tous les pouvoirs qu'elle s'était attachée à servir. Ses revers n'avaient cependant pas arrêté ses ambitions. Elle divisait intempeslivement la Suisse, elle agitait de nouveau la France, où elle s'étendait par des entreprises inopporUines, et où le gouvernement, que pressait l'opinion publique et qu'on interpellait dans les Chambres, ne pouvait plus ignorer ses progrès et souffrir son existence. C'était surtout pour y demander sa suppression que M. Rossi arrivait à Rome. On imaginera sans peine comment fut reçu i'ancien exilé italien, se présentant, pour ainsi dire, en révolutionnaire nouveau. Sa personne y déplut autant que sa mission, et on fut sur le point de ne pas le reconnaître. M. Rossi ne s'en émut pas. Plus calme et aussi patient qu'un homme d'Église, sachant se taire, attendre, s'insinuer avec adresse, parler avec persuasion, agir avec autorité, et, en négociateur accompli, choisir son moment et son ri oyen, il parvint à faire agréer sa personne et triomj her sa mission.
Peu de temps après, Grégoire XVI mourut. L'instant était décisif. Du choix de son successeur dépendait le sort de l'autorité temporelledu pape dans les États romains : tout le monde le comprenait, et M. Rossi mieux qu'un autre. Il avait déjà pris un grand ascendant à Rome. Aussi, lorsque les cardinaux furent réunis en conclave, usant du droit qui appartenait à un ambassadeur de France, il les visita un à un dans leurs cellules pour leur signaler les suites du grand acte qu'ils allaient accomplir. Dans chaque cellule il fit entendre les mémos paroles, brèves comme la sagesse, sûres comme la prévoyance, fortes comme la nécessité. Ses conseils furent écoutés; un pape réformateur sortit d'un conclave qui ne l'était pas, et Pie IX monta sur le trône pontifical.
Fidèle à l'esprit qui avait inspiré son élection, le nouveau
pape entra par les voies de la clémence, si conforme à la mansuétude de son coeur, dans les réformes qu'il sut mieux désirer encore que faire. « L'amnistie fut le magnifique exorde de son pontificat, s selon l'expression de M. Uossi dont Pie IX rechercha les utiles avis sans les suivre assez complètement, et surtout assez tôt. Généreux, mais lent; sensible aux acclamations reconnaissantes de ses peuples et à l'enthousiasme respectueux du monde, mais retenu par les scrupules que lui suggéraient les défenseurs immobiles du pontificat absolu ; heureux des droits qu'il concédait, mais effrayé des attentes qu'il faisait naître, le régénérateur un peu irrésolu des États romains fut conduit successivement à accorder la formation des gardes civiques et des administrations municipales, la réunion des délégués provinciaux à Rome, l'introduction des laïques dans le conseil réorganisé des ministres , et l'établissement d'une cunsul'.e d'État auprès du saint-siège. Placé entre les résistances du parti rétrograde qui retardait les concessions .«ans les empêcher, et les exigences du parti révolutionnaire qui les obtenait sans s'y arrêter, il n'avait pas su, comme le lui conseillait habilement M. Rossi, opérer les réformes nécessaires avec décision, les circonscrire avec fermeté, et former un parti moyen qui, satisfait de ses nouveaux droits, l'aidât à gouvernrr avec modération et avec justice. En lisant la correspondance de M. Rossi, on est fmppé de la vigueur de son esjtrit, de la libéralité de ses conseils, de la fécondité de ses expédients et de la justcssedeses prévisions. La politique qu'il propose est toujours généreuse tout en restant praticables Mais, écrivait-il, dans ce « gouvernement de l'inaction, l'intelligence ne peut rien contre a les habitudes; ils comprennent et n'osent agir.» Et ailleurs: « On persévère dans les bonnes résululions, mais on n'agit « pas. Ce n'est pas l'idéal du gouvernement, c'est le gouverne- « ment à l'état d'idée. »
Cependant les pensées libératrices et les magnanimes paroles qui, descendues du trône pontifical, se ré|)andaieDt dans le reste du monde et y excitaient des transporis, anioièrent surtout l'Italie, dont elles émurent les peuples ut entraînèrent les rois. Ce fut partout une émulation de réformes et comme une
effervescence de liberté. Dès le mois de- janvier 1848, des constitutions furent proclamées à JNaples, à Turin, préparées à Florence, et le pape se disposa lui-même à transformer le gouvernement consultatif qu'il avait établi à Rome en gouvernement représentatif. M. Rossi écrivait, le 28 janvier, au sujet d'une constitution applicable aux États pontificaux : — « Je « ne crois pas le problème insoluble, après y avoir beaucoup « réfléchi; il y a eu tant de partages si divers delà souverai- « neté dans ce monde, partages qui ont duré des siècles, qu'on « pourrait bien en essayer un de plus, en commençant par « bien séparer le temporel du spirituel, le pape du roi. Seule- «i ment II faudrait laisser entièrement au spirituel et au clergé « des matières qui sont mixtes chez nous. » Quelques jours après il ajoutait : « Le pape donnera sous peu la constitution, « il s'en occupe sérieusement, il est dans la bonne voie. »
Cette voie était celle où M. Rossi l'avait engagé lui-même. Le 14 mars, Rome recevait le statut fondamental pour le gouvernement temporel des Étals du sainl-siége {{). Elle entrait dans le régime constiUilionnel avec deux chambres, l'une viagère, l'autre élective, votant les lois ; un conseil d'État les préparant ; uu ministère répondant de leur exécution; et un collège de cardinaux, sénat permanent du pape, consulté sur leur sanction. Lorsque cette loi, imitée de la nôtre, était proclamée, la nôtre n'était plus. Elle avait été renversée en février, et M. Rossi avait cessé d'êlre ambassadeur en même temps qu'avait cessé d'exister un gouvernement dont il aimait la forme libre et modérée, et dont il avait aperçu les périls sans en supposer la chute, si diflicile à croire et si facile à éviter. Il ne quitta pas seulement la grande charge politique qu'il occupait à Rome, il fut privé en France, au mépris des lois, peu respectées il est vrai dans ce moment, de la chaire modeste où il avait enseigné éloquemraent la science, comme pour rejeter du pays un homme qui l'avait cependant servi par son habileté et l'honorait par son esprit. Il en fut affligé comme d'un second exil.
(t) Slatuto fondamentale pel governo temporale degli stali di S. Chiesa Roma. — Tipogiafia délia rev. Cam. apost. 1848.
114 NOTICES DISTORIQUES.
liais lorsque la révoluiiuii, s'étcndanl de Paris ù Vienne, e( de Vieoae à Milan, eui ébraulé i'Aulricbe si louj^teuips iiniuobile, soulevé la Lomhardie depuis tant de siècles oppressée ; lorsque M. Uossi vil TlUlie entière, qui avail jusque là uiarcbé sous la cooduitc de Pie IX vers la liberié régulière, s'élancer sous le drapeau du noble Cbarlcs-Alberl à la conquèle de son indépendance et poursuivre vaillaïunienl le$ étrangers mis en fuite jusqu'aux bords de TAdige, il fut transporté d'onUiousiasnic et de juie. Il oublia sa profonde cbule et sa nouvelle expatriation. La résurrection de son ancien pays le toucba au dernier point. Relire à Frascali, d'où il contemplait d'un œil perçant et ferme les spectacles confus que donnaient la plupart des peuples et celle tempête violente de tous les éléments sociaux sur le conlineul troublé, il écrivit en italien trois lettres fortes de vues et vives de langage sur les révolutions de France, d'Allemagne et d'Italie. Juge sévère de la première, observateur attentif de la seconde, il était le partisan ému, le conseiller affeclutux de la dernière. Sa longue lettre sur l'Italie, qu'il adressait à une éAine de ses amies, d'un esprit élevé et d'une naissance illustre, commençait par ces belles et touchantes paroles : c Vous souvient-ii des vers de votre poêle sur te cadavra c de la Grèce? Pour vous, pour moi, pour quiconque aime la « poésie, la science, la civiliation, la Grèce et l'Italie sont deux « sœurs diverses d'âge, pareilles eu bc;tuté, égales en gloire. « Elles étaient mortes l'une et l'autre. Mais depuis que la pre- « mière commençait à revivre, vous ne pouviez me réciter ces « beaux vers sans que notre pensée s'arrêtât douloureusement « sur celle qui gisait encore étewlue, toujours belle, maisinani- <t niée et froide. Ucni soit Dieu ! nous avons donc vu ce sein se c gonflor de nouveau du souille de la vie, ces joues se colorer, « ce bras se lever! Son premier mouvement fut un combat, une « victoire, un prodige. Vous, femme, vuus en avez pleuré d'ad» V niiraiiun et de juie; moi, homme (s'en moque qui voudra), a j'en ai pleuré cotnwe vous (1). »
(I) Vi rirurdulc i vers! dvi vuslro |>ucla «ul caUavcrc Jelb Grccia? or bcnc : pcr vui, pcr luc, pcr viiiuu4uc |>urli uiiturc ullu iiuesia, alta scicusa,
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Un moment il esj)éra que celte grande canse, grâce à l'expéricnce chèrement acquise des Italiens et à leur courage devenu entreprenant, triompherait par l'accord des pensées et l'union des bras. II lui donna même un de ses fils. C'était le plus jeune, que sa tendresse avait éloigné jusque-là des périls militaires vers lesquels l'entraînait un noble penchant, et qui vint alors lui demander la permission d'aller défendre, comme volontaire, l'indépendance italienne. Il l'écouta en silence, et ne lui répondit que ces mots : « Pars; la cause est assez belle. » — Le soir même, il se séparait de lui les larmes aux yeux et ren* voyait combattre sur les bords de l'Adige.
Vous savez, messieurs, ce qui arriva. La discorde perdit de nouveau ce qu'un étroit concert aurait seul pu sauver. Un parti extrême dans ses désirs comme dans ses doctrines, croyant n'avoir rien lorsqu'il n'a pas tout, et quand il a tout, ne sachant même en rien faire, rêva l'établissement de la république dans U!i pays à peine capable de parvenir à la monarchie représentative et où il ne fallait songer qu'à l'indépendance territoriale. Il divisa les pensées, affaiblit les efforts, mît en défiance les uns des autres les gouvernements et les peuples, qui, réconciliés dans la liberté constitutionnelle, s'entendaient contre l'ennemi commun, et par là compromit la délivrance du sol. En effet, le roi de Naples, menacé par une insurrection dans sa capitale, reiint ses troupes prêtes à partir pour le théâtre de la guerre, le pape s'arrêta dans ses encouragements, le roi de Piémont chancela dans sa marche, et l'Italie agitée sans être libre, redevenue impuissante parce qu'elle était désunie, vit les Autrichiens reparaître en vainqueurs et s'établir de nouveau en maîtres dans les plaines recouvrées de la Lombardie.
alla civiltà, Grecia e Itali;» sono due sorelle, diverse di età, pari di bellezza e di gloria. Morte erano l'una e l'allra; ma dappoi elie la prima è quasi risorla, voi non potevale recitarmi que-' bellissimi vers! seuza che il noslro pensiero si fermasse doloroso su quella cheaiicor giaceva, bella pur sempre, ma inanimala e fredda. Dio benedello! Abbiam dimque veduto quel seno gonfiarsi di nuevo dell' alito dalla vita, e quelle gote colorarsi, e quel braccio levarsi ! E il primo suo l'allo fu un combaltimenlo, una vittoria, un prodigio. Voi donna ne avele pianlo di ammirazione e di gioia. lo uomo (ne rida chi tuole) ne ho piantocomevoi.
il6 NOTICES HISTORIQUES.
Telle étaii la triste situation de cette malheureuse péninsule, lorsque Pie IX, pressé par le parti italien de déclarer la guerre à l'Autriche; embarrassé dans les mouvements inaccoutumés d'un gouvernement libre; ayant déjà essayé plusieurs ministères sans pouvoir en garder aucun, recourut à rhabileié reconnue de M. Rossi, et proposa à Pancien ambassadeur de France de devenir le chef des conseils du saint-siége. M. Rossi hésita d'abord. Il savait combien de problèmes redoutables étaient à résoudre : faire marcher constitutionnellement un pouvoir naguère absolu ; adfninistrer par des séculiers un pays jusqu'alors soumis à des ecclésiastiques; introduire dans une ligue italienne un État presque constamment contraire à l'union de la péninsule; établir en un mot et tout à la fois un gouvernement politique, une administration civile, une fédération nationale, n'étaient pas les seules difficultés qu'il aurait à vaincre. Ministre d'un prince dont on lui disputerait la con> Aance, étranger dans un pays où il exercerait l'autorité publique, il serait exposé à manquer d'appui malgré sou dévouement, d'approbation malgré ses services, à être attaqué comme un révolutionnaire par les défenseurs aveugles des abus, désavoué comme un ennemi de la liberté par les partisans emportés des chimères. H se défendit longtemps. Les conditions qu'il proposa tout d'abord au souverain pontife n'ayant pas été agréées, M. Rossi crut avoir échappé au sort qui l'attendait. Mais, après l'inutile essai d'un nouveau ministère, le pape le pressa plus vivement, au mois de septembre, de lui venir en aide, et lui offrit la plénitude de sa confiance et de l'autorité.
M. Rossi accepta. S'associant quelques généreux collègues, il entreprit avec beaucoup de courage, et il espéra, peut-être avec trop d'imagination , l'accomplissement de l'œuvre la plus difficile dans le pays le pluf désorganisé. Il s'y consacra tout entier. Il eut l'art d'obtenir du clergé trois millions d'écus pour le trésor vide du souverain pontife. Non-seulement il projeta la réorganisation civile de l'État romain , mais afin de préparer fortement l'indépendance territoriale de l'Italie, il négociait à Turin, a Florence, à Naples, une confédération qui untl en-
semble les États italiens, fixât leurs rapports en temps de paix, déterminât leurs contingents militaires en cas de guerre, et il décida le pape, en lui rappelant l'exemple de plusieurs de ses grands prédécesseurs , à s'en rendre le fondateur et le guide.
Il n'y avait pas encore deux mois qu'il conduisait avec une adroite supériorité et une ferme prévoyance les affaires du pontificat constitutionnel. Le 15 novembre, il devait exposer ses projets à la chambre des députes romains, dans un discours où , après avoir rappelé en termes magnifiques la révolution opérée par Pie IX, il disait : « \.n quelques mois Sa Sainteté a « accoMipli d'elle même une œuvre qui aurait sufli à la gloire « d'un long règne , et a donné aux chefs des nations les plus « nobles exemples de sagesse civile, i/histoire, impartiale et <c véridique, répétera, et à bon droit, en racontant les actes de « ce pontificat , que l'Église, inébranlable sur ses fondements « divins, et inflexible dans la sainteté de ses dogmes, com- « prend et seconde toujours avec une admirable prudence « les honnêtes changements des choses de la terre, et les « mouvements que la Providence imprime à la vie des peuce pies (I). »
Ce discours ne fut pas prononcé. La faction violente qui avait
(1) •< Non appena la Sanlità di nostro signore Pio tX siedeva sul trono pontificale, che l' inliero orbe caltolico amiuirava la clemenza del ponlefice, e la sapienza del principe. Dira T isloria che Pio IX fu ponlefice indulgente e monarca riformatore. L' amnistia consolava cenlo famiglie, i laici ponevan niano cssi pure ai public! negozi , la consulta di siato schiudeva le vie alla nionarebia rappresenlativa, infine lo statuto fondamentale infurniava l'intero concettodclla mente sovrana e associava lo stato ponlificio ai heneflzi e alla gloria délia moderna civillà. 11 mondo atlonito vide smentilc per fatto solenne le sdegnose antivedenze di una filosofia politica che predicava il Papiito nemico, per nécessita di nalura e di principi, aile liberlù costituzionali, e obice pcrpetuo al perfezionamenlo degli ordini civili negli slati italiani. Nel brève giro di poche lune, Sua Santità compiva sponlaneo l'opéra che avrcbbe bastalo alla gloriosa rinomauza di un longo regno, e dava ai rettori délie iiazioni nobilissimi esempi di sapienza civile. L' istoria imparziale e sincera ripelerà, e a buon dritlo, narraiido le gesta di questo ponlificato, che la Cbiesa, inconeussa nelle divine sue fiindamcnta e inflcssibile nella santità dei suoi dogmi, inlende e seconda j)ur senipre , con mirabile prudenzii, gli onesli rivolginieuti délie cose terrcslri, i uioli che la Providenza imprime alla vita sociale. «
tl8 NOTICES HISTORIQUES.
déjà désuni l'Italie allait achever de la perdre. Elle TÎt un obstacle à ses desseins dans le ministre habile de Pie IX. Elle s'attacha à le rendre suspect auprès du parti national comme un étranger, tandis qu'on le décriait auprès du peuple comme un hérétique, et il fut résolu ensuite de se défaire de lui. Le 15 novembre, jour même où M. Rossi devait paraître à l'assemblée des députés, dans le palais de la Chancellerie, fut marqué l'Our l'exécution du complot.
Les projets sinistres des partis ne restent jamais entièrement mystérieux : la timidité les divulgue, et l'orgueil les annonce. Ce jour fatal, M. Rossi fut averti quatre fois. Une lettre anonyme le prévint d'abord du danger; il la dédaigna. Effrayée des bruits ou des pressentiments publics, la femme d'un de ses collègues lui écrivit pour lui exprimer ses inquiétudes et lui conseiller d'utiles précautions. H lui répondit, moitié en ita> lien, moitié en français, une lettre pleine d'une abnégation enjouée et d'une sécurité reconnaissante. Avant de se transporter au palais de la Chancellerie, il se rendit au Quirinal, et là, un camérier du pape lui renouvela les mêmes avertissements et lui flt part des mômes craintes. Sa fermeté ne fut point ébranlée , et il quitta le saint-père en le rassurant. iHlais à sa sortie du cabinet pontifical, il rencontre un préire qui l'attend pour l'instruire du redoutable projet. — a Je n'ai pas le temps « de vous écouter, lui dit M. Rossi, il faut que j'aille sur-lea champ au palais de la Chancellerie. — Il s'agit de votre vie, « ajoute le prêtre en le retenant par le bras; si vous y allez, « vous êtes mort! » — Frappé de ces avis successifs, M. Rossi s'arrête un instant, réfléchit en silence, puis il continue sa marche en disant : — «La cause du pape est la cause de a Dieu; Dieu m'aidera, b — Et il se rend où la fatalité de sa situation l'appelle, où la grandeur de son courage le conduit.
Arrivé sur la place du Palais que semblent protéger deux bataillons de la garde civique, il entend sortir de la foute des cris qui n'ont pas le pouvoir de l'agiler et qui le font dédaigneusement sourire. Il s'avance jusque sous le péristyle de la (Chancellerie d'un pas ferme et avec un visage calme. C'est là que les conjurés l'attendaient; les uns sous la colonnade qu'il
devait traverser, les autres sur les marches de l'escalier par où ii devait monter dans la salle où siégeaient les députés déjà réunis. En le voyant, les premiers se serrent autour de lui et les seconds s'avancent à sa rencontre. Entouré de ses ennemis, M. Rossi, sans se troubler, cherche à se frayer un passage au milieu d'eux. C'est alors qu'avec une horrible habileté et pour faciliter au meurtrier des coups plus sûrs, l'un des conjurés le louche brusqueinenl à l'épaule , et tandis que l'infortuné M. Rossi se retourne vers lui avec toute la fierté de son regard et l'assurance de son courage , il tend le cou au meurtrier, qui lui enfonce un poignard dans la gorge et le frappe mortellement.
Ce crime , auquel la garde civique assista pour ainsi dire sans l'empêcher, que les députés apprirent sans s'émouvoir, ne resta yas seulement impuni, il fut loué. Le parti qui l'avait fait commettre osa l'avouer, et se hâta de s'en servir. Il outragea de son allégresse la famille éperdue et menacée de l'éminenie victime. Il assiégea dans le Quirinal, avec une ingratitude insensée, le vénérable Pie IX, et il dépouilla de son autorité temporelle, après l'avoir contraint à fuir de Rome, le premier pape qui se fût montré réformateur et qui eût fait luire sur ses peuples les nouvelles clarlés politiques. Les prospérités de la violence ne sauraient être durables, et il n'était pas réservé à une domination commencée par le meurtre , poursuivie dans le désordre, aboutissant à la dictature, et se mettant en guerre avec le monde civilisé , de subsister longtemps. Mais en frappant M. Rossi, elle avait fait à l'Italie un mal irréparable. Elle l'avait privée d'un de ses plus glorieux enfants. Elle avait enlevé à un pays qui manque d'hommes expérimentés et habiles le grand serviteur dont l'esprit fécond, le savoir exercé, la forte prévoyance et l'incontestable ascendant pourraient être aujourd'hui si utiles à la conduite de ses affaires et à l'établissement de sa liberté.
Doué d'une intelligence souple et forte, d'un caractère passionné et contenu, unissant l'imagination au bon sens, la hardiesse au calcul , M. Rossi a été un théoricien circonspect, un professeur consommé, un législateur conciliant et un politique
généreux. Bien que sa riche nature ne fût pas sans imperfeclion; bien qu'il se montrât froid s'il cessait d'être intéressé et qu'il parût dédaigneux lorsqu'il devenait inditrérent; bien qu'on eût aimé quelquefois en lui un peu moins d'esprit de conduite et un peu plus d'abaudon, le désir d'être agréable aux autres mé!é à la savante habitude de s'en servir, ce qui lui cAt donné plus d'attrait et plus d'empire dans un temps où il ne faut pas seulement, pour agir sur les hommes, leur être supérieur, mais leur p'aire et décider leur obéissance en persuadant leurs volontés, M. Rossi a mis cependant les plus rares qualités au service de la grande cause du siècle. Cette cause de la liberté réglée par la loi, de la civilisation conduite par la pensée, il l'a constamment et noblement soutenue. Pour elle, il a su, depuis 1815 jusqu'en 1848, s'exiler, écrire, parler, agir, mourir. M. Rossi marquera donc dans l'histoire par l'élévation de ses idées, l'éclat de ses talents , l'uiiliié de ses ouvrages, la modération de ses actes et la grandeur de sa ûu.