CHAPITRE VIII
réconciliation fie fut pas entière, la défiance se maintint. Des confédérations secrètes se formèrent pour la défense des libertés américaines; et la lutte, restée sourde en 1771, reprit en 1772, lorsque le gouvernement anglais résolut d'assurer Texécution de ses lois dans les colonies, en y mettant les divers magistrats sous la dépendance unique de la couronne.
Franklin n'était point resté inactif durant cette longue crise. Après son efficace invention contre la taxe du timbre^ il avait été nommé agent du Massachusetts, du New-Jersey et de la Géorgie. Il n'avait rien oublié pour réconcilier la Grande-Bretagne et l'Amérique, en éclairant l'une sur ses intérêts, et en soutenant l'autre dans ses droits. Il aurait voulu maintenir l'intégrité de l'empire britannique, mais il était trop clairvoyant pour ne pas en apercevoir l'extrême difficulté. Il jugea de bonne heure, avec son ferme bon sens, toute la gravité et toute l'étendue du désaccord survenu. Il prévit que ce désaccord conduirait presque inévitablement à une rupture; que cette rupture entraînerait une guerre redoutable ; que cette guerre exigerait des sacritices prolongés ; que, pour persévérer dans ces sacrifices, déjà difficiles aux peuples fortement constitués, un peuple nouveau devait se pénétrer peu à peu des sentiments de patriotisme et de dévouement qui les inspirent ; qu'il fallait, pour lui donner ces sentiments, épuiser tous les moyens de concilialion, et le convaincre ainsi tout entier qu'il ne lui restait d'autre ressource que celle de s'insurger et de vaincre.
C'est d'après cette opinion, que partageaient avec lui John Jay, John Adams, George Washington, Thomas Jefferson, et d'autres excellents personnages qui prirent rang parmi les sauveurs de l'Amérique, qu'il se conduisit, soit dans ses rapports avec le gouvernement métropolitain, soit dans ses conseils à ses compatriotes. Il publia de nombreux écrits pour éclairer l'Angleleiresur l'injustice et la faute qu'elle commettait. Il exposa d'une manière claire et piquante les privilèges et les griefs des colonies. Dans le premier ouvrage qu'il imprima, avec celte épigraphe : Les flots ne se soulèvent que lorsque le vent souffle, il prouva que le parlement, où les colonies n'étaient point représentées, n'avait pas plus le droit de les taxer qu'il ne possédait
celui de taxer le Hanovre. Afin de mcUre en évidence l'absurdité de celte préteotion, il fit imprimer et répandre un édit supposé du roi de Prusse, qui établissait une taxe sur les habitants de TAngletcrre, comme descendants d'émigrés de ses domaines. Ne se contentant point de la démonstration du droit, il s'adressa à Tintérét de l'Angleterre et l'avertit que, si elle persistait dans ce système d'illégalité et d'oppression, elle perdrait les colonies et se mutilerait de ses propres mains. C'est ce qu'il exposa, sous la forme ironique du conseil, dans une brochure intitulée Moyen de faire un petit État d'un grand empire.
Hais ses sages avis, ses courageuses remontrances, ses ingénieuses et prophétiques menaces n'eurent aucune influence sur le gouvernement britannique. Il est des moments où ceux qui conduisent les Étals ne voient et n'écoutent rien. On ne les éclaire pas en les avertissant, on les irrite. Franklin devint suspect aux ministres anglais, et haï du roi. On l'accusa de fomenter la résistance des colonies, et de les pousser à rompre avec la métropole, d'après un plan perfidement conçu et astucieusement suivi. La couronne étendit donc sur elles ses usurpations, et crut, en diminuant leurs privilèges, les priver des moyens de lui désobéir. C'est alors qu'elle voulut y placer dans sa dépendance la justice comme l'administration. Introduisant cette innovation dans le Massachusetts, elle paya le président de la cour supérieure, qui avait reçu jusqu'alors ses appointements de la colonie. L'assemblée protesta; elle fut dissoute. Le complot contre les libertés de celte puissante province ne s'arrêta point là. Le gouverneur Hutchinson, le secrétaire André Olivier, et quelques colons infidèles, avaient écrit en Angleierre pour provoquera révocation de la chariedu Massachusetts et l'emploi de mesures coercitives. Ces leltres tombèrent entre les mains de Franklin, qui les communiqua à ses commettants. L'indignation qu'on en ressentit dans la colonie fut extrême. La chambre des représentants porta plainte contre les coupables auteurs de celte correspondance, comme ayant suggéré des mesures tendant à détruire l'harmonie entre la Grande-Brelagne et la colonie de- Massachusetts, fait introduire une force militaire dans celle colonie, et s'être rendus responsables des malheurs causés par la